décrire et analyser les différentes passions des collectionneurs, pour
peindre avec des couleurs vraies, pour dessiner d'un trait fidèle ces
hommes excentriques, ces espèces de Diogènes enfermés dans leurs
tonneaux et ne demandant au monde que de leur laisser la libre
jouissance de leur soleil, de leur goût, de leur _Dada_, de leur
monomanie. Un de ces heureux, de ces fous, de ces martyrs d'une idée, a
vécu vingt-cinq ans, enfermé avec des momies; il ne voyait que des
momies, et il avait fini par les regarder comme un peuple animé, vivant,
comme des concitoyens, des voisins; à chacune de ces momies il avait
donné un nom, sous lequel il la connaissait, la choyait et la
courtisait; enfin, il avait fini par s'éprendre d'un hideux cadavre
entouré de bandelettes, grimaçant une horrible expression, avec des
lèvres et un visage noirs, retirés, flétris, séchés; il prétendait que
ce cadavre ignoble n'était autre que celui de la fille du second des
Pharaons, que la boîte qui la renfermait racontait en peintures
hiéroglyphiques sa royale origine et sa mort; une assemblée de savants
eut lieu, et d'après un avis unanime, cette momie fut élevée au rang de
momie royale, de momie sacrée; dès ce moment le collectionneur son
maître lui porta un intérêt plus grand qu'à toutes les autres momies ses
soeurs: il rêva de cette jeune princesse, il l'entrevit dans ses songes
puisant de l'eau aux sources du Nil, se faisant suivre aux accents de sa
douce voix par les crocodiles verts du fleuve; et, jamais amant n'aima
sa maîtresse comme le collectionneur aimait sa momie: on ne le voyait
presque plus, il s'enfermait avec la fille du second des Pharaons et
s'épuisait en adorations respectueuses devant cette muette altesse
royale. Un matin, après une nuit froide et humide, le collectionneur
trouva sa momie renversée; les bandages sacrés s'étaient défaits; le
corps de sa beauté lui apparut tout entier, pour la première fois; mais
brisé, rompu: la chute qu'il avait faite l'avait broyé. En essayant de
rajuster l'un sur l'autre ses restes infortunés, ô douleur! le
collectionneur se convainquit que sa princesse pharaonienne n'était
qu'un homme; ce fut pour lui un coup mortel, un désespoir sans nom; il
languit quelque temps, puis il mourut et fut enterré dans une caisse de
la plus belle de ses momies.
Maintenant, après cet examen fidèle des collectionneurs véritables, il
ne sera pas inutile d'arriver aux collectionneurs brocanteurs qui sont
les calculateurs de l'espèce, la honte du genre, une énormité comme de
la poésie soumise à des idées mathématiques.
Le collectionneur brocanteur a souvent au premier abord, à la première
vue, le même extérieur que le véritable collectionneur; on trouvera chez
le brocanteur le même enthousiasme de la chose _collectionnée_, le même
mépris pour tout ce qui n'est pas cette chose, la même indifférence pour
le reste de la création; le brocanteur se montrera plus ardent, plus
entier, plus incisif dans son langage; son costume sera celui du savant
le plus orgueilleux de sa crasse classique; il ne prendra aucun soin de
sa personne, il semblera s'oublier lui-même pour ne songer qu'à l'objet
de sa passion, et contrefera l'amoureux; il rugira pour sa belle, et
cependant cet homme ne sera qu'un habile comédien, qu'un jongleur
adroit; son amour pour la chose _collectionnée_ ne sera qu'un moyen.
Ainsi tel homme collectionne pendant dix ans de vieux bouquins, les fait
relier, les annote, les illustre de gravures prises à droite et à
gauche, et d'autographes pris Dieu sait où; il trace sur quelques pages
blanches laissées par le relieur au commencement du volume, la
biographie de l'auteur; il signe cet exemplaire de son nom de baptême et
de son nom de famille, auquel il ajoute le titre de membre de plusieurs
académies; il a un timbre pour timbrer les raretés qui passent par ses
mains, et dit le nombre d'éditions qu'a eues tel ou tel ouvrage; il cite
leurs dates et le nom de leurs imprimeurs. Peu à peu les libraires et
les bouquinistes le réputent célèbre bibliographe; car le journal de la
libraire a publié une dissertation de lui sur les Aldes ou les Elzevirs,
la société des bibliophiles le reçoit dans son sein avec acclamation;
les revues retentissent de son nom, l'étranger le consulte avec respect,
et le ministère de l'intérieur le nomme bibliothécaire d'une des
bibliothèques publiques; quelques années plus tard, il arrive à
l'Institut et l'on ne parle plus du bibliographe qu'en ajoutant à son
nom, comme phrase obligée:
Ce savant dont la France s'honore....
Une fois parvenu à ce point, la comédie est jouée, la collection n'est
plus bonne à rien, il faut procéder avec charlatanisme à sa vente; c'est
alors que paraîtront des catalogues raisonnés, sur lesquels il sera fait
mention de toutes les annotations que _le savant dont la France
s'honore_ a prodiguées à ses bouquins décrassés et reliés. La collection
sera vendue vingt, trente et quelquefois quarante fois sa valeur, et le
collectionneur passera aux yeux de la foule pour un érudit dont les
veilles sont consacrées aux travaux scientifiques.
Un autre brocanteur dépouillera les églises de leurs reliquaires et de
leurs verrières, les bibliothèques de leurs manuscrits et les arsenaux
de leurs armes; il pillera sans pitié toutes les collections publiques;
il achèvera de jeter à terre de vénérables ruines pour en emporter
quelques clous, quelques chapiteaux; partout où il pourra prendre, il
prendra dans l'intérêt de sa collection. Il prodiguera ses conseils aux
artistes, il se fera citer dans vingt journaux comme un antiquaire
distingué, qui sacrifie tout à son goût pour le moyen âge, qui entame sa
fortune, qui la dilapide, qui la gaspille; quelques âmes charitables
parleront de faire interdire cet honnête fou; on plaindra sa femme, sa
fille et la fille de sa fille, et les petits-enfants de ses
petits-enfants. Puis tout à coup, un beau jour, le collectionneur
brocanteur, après avoir préparé ce qu'il nomme, dans son argot de
brocanteur, _la place_, après avoir par une marche habile fait monter le
prix de la _curiosité_ à son plus haut point, se décidera à vendre sa
chère _collection_, le sang de ses veines, la moelle de ses os, la chair
de sa chair, son âme.....
Mon brocanteur s'était fait collectionneur avec six mille livres de
rente pour toute fortune; il se retirera de son commerce avec plus de
quarante, la réputation d'ami des arts, et le titre de membre de la
Société des Antiquaires.
Après avoir ainsi décrit le collectionneur poëte, fou, monomane, il me
resterait à parler du collectionneur fashionable; mais peu de mots
feront juger ce personnage qui n'a ni caractère, ni passion, ni quoi que
ce soit, et qui n'est qu'un produit de la mode. Le comte de Brevailles,
le plus élégant des collectionneurs fashionables, me montrait
dernièrement dans son _armeria_ l'épée de Jeanne d'Arc ciselée par
Benvenuto Cellini, et quelques pièces d'un service de faïence de
l'admirable Bernard de Palissy, portant le millésime de 1508 et le
chiffre de Louis XII.
En résumé, si le collectionneur est de bonne foi dans son amour, dans sa
passion, il s'avance plus ou moins vite vers la folie; s'il est
brocanteur, c'est un intrigant, et s'il est fashionable, ce n'est rien.
Je voudrais être député un seul jour pour proposer à mes collègues une
loi ainsi conçue:
Considérant que, depuis quelques années surtout, la France monumentale
et artistique est de tous côtés, et pour le bon plaisir des
collectionneurs et de leurs collections, dépecée par morceaux:
ARTICLE UNIQUE.
Tout collectionneur est soumis à perpétuité à la surveillance de la
haute police.
COMTE HORACE DE VIEL-CASTEL.
[Illustration]
[Illustration: LA GARDE.]
[Illustration]
LA GARDE.
IL existe à Paris pour les femmes un état extrêmement lucratif, qui,
bien que fatigant sous plusieurs rapports, n'en convient pas moins
parfaitement aux paresseuses, car la paresse n'est point précisément le
désir ou le besoin de ne rien faire; elle est bien plutôt l'antipathie
d'un travail uniforme et journalier. Tel paresseux consentira
volontiers, pour gagner sa vie, à courir la ville depuis sept heures du
matin jusqu'à cinq heures du soir, qui ne voudra jamais s'astreindre à
tenir la plume pendant trois heures de la matinée dans une étude ou dans
un bureau. Ce qui lui coûte, ce qui répugne surtout à sa nature, c'est
de _se mettre à l'ouvrage_: témoins ces hommes qui n'ont conservé de
place dans aucune classe de la société, et qui préfèrent le métier de
faiseur de tours, d'acteur dans les parades, etc., métier que, malades
ou bien portants, ils exercent en plein air, exposés à toutes les
intempéries des saisons, et souvent même au péril de leur vie, quand ils
auraient pu devenir d'honorables et bons ouvriers. Pour donner le change
à la paresse, il suffit de variété dans le labeur, et l'état dont je
parle ici fait mener à celles qui le choisissent la vie la plus variée
dans ses accessoires que l'on puisse imaginer.
Tous les mois à peu près madame Jacquemart change de domicile, de lit
(quand la circonstance permet qu'elle dorme dans un lit), fait
connaissance avec de nouveaux visages, et se voit forcée d'étudier de
nouveaux caractères, avec lesquels il faut qu'elle sympathise si elle
veut s'assurer de bons traitements dans les diverses maisons qu'elle
habite. Heureusement, un long exercice de sa profession lui a appris à
démêler au premier coup d'oeil les personnes qui jouissent de quelque
importance dans le logis où elle vient d'entrer pour la première fois de
sa vie: parmi les domestiques, comme parmi les maîtres, elle voit
aussitôt quelle est celle ou celui qu'elle doit s'attacher à gagner par
la flatterie, ou par des complaisances dont le désir du bien-être l'a
rendue prodigue. De même, grâce à cette mobilité d'existence qui la
transporte sans cesse du faubourg Saint-Germain dans le Marais, et de la
Chaussée-d'Antin dans le faubourg Saint-Marceau, elle a appris à mesurer
son ton, ses discours, et jusqu'à ses gestes, sur les degrés de
l'échelle sociale que lui font parcourir ses nombreuses pratiques; elle
devient tour à tour taciturne ou babillarde, importante ou câline,
respectueuse ou familière, selon le rang, l'âge et la fortune des
personnes auxquelles elle donne ses soins; et tel la verrait en
fonctions dans des appartements situés à différents étages, qui aurait
peine à la reconnaître pour la même personne.
Que madame Jacquemart ait ou non une famille, des enfants, peu importe,
puisqu'elle ne pourrait jamais ni les aller voir, ni les recevoir chez
elle. C'est tout au plus si trois ou quatre fois par an elle passe
quarante-huit heures de suite avec monsieur Jacquemart; car madame
Jacquemart est soumise comme toute autre femme au lien conjugal: devenue
veuve, elle s'est même hâtée de se remarier, attendu que non-seulement
elle désire trouver quelqu'un chez elle, lorsqu'un hasard fort rare l'y
fait retourner pour quelques heures, mais aussi parce qu'elle ne veut
confier qu'à une personne sûre le soin de tenir proprement sa chambre et
son cabinet, et d'entretenir les meubles assez élégants que ces deux
pièces renferment. Elle a donc choisi trois jours entre une fluxion de
poitrine et un rhumatisme aigu qui réclamaient ses soins, pour épouser
monsieur Jacquemart, lequel monsieur Jacquemart, garçon de bureau depuis
trente-trois ans au ministère de l'intérieur, s'est établi dans le petit
manoir, et vient tous les huit jours à l'adresse qu'elle lui indique,
lui apporter du linge, lui donner des nouvelles de sa petite chienne et
de son serin, et recevoir le produit de ses journées[14], les profits du
baptême, etc.; somme qu'il est chargé de placer en rentes sur l'état, et
qu'elle lui donne toujours intacte, attendu qu'elle n'a jamais occasion
de dépenser six liards. Ces entrevues, qui sont souvent interrompues par
un coup de sonnette, ne durent que dix minutes au plus, ont lieu dans
l'antichambre, et ne permettent pas un mot superflu; elles sont loin,
comme on voit, de pouvoir amener un divorce par incompatibilité
d'humeur.
[14] Les journées d'une garde, la nuit comprise, sont habituellement
payées 6 francs.
Madame Jacquemart est naturellement privée de tous les plaisirs dont
jouissent beaucoup de gens de sa classe. Les promenades, les bals, les
spectacles, sont choses dont elle se souvient d'avoir entendu parler
dans sa grande jeunesse, mais dont l'entrée lui est interdite. Si le
hasard lui accorde quelques moments de loisir, elle se garde bien de les
perdre en courses inutiles; elle va visiter ce qu'elle appelle _ses
femmes_, s'informer de leur état, gourmander les paresseuses qui
laissent passer l'année sans réclamer ses soins, et savoir au juste à
quelle époque telle ou telle de ses clientes l'enverra chercher. A
l'exception de ces sorties, madame Jacquemart se passe habituellement du
plaisir de respirer un air pur, puisque, fût-ce au mois de juillet, elle
ne pourrait ouvrir une fenêtre que dans le cas extrême où la femme
qu'elle soigne étoufferait au point de se trouver mal.
Ajoutez à tant de privations, la privation du sommeil pendant une grande
moitié de l'année, le devoir qui l'assujettit à mille soins dégoûtants,
et chacun se dira: Madame Jacquemart est la plus infortunée créature qui
soit au monde. Eh bien! il n'en est rien, surtout si, grâce à la
protection de quelque célèbre accoucheur, elle est parvenue à ne plus
garder que des femmes en couche.
Il est bien certain que pendant plusieurs nuits, il lui est interdit de
s'étendre sur des matelas, ainsi que nous le faisons tous; mais elle a
contracté l'habitude, le soleil couché ou non, de dormir à merveille
dans une bergère, dans un fauteuil, sur une chaise; au besoin même elle
dormirait debout. Seulement Morphée lui donne sa part en petite monnaie
au lieu de la lui payer en grosses pièces, et elle en souffre si peu,
que, dès qu'on la réveille pour réclamer d'elle quelque service, on la
voit se dresser sur ses jambes d'un air tout aussi jovial, tout aussi
dispos que si elle s'éveillait naturellement après sept heures d'un
sommeil suivi.
L'heure du déjeuner venue, on donne à madame Jacquemart une énorme tasse
de café à la crème. Ce moment est un des plus doux moments de sa
journée; car un sort bienfaisant a voulu que madame Jacquemart fût
gourmande: de bons repas sont pour elle une immense compensation à ce
que son existence semble avoir de peu agréable. Vivant toujours chez des
personnes riches, ou pour le moins chez des personnes qui sont dans
l'aisance, chaque jour, avec délices, elle prend sa part de différents
mets succulents dont elle ne pourrait se régaler dans son petit ménage.
On la soigne; elle se ferait soigner d'ailleurs, et parle sans cesse de
la bonne maison dont elle sort, afin de piquer d'amour-propre les gens
chez qui elle se trouve. A son dîner, à son repas du soir, et
quelquefois même dans la journée, un verre de bon vin vient égayer son
esprit et réparer ses forces. Elle a de plus sa tabatière, dans laquelle
elle puise toutes les cinq minutes une distraction qui lui plaît
infiniment, et qui a l'avantage de la tenir éveillée; sans compter enfin
la douce satisfaction de ne point travailler de l'aiguille du matin au
soir, ainsi que le fait une pauvre ouvrière pour gagner vingt sous dans
sa journée.
Mais, dira-t-on, je ne vois pas dans tout cela une seule jouissance
intellectuelle? Patience, madame Jacquemart n'en est pas plus dépourvue
que toute autre créature raisonnable; seulement il faut qu'elle les
puise dans le cercle rétréci de ses habitudes et de ses pensées. D'abord
madame Jacquemart est bavarde, et madame Jacquemart n'est jamais seule;
raconter, pour peu qu'on lui prête attention, est un de ses plaisirs les
plus vifs, aussi fait-elle subir à ceux qui l'entourent des récits plus
ou moins circonstanciés de son passé personnel et des événements
romanesques qui ont eu lieu dans les familles au milieu desquelles elle
a vécu. Elle ne recule point devant l'exagération, et même devant le
mensonge, pourvu qu'elle parvienne à exciter l'intérêt; en sorte que le
plus souvent se joint à la satisfaction de parler, qui pour elle est
déjà grande, celle qu'éprouve un auteur habile lorsqu'il exerce son
génie sur des fables. Quelquefois ses jeunes années se perdent dans un
mystère qui autorise les conjectures les plus diverses et permet les
histoires les plus fantastiques: mariée de bonne heure à un jeune
étourdi, elle est restée veuve, sans fortune, avec quatre enfants en bas
âge; de là, série d'aventures à remplir l'existence de cinq générations.
Elle a inévitablement à la suite de sa première couche essuyé toutes les
vicissitudes que Lucine dans ses jours de mauvaise humeur envoie à ses
patientes. Est-elle lasse de radoter sur la séduction de sa jeunesse,
elle se transporte alors dans un hospice où elle est censée avoir passé
les plus belles années de sa vie; toutes ces transmigrations mentales ne
laissent pas que de jeter une certaine variété sur son existence; elle
n'hésite donc pas à se forger un passé à sa guise et s'identifie si
complétement à ses mensonges qu'elle croit avoir éprouvé réellement ce
qu'elle raconte. Comme une jeune femme qui ne souffre pas et qui se voit
obligée de garder le lit ne s'amuse guère, il arrive parfois que le
babil de madame Jacquemart obtient du succès près de son accouchée; s'il
en est autrement, elle se rabat sur les domestiques de la maison et
trouve bien le temps d'établir de longs entretiens avec eux, soit dans
l'antichambre, soit dans la cuisine, soit même dans la chambre de madame
où elle cause à voix basse avec la femme de chambre.
Par suite de son goût pour la narration, madame Jacquemart est fort
curieuse; elle sait qu'un grand poëte a dit: _quiconque ne voit guère
n'a guère à dire aussi_. En sorte que le jour où l'on peut laisser
entrer quelques visites est attendu par elle avec une extrême impatience
et lui procure une foule de distractions agréables. Dès que l'on annonce
une femme, elle s'établit à la fenêtre avec le bas qu'elle tricote (le
tricot ayant cet avantage qu'on peut le quitter à la minute sans
inconvénient); là, ses yeux et ses oreilles la servent d'une manière si
merveilleuse, qu'elle pourrait au bout d'un instant dessiner la figure,
la toilette de celle qui vient d'entrer, et que pas un mot de la
conversation ne lui échappe. Elle fait ses petites réflexions tout bas,
approuve ou critique ce qui se dit, et s'amuse des médisances, si son
bonheur veut qu'il s'en glisse quelques-unes dans l'entretien. De plus,
il est fort rare qu'elle reste simple observatrice de la scène; outre
que la plus légère question qu'on lui adresse lui fournit l'occasion de
répondre avec sa loquacité habituelle, il faut montrer l'enfant: c'est
elle qui va le chercher et qui l'apporte, qui fait remarquer combien ce
petit amour ressemble à son père, quoiqu'il annonce déjà qu'il aura «les
beaux yeux de madame» et mille autres propos qu'elle répète depuis
vingt-cinq ans pour chaque individu de la génération future qu'elle a vu
naître au jour, l'enfant, le père et la mère fussent-ils d'une laideur à
faire reculer.
Une autre jouissance de madame Jacquemart, et la plus vive sans doute,
si l'on en juge par le penchant presque général de l'esprit humain,
c'est le plaisir que donne la domination. Si l'on excepte les dix
minutes que dure la visite du docteur, pendant lesquelles madame
Jacquemart dépose son sceptre et s'incline respectueusement en recevant
les ordres pour la journée, c'est elle qui règne sans partage dans la
chambre de son accouchée. On ne peut entr'ouvrir une porte, essuyer la
poussière sur un meuble, allumer une bougie ou mettre une bûche au feu
qu'elle ne l'ait trouvé bon dans sa sagesse. Si l'on gratte doucement
contre la serrure, ce serait monsieur lui-même qu'il a frappé trop fort.
Elle ne laisse pas entrer une visite sans s'être bien assurée que la
personne qui se présente n'a sur elle aucune senteur, et sans vous
recommander de parler très-bas. Un léger bruit se fait-il entendre dans
la pièce de l'appartement la plus reculée, elle sort en fureur «pour
aller faire taire ces gens-là qui vont donner un mal de tête à madame.»
Les soins qu'elle prodigue à la mère n'empêchent point madame Jacquemart
de veiller sans relâche sur l'enfant. C'est elle qui indique la place où
l'on doit poser le berceau du nouveau-né, qui prescrit la dose de sucre
qu'il faut mettre dans le verre d'eau dont il va boire quelques gouttes,
qui préside à tout ce qui concerne sa toilette, son sommeil, etc. Enfin,
du matin au soir, elle dirige, elle ordonne, elle exerce un empire
absolu; aussi parle-t-elle en souveraine à la plupart des gens de la
maison; autant elle se montre gracieuse avec une femme de chambre qui
paraît posséder la confiance de madame et celui qu'elle sait être chargé
du soin de la cave, autant on la voit traiter impérieusement les autres
domestiques quand ils ne se conforment pas à tous les petits soins
qu'elle leur recommande sans cesse pour faire croire à l'utilité de sa
présence, et son étonnement serait grand si quelqu'un le trouvait
mauvais quand il s'agit «de la vie d'une accouchée.»
Madame Jacquemart ne courbe pas seulement la domesticité sous son joug
de fer, car ce joug s'étend aussi sur la maîtresse de la maison. Armée
des ordonnances prescrites par le docteur, elle ne s'approche pas du lit
sans dire: «il faut que madame boive, il faut que madame mange sa
soupe,» ou toute autre chose qu'il lui semble ordonner à son tour.
Bienheureux, si, peu satisfaite de cette douce illusion, elle
n'entreprend point dans certains cas d'indiquer quelque remède de bonne
femme qu'elle assure avoir fait employer souvent avec le plus grand
succès. Ces mots: «Si ça ne fait pas de bien à madame, ça ne peut pas
lui faire de mal,» sont ordinairement l'exorde de ses propositions dans
ce genre. Si la pauvre jeune femme a le malheur de s'y laisser prendre,
madame Jacquemart joint à l'importance de ses fonctions toute
l'importance d'un véritable docteur, ce qui double les moyens de
gouverner ceux qui l'entourent. Sans compter qu'elle aime de passion à
exercer la médecine. Gardez-vous de parler devant madame Jacquemart de
quelque douleur que ce soit, elle les a toutes éprouvées. Sur ce sujet,
son savoir est inépuisable. Non-seulement elle vous entretiendra des
diverses maladies de la femme, mais aussi des maladies des hommes, car
elle les connaît par ouï dire au moins, lorsqu'il ne lui plaît pas de
les mettre sur le compte de monsieur Jacquemart; par suite, il n'en
existe pas une dont elle ignore le traitement, elle serait en état de
soigner les plus graves comme les plus légères: aussi dans une maison
qu'elle habite on ne s'est jamais donné une entorse, elle n'a pas
entendu tousser sans prescrire aussitôt le bain de pied qu'il faut
préparer ou la tisane qu'il faut boire, et sa mémoire est pleine d'une
telle quantité d'anecdotes, d'histoires extraordinaires dont le fond
roule sur le chiendent, les sangsues et la bourrache, qu'on la prendrait
volontiers pour un journal de thérapeutique ambulant.
Le désir de madame Jacquemart est que la mère nourrisse son enfant,
parce qu'alors elle devient tout à fait nécessaire jusqu'au moment où
elle est parvenue à former la bonne, et Dieu sait avec quelle arrogance
elle donne ses conseils à la malheureuse novice, qui se garde bien de
lui déplaire en la moindre chose, tant elle croit sa place attachée à
l'approbation de la garde. C'est donc toujours à son grand regret (même
à part le tort qui peut en résulter pour elle le jour du baptême), que
madame Jacquemart en arrivant trouve une nourrice établie; aussi cette
pauvre femme devient-elle habituellement l'objet de son antipathie, et
se fait-elle une étude de la critiquer et de la vexer tant que la
journée dure; si l'enfant crie: «Ce pauvre amour meurt de faim.» S'il
tette: «On le fait téter trop souvent, il faut savoir gouverner un
enfant pour la nourriture, et cela ne s'apprend pas en un jour.» Il en
est de même du talent d'emmaillotter, talent que madame Jacquemart
possède par excellence, en sorte qu'elle n'épargne pas ses avis à la
nourrice. «Prenez garde, prenez garde, vous le serrez trop, il devient
tout rouge.»
«Otez donc cette grande épingle que vous avez placée si près de son
petit coeur, il n'en faut pas tant pour tuer un enfant.» Et la jeune
mère de frémir, de crier à la nourrice du fond de son alcôve: «Écoutez
madame Jacquemart, je vous prie, ma chère! faites ce qu'elle vous dit de
faire!» et madame Jacquemart de jouir au fond de son âme, et de relever
la tête avec autant d'orgueil qu'un général d'armée qui vient de gagner
une bataille.