ceux qui s'aventurent, sur la foi des sites et des douches sulfureuses,
jusque dans le sein des Pyrénées. Le médecin des eaux part avec ses
malades dès les premiers jours du mois de juin; il est chargé de
procurer des eaux à ses malades, et des malades à ses eaux. Moitié
administrateur, moitié savant, il a plus à faire que Moïse au sein du
désert. La parole de celui-ci était commode; pourvu que les Hébreux
eussent un puits, ils ne s'informaient pas si l'eau était plus ou moins
carbonatée. Pour le médecin des eaux, l'analyse chimique le regarde; il
est en outre chargé de l'hygiène du local. Les petites brochures se
succèdent entre ses mains; il s'agit de prouver que sa fontaine est une
piscine, et qu'elle l'emporte sur tous les filtres connus. Des gens ont
la témérité de prétendre que cette place est une sinécure. Il est vrai
que le gouvernement qui en octroie le brevet donne rarement les
connaissances requises pour en faire usage; mais trouver un homme qui
soit à la fois physicien, botaniste, géologue, chimiste et voyageur,
n'est pas chose facile; on prend un homme politique, et tout est dit.
Quand on n'est rien par ses emplois ou par ses titres, on peut encore
s'établir homoeopathe, phrénologue ou magnétiseur; on ne parvient pas
toujours à fonder ainsi une science, mais on fonde une réputation.
Le médecin prosecteur, aide ou professeur d'anatomie, jouit d'une grande
importance, aujourd'hui qu'aucun homme ne meurt sans que l'on sache ce
qu'il aurait fallu faire pour le guérir.
Dans quelle classe rangerons-nous celui qui se complaît dans les
phénomènes de la nature anormale? Sa maison est un musée assez semblable
au musée Dupuytren. La Vénus hottentote y donne la main à l'Apollon de
Paris; un squelette type, un Quasimodo chevillé en laiton, l'embryon
acéphale et le foetus à trois têtes, Rita et Christina, une deuxième
édition des frères Siamois, se rencontrent dans son répertoire. L'espèce
humaine est sublime et ridicule sous le scalpel de l'anatomiste: il
réunit les deux extrêmes, et il occupe lui-même la région moyenne dans
son muséum.
Laissons cet amateur passionné de la nature morte s'ensevelir
prématurément dans son ossuaire; occupons-nous du médecin des pauvres.
On n'est encore mort qu'à demi quand on a recours au médecin du
dispensaire; il donne des soins à ceux qui n'en peuvent attendre que de
l'humanité. La philanthropie a ses apôtres pour ne pas dire ses martyrs:
escalader des maisons de tous les étages, pénétrer dans des bouges
quelconques, prescrire de la limonade citrique à ceux que des pains de
quatre livres rétabliraient infailliblement, telle est l'ingrate mission
du médecin philanthrope. L'administration doit les choisir jeunes pour
les avoir sensibles: à force de s'attendrir, le coeur se pétrifie, le
médecin se forme aux dépens de l'être sensitif; l'âme sympathique
s'évanouit. Le corps n'apparaît plus que comme une matière plus ou moins
organique que l'on traite indifféremment selon telle ou telle méthode:
on fait de la médecine; la philanthropie n'est plus qu'une tradition.
Le médecin-affiche existe de compte à demi avec les afficheurs, les
distributeurs d'adresses sur la voie publique, qui accostent les
passants dans les carrefours, et toute cette nation fauve et avinée dont
Robert Macaire est le patriarche. La publicité n'a pas pour le
médecin-affiche de formes dégoûtantes: les piéges les plus grossiers
sont ceux qui prennent le plus de monde. Il spécule sur un procès: quand
la publicité l'emporte sur l'amende, c'est autant de gagné, le
réquisitoire est une réclame pour lui. Il aurait fait sa fortune si tout
le monde était informé qu'il a été condamné à quelques mois de prison,
sans préjudice de ses mérites et qualités individuelles. Il sait ce que
la condamnation rend chaque année, et combien il gagne par jour à être
en prison. Son exploitation ne se borne point aux limites d'une rue de
Paris. Pour peu que son industrie ait prospéré, son hygiène se répand
bientôt sur tous les continents. Néanmoins Paris, la ville du monde la
plus médicale et la plus éclairée, est encore le paradis terrestre de ce
charlatan; c'est là qu'il enterre le plus de clients.
On peut être médecin d'un théâtre sans cesser d'être médecin. Là, on
doit constater jusqu'à quel point une toux peut être légale. Le médecin
d'un théâtre est un lynx pour les maladies imaginaires. La prima donna
déteste le médecin, qui l'oblige de temps à autre à se bien porter:
aussi a-t-elle toujours dans ses bonnes grâces un jeune docteur choisi
par elle pour plaider la migraine contradictoire.
Le médecin d'une compagnie d'assurance est chargé de constater l'entité
physique, la parfaite intégrité corporelle des remplaçants soumis à son
examen. Il doit se montrer plus sévère que la loi même, le gouvernement
étant plus méticuleux pour un remplaçant que pour un simple soldat.
Qu'est-ce que l'homme, physiquement parlant? Demandez à ce médecin. Ceux
qu'il accepte peuvent dire avec vérité: «Je suis un homme.» Saint Pierre
n'est pas plus difficile sur le choix des âmes que le médecin de
recrutement sur l'admission des maréchaux de France. Il y a un médecin
pour les vivants, pour les malades; il y a de plus le _médecin des
morts_. Celui-ci n'est appelé que pour s'assurer de la non-existence de
ses clients. On éprouve le besoin de vivre pour ne pas recevoir sa
visite, car il donne des visas pour l'autre monde; le moindre symptôme
d'existence rend son ministère inutile. Les décès, les inhumations, se
font par son ordre; enfin on ne meurt pas sans sa permission. Le médecin
des morts est gai comme un catafalque, vêtu de noir des pieds à la tête;
il existe comme garantie pour les vivants et les morts; les collatéraux
lui doivent des remercîments.
Parmi ceux que la Providence veut affliger, elle envoie aux uns une
maladie, aux autres un médecin: c'est un trésor inestimable ou un mal
sans remède; on guérit d'une maladie, on ne guérit pas d'un médecin.
Ayez un médecin pour ami, sinon un ami pour médecin, il aura le courage
de vous mettre tout de suite au courant des secrets de l'art, et de ne
point vous trouver malade si vous n'êtes qu'indisposé. Il y a des
familles où le médecin est héréditaire, et où le même homme guérit, en
très-peu de temps, de père en fils une foule de générations.
De nos jours, le médecin doit être ambidextre. Il a perdu de ses
préjugés aristocratiques, qui ne lui permettaient pas d'être confondu
avec un chirurgien; ou plutôt le chirurgien a acquis ces connaissances
internes qui l'élèvent au rang de son confrère: il pratique la
percussion. En Angleterre, un médecin laisse mourir un de ses amis
frappé d'apoplexie à ses côtés, pour ne pas se déshonorer... en le
saignant.
Depuis que les croyances sont affaiblies, le médecin et le notaire
semblent avoir hérité de la société. Ce que l'on n'avoue plus au prêtre,
la souffrance oblige de le confier au médecin, ou l'intérêt le fait
dévoiler au notaire: le médecin est le dépositaire forcé des mystères de
l'alcôve, du boudoir, et des affections intimes; confident obligé de
toutes les faiblesses, il élève sa profession en sauvant l'honneur des
familles; le secret de la confession est devenu le secret de la
médecine. Le médecin assiste à la naissance; pendant la vie est-on
jamais sûr de pouvoir s'en passer? Aussi, après celui de se bien porter,
il n'est pas de plus grand bonheur au monde que d'avoir un bon médecin.
L. ROUX.
[Illustration: LA FIGURANTE.]
[Illustration]
LA FIGURANTE.
ON sait que de tout temps en France le soleil de la rampe a ébloui bien
des grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien des jolies têtes.
Quand même Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas
laissé quelques silhouettes des nymphes d'Opéra d'autrefois, gracieux
lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se
mêler aux magies de la scène, personne cependant n'ignorerait que, dès
1770, peu de jeunes filles de la classe ouvrière savaient résister au
désir, allumé en elles comme une fièvre, de se produire en public, au
milieu des pompes d'un choeur et des splendeurs d'un ballet.
Loin de s'éteindre avec le temps, ce délire enthousiaste n'a fait que
prendre de jour en jour plus de développement. On comprend que cela
devait être, à Paris surtout, où l'art dramatique accapare presque à lui
seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de séductions, tant de
ressources, tant d'attraits d'un charme tout-puissant ressortent du
théâtre moderne, que rien n'est facile à concevoir comme cet éveil donné
à toutes ces petites et folles ambitions.
Ainsi il est un rêve rose et doré qui poursuit sans cesse une classe
nombreuse de jeunes filles du monde parisien. Je veux parler ici de
celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces
groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui,
penchées matin et soir, comme Pénélope, sur un métier de gazes et de
rubans, sont pour ainsi dire condamnés à un travail sans fin.
Lorsqu'après les longs labeurs de la semaine elles rentrent le dimanche
dans leurs mansardes, en proie aux émotions d'un drame à grand fracas ou
d'un vaudeville lugubre, c'est ce rêve qui les endort; il voltige, en se
jouant, autour de leurs paupières; il les enchante et les fascine. Les
riches vêtements, le manteau de reine tout étoilé de paillettes, les
chlamydes grecques à la queue traînante, les robes lamées d'argent, les
perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de
diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que
ne se refuse aucune actrice, les babouches de soie et de velours, tout
cet appareil féerique brille à leurs yeux comme un mirage. On dirait
qu'à ces heures-là la reine Mab de Shakspeare leur apparaît toute
souriante, sur son char étincelant de pierreries.
Les pauvres petites! elles se voient applaudies, couvertes de fleurs,
comblées de caresses, redemandées avec transport; elles jouissent des
désirs qu'elles inspirent, elles sont fières de la beauté dont on les
loue. Encore si ces songes décevants devaient s'arrêter là!
Mais tout en accomplissant leur tâche, quand, l'aiguille et les ciseaux
à la main, elles causent en brodant à la manière des filles de Minée,
chacune d'elles répète les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes
jouent un rôle dans une comédie pour rire; on essaie sa voix, on se
façonne peu à peu aux allures de la scène; on récite les tirades qu'on a
vu applaudir avec le plus de frénésie. C'est une parodie sans fin, une
sorte de lutte en même temps. De là à formuler des désirs, la
transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre.
D'ailleurs, comme si ce n'était pas encore assez de toutes ces
aspirations jetées au vent, on se conte à l'oreille les mille fables
séduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inouï de toutes
les déesses théâtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant
ses triomphes de l'Académie royale de musique, où ses beaux yeux seuls
l'ont conduite, mademoiselle *** a été couturière. Pour mademoiselle ***,
elle a été modiste tout uniment; mademoiselle ***, pis que cela, et
mademoiselle *** encore pis.
Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une
fois qu'on est engagé sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune
prétention, si exagérée qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se
croient en droit de former. Après ces préliminaires obligés, quelques
jours se passent pendant lesquels on prend en dégoût le travail du
magasin. Les fanfreluches sont négligées, on n'est déjà plus au fait des
modes. Bientôt tous les ustensiles du métier sont jetés de côté avec
abjection; puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient à s'échapper de
sa volière pour s'enrôler, de dix heures du matin à trois de
l'après-midi, parmi les élèves dramatiques de M. Saint-Aulaire. Il n'y a
plus moyen de se dédire: on a un théâtre, un genre, un répertoire à soi;
on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blâme. Rien
n'empêche de croire qu'on est de première force dans les confidentes de
la tragédie voltairienne, ou dans les Madelon délurées de la comédie de
Molière. A présent, on est de taille à oser bien des choses, à tenter
bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprès d'un
directeur la faveur d'un prochain début. Inutile d'ajouter que, dès la
première vue, on sera engagée avec empressement à faire partie... des
figurantes.
Figurante! C'était sur toute autre chose qu'on avait compté. Figurante,
c'est-à-dire dame de choeurs, condamnée à d'obscures pirouettes ou à des
monosyllabes fugitifs dans les chants, quelle coupe d'absinthe à vider
jusqu'à la lie! N'importe. Il faut bien commencer par quelque chose. On
est figurante ce soir, demain on sera peut-être prima donna. Mon Dieu!
on a vu cent fois de ces miracles-là.
Pauvre fille! elle ne cesse jamais d'espérer. Qu'on se garde de croire
qu'elle fera désormais le moindre effort pour avancer d'un pas. Tout
humble qu'il soit, ce rôle de comparse satisfera longtemps tous ses
désirs.
Afin d'obéir autant qu'il est en elle à la tradition, la figurante
n'oublie jamais d'avoir un nom doux comme le miel, blanc comme le lait.
On sait que par les baptêmes qui courent aujourd'hui au théâtre, c'est
une chose de la plus haute importance que de bien se nommer. En ceci,
les choses ont été portées à un tel point que les nomenclatures du
calendrier sont devenues insuffisantes. Avant donc de faire son choix,
la figurante met à contribution toutes les héroïnes de romans à sa
connaissance. Elle cherche, elle s'informe, elle fouille dans tous ses
souvenirs, elle s'interroge longtemps. Cela fait, elle conclut à
s'appeler au choix Paméla, Maria, Coelina, Flora, Indiana, Emma, Lélia,
Lucie, Héloïse, ou même tout cela à la fois. Plus tard, dans quelque
soirée solennelle, au milieu des causeries d'un entr'acte ou d'un
triomphe de foyer, elle recevra de ses camarades un sobriquet
caractéristique comme _Bel-OEil_, _Bouche-Rose_ ou _Fine-Oreille_, petit
appendice qui, pour n'être pas son appellation réelle, n'en deviendra
pas moins le nom auquel on l'habituera à répondre.
Au jour de son début, la figurante a dix-sept ans, quelquefois plus,
rarement moins. La première fois qu'elle se produit en scène, bien des
jumelles d'habitués se lèvent à son approche pour s'assurer si elle est
brune ou blonde, pour voir si elle a de grands yeux, voilés de longs
cils. Le plus souvent la friponne a bien d'autres trésors vraiment à
étaler devant les sultans de l'orchestre: c'est une bouche mutine, un
petit bras rond, une petite main, un petit pied et bien d'autres
richesses encore!
On la trouve jolie; c'est déjà bien, mais ce n'est pas encore assez.
Tous ces avantages ne lui serviraient pas à grand'chose, s'il ne lui
était pas possible de les mettre en évidence. Être belle, voilà sans
doute une excellente raison de succès; être intelligente, c'est-à-dire
vive, enjouée, sautillante, mobile, avoir l'oeil en coulisses, la taille
bien dégagée, la jambe tendue, voilà mieux que l'espoir du succès, voilà
le succès certain. On sait qu'il consiste pour la figurante à s'avancer
toujours la première, soit qu'il s'agisse d'une ronde villageoise, soit
qu'il faille simuler au naturel un cercle de bourgeoises endimanchées.
Pour se conquérir cette place au premier rang, il n'est pas de petites
luttes qui lui fassent peur. Tous les artifices de la coquetterie, un
châle plus frais, une bouche plus souriante, ces souliers si petits, ces
bras arrondis sur les hanches, comme les anses d'un vase étrusque, les
oeillades assassines au régisseur, les coups de langue sur le compte des
beautés rivales, un baiser par-ci, une complaisance par-là; rien ne lui
coûte pour obtenir le droit de marcher en tête. S'il le fallait, elle
provoquerait au besoin une nouvelle épreuve du jugement de Pâris; de
même encore rien ne lui semble aussi cruel que de se voir reléguer, de
chutes en dégringolades, jusqu'aux derniers anneaux de la queue: on
sait, en effet, qu'à ce point la tête, si jolie qu'elle soit, devient
imperceptible aux yeux du public.
Une chose qui n'est pas moins digne de remarque, c'est l'humilité de la
figurante vis-à-vis des chefs d'emploi. On dirait de la soumission, si
ce n'était mieux que cela, de la crainte. Une reine, une grande
coquette, un tyran, la robe à queue, le sceptre de carton peint, la
couronne d'or, exercent sur elle un pouvoir souverain; ils peuvent s'en
servir par un mouvement inattendu, rejeter quelquefois même sur elle,
selon leur caprice, la mauvaise humeur que leur a causée la sévérité du
public. La figurante est leur hochet. Qu'ils s'en amusent comme une
pensionnaire de sa poupée, si cela leur fait plaisir: c'est un tonton
d'une docilité extrême. Au lieu de se plaindre, elle regardera chacune
des agressions dont elle sera l'objet comme un honneur insigne. On n'a
pas oublié ce mot d'une figurante au bon temps de la Comédie-Française.
C'était à la fin d'un entr'acte. En rentrant dans la coulisse, elle
manifestait au milieu de ses camarades une joie inaccoutumée.
«D'où te vient donc tant de gaieté? lui demanda l'une d'elles.
--Ah! s'empressa-t-elle de répondre, c'est bien naturel: M. Saint-Prix
vient de me marcher sur le pied!»
Bien que la figurante soit née dans les couches inférieures de la
société, il arrive parfois, je ne vous dirai pas comment, mais cela
arrive, qu'elle se trouve tout à coup posséder toutes les délicatesses
du confort. En ce cas, rien de ce qui fait, à Paris, la vie douce et
heureuse pour les jolies femmes ne manque à ses désirs. Cachemires,
boas, riches écrins, cristaux, tapis, calèches, livrée, groom, tout ce
qui séduit, tout ce qui enivre, elle accepte tout cela, sauf à se voir
forcée d'y renoncer dans un temps prochain. D'habitude, ses bonnes
fortunes sont rapides comme l'éclair; c'est tout au plus si elle a eu le
loisir d'oublier un instant sa petite toilette d'autrefois: ce tartan
rouge rayé avec lequel elle mourra, ses brodequins noirs, une robe
d'indienne, un chapeau de satin passé et une chaîne en similor.
Redevenir pauvre ne lui coûte pas beaucoup. Alors adieu au protecteur
qui la combla de cadeaux. L'oiseau revient à son premier nid. Vive la
joie que personne n'achète! Vive l'amour pour tout de bon avec un flacon
de pomard ou une bouteille de blond châblis! Fi des grandes parures qui
asservissent! Tombent ces marabouts qu'il faut payer avec de menteuses
caresses! Voilà le lit de plume, un peu dur, mais où l'on dort si bien!
Voilà l'étroite mansarde d'où l'on avoisine les astres!
Pour la figurante qui reconquiert son indépendance, c'est toute une
révolution à accomplir. Du premier étage elle grimpe au cinquième
au-dessus de l'entre-sol, à deux cents pieds au-dessus du niveau de la
Seine. C'est un peu haut. Bah! la coquette passe devant. Sa jambe est si
fine! Que le ciel la protége!
Ce n'est pas qu'il faille tant la plaindre de cette libre misère. Une
fois de retour dans sa cellule si proprette à la fois et si modeste,
elle n'est pas en peine de se trouver du bonheur pour longtemps. Avec un
oiseau chanteur, on trouve dans un coin de sa demeure une colonie de
vers à soie qu'elle prend plaisir à élever de ses propres mains, et puis
sous sa fenêtre s'épanouissent les plantes et les fleurs les plus
aimables. Il y a là une petite forêt de roses qui la regardent d'un air
amoureux; un pot de réséda jette ses aromes au vent. On y voit encore de
rouges oeillets aux parfums humbles et suppliants, et des clématites qui
montent le long du mur jusqu'à elle, et font presque irruption dans sa
chambre, comme une idylle qui la poursuit. En regardant bien, vis-à-vis
un petit fichu de Baréges suspendu à la croisée en guise de rideau, on
trouve encore une guitare castillane, à l'aide de laquelle la pauvre
recluse module les cantilènes de Mlle Loïsa Puget, ou les romances
échevelées d'Hippolyte Monpou.
Cependant, comme, à son gré, il n'est rien au monde d'aussi ennuyeux
qu'une existence solitaire, il arrive une heure où elle s'arrange de
façon que son monologue soit toujours interrompu. L'ange aux formes
humaines qui doit lui donner la réplique est commis marchand dans un
magasin de nouveautés, et passe immanquablement pour son cousin, comme
cela se pratique dans les vaudevilles du jour.
Là ne se bornent pas les relations de la figurante. Indépendamment de
l'habilleuse et de la fleuriste du théâtre, elle compose encore sa
société des Taglioni en herbe, des Funambules et des Dorval en
espérance, qui s'exercent tous les quinze jours à hurler le mélodrame à
la salle Chantereine. Au reste, elle est au mieux avec sa portière, à
qui elle donne presque quotidiennement une foule de billets de spectacle
sans droit. Elle n'a pas de cartes de visite, mais elle écrit sur sa
porte avec de la craie:
_Mademoiselle ***, artiste dramatique,
demeure ici._
On sait combien est mince la rétribution que la figurante reçoit de la
caisse du théâtre: ce prix varie toujours de quinze sous à deux francs,
mais il ne va jamais au delà. La figurante trouve que ce n'est pas assez
pour les besoins les plus usuels de la vie. Aussi, pendant tout le jour,
aux heures où elle est dispensée de s'ajuster le jupon de villageoise ou
le béguin de la nonne, elle cherche de nouvelles ressources dans le
travail. Abeille intelligente, elle picore partout. Malgré le levain de
paresse native qui fait la base de son caractère, elle se plie à toutes
les petites exigences de l'ouvrière à la journée. Tantôt elle lave,
plisse, blanchit, et ourle des cravates; tantôt elle brode des bretelles
et des calottes grecques pour les marchands de pacotille.
Généralement, c'est avec les économies qui proviennent de ce travail
qu'elle va le dimanche dîner, monsieur son cousin sous le bras, dans les
cabinets particuliers de l'Ermitage. Le festin de Balthazar n'est rien,
comparé au luxe de ce banquet à deux têtes. Souvent, dans les transports
d'une double ivresse, les deux amants s'oublient jusqu'à demander une
omelette au rhum, suivie de l'indispensable bouteille de champagne.
Qu'on s'imagine à quelles joyeuses extravagances elle s'abandonne alors.
Il n'y a pas d'aimables folies dont on ne s'ingère; toutes les atrocités
y passent; on casse des piles d'assiettes, on chante des cavatines avec
accompagnement de couteaux, et si aucune solennité de rigueur n'appelle
au théâtre, on va terminer la soirée dans les mystérieux bosquets de
l'Ile-d'Amour.
Mais aussitôt qu'elle remet les pieds dans ce sanctuaire qu'on appelle
les coulisses, la figurante se révèle prude, affectant une petite moue
vertueuse chaque fois qu'un galant s'approche trop de sa taille de
guêpe. Il faut bien dire toutefois qu'elle ne garde pas la même rigueur
envers tout le monde. Par exemple, bien loin de témoigner tant de
rudesse aux faiseurs à succès, elle tourne au contraire tout autour
d'eux, les suit sans cesse, les entoure d'agaceries, et leur dit souvent
avec une adorable naïveté tout en leur faisant un collier de ses deux
bras.
«Mon amour d'auteur, ne me ferez-vous pas un tout petit bout de rôle?»
Alors, pour peu que l'auteur paraisse hésiter, elle le serre de près, le
cajole, minaude, darde sur lui d'amoureuses oeillades, et finit par
mettre en jeu toute l'artillerie des séductions.
«Ne me refusez pas, grand homme, s'écrie-t-elle avec des larmes dans la
voix; j'en mourrais, d'abord. Chaque jour que Dieu amène, vous sacrifiez
tout plein de belles choses à des mijaurées qui ne me valent pas. Tenez,
je serai tout ce qu'il vous plaira. Commandez: c'est vous qui êtes le
maître, moi, l'esclave. Voulez-vous une bacchante? Me voilà. Est-ce un
vampire que vous désirez? Je suis prête. Si par hasard c'est une grande
dame qu'il vous faut, voyez comme je remue l'éventail. Croyez-moi, les
grisettes et les impératrices ne me sont pas moins familières. Allons!
dites que vous finirez par me faire un petit rôle de rien du tout.»
Le dragon du jardin des Hespérides était plus facile à séduire qu'un
auteur à succès. Dès longtemps blasé sur ces sortes d'émotions, le grand
homme donne une petite tape sur la joue de la suppliante, et s'éloigne
en disant: «Eh, mais, divine! je ne dis pas non, mais je ne dis pas oui
non plus: nous verrons ça.»
Or, cette parole d'indifférence, la figurante la ramasse comme une
pierre précieuse qu'on aurait par mégarde laissée tomber à ses pieds.
C'est une promesse qu'elle réchauffe dans son sein comme une trompeuse
espérance.