Le grand monde possède encore dans le médecin des eaux une garantie pour

ceux qui s'aventurent, sur la foi des sites et des douches sulfureuses,

jusque dans le sein des Pyrénées. Le médecin des eaux part avec ses

malades dès les premiers jours du mois de juin; il est chargé de

procurer des eaux à ses malades, et des malades à ses eaux. Moitié

administrateur, moitié savant, il a plus à faire que Moïse au sein du

désert. La parole de celui-ci était commode; pourvu que les Hébreux

eussent un puits, ils ne s'informaient pas si l'eau était plus ou moins

carbonatée. Pour le médecin des eaux, l'analyse chimique le regarde; il

est en outre chargé de l'hygiène du local. Les petites brochures se

succèdent entre ses mains; il s'agit de prouver que sa fontaine est une

piscine, et qu'elle l'emporte sur tous les filtres connus. Des gens ont

la témérité de prétendre que cette place est une sinécure. Il est vrai

que le gouvernement qui en octroie le brevet donne rarement les

connaissances requises pour en faire usage; mais trouver un homme qui

soit à la fois physicien, botaniste, géologue, chimiste et voyageur,

n'est pas chose facile; on prend un homme politique, et tout est dit.

Quand on n'est rien par ses emplois ou par ses titres, on peut encore

s'établir homoeopathe, phrénologue ou magnétiseur; on ne parvient pas

toujours à fonder ainsi une science, mais on fonde une réputation.

Le médecin prosecteur, aide ou professeur d'anatomie, jouit d'une grande

importance, aujourd'hui qu'aucun homme ne meurt sans que l'on sache ce

qu'il aurait fallu faire pour le guérir.

Dans quelle classe rangerons-nous celui qui se complaît dans les

phénomènes de la nature anormale? Sa maison est un musée assez semblable

au musée Dupuytren. La Vénus hottentote y donne la main à l'Apollon de

Paris; un squelette type, un Quasimodo chevillé en laiton, l'embryon

acéphale et le foetus à trois têtes, Rita et Christina, une deuxième

édition des frères Siamois, se rencontrent dans son répertoire. L'espèce

humaine est sublime et ridicule sous le scalpel de l'anatomiste: il

réunit les deux extrêmes, et il occupe lui-même la région moyenne dans

son muséum.

Laissons cet amateur passionné de la nature morte s'ensevelir

prématurément dans son ossuaire; occupons-nous du médecin des pauvres.

On n'est encore mort qu'à demi quand on a recours au médecin du

dispensaire; il donne des soins à ceux qui n'en peuvent attendre que de

l'humanité. La philanthropie a ses apôtres pour ne pas dire ses martyrs:

escalader des maisons de tous les étages, pénétrer dans des bouges

quelconques, prescrire de la limonade citrique à ceux que des pains de

quatre livres rétabliraient infailliblement, telle est l'ingrate mission

du médecin philanthrope. L'administration doit les choisir jeunes pour

les avoir sensibles: à force de s'attendrir, le coeur se pétrifie, le

médecin se forme aux dépens de l'être sensitif; l'âme sympathique

s'évanouit. Le corps n'apparaît plus que comme une matière plus ou moins

organique que l'on traite indifféremment selon telle ou telle méthode:

on fait de la médecine; la philanthropie n'est plus qu'une tradition.

Le médecin-affiche existe de compte à demi avec les afficheurs, les

distributeurs d'adresses sur la voie publique, qui accostent les

passants dans les carrefours, et toute cette nation fauve et avinée dont

Robert Macaire est le patriarche. La publicité n'a pas pour le

médecin-affiche de formes dégoûtantes: les piéges les plus grossiers

sont ceux qui prennent le plus de monde. Il spécule sur un procès: quand

la publicité l'emporte sur l'amende, c'est autant de gagné, le

réquisitoire est une réclame pour lui. Il aurait fait sa fortune si tout

le monde était informé qu'il a été condamné à quelques mois de prison,

sans préjudice de ses mérites et qualités individuelles. Il sait ce que

la condamnation rend chaque année, et combien il gagne par jour à être

en prison. Son exploitation ne se borne point aux limites d'une rue de

Paris. Pour peu que son industrie ait prospéré, son hygiène se répand

bientôt sur tous les continents. Néanmoins Paris, la ville du monde la

plus médicale et la plus éclairée, est encore le paradis terrestre de ce

charlatan; c'est là qu'il enterre le plus de clients.

On peut être médecin d'un théâtre sans cesser d'être médecin. Là, on

doit constater jusqu'à quel point une toux peut être légale. Le médecin

d'un théâtre est un lynx pour les maladies imaginaires. La prima donna

déteste le médecin, qui l'oblige de temps à autre à se bien porter:

aussi a-t-elle toujours dans ses bonnes grâces un jeune docteur choisi

par elle pour plaider la migraine contradictoire.

Le médecin d'une compagnie d'assurance est chargé de constater l'entité

physique, la parfaite intégrité corporelle des remplaçants soumis à son

examen. Il doit se montrer plus sévère que la loi même, le gouvernement

étant plus méticuleux pour un remplaçant que pour un simple soldat.

Qu'est-ce que l'homme, physiquement parlant? Demandez à ce médecin. Ceux

qu'il accepte peuvent dire avec vérité: «Je suis un homme.» Saint Pierre

n'est pas plus difficile sur le choix des âmes que le médecin de

recrutement sur l'admission des maréchaux de France. Il y a un médecin

pour les vivants, pour les malades; il y a de plus le _médecin des

morts_. Celui-ci n'est appelé que pour s'assurer de la non-existence de

ses clients. On éprouve le besoin de vivre pour ne pas recevoir sa

visite, car il donne des visas pour l'autre monde; le moindre symptôme

d'existence rend son ministère inutile. Les décès, les inhumations, se

font par son ordre; enfin on ne meurt pas sans sa permission. Le médecin

des morts est gai comme un catafalque, vêtu de noir des pieds à la tête;

il existe comme garantie pour les vivants et les morts; les collatéraux

lui doivent des remercîments.

Parmi ceux que la Providence veut affliger, elle envoie aux uns une

maladie, aux autres un médecin: c'est un trésor inestimable ou un mal

sans remède; on guérit d'une maladie, on ne guérit pas d'un médecin.

Ayez un médecin pour ami, sinon un ami pour médecin, il aura le courage

de vous mettre tout de suite au courant des secrets de l'art, et de ne

point vous trouver malade si vous n'êtes qu'indisposé. Il y a des

familles où le médecin est héréditaire, et où le même homme guérit, en

très-peu de temps, de père en fils une foule de générations.

De nos jours, le médecin doit être ambidextre. Il a perdu de ses

préjugés aristocratiques, qui ne lui permettaient pas d'être confondu

avec un chirurgien; ou plutôt le chirurgien a acquis ces connaissances

internes qui l'élèvent au rang de son confrère: il pratique la

percussion. En Angleterre, un médecin laisse mourir un de ses amis

frappé d'apoplexie à ses côtés, pour ne pas se déshonorer... en le

saignant.

Depuis que les croyances sont affaiblies, le médecin et le notaire

semblent avoir hérité de la société. Ce que l'on n'avoue plus au prêtre,

la souffrance oblige de le confier au médecin, ou l'intérêt le fait

dévoiler au notaire: le médecin est le dépositaire forcé des mystères de

l'alcôve, du boudoir, et des affections intimes; confident obligé de

toutes les faiblesses, il élève sa profession en sauvant l'honneur des

familles; le secret de la confession est devenu le secret de la

médecine. Le médecin assiste à la naissance; pendant la vie est-on

jamais sûr de pouvoir s'en passer? Aussi, après celui de se bien porter,

il n'est pas de plus grand bonheur au monde que d'avoir un bon médecin.

L. ROUX.

[Illustration: LA FIGURANTE.]

[Illustration]

LA FIGURANTE.

ON sait que de tout temps en France le soleil de la rampe a ébloui bien

des grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien des jolies têtes.

Quand même Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas

laissé quelques silhouettes des nymphes d'Opéra d'autrefois, gracieux

lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se

mêler aux magies de la scène, personne cependant n'ignorerait que, dès

1770, peu de jeunes filles de la classe ouvrière savaient résister au

désir, allumé en elles comme une fièvre, de se produire en public, au

milieu des pompes d'un choeur et des splendeurs d'un ballet.

Loin de s'éteindre avec le temps, ce délire enthousiaste n'a fait que

prendre de jour en jour plus de développement. On comprend que cela

devait être, à Paris surtout, où l'art dramatique accapare presque à lui

seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de séductions, tant de

ressources, tant d'attraits d'un charme tout-puissant ressortent du

théâtre moderne, que rien n'est facile à concevoir comme cet éveil donné

à toutes ces petites et folles ambitions.

Ainsi il est un rêve rose et doré qui poursuit sans cesse une classe

nombreuse de jeunes filles du monde parisien. Je veux parler ici de

celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces

groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui,

penchées matin et soir, comme Pénélope, sur un métier de gazes et de

rubans, sont pour ainsi dire condamnés à un travail sans fin.

Lorsqu'après les longs labeurs de la semaine elles rentrent le dimanche

dans leurs mansardes, en proie aux émotions d'un drame à grand fracas ou

d'un vaudeville lugubre, c'est ce rêve qui les endort; il voltige, en se

jouant, autour de leurs paupières; il les enchante et les fascine. Les

riches vêtements, le manteau de reine tout étoilé de paillettes, les

chlamydes grecques à la queue traînante, les robes lamées d'argent, les

perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de

diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que

ne se refuse aucune actrice, les babouches de soie et de velours, tout

cet appareil féerique brille à leurs yeux comme un mirage. On dirait

qu'à ces heures-là la reine Mab de Shakspeare leur apparaît toute

souriante, sur son char étincelant de pierreries.

Les pauvres petites! elles se voient applaudies, couvertes de fleurs,

comblées de caresses, redemandées avec transport; elles jouissent des

désirs qu'elles inspirent, elles sont fières de la beauté dont on les

loue. Encore si ces songes décevants devaient s'arrêter là!

Mais tout en accomplissant leur tâche, quand, l'aiguille et les ciseaux

à la main, elles causent en brodant à la manière des filles de Minée,

chacune d'elles répète les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes

jouent un rôle dans une comédie pour rire; on essaie sa voix, on se

façonne peu à peu aux allures de la scène; on récite les tirades qu'on a

vu applaudir avec le plus de frénésie. C'est une parodie sans fin, une

sorte de lutte en même temps. De là à formuler des désirs, la

transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre.

D'ailleurs, comme si ce n'était pas encore assez de toutes ces

aspirations jetées au vent, on se conte à l'oreille les mille fables

séduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inouï de toutes

les déesses théâtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant

ses triomphes de l'Académie royale de musique, où ses beaux yeux seuls

l'ont conduite, mademoiselle *** a été couturière. Pour mademoiselle ***,

elle a été modiste tout uniment; mademoiselle ***, pis que cela, et

mademoiselle *** encore pis.

Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une

fois qu'on est engagé sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune

prétention, si exagérée qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se

croient en droit de former. Après ces préliminaires obligés, quelques

jours se passent pendant lesquels on prend en dégoût le travail du

magasin. Les fanfreluches sont négligées, on n'est déjà plus au fait des

modes. Bientôt tous les ustensiles du métier sont jetés de côté avec

abjection; puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient à s'échapper de

sa volière pour s'enrôler, de dix heures du matin à trois de

l'après-midi, parmi les élèves dramatiques de M. Saint-Aulaire. Il n'y a

plus moyen de se dédire: on a un théâtre, un genre, un répertoire à soi;

on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blâme. Rien

n'empêche de croire qu'on est de première force dans les confidentes de

la tragédie voltairienne, ou dans les Madelon délurées de la comédie de

Molière. A présent, on est de taille à oser bien des choses, à tenter

bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprès d'un

directeur la faveur d'un prochain début. Inutile d'ajouter que, dès la

première vue, on sera engagée avec empressement à faire partie... des

figurantes.

Figurante! C'était sur toute autre chose qu'on avait compté. Figurante,

c'est-à-dire dame de choeurs, condamnée à d'obscures pirouettes ou à des

monosyllabes fugitifs dans les chants, quelle coupe d'absinthe à vider

jusqu'à la lie! N'importe. Il faut bien commencer par quelque chose. On

est figurante ce soir, demain on sera peut-être prima donna. Mon Dieu!

on a vu cent fois de ces miracles-là.

Pauvre fille! elle ne cesse jamais d'espérer. Qu'on se garde de croire

qu'elle fera désormais le moindre effort pour avancer d'un pas. Tout

humble qu'il soit, ce rôle de comparse satisfera longtemps tous ses

désirs.

Afin d'obéir autant qu'il est en elle à la tradition, la figurante

n'oublie jamais d'avoir un nom doux comme le miel, blanc comme le lait.

On sait que par les baptêmes qui courent aujourd'hui au théâtre, c'est

une chose de la plus haute importance que de bien se nommer. En ceci,

les choses ont été portées à un tel point que les nomenclatures du

calendrier sont devenues insuffisantes. Avant donc de faire son choix,

la figurante met à contribution toutes les héroïnes de romans à sa

connaissance. Elle cherche, elle s'informe, elle fouille dans tous ses

souvenirs, elle s'interroge longtemps. Cela fait, elle conclut à

s'appeler au choix Paméla, Maria, Coelina, Flora, Indiana, Emma, Lélia,

Lucie, Héloïse, ou même tout cela à la fois. Plus tard, dans quelque

soirée solennelle, au milieu des causeries d'un entr'acte ou d'un

triomphe de foyer, elle recevra de ses camarades un sobriquet

caractéristique comme _Bel-OEil_, _Bouche-Rose_ ou _Fine-Oreille_, petit

appendice qui, pour n'être pas son appellation réelle, n'en deviendra

pas moins le nom auquel on l'habituera à répondre.

Au jour de son début, la figurante a dix-sept ans, quelquefois plus,

rarement moins. La première fois qu'elle se produit en scène, bien des

jumelles d'habitués se lèvent à son approche pour s'assurer si elle est

brune ou blonde, pour voir si elle a de grands yeux, voilés de longs

cils. Le plus souvent la friponne a bien d'autres trésors vraiment à

étaler devant les sultans de l'orchestre: c'est une bouche mutine, un

petit bras rond, une petite main, un petit pied et bien d'autres

richesses encore!

On la trouve jolie; c'est déjà bien, mais ce n'est pas encore assez.

Tous ces avantages ne lui serviraient pas à grand'chose, s'il ne lui

était pas possible de les mettre en évidence. Être belle, voilà sans

doute une excellente raison de succès; être intelligente, c'est-à-dire

vive, enjouée, sautillante, mobile, avoir l'oeil en coulisses, la taille

bien dégagée, la jambe tendue, voilà mieux que l'espoir du succès, voilà

le succès certain. On sait qu'il consiste pour la figurante à s'avancer

toujours la première, soit qu'il s'agisse d'une ronde villageoise, soit

qu'il faille simuler au naturel un cercle de bourgeoises endimanchées.

Pour se conquérir cette place au premier rang, il n'est pas de petites

luttes qui lui fassent peur. Tous les artifices de la coquetterie, un

châle plus frais, une bouche plus souriante, ces souliers si petits, ces

bras arrondis sur les hanches, comme les anses d'un vase étrusque, les

oeillades assassines au régisseur, les coups de langue sur le compte des

beautés rivales, un baiser par-ci, une complaisance par-là; rien ne lui

coûte pour obtenir le droit de marcher en tête. S'il le fallait, elle

provoquerait au besoin une nouvelle épreuve du jugement de Pâris; de

même encore rien ne lui semble aussi cruel que de se voir reléguer, de

chutes en dégringolades, jusqu'aux derniers anneaux de la queue: on

sait, en effet, qu'à ce point la tête, si jolie qu'elle soit, devient

imperceptible aux yeux du public.

Une chose qui n'est pas moins digne de remarque, c'est l'humilité de la

figurante vis-à-vis des chefs d'emploi. On dirait de la soumission, si

ce n'était mieux que cela, de la crainte. Une reine, une grande

coquette, un tyran, la robe à queue, le sceptre de carton peint, la

couronne d'or, exercent sur elle un pouvoir souverain; ils peuvent s'en

servir par un mouvement inattendu, rejeter quelquefois même sur elle,

selon leur caprice, la mauvaise humeur que leur a causée la sévérité du

public. La figurante est leur hochet. Qu'ils s'en amusent comme une

pensionnaire de sa poupée, si cela leur fait plaisir: c'est un tonton

d'une docilité extrême. Au lieu de se plaindre, elle regardera chacune

des agressions dont elle sera l'objet comme un honneur insigne. On n'a

pas oublié ce mot d'une figurante au bon temps de la Comédie-Française.

C'était à la fin d'un entr'acte. En rentrant dans la coulisse, elle

manifestait au milieu de ses camarades une joie inaccoutumée.

«D'où te vient donc tant de gaieté? lui demanda l'une d'elles.

--Ah! s'empressa-t-elle de répondre, c'est bien naturel: M. Saint-Prix

vient de me marcher sur le pied!»

Bien que la figurante soit née dans les couches inférieures de la

société, il arrive parfois, je ne vous dirai pas comment, mais cela

arrive, qu'elle se trouve tout à coup posséder toutes les délicatesses

du confort. En ce cas, rien de ce qui fait, à Paris, la vie douce et

heureuse pour les jolies femmes ne manque à ses désirs. Cachemires,

boas, riches écrins, cristaux, tapis, calèches, livrée, groom, tout ce

qui séduit, tout ce qui enivre, elle accepte tout cela, sauf à se voir

forcée d'y renoncer dans un temps prochain. D'habitude, ses bonnes

fortunes sont rapides comme l'éclair; c'est tout au plus si elle a eu le

loisir d'oublier un instant sa petite toilette d'autrefois: ce tartan

rouge rayé avec lequel elle mourra, ses brodequins noirs, une robe

d'indienne, un chapeau de satin passé et une chaîne en similor.

Redevenir pauvre ne lui coûte pas beaucoup. Alors adieu au protecteur

qui la combla de cadeaux. L'oiseau revient à son premier nid. Vive la

joie que personne n'achète! Vive l'amour pour tout de bon avec un flacon

de pomard ou une bouteille de blond châblis! Fi des grandes parures qui

asservissent! Tombent ces marabouts qu'il faut payer avec de menteuses

caresses! Voilà le lit de plume, un peu dur, mais où l'on dort si bien!

Voilà l'étroite mansarde d'où l'on avoisine les astres!

Pour la figurante qui reconquiert son indépendance, c'est toute une

révolution à accomplir. Du premier étage elle grimpe au cinquième

au-dessus de l'entre-sol, à deux cents pieds au-dessus du niveau de la

Seine. C'est un peu haut. Bah! la coquette passe devant. Sa jambe est si

fine! Que le ciel la protége!

Ce n'est pas qu'il faille tant la plaindre de cette libre misère. Une

fois de retour dans sa cellule si proprette à la fois et si modeste,

elle n'est pas en peine de se trouver du bonheur pour longtemps. Avec un

oiseau chanteur, on trouve dans un coin de sa demeure une colonie de

vers à soie qu'elle prend plaisir à élever de ses propres mains, et puis

sous sa fenêtre s'épanouissent les plantes et les fleurs les plus

aimables. Il y a là une petite forêt de roses qui la regardent d'un air

amoureux; un pot de réséda jette ses aromes au vent. On y voit encore de

rouges oeillets aux parfums humbles et suppliants, et des clématites qui

montent le long du mur jusqu'à elle, et font presque irruption dans sa

chambre, comme une idylle qui la poursuit. En regardant bien, vis-à-vis

un petit fichu de Baréges suspendu à la croisée en guise de rideau, on

trouve encore une guitare castillane, à l'aide de laquelle la pauvre

recluse module les cantilènes de Mlle Loïsa Puget, ou les romances

échevelées d'Hippolyte Monpou.

Cependant, comme, à son gré, il n'est rien au monde d'aussi ennuyeux

qu'une existence solitaire, il arrive une heure où elle s'arrange de

façon que son monologue soit toujours interrompu. L'ange aux formes

humaines qui doit lui donner la réplique est commis marchand dans un

magasin de nouveautés, et passe immanquablement pour son cousin, comme

cela se pratique dans les vaudevilles du jour.

Là ne se bornent pas les relations de la figurante. Indépendamment de

l'habilleuse et de la fleuriste du théâtre, elle compose encore sa

société des Taglioni en herbe, des Funambules et des Dorval en

espérance, qui s'exercent tous les quinze jours à hurler le mélodrame à

la salle Chantereine. Au reste, elle est au mieux avec sa portière, à

qui elle donne presque quotidiennement une foule de billets de spectacle

sans droit. Elle n'a pas de cartes de visite, mais elle écrit sur sa

porte avec de la craie:

_Mademoiselle ***, artiste dramatique,

demeure ici._

On sait combien est mince la rétribution que la figurante reçoit de la

caisse du théâtre: ce prix varie toujours de quinze sous à deux francs,

mais il ne va jamais au delà. La figurante trouve que ce n'est pas assez

pour les besoins les plus usuels de la vie. Aussi, pendant tout le jour,

aux heures où elle est dispensée de s'ajuster le jupon de villageoise ou

le béguin de la nonne, elle cherche de nouvelles ressources dans le

travail. Abeille intelligente, elle picore partout. Malgré le levain de

paresse native qui fait la base de son caractère, elle se plie à toutes

les petites exigences de l'ouvrière à la journée. Tantôt elle lave,

plisse, blanchit, et ourle des cravates; tantôt elle brode des bretelles

et des calottes grecques pour les marchands de pacotille.

Généralement, c'est avec les économies qui proviennent de ce travail

qu'elle va le dimanche dîner, monsieur son cousin sous le bras, dans les

cabinets particuliers de l'Ermitage. Le festin de Balthazar n'est rien,

comparé au luxe de ce banquet à deux têtes. Souvent, dans les transports

d'une double ivresse, les deux amants s'oublient jusqu'à demander une

omelette au rhum, suivie de l'indispensable bouteille de champagne.

Qu'on s'imagine à quelles joyeuses extravagances elle s'abandonne alors.

Il n'y a pas d'aimables folies dont on ne s'ingère; toutes les atrocités

y passent; on casse des piles d'assiettes, on chante des cavatines avec

accompagnement de couteaux, et si aucune solennité de rigueur n'appelle

au théâtre, on va terminer la soirée dans les mystérieux bosquets de

l'Ile-d'Amour.

Mais aussitôt qu'elle remet les pieds dans ce sanctuaire qu'on appelle

les coulisses, la figurante se révèle prude, affectant une petite moue

vertueuse chaque fois qu'un galant s'approche trop de sa taille de

guêpe. Il faut bien dire toutefois qu'elle ne garde pas la même rigueur

envers tout le monde. Par exemple, bien loin de témoigner tant de

rudesse aux faiseurs à succès, elle tourne au contraire tout autour

d'eux, les suit sans cesse, les entoure d'agaceries, et leur dit souvent

avec une adorable naïveté tout en leur faisant un collier de ses deux

bras.

«Mon amour d'auteur, ne me ferez-vous pas un tout petit bout de rôle?»

Alors, pour peu que l'auteur paraisse hésiter, elle le serre de près, le

cajole, minaude, darde sur lui d'amoureuses oeillades, et finit par

mettre en jeu toute l'artillerie des séductions.

«Ne me refusez pas, grand homme, s'écrie-t-elle avec des larmes dans la

voix; j'en mourrais, d'abord. Chaque jour que Dieu amène, vous sacrifiez

tout plein de belles choses à des mijaurées qui ne me valent pas. Tenez,

je serai tout ce qu'il vous plaira. Commandez: c'est vous qui êtes le

maître, moi, l'esclave. Voulez-vous une bacchante? Me voilà. Est-ce un

vampire que vous désirez? Je suis prête. Si par hasard c'est une grande

dame qu'il vous faut, voyez comme je remue l'éventail. Croyez-moi, les

grisettes et les impératrices ne me sont pas moins familières. Allons!

dites que vous finirez par me faire un petit rôle de rien du tout.»

Le dragon du jardin des Hespérides était plus facile à séduire qu'un

auteur à succès. Dès longtemps blasé sur ces sortes d'émotions, le grand

homme donne une petite tape sur la joue de la suppliante, et s'éloigne

en disant: «Eh, mais, divine! je ne dis pas non, mais je ne dis pas oui

non plus: nous verrons ça.»

Or, cette parole d'indifférence, la figurante la ramasse comme une

pierre précieuse qu'on aurait par mégarde laissée tomber à ses pieds.

C'est une promesse qu'elle réchauffe dans son sein comme une trompeuse

espérance.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 15 / 49 段