Il faudrait, non pas un volume, mais des centaines de volumes pour

décrire et analyser les différentes passions des collectionneurs, pour

peindre avec des couleurs vraies, pour dessiner d'un trait fidèle ces

hommes excentriques, ces espèces de Diogènes enfermés dans leurs

tonneaux et ne demandant au monde que de leur laisser la libre

jouissance de leur soleil, de leur goût, de leur _Dada_, de leur

monomanie. Un de ces heureux, de ces fous, de ces martyrs d'une idée, a

vécu vingt-cinq ans, enfermé avec des momies; il ne voyait que des

momies, et il avait fini par les regarder comme un peuple animé, vivant,

comme des concitoyens, des voisins; à chacune de ces momies il avait

donné un nom, sous lequel il la connaissait, la choyait et la

courtisait; enfin, il avait fini par s'éprendre d'un hideux cadavre

entouré de bandelettes, grimaçant une horrible expression, avec des

lèvres et un visage noirs, retirés, flétris, séchés; il prétendait que

ce cadavre ignoble n'était autre que celui de la fille du second des

Pharaons, que la boîte qui la renfermait racontait en peintures

hiéroglyphiques sa royale origine et sa mort; une assemblée de savants

eut lieu, et d'après un avis unanime, cette momie fut élevée au rang de

momie royale, de momie sacrée; dès ce moment le collectionneur son

maître lui porta un intérêt plus grand qu'à toutes les autres momies ses

soeurs: il rêva de cette jeune princesse, il l'entrevit dans ses songes

puisant de l'eau aux sources du Nil, se faisant suivre aux accents de sa

douce voix par les crocodiles verts du fleuve; et, jamais amant n'aima

sa maîtresse comme le collectionneur aimait sa momie: on ne le voyait

presque plus, il s'enfermait avec la fille du second des Pharaons et

s'épuisait en adorations respectueuses devant cette muette altesse

royale. Un matin, après une nuit froide et humide, le collectionneur

trouva sa momie renversée; les bandages sacrés s'étaient défaits; le

corps de sa beauté lui apparut tout entier, pour la première fois; mais

brisé, rompu: la chute qu'il avait faite l'avait broyé. En essayant de

rajuster l'un sur l'autre ses restes infortunés, ô douleur! le

collectionneur se convainquit que sa princesse pharaonienne n'était

qu'un homme; ce fut pour lui un coup mortel, un désespoir sans nom; il

languit quelque temps, puis il mourut et fut enterré dans une caisse de

la plus belle de ses momies.

Maintenant, après cet examen fidèle des collectionneurs véritables, il

ne sera pas inutile d'arriver aux collectionneurs brocanteurs qui sont

les calculateurs de l'espèce, la honte du genre, une énormité comme de

la poésie soumise à des idées mathématiques.

Le collectionneur brocanteur a souvent au premier abord, à la première

vue, le même extérieur que le véritable collectionneur; on trouvera chez

le brocanteur le même enthousiasme de la chose _collectionnée_, le même

mépris pour tout ce qui n'est pas cette chose, la même indifférence pour

le reste de la création; le brocanteur se montrera plus ardent, plus

entier, plus incisif dans son langage; son costume sera celui du savant

le plus orgueilleux de sa crasse classique; il ne prendra aucun soin de

sa personne, il semblera s'oublier lui-même pour ne songer qu'à l'objet

de sa passion, et contrefera l'amoureux; il rugira pour sa belle, et

cependant cet homme ne sera qu'un habile comédien, qu'un jongleur

adroit; son amour pour la chose _collectionnée_ ne sera qu'un moyen.

Ainsi tel homme collectionne pendant dix ans de vieux bouquins, les fait

relier, les annote, les illustre de gravures prises à droite et à

gauche, et d'autographes pris Dieu sait où; il trace sur quelques pages

blanches laissées par le relieur au commencement du volume, la

biographie de l'auteur; il signe cet exemplaire de son nom de baptême et

de son nom de famille, auquel il ajoute le titre de membre de plusieurs

académies; il a un timbre pour timbrer les raretés qui passent par ses

mains, et dit le nombre d'éditions qu'a eues tel ou tel ouvrage; il cite

leurs dates et le nom de leurs imprimeurs. Peu à peu les libraires et

les bouquinistes le réputent célèbre bibliographe; car le journal de la

libraire a publié une dissertation de lui sur les Aldes ou les Elzevirs,

la société des bibliophiles le reçoit dans son sein avec acclamation;

les revues retentissent de son nom, l'étranger le consulte avec respect,

et le ministère de l'intérieur le nomme bibliothécaire d'une des

bibliothèques publiques; quelques années plus tard, il arrive à

l'Institut et l'on ne parle plus du bibliographe qu'en ajoutant à son

nom, comme phrase obligée:

Ce savant dont la France s'honore....

Une fois parvenu à ce point, la comédie est jouée, la collection n'est

plus bonne à rien, il faut procéder avec charlatanisme à sa vente; c'est

alors que paraîtront des catalogues raisonnés, sur lesquels il sera fait

mention de toutes les annotations que _le savant dont la France

s'honore_ a prodiguées à ses bouquins décrassés et reliés. La collection

sera vendue vingt, trente et quelquefois quarante fois sa valeur, et le

collectionneur passera aux yeux de la foule pour un érudit dont les

veilles sont consacrées aux travaux scientifiques.

Un autre brocanteur dépouillera les églises de leurs reliquaires et de

leurs verrières, les bibliothèques de leurs manuscrits et les arsenaux

de leurs armes; il pillera sans pitié toutes les collections publiques;

il achèvera de jeter à terre de vénérables ruines pour en emporter

quelques clous, quelques chapiteaux; partout où il pourra prendre, il

prendra dans l'intérêt de sa collection. Il prodiguera ses conseils aux

artistes, il se fera citer dans vingt journaux comme un antiquaire

distingué, qui sacrifie tout à son goût pour le moyen âge, qui entame sa

fortune, qui la dilapide, qui la gaspille; quelques âmes charitables

parleront de faire interdire cet honnête fou; on plaindra sa femme, sa

fille et la fille de sa fille, et les petits-enfants de ses

petits-enfants. Puis tout à coup, un beau jour, le collectionneur

brocanteur, après avoir préparé ce qu'il nomme, dans son argot de

brocanteur, _la place_, après avoir par une marche habile fait monter le

prix de la _curiosité_ à son plus haut point, se décidera à vendre sa

chère _collection_, le sang de ses veines, la moelle de ses os, la chair

de sa chair, son âme.....

Mon brocanteur s'était fait collectionneur avec six mille livres de

rente pour toute fortune; il se retirera de son commerce avec plus de

quarante, la réputation d'ami des arts, et le titre de membre de la

Société des Antiquaires.

Après avoir ainsi décrit le collectionneur poëte, fou, monomane, il me

resterait à parler du collectionneur fashionable; mais peu de mots

feront juger ce personnage qui n'a ni caractère, ni passion, ni quoi que

ce soit, et qui n'est qu'un produit de la mode. Le comte de Brevailles,

le plus élégant des collectionneurs fashionables, me montrait

dernièrement dans son _armeria_ l'épée de Jeanne d'Arc ciselée par

Benvenuto Cellini, et quelques pièces d'un service de faïence de

l'admirable Bernard de Palissy, portant le millésime de 1508 et le

chiffre de Louis XII.

En résumé, si le collectionneur est de bonne foi dans son amour, dans sa

passion, il s'avance plus ou moins vite vers la folie; s'il est

brocanteur, c'est un intrigant, et s'il est fashionable, ce n'est rien.

Je voudrais être député un seul jour pour proposer à mes collègues une

loi ainsi conçue:

Considérant que, depuis quelques années surtout, la France monumentale

et artistique est de tous côtés, et pour le bon plaisir des

collectionneurs et de leurs collections, dépecée par morceaux:

ARTICLE UNIQUE.

Tout collectionneur est soumis à perpétuité à la surveillance de la

haute police.

COMTE HORACE DE VIEL-CASTEL.

[Illustration]

[Illustration: LA GARDE.]

[Illustration]

LA GARDE.

IL existe à Paris pour les femmes un état extrêmement lucratif, qui,

bien que fatigant sous plusieurs rapports, n'en convient pas moins

parfaitement aux paresseuses, car la paresse n'est point précisément le

désir ou le besoin de ne rien faire; elle est bien plutôt l'antipathie

d'un travail uniforme et journalier. Tel paresseux consentira

volontiers, pour gagner sa vie, à courir la ville depuis sept heures du

matin jusqu'à cinq heures du soir, qui ne voudra jamais s'astreindre à

tenir la plume pendant trois heures de la matinée dans une étude ou dans

un bureau. Ce qui lui coûte, ce qui répugne surtout à sa nature, c'est

de _se mettre à l'ouvrage_: témoins ces hommes qui n'ont conservé de

place dans aucune classe de la société, et qui préfèrent le métier de

faiseur de tours, d'acteur dans les parades, etc., métier que, malades

ou bien portants, ils exercent en plein air, exposés à toutes les

intempéries des saisons, et souvent même au péril de leur vie, quand ils

auraient pu devenir d'honorables et bons ouvriers. Pour donner le change

à la paresse, il suffit de variété dans le labeur, et l'état dont je

parle ici fait mener à celles qui le choisissent la vie la plus variée

dans ses accessoires que l'on puisse imaginer.

Tous les mois à peu près madame Jacquemart change de domicile, de lit

(quand la circonstance permet qu'elle dorme dans un lit), fait

connaissance avec de nouveaux visages, et se voit forcée d'étudier de

nouveaux caractères, avec lesquels il faut qu'elle sympathise si elle

veut s'assurer de bons traitements dans les diverses maisons qu'elle

habite. Heureusement, un long exercice de sa profession lui a appris à

démêler au premier coup d'oeil les personnes qui jouissent de quelque

importance dans le logis où elle vient d'entrer pour la première fois de

sa vie: parmi les domestiques, comme parmi les maîtres, elle voit

aussitôt quelle est celle ou celui qu'elle doit s'attacher à gagner par

la flatterie, ou par des complaisances dont le désir du bien-être l'a

rendue prodigue. De même, grâce à cette mobilité d'existence qui la

transporte sans cesse du faubourg Saint-Germain dans le Marais, et de la

Chaussée-d'Antin dans le faubourg Saint-Marceau, elle a appris à mesurer

son ton, ses discours, et jusqu'à ses gestes, sur les degrés de

l'échelle sociale que lui font parcourir ses nombreuses pratiques; elle

devient tour à tour taciturne ou babillarde, importante ou câline,

respectueuse ou familière, selon le rang, l'âge et la fortune des

personnes auxquelles elle donne ses soins; et tel la verrait en

fonctions dans des appartements situés à différents étages, qui aurait

peine à la reconnaître pour la même personne.

Que madame Jacquemart ait ou non une famille, des enfants, peu importe,

puisqu'elle ne pourrait jamais ni les aller voir, ni les recevoir chez

elle. C'est tout au plus si trois ou quatre fois par an elle passe

quarante-huit heures de suite avec monsieur Jacquemart; car madame

Jacquemart est soumise comme toute autre femme au lien conjugal: devenue

veuve, elle s'est même hâtée de se remarier, attendu que non-seulement

elle désire trouver quelqu'un chez elle, lorsqu'un hasard fort rare l'y

fait retourner pour quelques heures, mais aussi parce qu'elle ne veut

confier qu'à une personne sûre le soin de tenir proprement sa chambre et

son cabinet, et d'entretenir les meubles assez élégants que ces deux

pièces renferment. Elle a donc choisi trois jours entre une fluxion de

poitrine et un rhumatisme aigu qui réclamaient ses soins, pour épouser

monsieur Jacquemart, lequel monsieur Jacquemart, garçon de bureau depuis

trente-trois ans au ministère de l'intérieur, s'est établi dans le petit

manoir, et vient tous les huit jours à l'adresse qu'elle lui indique,

lui apporter du linge, lui donner des nouvelles de sa petite chienne et

de son serin, et recevoir le produit de ses journées[14], les profits du

baptême, etc.; somme qu'il est chargé de placer en rentes sur l'état, et

qu'elle lui donne toujours intacte, attendu qu'elle n'a jamais occasion

de dépenser six liards. Ces entrevues, qui sont souvent interrompues par

un coup de sonnette, ne durent que dix minutes au plus, ont lieu dans

l'antichambre, et ne permettent pas un mot superflu; elles sont loin,

comme on voit, de pouvoir amener un divorce par incompatibilité

d'humeur.

[14] Les journées d'une garde, la nuit comprise, sont habituellement

payées 6 francs.

Madame Jacquemart est naturellement privée de tous les plaisirs dont

jouissent beaucoup de gens de sa classe. Les promenades, les bals, les

spectacles, sont choses dont elle se souvient d'avoir entendu parler

dans sa grande jeunesse, mais dont l'entrée lui est interdite. Si le

hasard lui accorde quelques moments de loisir, elle se garde bien de les

perdre en courses inutiles; elle va visiter ce qu'elle appelle _ses

femmes_, s'informer de leur état, gourmander les paresseuses qui

laissent passer l'année sans réclamer ses soins, et savoir au juste à

quelle époque telle ou telle de ses clientes l'enverra chercher. A

l'exception de ces sorties, madame Jacquemart se passe habituellement du

plaisir de respirer un air pur, puisque, fût-ce au mois de juillet, elle

ne pourrait ouvrir une fenêtre que dans le cas extrême où la femme

qu'elle soigne étoufferait au point de se trouver mal.

Ajoutez à tant de privations, la privation du sommeil pendant une grande

moitié de l'année, le devoir qui l'assujettit à mille soins dégoûtants,

et chacun se dira: Madame Jacquemart est la plus infortunée créature qui

soit au monde. Eh bien! il n'en est rien, surtout si, grâce à la

protection de quelque célèbre accoucheur, elle est parvenue à ne plus

garder que des femmes en couche.

Il est bien certain que pendant plusieurs nuits, il lui est interdit de

s'étendre sur des matelas, ainsi que nous le faisons tous; mais elle a

contracté l'habitude, le soleil couché ou non, de dormir à merveille

dans une bergère, dans un fauteuil, sur une chaise; au besoin même elle

dormirait debout. Seulement Morphée lui donne sa part en petite monnaie

au lieu de la lui payer en grosses pièces, et elle en souffre si peu,

que, dès qu'on la réveille pour réclamer d'elle quelque service, on la

voit se dresser sur ses jambes d'un air tout aussi jovial, tout aussi

dispos que si elle s'éveillait naturellement après sept heures d'un

sommeil suivi.

L'heure du déjeuner venue, on donne à madame Jacquemart une énorme tasse

de café à la crème. Ce moment est un des plus doux moments de sa

journée; car un sort bienfaisant a voulu que madame Jacquemart fût

gourmande: de bons repas sont pour elle une immense compensation à ce

que son existence semble avoir de peu agréable. Vivant toujours chez des

personnes riches, ou pour le moins chez des personnes qui sont dans

l'aisance, chaque jour, avec délices, elle prend sa part de différents

mets succulents dont elle ne pourrait se régaler dans son petit ménage.

On la soigne; elle se ferait soigner d'ailleurs, et parle sans cesse de

la bonne maison dont elle sort, afin de piquer d'amour-propre les gens

chez qui elle se trouve. A son dîner, à son repas du soir, et

quelquefois même dans la journée, un verre de bon vin vient égayer son

esprit et réparer ses forces. Elle a de plus sa tabatière, dans laquelle

elle puise toutes les cinq minutes une distraction qui lui plaît

infiniment, et qui a l'avantage de la tenir éveillée; sans compter enfin

la douce satisfaction de ne point travailler de l'aiguille du matin au

soir, ainsi que le fait une pauvre ouvrière pour gagner vingt sous dans

sa journée.

Mais, dira-t-on, je ne vois pas dans tout cela une seule jouissance

intellectuelle? Patience, madame Jacquemart n'en est pas plus dépourvue

que toute autre créature raisonnable; seulement il faut qu'elle les

puise dans le cercle rétréci de ses habitudes et de ses pensées. D'abord

madame Jacquemart est bavarde, et madame Jacquemart n'est jamais seule;

raconter, pour peu qu'on lui prête attention, est un de ses plaisirs les

plus vifs, aussi fait-elle subir à ceux qui l'entourent des récits plus

ou moins circonstanciés de son passé personnel et des événements

romanesques qui ont eu lieu dans les familles au milieu desquelles elle

a vécu. Elle ne recule point devant l'exagération, et même devant le

mensonge, pourvu qu'elle parvienne à exciter l'intérêt; en sorte que le

plus souvent se joint à la satisfaction de parler, qui pour elle est

déjà grande, celle qu'éprouve un auteur habile lorsqu'il exerce son

génie sur des fables. Quelquefois ses jeunes années se perdent dans un

mystère qui autorise les conjectures les plus diverses et permet les

histoires les plus fantastiques: mariée de bonne heure à un jeune

étourdi, elle est restée veuve, sans fortune, avec quatre enfants en bas

âge; de là, série d'aventures à remplir l'existence de cinq générations.

Elle a inévitablement à la suite de sa première couche essuyé toutes les

vicissitudes que Lucine dans ses jours de mauvaise humeur envoie à ses

patientes. Est-elle lasse de radoter sur la séduction de sa jeunesse,

elle se transporte alors dans un hospice où elle est censée avoir passé

les plus belles années de sa vie; toutes ces transmigrations mentales ne

laissent pas que de jeter une certaine variété sur son existence; elle

n'hésite donc pas à se forger un passé à sa guise et s'identifie si

complétement à ses mensonges qu'elle croit avoir éprouvé réellement ce

qu'elle raconte. Comme une jeune femme qui ne souffre pas et qui se voit

obligée de garder le lit ne s'amuse guère, il arrive parfois que le

babil de madame Jacquemart obtient du succès près de son accouchée; s'il

en est autrement, elle se rabat sur les domestiques de la maison et

trouve bien le temps d'établir de longs entretiens avec eux, soit dans

l'antichambre, soit dans la cuisine, soit même dans la chambre de madame

où elle cause à voix basse avec la femme de chambre.

Par suite de son goût pour la narration, madame Jacquemart est fort

curieuse; elle sait qu'un grand poëte a dit: _quiconque ne voit guère

n'a guère à dire aussi_. En sorte que le jour où l'on peut laisser

entrer quelques visites est attendu par elle avec une extrême impatience

et lui procure une foule de distractions agréables. Dès que l'on annonce

une femme, elle s'établit à la fenêtre avec le bas qu'elle tricote (le

tricot ayant cet avantage qu'on peut le quitter à la minute sans

inconvénient); là, ses yeux et ses oreilles la servent d'une manière si

merveilleuse, qu'elle pourrait au bout d'un instant dessiner la figure,

la toilette de celle qui vient d'entrer, et que pas un mot de la

conversation ne lui échappe. Elle fait ses petites réflexions tout bas,

approuve ou critique ce qui se dit, et s'amuse des médisances, si son

bonheur veut qu'il s'en glisse quelques-unes dans l'entretien. De plus,

il est fort rare qu'elle reste simple observatrice de la scène; outre

que la plus légère question qu'on lui adresse lui fournit l'occasion de

répondre avec sa loquacité habituelle, il faut montrer l'enfant: c'est

elle qui va le chercher et qui l'apporte, qui fait remarquer combien ce

petit amour ressemble à son père, quoiqu'il annonce déjà qu'il aura «les

beaux yeux de madame» et mille autres propos qu'elle répète depuis

vingt-cinq ans pour chaque individu de la génération future qu'elle a vu

naître au jour, l'enfant, le père et la mère fussent-ils d'une laideur à

faire reculer.

Une autre jouissance de madame Jacquemart, et la plus vive sans doute,

si l'on en juge par le penchant presque général de l'esprit humain,

c'est le plaisir que donne la domination. Si l'on excepte les dix

minutes que dure la visite du docteur, pendant lesquelles madame

Jacquemart dépose son sceptre et s'incline respectueusement en recevant

les ordres pour la journée, c'est elle qui règne sans partage dans la

chambre de son accouchée. On ne peut entr'ouvrir une porte, essuyer la

poussière sur un meuble, allumer une bougie ou mettre une bûche au feu

qu'elle ne l'ait trouvé bon dans sa sagesse. Si l'on gratte doucement

contre la serrure, ce serait monsieur lui-même qu'il a frappé trop fort.

Elle ne laisse pas entrer une visite sans s'être bien assurée que la

personne qui se présente n'a sur elle aucune senteur, et sans vous

recommander de parler très-bas. Un léger bruit se fait-il entendre dans

la pièce de l'appartement la plus reculée, elle sort en fureur «pour

aller faire taire ces gens-là qui vont donner un mal de tête à madame.»

Les soins qu'elle prodigue à la mère n'empêchent point madame Jacquemart

de veiller sans relâche sur l'enfant. C'est elle qui indique la place où

l'on doit poser le berceau du nouveau-né, qui prescrit la dose de sucre

qu'il faut mettre dans le verre d'eau dont il va boire quelques gouttes,

qui préside à tout ce qui concerne sa toilette, son sommeil, etc. Enfin,

du matin au soir, elle dirige, elle ordonne, elle exerce un empire

absolu; aussi parle-t-elle en souveraine à la plupart des gens de la

maison; autant elle se montre gracieuse avec une femme de chambre qui

paraît posséder la confiance de madame et celui qu'elle sait être chargé

du soin de la cave, autant on la voit traiter impérieusement les autres

domestiques quand ils ne se conforment pas à tous les petits soins

qu'elle leur recommande sans cesse pour faire croire à l'utilité de sa

présence, et son étonnement serait grand si quelqu'un le trouvait

mauvais quand il s'agit «de la vie d'une accouchée.»

Madame Jacquemart ne courbe pas seulement la domesticité sous son joug

de fer, car ce joug s'étend aussi sur la maîtresse de la maison. Armée

des ordonnances prescrites par le docteur, elle ne s'approche pas du lit

sans dire: «il faut que madame boive, il faut que madame mange sa

soupe,» ou toute autre chose qu'il lui semble ordonner à son tour.

Bienheureux, si, peu satisfaite de cette douce illusion, elle

n'entreprend point dans certains cas d'indiquer quelque remède de bonne

femme qu'elle assure avoir fait employer souvent avec le plus grand

succès. Ces mots: «Si ça ne fait pas de bien à madame, ça ne peut pas

lui faire de mal,» sont ordinairement l'exorde de ses propositions dans

ce genre. Si la pauvre jeune femme a le malheur de s'y laisser prendre,

madame Jacquemart joint à l'importance de ses fonctions toute

l'importance d'un véritable docteur, ce qui double les moyens de

gouverner ceux qui l'entourent. Sans compter qu'elle aime de passion à

exercer la médecine. Gardez-vous de parler devant madame Jacquemart de

quelque douleur que ce soit, elle les a toutes éprouvées. Sur ce sujet,

son savoir est inépuisable. Non-seulement elle vous entretiendra des

diverses maladies de la femme, mais aussi des maladies des hommes, car

elle les connaît par ouï dire au moins, lorsqu'il ne lui plaît pas de

les mettre sur le compte de monsieur Jacquemart; par suite, il n'en

existe pas une dont elle ignore le traitement, elle serait en état de

soigner les plus graves comme les plus légères: aussi dans une maison

qu'elle habite on ne s'est jamais donné une entorse, elle n'a pas

entendu tousser sans prescrire aussitôt le bain de pied qu'il faut

préparer ou la tisane qu'il faut boire, et sa mémoire est pleine d'une

telle quantité d'anecdotes, d'histoires extraordinaires dont le fond

roule sur le chiendent, les sangsues et la bourrache, qu'on la prendrait

volontiers pour un journal de thérapeutique ambulant.

Le désir de madame Jacquemart est que la mère nourrisse son enfant,

parce qu'alors elle devient tout à fait nécessaire jusqu'au moment où

elle est parvenue à former la bonne, et Dieu sait avec quelle arrogance

elle donne ses conseils à la malheureuse novice, qui se garde bien de

lui déplaire en la moindre chose, tant elle croit sa place attachée à

l'approbation de la garde. C'est donc toujours à son grand regret (même

à part le tort qui peut en résulter pour elle le jour du baptême), que

madame Jacquemart en arrivant trouve une nourrice établie; aussi cette

pauvre femme devient-elle habituellement l'objet de son antipathie, et

se fait-elle une étude de la critiquer et de la vexer tant que la

journée dure; si l'enfant crie: «Ce pauvre amour meurt de faim.» S'il

tette: «On le fait téter trop souvent, il faut savoir gouverner un

enfant pour la nourriture, et cela ne s'apprend pas en un jour.» Il en

est de même du talent d'emmaillotter, talent que madame Jacquemart

possède par excellence, en sorte qu'elle n'épargne pas ses avis à la

nourrice. «Prenez garde, prenez garde, vous le serrez trop, il devient

tout rouge.»

«Otez donc cette grande épingle que vous avez placée si près de son

petit coeur, il n'en faut pas tant pour tuer un enfant.» Et la jeune

mère de frémir, de crier à la nourrice du fond de son alcôve: «Écoutez

madame Jacquemart, je vous prie, ma chère! faites ce qu'elle vous dit de

faire!» et madame Jacquemart de jouir au fond de son âme, et de relever

la tête avec autant d'orgueil qu'un général d'armée qui vient de gagner

une bataille.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 17 / 49 段