_duchesse de l'empire_, est une bourgeoise qui dit continuellement _la
reine ma tante_, et qui pourrait dire _mon grand-père le marchand de
bas_. On l'appelle ordinairement la duchesse de Gertrudembergh,
princesse du Danube, et comme le Danube est une principauté qui n'a pas
moins de cinq cents lieues de long sur vingt toises de large, il y a
plusieurs souverains qui ne veulent pas admettre la titulature de cette
princesse. La diète de Francfort et le gouvernement prussien lui
contestent, primo, son titre ducal et territorial. M. de
Munch-Billinghausen, président de la diète germanique, a déclaré que ce
serait un protocole exotique, anarchique, inadmissible, et M. le prince
de Metternich, Wynebourg et Rudolstadt, a semé par là-dessus force
plaisanteries allemandes, c'est-à-dire les plus jolies choses du monde.
La Russie, l'Autriche et la république de Cracovie ne veulent pas
reconnaître son titre fluviatile, en disant que c'est une qualification
ridicule; enfin, parmi les riverains du Danube, il n'y a que le Grand
Turc qui ne lui refuse pas sa récognition, ce qui est encore une preuve
de la résignation du sultan.--_Allah-Akbâr!_ a dit le Père des
Croyants,--_le fleuve Danousbi n'en afflue pas moins dans les mers
Sultanes_.
Vous pensez bien que la duchesse de Gertrudembergh ne saurait aller à
Paris chez les ambassadeurs de Prusse ou d'Autriche, et c'est la même
raison qui l'empêche de voyager en Allemagne et en Italie, où du reste
il est absolument ainsi pour ses deux amies, les duchesses d'Orviette et
de Bergamasco. Vous me direz qu'elles pourraient esquiver bien aisément
une pareille interdiction diplomatique en prenant leurs passe-ports;
mais c'est qu'elles ne veulent pas condescendre à voyager _incognito_
sous leur nom de famille ou celui de leurs maris:--Pourquoi
voudriez-vous donc qu'on se fasse nommer _Couture_ (_de la Manche_), ou
_Pholoé Colin née Tampon_, quand on est duchesse d'Orviette! l'empereur
y avait mis bon ordre; mais patience! et quand son neveu sera Président
de la république, vous verrez comme on s'en revanchera sur les
Autrichiens.
Vous pensez bien aussi que la duchesse de Gertrudembergh, née Tautin,
n'a pas eu le bonheur de conserver son majorat de cinquante mille écus
de rente, majorat que S. M. l'empereur des Français avait institué pour
son mari dans la Prusse rhénane, et qu'il avait établi sur les domaines
du roi de Prusse, _à perpétuité_, bien entendu.--Comprenez-vous, de la
part du roi de Prusse, un pareil déni de justice, un pareil mépris du
droit aristocratique et des décrets napoléoniens? Si l'on en croit le
jugement désintéressé de cette illustre veuve, le roi de Prusse est un
scélérat comme on n'en vit jamais! Quoiqu'elle ait perdu son majorat de
Westphalie, elle n'en a pas moins conservé cinq à six millions de
fortune acquise en dotations gratuites, et tout le monde a pu remarquer
qu'elle n'en brille pas moins par les illuminations de sa porte cochère
au jour de la Saint-Philippe et autres bouts de l'an du juste-milieu. La
duchesse de l'empire est essentiellement amie de tous les ordres de
choses qui ne rappellent rien de l'ancien régime. Elle se décide
toujours en politique au moyen d'un calcul infiniment simple: la seule
règle de sa conduite est d'approuver et d'adopter tout ce qui doit
affliger les légitimistes, et tout ce qui peut contrarier le faubourg
Saint-Germain.
La duchesse du nouveau régime est merveilleusement ignorante, mais en
récompense elle a beaucoup de morgue et peu d'esprit.--Lorsque nous
disons que les duchesses de l'empire ignorent beaucoup de choses, il est
bon d'appuyer cette observation sur un document irrécusable.--Une de ces
dames se croyait en droit de reprocher à Napoléon d'avoir compromis ses
partisans par son opiniâtreté belliqueuse. «Il a si bien fait,
disait-elle, que nous voilà complétement ruinés, déchus, abîmés et comme
anéantis par suite de son entêtement et de sa manie guerroyante. Et
pourtant nous savons très-bien qu'il aurait pu se tirer d'affaire et
nous aussi; car enfin, tout en perdant sa couronne avec son titre
d'empereur, il aurait obtenu des conditions superbes, et les Bourbons
avaient si grand'peur de lui, qu'il aurait été, s'il avait voulu,
CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.»
En regard de ces notabilités singulières, étranges, on a presque dit de
ces illustrations grotesques, on pourrait opposer la monographie d'une
jeune et charmante duchesse, une élégante et brillante personne à qui
son beau titre sied à ravir, on en conviendra sans difficulté dans tous
les salons de Paris. Cette jeune femme a tout l'éclat d'un joyau
gothique avec la grâce et la simplicité d'une fleur des champs; mais
vous voudriez peut-être savoir si c'est une duchesse de l'ancienne
noblesse ou de la nouvelle aristocratie, et voilà ce que je ne saurais
vous dire, attendu que je ne m'en suis pas informé. Vous savez bien
qu'en présence de certaines personnes il ne vient jamais aucune idée de
cette nature, ou pour bien dire de cet ordre conventionnel. La beauté,
l'intelligence et la dignité modeste, l'aménité bienveillante et la
douce vertu, priment naturellement sur tout le reste.--_Est-il plus
avantageux d'avoir de la naissance, ou d'être tellement distingué que
personne ne songe à demander si vous en avez?_ C'est une question que se
faisait La Bruyère, et je ne vois pas que la doctrine humanitaire ait
fait dans la société française un immense progrès depuis l'année 1690.
M. DE COURCHAMPS.
[Illustration: LE MÉDECIN.]
[Illustration]
LE MÉDECIN.
NE pas croire au médecin, cela est permis; douter de la médecine, c'est
marcher sur les traces de Don Juan. Mais, dans un siècle aussi positif
que le nôtre, le scepticisme ne saurait aller jusque-là; il n'y aurait
qu'un cas où il serait permis de se montrer _impie en médecine_, ce
serait celui où le médecin lui-même, vendant (chose impossible) le
secret de l'art, paraîtrait abjurer sa propre religion.
Il y a pour le médecin une époque problème: muni d'un excellent titre,
il ne jouit encore que d'une médiocre position. La médecine est sa
première croyance, comme elle est sa première étude; mais il ne tarde
pas à ne croire qu'aux malades, et à n'étudier que la clientèle. On est
médecin à diplôme, et on se dispose à en faire les honneurs à qui de
droit. Néanmoins le client étant un mythe, le genre humain paraissant se
porter à merveille, on serait tenté de se faire astronome en attendant:
c'est l'époque du cumul, celle où le médecin accepte toutes sortes
d'emplois pour s'emparer complétement du sien; se fait l'éditeur
responsable des fautes d'un grand maître; entre dans un journal de
médecine comme correcteur; édite des maladies jusqu'à ce qu'il en puisse
guérir; quoi qu'il en soit, il débute.
Le médecin qui débute va voir le député de son département: soigner les
débuts d'un jeune médecin, et se faire traiter par lui, est pour l'homme
du Palais-Bourbon une clause tacite de son mandat; la Chambre des pairs
reçoit les médecins tout formés avec les projets de lois des mains de sa
cadette. Puissamment recommandé, en outre, à un confrère fort en
clientèle, le médecin qui débute lui rend une visite: il en reçoit un
malade à titre d'encouragement; bien entendu qu'il doit le guérir dans
l'intérêt de l'espèce, il n'a garde d'y manquer dans celui de sa
réputation. C'est la route battue, l'idée qui vient à tout le monde;
ces précautions parlementaires tiennent au début, le succès tient à
autre chose. Il suffit d'user des procédés reçus pour être médecin; mais
pour être célèbre, il faut avoir une méthode à soi.
Faire son chemin à pied quand on a la renommée pour but, c'est vouloir
arriver tard, ou plutôt n'arriver jamais; on prend donc une voiture. On
avait un habit neuf, on s'adjoint un paletot; on habitait un troisième,
on monte au premier. C'est une avance sur la clientèle à venir; les
malades ne vous prennent qu'à moitié chemin. On fait meubler un
appartement splendide, et l'on accroche dans son cabinet la gravure
d'_Hippocrate refusant les présents d'Artaxerces_, afin de pouvoir dire
avec conscience: Il y a chez moi du désintéressement.
N'est-on pas connu, c'est un avantage: on a tout à gagner du moment que
l'on n'a rien à perdre; les malades attendent la santé, de même que vous
attendez... la maladie. Ce que d'autres oseraient à peine tenter de peur
de compromettre une réputation, on l'exécute de sang-froid pour faire la
sienne. Viennent alors les grandes maladies, celles qui impriment tout
d'un coup le sceau à la réputation d'un médecin, ces bonnes
complications de l'_aigu_ et du _chronique_, ces bonnes fractures qui
emportent le quart d'un individu, et sauvent son médecin aux trois
quarts, ces bons empoisonnements qui l'établissent profond chimiste et
criminaliste distingué, et lui font découvrir dans les traces d'un crime
ancien la route d'une renommée nouvelle; et le médecin triomphe, le char
de la médecine se transforme en une _demi-fortune_ qu'il vient de se
donner. Ne pouvant se constituer de prime abord une célébrité de talent,
il unit son savoir à quelque riche héritière du commerce parisien qui
l'établit une célébrité d'argent. A-t-on peu de malades, c'est le moment
de concentrer tous ses soins sur un seul, de suivre son idéal, si on en
a un en médecine, de se montrer le médecin modèle. Celui-ci arrive à
heure fixe; il reste près d'un quart d'heure chez ses clients, s'informe
de la qualité des remèdes, se fait exhiber les déjections plus ou moins
louables, passe les nuits, au besoin pose les sangsues, suit une maladie
à la campagne, et donne des consultations gratuites aux gens de la
maison. Le médecin qui débute ne connaît aucune saignée qui lui répugne;
parfois il se saigne lui-même, pécuniairement parlant. On vend une
propriété pour avoir une clientèle; la clientèle est une propriété. On
l'achète souvent toute faite. Un bon moyen de s'en créer une, c'est de
supposer qu'elle existe; beaucoup de médecins commencent par être
célèbres, afin d'arriver à être connus. Faites réveiller vos voisins,
que l'on vienne vous chercher à toute heure de la nuit au nom de telle
duchesse qu'il vous plaira, prise dans le nobiliaire de d'Hozier, que la
santé du faubourg Saint-Germain tienne, s'il se peut, à une de vos
minutes; qu'une file de voitures armoriées stationne devant votre porte;
alerte! valets de pieds, chasseurs, livrées de toutes sortes; que l'on
fasse queue devant chez vous, que l'on s'y égorge comme aux mélodrames:
vous tenez déjà l'ombre, la réalité est à deux pas.
Le médecin affectionne la presse périodique comme moyen de publicité et
de diffusion. S'il parvient à fonder un journal de sciences médicales,
chirurgicales, médico-chirurgicales ou chirurgico-médicales, c'en est
fait, il a posé les fondements d'une renommée sans bornes, c'est pour
lui le levier d'Archimède, et la science ne saurait faire un pas sans
sa permission; il n'existe pas de maladie qui n'ait paru dans sa
gazette; les jeunes médecins recherchent son appui, les vieux le
ménagent, tous le craignent; il est capable de donner la fièvre même à
la Faculté.
Planter des dalhias, c'est pour un médecin un moyen d'avoir bientôt une
clientèle en pleine fleur; exceller sur un instrument de musique, c'est
apprendre aux clients qu'on doit avoir, qu'on connaît les touches les
plus délicates et les plus nerveuses de la fibre organique; se faire
l'ami des artistes, c'est être avant peu leur médecin; collectionner des
médailles, des tableaux, des bronzes antiques, c'est s'exposer à avoir
prochainement une collection de malades, espèce précieuse, et qui mérite
comme une autre d'être embaumée.
C'est surtout lorsqu'on a le plus de temps à soi qu'il est le moins
permis d'en perdre. Il est des cas où un médecin doit être ubiquiste; le
matin c'est à son hôpital, le jour chez les malades de la campagne, le
soir c'est à une réunion de médecins qu'il doit être retenu. Sa
consultation a dû retarder ses visites; il arrive tard dans son cabinet;
la clientèle a ses exigences. Il ne prend rien aux pauvres pour
commencer; il se contente de traiter des malades, afin d'avoir plus tard
des clients.
La renommée marche d'abord au petit pas; survienne une épidémie, elle
prendra la poste. Le choléra a fait quelques victimes, il est vrai, mais
aussi que de médecins n'a-t-il pas créés! Beaucoup se sont improvisés
médecins attendu l'urgence du fléau; il y eut à Paris quelques médecins
de plus et quelques hommes de moins: en tout deux fléaux.
Ce sont les circonstances qui font les médecins, a-t-on dit souvent. Il
y a des maladies obscures, des sciatiques, que l'on guérit _incognito_;
groupées, elles représentent à peine un rhume d'élite. Lier une artère,
fût-ce l'artère iliaque, à un pauvre dans un carrefour, c'est avoir fait
beaucoup pour l'humanité, pour sa réputation peu de chose; mais une
angine que l'on réussit chez une comtesse rétablit l'équilibre: tout se
compense. Le médecin voit d'abord des sujets dans les hôpitaux; puis il
fait des visites n'importe où; il examine la maladie quand il débute, il
examine le malade quand il a débuté. Dans la première époque, «il n'y a
guère à ses yeux que des réputations usurpées; les grands médecins sont
des charlatans, le savoir est méconnu; la conscience est un empêchement;
il se reproche d'avoir des scrupules.» A-t-il pris position:
«Défiez-vous, dit-il incessamment, de ces jeunes gens systématiques, à
qui la saignée ne coûte rien, qui vont tranchant à droite et à gauche
toutes les questions et tous les membres qui leur tombent sous la main.
L'expérience a prévalu, le grand médecin est seul digne d'être appelé.»
Aujourd'hui on ne meurt plus _dans les formes_, mais d'après la méthode.
_Il est mort guéri_, dit un grand chirurgien de notre époque; ce mot
peint tout le chirurgien. Sa passion est de rogner, disséquer,
cautériser, et de pousser une opération jusqu'à ses plus extrêmes
conséquences; comme il n'a que Dieu pour juge, c'est à lui qu'il
présente ses opérés assez bien pansés pour des morts qu'ils sont. Il y
a, au contraire, parmi les médecins, une espèce bénigne qui laisse
mourir avec le plus grand sang-froid et la plus complète philanthropie.
La consultation réunit d'ordinaire deux médecins rivaux, la jeune et la
vieille école. C'est une position délicate: le jeune médecin a
seulement voix consultative; le consultant jouit, au contraire, du
double vote, et résout les questions que l'autre n'a fait que poser;
l'accessoire l'emporte sur le principal. Le jeune médecin mandé le
premier prend moins cher, et guérit quelquefois. On a vu de grands
médecins enterrer à grands frais leur client. Dernièrement un jeune
médecin se trouva en face d'un professeur chez un riche malade; leurs
méthodes étaient opposées; le jeune médecin était celui de la maison;
l'autre avait pour lui l'autorité d'un grand nom. Le consultant blâma
ouvertement le système suivi par son confrère: il fut écouté, le jeune
médecin éconduit; on lui demanda son mémoire le même jour. Le malade
jouissait encore d'une apparence de santé. «Sachez bien une chose, dit
le jeune médecin en remettant son mémoire, c'est que, tout professeur
qu'est monsieur, son malade mourra cette nuit.» Le médecin fut repris
par la famille: qu'avait donc fait son malade? il était mort. L'art
proprement dit consiste à ne prédire qu'à coup sûr, à faire craindre
bien plus qu'à faire espérer. Les malades qui viennent de loin mènent
toujours loin leur médecin; croire beaucoup aux remèdes est un moyen
d'imposer le savoir. Des fièvres quartes ont été guéries par des pains à
cacheter. Il n'y a que la médecine qui nous sauve.
Parlons d'abord du médecin en général; il sera temps ensuite de le
considérer dans ses divers attributs. On voit le médecin, apôtre
prétendu de la seule religion qui existe encore, sans croire précisément
à son art, le maintenir à la hauteur de toutes les croyances, et
l'asseoir même sur les débris du genre humain. Une société où le médecin
existe seul est assurément une société malade. Néanmoins la médecine est
impérissable, par la raison éminemment péremptoire qu'il y aura toujours
des médecins; que si l'homme sain a besoin de croire à quelque chose,
l'homme malade croit à tout aveuglément; et que, de toutes les maladies,
la plus invétérée c'est la maladie des médecins. Pénétrer dans la
conscience du médecin serait au reste entrer dans une vaste infirmerie
où toutes nos passions seraient numérotées, plus celles que le médecin
tient en réserve, et qui lui sont personnelles. Ceux d'entre les
médecins qui s'élèvent dans les hautes abstractions de l'art, réduisant
la médecine à un petit nombre de symptômes, se sont fait de bonne heure
une philosophie pratique où ses préjugés trouvent une bonne place.
Ceux-ci, en effet, ne sont-ils point des maladies? En général, le
médecin cherche son milieu comme les autres hommes. Il faut le voir
lorsque, retranché dans un faubourg, il adopte par nécessité les
sobriquets bizarres que la foule donne aux maux qui l'affligent;
accepter en dernière analyse un vocabulaire complétement hérétique pour
ne pas s'aliéner des clients absurdes. Les malades veulent être traités
pour les maladies qu'ils se supposent, et par les remèdes qu'ils ont
prévus d'avance: de là naissent les _coups de sang_ et les _grands
échauffements_; de même les remèdes ont divers noms, afin que les
malades puissent choisir. Par exemple, on administre avec avantage
l'_extrait de thébaïque_ à ceux qui redoutent l'opium. C'est ainsi que
Paracelse, pour ne point faire appel au mercure, inventa le _sublimé_.
Dans une sphère plus élevée, le médecin crée, au contraire, une foule de
maladies, celles qui existent ne suffisant pas aux besoins hyperboliques
de ses clients du grand monde. Il possède en outre pour lui-même un code
exceptionnel; il n'est point malade comme tout le monde, et les remèdes
qui guérissent un client tueraient infailliblement un médecin. Le
médecin n'est jamais plus à l'aise que lorsqu'il exerce sur ses propres
données, et que la maladie qu'il combat n'a pas été autorisée par
l'expérience des siècles, ou prévue par les décrets de la Faculté.
Celle-ci évite surtout de consacrer aucune doctrine: ce n'est pas un
pouvoir responsable, parce que, peut-être, il y aurait trop de danger à
l'être. Les fautes sont personnelles en médecine.
Les philosophes et les médecins eux-mêmes affirment que la médecine use
l'âme au profit du corps; en d'autres termes, qu'elle perfectionne le
corps en vertu d'un certain épicuréisme philosophique. Au moral le
médecin vit beaucoup pour lui-même, il se fait d'ordinaire une religion
de son égoïsme; le reste de l'humanité n'existe pas pour lui, attendu
que tout le monde n'a pas l'honneur d'être médecin. Cet amour du positif
se formule en idolâtrie pour l'argent. Suivez un médecin depuis son
entrée dans la carrière pratique: souple d'abord et insinuant, il
prendra insensiblement le ton sec, tranchant, d'un homme dont la
réputation s'augmente et dont la caisse s'emplit. Bientôt maître de sa
clientèle et de son entourage, sa parole sera celle d'un maître; elle
coûtera aussi cher que celle d'un procureur. La vie et la mort
s'échapperont de ses lèvres selon son bon vouloir; mais il fera plus de
cas d'un écu que d'un homme: l'argent sera le point de mire de toutes
ses actions.
A cette époque, s'il n'a pas la croix,--et ceci est une grande question
pour le médecin, il l'achète ou la fait acheter; si le grand chancelier
de la Légion d'honneur le rejette de son Eldorado, il a recours à
quelque ordre équivoque qui se rapproche par la couleur de ses insignes
du ruban si désiré, non qu'il y tienne comme à une distinction, mais
parce qu'il voit un supplément de clientèle au bout d'un ruban. Le
médecin n'oublie jamais d'être _de_ quelqu'un ou _de_ quelque chose, le
public veut savoir d'où viennent les grands médecins.
Avant même d'être une sommité, un médecin est devenu profondément
sensualiste: l'étude et la vue des souffrances, en lui donnant le moyen
de les éviter, lui en ont rendu la jouissance plus précieuse; aussi
excelle-t-il à user, tempérer ou développer tout ce qu'il est donné à
l'homme d'en éprouver. C'est le médecin qui brûle lui-même son moka, qui
choisit ses perdreaux truffés chez Chevet; c'est lui qui a inventé la
salade d'ananas; la plupart des raffinements culinaires dérivent de la
médecine. Quand l'humanité est au plus mal, le médecin nage dans les
réjouissances sociales.
Il faut l'avouer aussi, du sein de la médecine surgissent de temps à
autre de grandes individualités qui ont nom Dupuytren, ou quelques
autres qu'il serait imprudent de citer parce qu'elles existent encore.
Quand un médecin parvient à échapper au petit mercantilisme de sa
profession et aux soins exclusifs de sa clientèle, disons mieux, à
l'individualisme qui nous ronge, il peut tout comme un autre devenir un
grand homme. Observons cependant que, même dans son hypothèse, son
action a été jusqu'à présent purement individuelle. La médecine manque
de ces vues générales qui embrassent tout un peuple, toute une nation.
Tout se fait chez nous dans des intérêts de personnes, de famille tout
au plus. Un médecin ne comprendra jamais qu'on puisse travailler à
perfectionner l'hygiène d'une grande ville, et à réformer les abus qui
compromettent la santé de toute une classe d'hommes. Il est vrai que
c'est l'affaire des philosophes qui n'entendent rien à la médecine, ou
des académiciens qui l'envisagent à un point de vue par trop
constitutionnel. Aussi les grandes question d'hygiène et de salubrité
publique sont-elles moins avancées chez nous que chez les anciens,
généralement dépourvus de grands médecins. Je m'éloigne ici de mon
cadre, mais il me semble que je me rapproche de la vérité.
Entrons maintenant dans le monde à la suite du médecin, comme lui, le
chapeau à la main, mais avec l'intention perfide d'anatomiser chaque
individualité. Sur le premier degré de l'échelle médicale est placé le
médecin de cour, personnage multiple.--La cour a plusieurs médecins,
l'habit à la française est placé en première ligne dans sa
thérapeutique, il ne le quitte point tant que sa clientèle le retient
dans le faubourg Saint-Honoré ou dans les riches hôtels de la
Chaussée-d'Antin. Tout ce qui peut payer noblement veut être traité de
même. Grâce au médecin de cour, l'anecdote de salon pénètre jusqu'au
château; il ne dit jamais que la moitié de ce qu'il sait. Sa clientèle
de Paris est toujours malade autre part, et on le consulte moins sur les
maladies que l'on a que sur celles qu'il a dû guérir ailleurs; un mot de
lui contient le bulletin des affections que l'on doit se permettre; ses
ordonnances sont des ordres du jour. Quiconque n'est pas médecin de cour
l'a été du premier consul, ou espère l'être tôt ou tard d'un dictateur.
Cette distinction se confond fréquemment avec celle du médecin
professeur. Aucune existence que nous sachions n'est plus variée, plus
complète, que celle du médecin professeur. Faire marcher de front les
intérêts de la science et ceux de sa fortune, avoir une clientèle et un
auditoire, être obligé de révéler mille secrets au nom de l'art, n'en
laisser échapper aucun par égard pour ses clients, avoir sa popularité
de professeur et sa renommée de médecin à faire fleurir l'une par
l'autre, être profond à la Faculté, léger et superficiel dans un salon:
tel est son rôle de tous les jours. Le médecin professeur possède, outre
sa chaire, une clinique dans un hôpital; il est au moins chef de
service. La douleur lui apparaît sous toutes les faces, hideuse et
agonisante sur un grabat, coquette et parée dans le boudoir d'une femme
élégante. D'un hôpital, ce purgatoire de la souffrance physique et
morale, il passe dans un somptueux hôtel, Éden de la maladie. Cette vie
si contrastée de Paris, il la sait tout entière, les tableaux les plus
sombres de Ribeira sont à ses yeux une réalité; il connaît également les
touches religieuses et mélancoliques de Murillo. Un palais et une
léproserie, voilà le monde pour lui. Il est médecin dans son hôpital,
sec, dur, brutal par nécessité; il est médecin de bonne compagnie près
du lit d'une grande dame. Dans ses salles, le matin, il est roi; dans
ses visites du soir, c'est une royauté constitutionnelle tout au plus.