confondue dans la foule et de paraître au premier plan. D'ailleurs, à
mesure qu'elle avance en âge, l'incertitude de sa vie l'inquiète; toute
son ambition serait d'avoir au moins quelques jolis costumes à mettre,
et assez de paroles pour être remarquée des loges d'avant-scène; c'est
là, en effet, que se tiennent les vieux généraux de l'empire, les
banquiers célibataires, les Ulysses cosmopolites de l'hôtel des Princes,
tous armés d'indiscrètes jumelles. Pour nous servir d'une expression
consacrée dans le langage des coulisses, c'est _en faisant bien l'oeil_
de ce côté-là que la figurante parviendrait à retrouver toute
l'existence dorée qu'elle a perdue après les beaux jours de sa jeunesse.
Mais ce sont là autant de soupirs jetés dans les nuages. Auteurs et
spectateurs, personne ne songe plus à elle.
C'est ici qu'il convient de laver la figurante d'un reproche injuste: on
n'a pas craint de l'accuser d'ingratitude. La figurante ingrate! la
figurante _mauvais coeur_! Voilà bien notre siècle qui ne respecte rien!
«Aussitôt qu'un peu de bonheur vient luire pour elle, a-t-on dit, elle
oublie ses parents, elle les méconnaît, elle les abandonne.» C'est une
calomnie, pour ne rien dire de plus. Il est constant, au contraire, que
le pauvre ange dépasse Antigone pour la piété filiale. Son père fait ses
commissions, et elle le paie; sa mère cire ses brodequins, elle la paie;
elle porte ses billets en ville, elle la paie; elle fait sentinelle
autour de sa vertu, et elle la paie plus que jamais. Personne n'ignore
que ce n'est pas là une charge gratuite. Tant que la fille est belle, il
y a de bons profits à recueillir. Outre que chacune de ses courses est
payée, la mère trouve continuellement à glaner dans le ménage.
Elle reçoit de plus, comme une redevance naturelle, les gants fripés
qu'elle saura bientôt remettre à neuf, les robes passées de mode qu'elle
rajustera, le vieux tulle qu'elle rafraîchira, les vieux rubans auxquels
elle rendra leur lustre, les vieilles pantoufles dont elle fera de
ravissantes babouches. Et encore dans cette nomenclature ne sont point
comprises bien des petites inutilités qui ne laissent pas que d'avoir
une valeur: les épingles, les broches, les colliers, modeste joaillerie
d'or apocryphe, les petits flacons, la porcelaine de Sèvres, la
parfumerie, tous ces outils enfin dont on se sert pour entretenir la
beauté fugitive et la jeunesse qui s'en va: précieux débris dont la mère
remplit toujours une corbeille de revendeuse à la toilette.
Non, la figurante n'est pas ingrate. Celui-là s'en serait convaincu qui
aurait vu ce qui se passait l'hiver dernier dans l'un des couloirs de
l'Opéra. On donnait, je crois, _le Diable boiteux_. Une demi-heure
environ avant que le rideau ne se levât pour le premier acte, une
querelle des plus vives s'était élevée entre une ouvreuse et une petite
comparse brune, charmant lutin appelé, autant qu'il nous en souvienne,
_jambe-d'oiseau_, sans doute à cause de la finesse de son pied. Selon
l'habitude consacrée parmi ces dames, on ne s'épargnait pas les vérités
de part et d'autre.
«_Jambe-d'oiseau_, tu finiras mal, c'est moi qui te le prédis, s'écria à
la fin le Cerbère en jupon: le moins qui puisse t'arriver, ma petite,
c'est de monter un jour sur l'échafaud. Eh quoi? n'as-tu donc pas de
honte? tu as une lutécienne à tes ordres, et tu laisses dans la crotte
ceux qui t'ont donné l'être! Tu vis grassement, ils manquent de tout.
Ton respectable père, que fait-il, je te prie? il vend des contremarques
dans la rue. Quant à celle qui t'a nourrie de son lait, j'en rougis pour
toi, elle en est réduite à faire des ménages!
--Halte là, la vieille! interrompit tout à coup _jambe-d'oiseau_, pour
le coup, c'est trop fort! Où prenez-vous qu'on ne soit pas _utile à ses
parents_ suivant ses moyens? Mon père ne peut pas souffler mot; le
vieillard est heureux comme un poisson rouge dans un bocal; il a du
tabac à discrétion et je l'habille en nègre chaque fois que je vais au
bois avec mon petit vicomte. A preuve qu'il vous fasse voir sa livrée de
ratine jaune. Pour ma mère, c'est différent: j'en ai fait ma dame de
compagnie. Digne femme! je m'arracherais le pain de gruau de la bouche
pour le lui donner. Dites ensuite tant que vous voudrez qu'elle a soin
de mon intérieur, je ne le nie pas; mais enfin qu'y faire, puisqu'elle
le veut absolument, ce trésor?»
Revenons à la figurante que nous avons vue délaissée, pauvre, ou, ce qui
n'est pas plus consolant, riche seulement des restes d'une beauté
caduque. A cette heure néfaste, bon gré mal gré, il lui faut se résigner
à vivre obscure et oubliée; il n'y a pas d'exemple qu'elle se fasse
applaudir alors une fois au plus toutes les années bissextiles.
L'apparition d'une comète présage qu'elle créera peut-être un rôle muet
ou quelqu'un de ces accessoires connus sous la dénomination de grandes
utilités. Au fond il lui serait à peu près impossible de faire autre
chose que figurer.
Voilà les mauvais jours qui arrivent à grands pas.
Tandis que l'insoucieuse fée donne étourdiment tête baissée dans toutes
les joies, son septième lustre sonne tout à coup à l'horloge du temps.
Voici les années qui arrivent avec leur cortége d'outrages irréparables.
Une soudaine transformation s'opère alors en elle. De pétulante que vous
l'avez connue, elle devient bientôt triste, morose, taciturne, rêveuse.
Pour elle, hélas! toutes les belles choses du passé se sont effeuillées
à la fois. Elle, si svelte naguère, si déliée dans sa taille, elle prend
de l'embonpoint: c'est maintenant une femme carrée par la base, sur le
poids spécifique de laquelle on n'est pas d'accord. Comment se hasarder
désormais sur les planches? elle les ferait craquer sous ses pas.
D'ailleurs son larynx n'aurait plus de voix pour les douces modulations,
et si les lèvres essayaient de s'épanouir, ce ne serait pas un sourire,
mais bien une grimace qui en résulterait. Elle a trente-cinq ans!
Elle a trente-cinq ans, c'est-à-dire ses dents ont jauni, ses ongles
sont devenus bleus. Qu'on regarde maintenant combien sa jolie fossette
disparaît sous le triple étage d'un menton légèrement barbu! C'en est
fait, les roses de ses joues ont pâli. En même temps, un réseau de rides
impitoyables sillonne tous les contours de son visage. On peut hardiment
la placer parmi les anges dont M. de Balzac s'est fait le consolateur:
elle a trente-cinq ans!
Trente-cinq ans, c'est l'heure de la retraite pour la figurante. Un
matin elle sort du théâtre comme elle y est entrée, sans éclat, sans
bruit, sans apparat.
Voilà comment, après avoir passé les plus belles années de sa vie à
espérer la fortune et le talent, après avoir gaspillé en vraie folle
toutes les occasions qui s'offraient à elle d'assurer son avenir, elle
dit adieu à ses coulisses où, malgré tous ses efforts, elle a jeté si
peu d'ombre. Elle devient alors concierge d'une actrice en vogue, à
moins qu'elle ne préfère concourir pour être ouvreuse de loges dans un
petit théâtre du boulevard.
PHILIBERT AUDEBRAND.
[Illustration]
[Illustration: LES COLLECTIONNEURS.]
[Illustration]
A COTÉ du grand palais de la Bourse, admirable monument façonné par nos
architectes d'aujourd'hui, au moyen d'un patron grec, de papier à
calquer et de beaucoup de maçons et de tailleurs de pierres, se trouve
un plus petit palais, que l'on prendrait volontiers pour une laide
maison si des affiches ne vous annonçaient que cette maison est le
palais des ventes opérées par messieurs les commissaires-priseurs. Or,
dans ce palais de messieurs les commissaires-priseurs, tout se met à
l'enchère, tout se vend depuis des berlines de voyage jusqu'à des
lettres autographes de Ninon de Lenclos. Le matin et le soir, l'entrée
du palais des commissaires-priseurs est accordée au public, tout le
monde peut aller voir les expositions qui précèdent les ventes, tout le
monde peut aller se ranger autour du bureau des adjudicateurs, et se
donner le plaisir d'augmenter de quelques francs ou seulement de
quelques centimes la valeur des plus grandes comme des plus minimes
réputations d'artistes, d'hommes d'État et même de simples ouvriers.
C'est au palais des commissaires-priseurs que se rencontrent les seuls
caractères, les seuls hommes vraiment remarquables de notre époque, les
seuls qui possèdent une originalité particulière, les seuls qui marchent
hors du troupeau commun, pour suivre des sentiers dont les hautes herbes
ne sont jamais froissées par les pieds de la foule. Ces hommes
remarquables sont les _collectionneurs_, et j'entends par
collectionneurs tous ceux que l'amour de la collection, le désir
d'amener à l'état de collection un rassemblement plus ou moins
considérable de choses ouvrées par l'industrie humaine, ou créées par
l'industrie surhumaine du grand Créateur, a lancés dans l'arène où
combattent les martyrs d'une idée fixe.
Maintes fois je me suis trouvé tenté du désir de la collection, et, sans
avoir entièrement succombé à cette tentation, je dois dire cependant que
j'ai assez approché de mes lèvres la coupe de ses enivrements pour en
connaître les voluptés, pour être initié à ses plus secrets mystères.
J'ai connu, j'ai vu de près messieurs les collectionneurs, j'ai surpris
leurs moeurs et leurs habitudes en flagrant délit d'originalité, et ma
mémoire est pleine de souvenirs que je vais faire passer à l'état de
révélations.
Comme en toutes choses il faut procéder méthodiquement, je dirai d'abord
que l'on distingue trois sortes, trois espèces de collectionneurs:
La première est celle du collectionneur inculte et sauvage, sale et
débraillé des pieds à la tête, aux ongles noirs, à la barbe râpeuse, aux
cheveux hérissés, au chapeau entièrement défoncé, aux poches énormes et
toujours pleines. Cette espèce est celle du collectionneur _pur-sang_,
du collectionneur par amour de la collection.
La seconde comprend tous ces négociants de bonne compagnie, tous ces
trafiquants en curiosités, ces marchands d'habits galons à équipages
armoriés ou non armoriés, qui se donnent les manières, le langage, les
habitudes du véritable collectionneur, et qui cependant ne font que
placer leur argent plus ou moins avantageusement, suivant le gain de
leur revente, suivant la balance de leur compte de banque.
La troisième espèce de collectionneurs est celle du collectionneur
fashionable, de celui qui s'est fait collectionneur, pour obéir à la
mode, pour avoir comme _tout le monde_, un salon _Louis XV_, un boudoir
_Renaissance_, et une salle à manger _quatorzième siècle_, avec quelques
lames de Tolède, quelques targes, deux ou trois hallebardes, un casque
de ligueur, un hanap dans lequel il boit lorsqu'il se trouve en présence
de ses amis, quelques cruches flamandes en grès bleu et gris, et trois
vitraux interceptant le soleil, et ne laissant passer à travers la
fenêtre qu'une lumière jaune, rouge ou bleue, qui lui prête la mine d'un
homme atteint par la jaunisse, la fièvre scarlatine ou le
choléra-morbus, pour peu qu'il se trouve sur le passage d'un des rayons
du soleil déguisé, qu'il laisse parvenir jusqu'à son fauteuil.
Tout collectionneur rentre nécessairement dans une des trois classes que
je viens d'indiquer: le collectionneur fou, le collectionneur
brocanteur, et le collectionneur par mode.
Parmi les collectionneurs fous, les poëtes du genre, le plus renommé est
un petit vieillard sec, ridé, râpé, retapé, enveloppé d'une sorte de
grande redingote brunâtre, la tête recouverte d'une _clémentine_ de soie
noire, par-dessus laquelle se prélasse un énorme chapeau de couleur
douteuse, gras des bords, gras de la forme, gras du galon, gras de la
coiffe, gras de partout, et qui, depuis trente ans, assiste
régulièrement avec son maître à toutes les ventes, se promène avec lui,
quelque temps qu'il fasse, sur les quais et chez tous les marchands de
bric-à-brac. Ce chapeau et cet homme sont connus sous le nom de M. de
Menussard. Eh bien! ce chapeau et cet homme, ce M. de Menussard, en un
mot, possède une très-magnifique collection de porcelaines de Sèvres,
_pâte tendre_; chez lui, dans ses armoires, dans ses coffres, dans ses
étuis, sont enfermés, comme dans un tombeau, des _services entiers_,
des _cabarets_, des vases en _pâte tendre_ de Sèvres, à fonds ou à
bordures gros-bleu, bleu-turquoise, vert-émeraude et rose-tendre. Après
deux ans de recherche, de poursuites et d'inquiétude, il s'est fait
adjuger à la place de la Bourse, en vente publique, une moitié du
_service_ de la table des princes de Rohan, et il l'a payé 50,000
francs. Un petit _cabaret_ gros-bleu, composé de cinq pièces, portant le
chiffre et l'écusson du roi Louis XV, ne lui est pas revenu à moins de
12,000 francs; il est vrai de dire que chacune des pièces de ce cabaret
précieux est ornée de médaillons où sont peintes quelques-unes des
maîtresses du Sardanapale français. Deux vases à fleurs ayant appartenu
à madame Du Barry ont été l'objet de ses soins les plus persévérants, de
ses inquiétudes les plus mortelles et les plus poignantes. Ces deux
vases, rose tendre, à cartouches entourées de volutes et de rinceaux,
artistement dorés en or de deux couleurs, parsemés d'Amours vainqueurs
peints d'après le célèbre Boucher, appartenaient à un vieux marquis
toulousain, auquel ils étaient arrivés par je ne sais plus quelle voie;
peut-être étaient-ils un agréable souvenir, je l'ignore; mais enfin le
marquis toulousain ne voulait pas s'en défaire, et M. de Menussard
voulait les posséder; il en offrit un prix exorbitant, et il fut refusé;
il voulut les faire voler, et il échoua dans sa tentative. Pendant deux
ans, il y eut entre le marquis et M. de Menussard une guerre sourde,
mais active, offensive d'un côté, défensive de l'autre. Enfin il y a six
mois le marquis vint à mourir, et M. de Menussard est devenu
propriétaire des vases rose tendre, que personne depuis ce temps-là n'a
aperçus.
M. de Menussard est riche, instruit, bien élevé, et il vit seul, enfermé
avec ses porcelaines; il n'a pas de voitures, pas de domestiques: une
vieille servante fait son ménage. Sa toilette, sa nourriture, son
logement lui coûtent peu de chose. Jamais il ne va au spectacle: il n'a
aucun ami; on ne lui a jamais connu de maîtresse; il n'a jamais voyagé,
si ce n'est jusqu'à Sèvres, encore n'y a-t-il été qu'une fois, et en
est-il revenu à pied, fatigué, crotté, mouillé par la pluie jusqu'aux
os, furieux contre la manufacture de Sèvres, contre le siècle tout
entier, et s'écriant avec indignation:
«Il n'y a plus ni croyances ni quoi que ce soit ici-bas, tout est
détruit... Décadence... décadence complète... Dire qu'une des gloires
de la France... ils l'ont laissé perdre... Les barbares! les Goths!
les triples Wisigoths! ne plus fabriquer de _pâte tendre_! de la pâte
dure, rien que de la pâte dure!... Mais c'est que c'est à faire
dresser les cheveux sur la tête!» Depuis ce jour, il ne faut plus lui
parler _du Sèvres_ moderne, il hausse les épaules; et un sourire amer
vient errer sur ses lèvres; la pâte tendre est tout pour lui. Quand il
ne peut sortir de son appartement, que les marchands de curiosités ont
leurs boutiques fermées, et que nulle vente n'a lieu dans toute
l'étendue de Paris, alors que M. de Menussard s'enferme dans la pièce
la plus reculée de son appartement; une à une, il tire de leurs
coffres, de leurs étuis, toutes ses belles porcelaines, ses assiettes,
ses plats, ses tasses bleues, roses, vertes, à bouquets, à médaillons,
à fonds blancs ou de couleur; il les contemple avec adoration, avec
amour; armé d'une flanelle douce et fine, il les essuie, les polit,
les caresse; puis, quand leur toilette est ainsi faite, il leur
adresse la parole, il cause avec elles, il les interroge.
«Vous voilà bien belles, dit-il, en s'adressant à ses tasses bleues,
vous voilà bien fières; oui, vous portez sur vos flancs les charmants
portraits des plus agréables femmes de votre jeunesse; le roi Louis XV
a voulu que l'on vous décorât des figures de ses maîtresses les plus
chères; il n'eût certes pas confié de si adorables images à de la pâte
dure. Oh! non; il fallait toute la finesse, tout l'onctueux, tout le
moelleux de votre pâte tendre, ô mes chères petites coquettes, pour
recevoir dignement le visage délicieux de madame de Châteauroux, celui
non moins gracieux de la marquise de Pompadour, et les traits fins,
spirituels et agaçants de la marquise Du Barry.»
Ainsi enfermé, ainsi causant, jouant avec ses belles porcelaines de pâte
tendre, M. de Menussard est le plus heureux des hommes. Il se met à
genoux devant elles, il les adore, il les aime d'un amour profond, et,
plus enthousiaste, plus poëte que Pygmalion, il ne voudrait point animer
sa Galathée; il ne lui trouve point une imperfection: l'animer serait la
décompléter, lui ôter son charme. Sa Galathée, à lui, ne vieillira
jamais: les femmes peintes sur ses tasses seront toujours jeunes; les
bouquets fixés sur ses vases et ses assiettes seront toujours frais et
verdoyants; rien de tout cela n'aura de décrépitude: l'avenir sera comme
le présent. Pygmalion, insensé dans ses désirs, créa la vieillesse, les
rides, les cheveux blancs et la mort pour l'objet de son culte d'amour,
en demandant aux dieux de lui donner la vie. M. de Menussard se complaît
dans l'insensibilité de sa maîtresse, dans la matérialité de son
idéalisation. Il lui prête toutes les grâces qu'il veut lui trouver; il
lui témoigne un amour passionné, qu'il sait emplir de sacrifices. Il
jette en holocauste devant la pâte tendre de Sèvres, d'abord cela va
sans qu'il soit besoin de le dire, la pâte dure, sa soeur, et la
porcelaine à la reine, sa cousine; mais encore le vieux Japon, le vieux
Chine, le vieux Saxe, et jusqu'à l'admirable terre de Bernard de
Palissy, jusqu'à la terre italienne de Faënza, aux riches peintures, aux
décorations raphaélesques, jusqu'aux bas-reliefs de faïence de Lucas
della Robbia.
Il ne connaît qu'une seule chose, n'aime, n'adore, ne chérit, ne vénère
qu'une seule chose, c'est la pâte tendre de Sèvres; le reste du monde
peut s'écrouler, s'abîmer, il n'y fera pas attention. Jamais il ne lit
un journal; il n'est point éligible, ni électeur, ni garde national, ni
quoi que ce soit: il est l'amant de la pâte tendre de Sèvres. Cette
passion de la collection, cette folie, cette idolâtrie pour la pâte
tendre de Sèvres, ont pour ainsi dire exilé de l'espèce humaine, de sa
confraternité et des sentiments humains M. de Menussard, l'ont rendu
égoïste, dur et inflexible dans ses résolutions, avare pour tout ce qui
n'est pas pâte tendre de Sèvres. Il n'a aucune pitié des pauvres; le
récit d'une grande infortune ne tirera pas une larme de ses yeux; il
verrait brûler tout un quartier de la ville qu'il ne bougerait pas de
chez lui et qu'il n'en prendrait aucune émotion; mais si une de ses
tasses, un de ses vases, une de ses assiettes, venait à se briser, ses
paupières se baigneraient de larmes; des sanglots, des plaintes,
sortiraient de sa poitrine; il trouverait en son coeur des trésors de
poésies pour déplorer la perte de sa tasse, de son vase ou de son
assiette, et s'étonnerait que le monde entier restât indifférent à ce
malheur; il serait capable de tuer un homme qui détruirait la moindre de
ses richesses de pâte tendre. Enfin, il traverserait tous les
incendies, tous les purgatoires, tous les enfers, pour sauver la plus
petite soucoupe de pâte tendre, en danger de destruction, et il ne
mettrait pas ses jambes dans l'eau pour sauver un enfant qui se
noierait. L'amour est une passion qui rend féroces ceux qui la
ressentent: M. de Menussard, avec sa clémentine de soie noire, son
chapeau gras, sa redingote râpée, ses cheveux hérissés et ternes, sa
barbe paresseusement soignée, ses mains glacées de tons terreux, ses
souliers ternis, est peut-être de tous les amoureux, de tous les amants
de ce siècle, le plus fervent, le plus sincère, le plus vrai, le plus
enthousiaste et le plus excusable par conséquent dans son égoïsme et sa
férocité.
A côté de M. de Menussard, on rencontre souvent au palais de la Bourse
un célèbre collectionneur d'autographes, qui possède de l'écriture de
toutes les personnes célèbres, mais depuis six mois il est atteint d'une
affection mortelle, dix lignes de l'écriture de Molière lui ont échappé
et sont devenues la propriété d'un célèbre amateur anglais. Aussi n'en
reviendra-t-il pas, ses jours s'éteignent, il ne voit plus, n'entend
plus, marche comme un malheureux sur qui pèserait quelque implacable
fatalité, il se considère comme un homme déshonoré; sa collection
d'autographes était réputée la plus belle de toutes les collections
connues, maintenant elle n'est plus qu'en seconde ligne.
M. de Menussard hausse les épaules en voyant passer l'amateur
d'autographes, il dit même que c'est un fou.
Et en effet, l'amateur d'autographes, comme l'amateur de pâte tendre,
comme l'amateur de tableaux et tous les amateurs qui poussent leur amour
d'une seule chose jusqu'à la passion de la collection, peuvent être
classés parmi les fous, section des monomanes; car ils se sont attelés à
une seule idée, car ils ne voient rien au delà; car tout l'univers,
toute l'existence se résume pour eux dans l'idée qu'ils poursuivent et
dont ils sont poursuivis.
Des monomanes collecteurs, il y en a de toute sorte, de toute espèce.
Tout Paris se rappelle ce vicomte de...., qui faisait collection de
cheveux roux célèbres et qui prétendait avoir en sa possession de ceux
de Jésus-Christ.
Un autre monomane collectionneur, dont tout le monde a ri, rassemblait
une collection complète des plus petits souliers de femme qu'il lui fût
possible de se procurer, on les voyait chez lui rangés sur des tablettes
et étiquetés comme des livres dans une bibliothèque; il connaissait tous
les pieds vivants et tous les pieds morts; un joli pied bien chaussé le
transportait d'admiration, il s'en considérait comme le curateur obligé;
s'il ne connaissait pas la femme qui en était possesseur, il prenait sur
elle cinquante informations, lui écrivait pour lui indiquer la manière
de soigner son charmant pied, la suppliait de ne point se chausser de
souliers trop étroits, lui nommait les cuirs dont elle devait
recommander l'emploi à son cordonnier, et finissait en sollicitant pour
seule récompense de tant de soins une paire de souliers destinée à son
dépôt, à son musée, à son trésor.
Lord D.... n'aime que les tabatières: il en a de toutes sortes et des
plus magnifiques, qu'il divise en trois classes: les tabatières d'hommes
célèbres, les tabatières ornées d'émaux ou de peintures, et les
tabatières d'une matière ou d'un travail précieux; lord D.... a
sacrifié des sommes considérables à cette collection vraiment
remarquable. Aussi se vante-t-il avec orgueil de pouvoir montrer aux
curieux six _Blarembergs_ de plus que n'en possédait le feu roi
d'Angleterre Georges IV, grand amateur de tabatières et de
_Blarembergs_. La collection de _Petitots_ de lord D.... est presque
aussi belle que celle du cabinet du roi de France, et tous ces Petitots
ont conservé leurs montures de la fin de Louis XIV, époque à laquelle
ils furent incrustés sur des tabatières pour servir de présents royaux.
Feu M. de B..., grand collectionneur d'émaux, a longtemps cherché à se
faire céder par lord D.... deux petits émaux de Limoges, du meilleur
temps, et du dessin le plus correct, qui ornent une tabatière que l'on
dit avoir appartenu à M. Abel Poisson, frère de la belle marquise de
Pompadour et surintendant des bâtiments sous le règne du roi Louis XV;
mais lord D.... ne cède, ni n'échange jamais rien; toute sa collection
de tabatières est contenue dans un coffre qui voyage, habite et couche,
si ce n'est avec lui, du moins près de lui. Lord D.... a fait deux
voyages à Saint-Pétersbourg pour se procurer la tabatière de la grande
Catherine, cette tabatière sert d'encadrement au portrait de Potemkin.
Lord D.... a substitué toutes ses tabatières à un petit neveu, à la
seule condition qu'elles ne seront pas vendues, et qu'elles jouiront de
tous les soins et de tous les honneurs qui leur sont dus. Une rente de
1,000 livres sterling a été attachée à cette substitution.