Le jardinier se laissa séduire ou corrompre, et, aux premières lueurs du

jour, il ouvrit doucement, avec une clef graissée, la porte, où

l'attendait le bon curé, respirant à peine, haletant, oppressé. La porte

s'est ouverte sans bruit, les deux complices marchent à pas lents et

silencieux. Le jour est si faible, qu'on ne distingue rien encore, mais

il semble que l'on respire un air embaumé. On va voir les roses... Tout

à coup une voix sort d'une persienne:

«Williams! ohé Williams, conduisez monsieur hors du jardin.»

Il n'y avait rien à répliquer: il fallut sortir, remonter dans la

carriole, et revenir, après dix lieues dans les plus mauvais chemins,

sans avoir rempli le but du voyage. Pour consoler le curé, un voisin

soutint le paradoxe que l'Anglais ne tenait son jardin si fermé que

parce qu'il ne possédait pas une seule rose.

Qui sait?

En général, les amateurs n'admettent pas tout le monde dans leurs

jardins; ils ont surtout horreur de certaines espèces qu'ils désignent

sous le nom de _fleurichons_ et de _curiolets_.

La corruption, l'escalade, la fausse clef, l'abus de confiance, n'ont

rien qui effraye certains amateurs pour se procurer une _greffe_, un

_oeil_ d'un rosier qu'ils ne possèdent pas.

En 1828, la duchesse de Berri _obtint_ des _semis_ de roses qu'elle

faisait tous les ans à Rosni douze fleurs qui lui parurent d'une beauté

remarquable; cependant, comme il ne s'agissait pas seulement d'avoir de

belles roses, mais des roses nouvelles et inconnues, elle chargea madame

de Larochejacquelein de les faire voir à un célèbre jardinier. Le

jardinier, après avoir examiné les fleurs pendant dix minutes, en

déclara trois NOUVELLES. L'une surtout lui parut mériter la préférence

sur ses deux rivales, et elle fut appelée _hybride de Rosni_.

[Illustration]

Deux ans après, au mois de mai ou de juin 1830 (c'était la dernière fois

que la duchesse de Berri devait voir fleurir ses roses), elle avisa

qu'il y avait deux ans qu'elle jouissait du plaisir de posséder seule

l'hybride de Rosni, et qu'il était temps de renouveler ce plaisir en le

partageant. Elle pensa que ce serait pour le célèbre jardinier un

présent de quelque valeur, et elle chargea de nouveau madame de

Larochejacquelein de le lui offrir de sa part.

Madame de Larochejacquelein trouva l'horticulteur lisant à l'ombre de

deux hauts églantiers chargés de fleurs magnifiques. Il reçut l'offre

avec les témoignages de reconnaissance que méritait cette honorable et

délicate attention. Mais le bienfait arrivait tard: il avait eu soin,

dans le peu de temps qu'il avait eu les roses dans les mains, deux ans

auparavant, de couper à la dérobée deux _yeux_ de la plus belle variété;

il les avait greffés avec le plus grand succès, et il avait reçu la

messagère de la duchesse à l'ombre des deux hybrides de Rosni, sujets

plus beaux sans contredit qu'aucun de ceux que possédait Madame.

La plupart des gens qui s'occupent de fleurs le font plus par vanité que

par amour, plus pour les montrer que pour les voir. Les horticulteurs,

j'en excepte bien peu, n'aiment pas les fleurs. Quelques-uns plantent

dans les cailloux un dalhia (l'incomparable, bordé de blanc), pour

_assurer_ ses panachures; d'autres ôtent toutes les feuilles à un

_camélia_. M. P..., à la rentrée des Bourbons, guillotina les impériales

de son jardin; les violettes, mêlées aussi à la politique, ont été

exilées par Louis XVIII, et plus tard amnistiées. M. de Castres,

commandant du château des Tuileries, a fait une consigne contre les

oeillets rouges. Pendant plusieurs années, après la révolution de

juillet, les lis ont disparu des jardins royaux. Nous respectons

par-dessus tout les passions et les bonheurs, mais la passion des

horticulteurs n'est pas réelle.

ALPHONSE KARR.

[Illustration]

[Illustration: LES DUCHESSES.]

[Illustration]

UNE DUCHESSE française, avant l'année 1790, était un personnage à part

dans l'ordre social et nobiliaire; c'était une spécialité féminine, et

c'était comme une étoile au firmament de la cour. La duchesse avait les

honneurs du Louvre et ceux du tabouret, sans parler ici du titre d'_amée

cousine_ du roi, et du privilége de trôner sous un dais quand la

fantaisie lui prenait d'accorder une audience à son bailli féodal et à

ses procureurs fiscaux. La duchesse entourait son lit de parade avec une

balustrade dorée: les carrosses de la duchesse étaient _houssés_ d'un

velours cramoisi crépiné d'or qui couvrait leur impériale, et qui

retombait à ses quatre coins avec des glands de la plus riche facture.

Mme la duchesse de Leuxignem (c'est abusivement qu'on prononce et qu'on

écrit Lusignan) était tout aussi souvent citée pour la splendeur de ses

impériales que pour la roideur de sa longue taille, la gravité de sa

physionomie seigneuriale, et la sécheresse de toute sa personne. Enfin

les duchesses arboraient pour insigne au sommet de leurs armoiries une

couronne de neuf feuilles d'acanthe avec neuf pierreries de couleurs

variées dans le diadème ou bandeau de ladite couronne, ce qui ne

manquait pas d'éblouir les passants quand les panneaux du carrosse

avaient été blasonnés par le sieur Ouvray, lequel excellait aussi dans

l'ajustement des manteaux héraldiques, ainsi qu'il appert des principaux

écrits de ce temps-là. Les hermines étaient réservées pour les personnes

ducales; car il est bon d'avertir que si les présidents à mortier se

donnaient les airs d'étaler un manteau sous leurs armoiries, c'était une

usurpation criante, et du reste ils n'étaient jamais doublés d'_hermine

mouchetée_, ces manteaux de robe rouge, et c'était pour la corporation

des duchesses une fiche de consolation. Il n'était pas encore question

de Mlle Rondot, qui a fait recouvrir le parquet de son cabinet le plus

intime avec un tapis d'hermine mouchetée.--C'est un véritable manteau

ducal, à ce que disent les jeunes messieurs de ce temps-ci.

Depuis Molière, il y a toujours eu plusieurs variétés parmi les fagots;

mais aujourd'hui, la diversité qui se fait remarquer entre les duchesses

est bien autrement tranchée que celle qu'on pourrait trouver entre des

fagots, des bourrées et des cotrets. Afin de parler sur un pareil

article avec toute l'exactitude qu'il réclame, il faudrait peut-être

commencer par diviser et subdiviser les duchesses, ainsi que toutes les

substances organisées, et tous les autres sujets d'histoire naturelle,

c'est-à-dire, au moyen de la _classe_, du _genre_, de _l'espèce_ et des

_variétés_ dans chacune de ces divisions. La duchesse de première classe

ou d'un genre primitif est évidemment celle de l'ancien régime, et la

duchesse de rang secondaire est celle de la restauration. La duchesse de

l'empire est sur la troisième ligne, à ce qu'il nous semble.

Parmi les vingt-sept ou vingt-huit duchesses de la haute noblesse, il

n'y en a qu'une ou deux qui prennent des loges aux Italiens; il y en a

deux ou trois qui vont au spectacle une ou deux fois pendant le

carnaval; il y en a dix ou douze qui ne sortent presque jamais de leur

noble quartier, de ce paisible, aristocratique et vertueux carré qui se

trouve inclus entre les rues des Saints-Pères et de Vaugirard, entre

l'esplanade des Invalides et le quai d'Orsay, sans parler ici du quai

des Théatins, que plusieurs personnes appellent aujourd'hui le quai

Voltaire. Quand il est question d'aller, à la fin de janvier, faire une

tournée de visites au faubourg Saint-Honoré, on dirait qu'on se trouve à

Bayonne, et qu'on entend parler d'un voyage à Terre-Neuve.

Il y avait une fois une pauvre duchesse à qui M. Trousseau, médecin

laryngipharmaque, avait ordonné de transporter ses pénates à la

Chaussée-d'Antin, parce qu'elle était menacée d'une laryngite, et pour

être préservée du vent du nord, à l'abri de la butte Montmartre. Elle

avait l'avantage et l'agrément d'être logée dans le voisinage de ce

docteur; mais on n'a jamais vu femme de qualité plus dépaysée, plus

mortifiée, ni plus abîmée dans les douleurs de l'ostracisme. Elle en est

morte au bout de la semaine, épuisée par ses lamentations.

On connaît une duchesse de la restauration qui s'arrange très-bien de la

révolution de juillet, parce qu'elle est à la tête d'une laiterie; mais

tout le quartier du Luxembourg en est dans la jubilation, parce que le

produit de ses vaches est toujours de très-bon aloi. C'est un point de

fait incontestable, une chose avérée, nous nous empressons de le

reconnaître, attendu qu'il faut être juste pour tout le monde, et

surtout pour les commerçants honnêtes et les débitants consciencieux. La

seule duchesse qui ait été promulguée depuis la révolution de juillet

est une petite femme qui n'est à la tête de rien. Nous parlerons des

dames de l'empire à la fin de l'article.

Grâce à la loi des 3 p. 100 d'indemnité, la duchesse de Gastinais

pourrait jouir de quatre à cinq mille livres de rente; mais elle n'en

fait pas moins de grandes économies sur le papier à lettre et la cire à

cacheter. Elle ne veut jamais payer son thé plus de 6 francs la

livre:--c'est du thé de la rue des Lombards, et du meilleur thé

possible; on n'obtiendra pas qu'elle en démorde, et si vous n'en voulez

pas, n'en prenez point.

La duchesse de l'ancien régime est naturellement incrédule: elle hésite

encore entre la somnambule de la Croix-Rouge et l'Esculape de la rue

Taranne, c'est-à-dire entre le magnétisme et l'homoeopathie; mais elle

attend bien impatiemment l'année prochaine, et quand on connaît la

prophétie de _saint Randgaire_, on n'a pas besoin de s'informer

pourquoi[13].

[13] X ann. post. XXX ante festa nativ. Domini, prostratum viderat

perversum et ultimum usurpatorem; Lilia florescerunt in Gallia.

Madame la duchesse en est restée pour les idées politiques à l'année

1788, et ses opinions littéraires sont à peu près celles de la régence.

Ses deux écrivains favoris sont toujours MM. d'Arnaud-Baculard et de

Tressan; elle a donné pour étrennes à l'aîné de ses petits-fils, âgé de

vingt-neuf ans, l'année dernière, un charmant exemplaire des _Épreuves

du sentiment_, suivi des _Délassements de l'homme sensible_, avec des

cartouches de Mayer et des reliures en veau écaillé. Comme elle est

persuadée que la baronne de Staël et la comtesse de Genlis étaient plus

ou moins démocrates, elle n'a jamais voulu lire une seule ligne de leurs

ouvrages; elle vous dirait même à l'occasion qu'_elle n'est point faite

pour cela_.

Les questions de généalogie, d'héraldique et de cérémonial sont à peu

près les seules choses qui ne lui paraissent pas indignes de son

attention, et vous pensez bien que, lorsqu'on est dévote, on ne répète

jamais des _anecdotes_... Cette bonne dame en est réduite à parler de

quartiers chapitraux, de retraits linéagers et de fourches patibulaires.

Elle est bien prévenue de l'importance et de la signification de la

brisure en barre, ainsi que la _diffamation_ pour un aigle dépourvu de

bec, et pour un lion qui n'a pas d'ongles, ce qui est toujours provenu,

comme tout le monde sait, par la _dérogeance_ ou la _forfaiture_. Elle a

disserté pendant longtemps sur l'aigle impérial de Bonaparte, à qui les

héraldistes révolutionnaires avaient tourné le _col à senestre_, ce qui

faisait de ce malheureux aigle un _oiseau contourné_, et ce qui signifie

toujours bâtardise. Elle en triomphait (on est forcé d'en convenir) avec

un air de malice infernale et de joie satanique.

C'était, il me semble, à la fin de l'année 1816: la duchesse douairière

de Castel-Morard ayant eu la contrariété de se rencontrer chez un

ministre du roi légitime avec je ne sais combien de sabreurs que cet

autre soldat avait affublés du titre de duc, il lui prit une assez

vilaine fantaisie, disait-elle, et c'était la curiosité de savoir

enfin quels étaient les noms de ces titrés plébéiens qui venaient d'être

autorisés par la Charte, hélas! à porter la même qualification que celle

dont sa famille avait été décorée par le roi Louis le Juste. On accède

respectueusement à sa requête, on se rassemble autour d'elle, et

l'Almanach impérial aidant à l'ignorance de certaines choses, on finit

par appliquer assez exactement chacun de ces duchés forains sur son

titulaire impérial. Après une dissertation qui ne dura pas moins d'une

heure et demie: «C'est bien entendu, nous dit-elle, et me voilà tout

aussi bien apprise que messieurs de Montesquiou.--Mortier, c'est

Masséna; Madame Ney, c'est Élisabeth de Frioul ou de Carinthie, comme on

dirait Éléonore d'Aquitaine et Blanche de Castille; enfin, le général

Suchet, c'est Montébello: je ne me souviens pas des autres, et je ne

vous en demande pas plus.--En vous remerciant de votre complaisance, et

pour votre érudition.»

Parmi les duchesses de l'ancien régime, il est bon de mentionner la

duchesse héréditaire. Cette variété de la duchesse en expectative est

nécessairement progressive, le plus souvent anglomane, et presque

toujours _blue-stocking_. Tous ses valets sont poudrés comme des

postillons de Longjumeau, et celui qui sert de valet de chambre est un

véritable _groom of bedchamber_. Vous pensez bien que mesdemoiselles ses

filles ont des gouvernantes anglaises. Elle ne veut parler qu'anglais,

quoique sa mère et son mari n'en sachent pas un mot. Elle ne peut manger

avec plaisir que de la _gibelotte-soup_ ou de la _bread-sauce_, et son

mari, qui est un bon Français, serait pourtant bien aise de lui voir

manger des pigeons à la crapaudine ou des poulets en fricassée, de temps

en temps; mais il ne saurait obtenir qu'on lui serve du melon qu'au

dessert; et, pour avoir la paix du ménage, il est obligé de le manger

avec de la rhubarbe. On lui fait journellement, à cet excellent mari, du

potage à l'anglaise, c'est-à-dire avec de l'eau, du poivre et du thym:

il en gémit toujours, et ne s'en irrite jamais. C'est bien la meilleure

pâte de duc qui ait jamais été confectionnée sur une estrade et sous un

ciel de lit empanaché.

Aussitôt que cette belle dame entend résonner les trois coups de cloche

qui lui annoncent une visite, elle se met à lire un journal anglais, une

gazette immense, et la conversation roule infailliblement sur le dernier

bal d'Almaks et les _copieux_ dîners du prince Louis Napoléon; ensuite

on s'entretient agréablement, et l'on disserte avec intérêt sur les

paris de M. le comte d'Orsay pour la course au clocher de Sittingburn,

ou pour les joutes de coqs au bois d'Epping. Quand vous n'êtes pas

obligé d'écouter la lecture d'un article biographique ou littéraire de

lady Blessington, vous êtes bien heureux d'en être quitte à si bon

marché; ne vous plaignez donc pas, et surtout n'accusez jamais qui que

ce soit d'_anglomanie_. C'est une indigne expression qui vous ferait un

tort affreux. On assimilerait cette accusation barbare à tous les actes

de la méchanceté la plus noire, et de la brutalité la plus odieuse.

Apprenez qu'un jeune homme est _disréputable_, et presque déshonoré,

quand il n'est pas membre du Jokey-Club de Paris, où il est

formellement prescrit de ne _jamais parler que de filles et de chevaux_.

Ne prenez pas ceci pour une moquerie: c'est un des principaux règlements

de cette agréable et spirituelle agrégation. Cette charte prohibitive

est toujours affichée dans le _great room_, ou grande salle du Club. Si

vous voulez parler politique ou discuter sur la littérature, allez dans

la rue. On n'a pas besoin d'être établi si confortablement et si

fashionablement pour s'occuper de ces choses-là!

Il est sous-entendu que, dans les salons de la duchesse, qui sont

toujours pleins d'_english ladies_, il y a force commérages, et n'était

que je suis la trente-trois millionième particule homoeopathique de la

nation _la plus polie de l'univers_, je pourrais faire observer que,

dans une maison qui est remplie d'Anglaises, il y a toujours des

tripotages à n'en pas finir.

Lorsque la duchesse en question veut aller prendre l'air au bois de

Boulogne, sa voiture est soigneusement garnie d'un pupitre avec un

encrier, des _Perry-penn's_, un buvard et du papier à larges vignettes.

Elle est toujours encombrée de brochures et de livres cartonnés, de

Keepsakes, de Landscapes, et surtout de _Quaterly-review's_. Vous savez

que c'est l'abonnement à cette revue qui témoigne évidemment la

_fashionability_ la plus exquise, et la _right honourable_ lady

Blessington a dit, je ne sais plus où, que le _Quaterly-review_ était

l'_idéal de la civilisation progressive_.

Lorsque la même duchesse entre dans un autre salon que le sien, il

arrive parfois que certains dandys profèrent sourdement _blue-stocking_,

bas bleu, _blue-stocking_,... et leur physionomie nébuleuse a l'air de

s'animer par une expression de malice un peu discourtoise. Nous devons

ajouter que cette dame, à qui l'on applique avec plus ou moins de

convenance et d'équité l'épithète de _blue-stocking_, n'en porte pas

moins des bas blancs. Voilà le seul rapport qu'il y ait entre cette

femme supérieure et les femmes vulgaires, entre une duchesse qui étudie

le chinois et des bourgeoises de Paris qui lisent Paul de Kock.

Nous avons à signaler la duchesse de Blancimiers, la femme politique et

belliqueuse; la royaliste enthousiaste, impétueuse, incandescente; une

femme de lignage héroïque, et dont la septimaïeule assistait au combat

des XXX Bretons sous les châtaigniers de Ploërmel, en 1351. Je ne vous

dirai pas si c'était en qualité de bonne amie, de bonne d'enfant, de

soeur de lait, de nourrice ou d'institutrice du jeune Beaumanoir, car

c'est un détail de biographie qui n'a jamais pu s'éclaircir à ma

satisfaction. Je ne conteste pas qu'elle fût sa parente ou sa marraine;

il est vrai que les historiens bretons n'en disent rien du tout, mais je

n'ai pas l'envie d'avoir une affaire avec sa petite-fille au huitième

degré, qui est baronne de Kergumadec-en-Penthièvre, et laquelle est

toujours _maréchale héréditaire_ du pays de Cornouailles, au mépris de

cette foule d'injonctions révolutionnaires appelées _décrets de

l'Assemblée constituante_, et en attendant le retour de qui vous

savez?... Vous voyez que je me soumets aux lois de septembre avec une

docilité parfaite.

La duchesse de Blancimiers a pris--BEAUMANOIR, BOIS TON SANG, pour son

cri de guerre; elle ne s'embarrasse aucunement de la vie des autres, et

n'attache pas la moindre importance à la mort d'un homme. Je vous assure

qu'elle accable de son mépris, et qu'elle abreuve de son aversion tous

ceux qui la laissent dire et qui ne veulent pas aller se faire tuer sans

savoir pourquoi. La duchesse de Blancimiers est légitimiste à la façon

des temps gothiques: c'est tout à fait la _Syrène aux meurtrières_ et

_la fée Machicoulis_ dans Palmérin d'Olive ou Lancelot du Lac.

Quelquefois elle établit résolument de jeunes Vendéens dans sa vieille

tour d'Auvents, sa châtellenie du Mazuret et autres Pénissières, avec

des cocardes blanches et quelques fusils détraqués. Un autre jour, elle

envoie tous ses jeunes-France dans la rue des Prouvaires, avec autant de

prévoyance et d'habileté que de charité. On les assomme, on les fusille,

on les mitraille, on les hache en pièces; mais quand il en est réchappé

quelques-uns, de ces braves garçons, et lorsqu'ils ont été condamnés à

mort par contumace, ou qu'ils sont enchaînés au fond d'un bagne en

réalité, savez-vous ce que fait cette généreuse personne?--Elle fait

parvenir à chacun de ces pauvres bannis et ces honnêtes galériens une

bague de cuivre jaune avec une estampe représentant l'Archange saint

Michel qui tient le pied sur le ventre au coq gaulois, ce qui doit être

un fameux dédommagement pour eux. Il est pourtant bon d'observer que ces

anneaux florentins ont été ciselés par mademoiselle Félicie de F...., et

que chacune de ces bagues de cuivre est un véritable chef-d'oeuvre en

style de la renaissance.

Nous avons aussi la duchesse-artiste, qui se croit peintre en paysages,

et qui ne fait que des tremblements de terre à l'aqua-tinta. Elle est

censée bonapartiste, libérale, et même elle se croit obligée d'être un

peu philippiste, attendu que son père était chambellan de madame Élisa

Bacchiochi. _Abyssus abyssum invocat_, avait dit le Roi prophète. Voici

la liste et le catalogue raisonné de plusieurs dessins que cette femme à

talents a fait soumettre au jury pour l'exposition de cette année. On y

reconnaîtra le beau style et l'estimable rédaction qui distinguent

toujours les livrets élaborés et débités par la direction du Musée

royal.

Nº 1.--Une vue prise au bois de Boulogne, du côté de la mare d'Auteuil,

ainsi qu'on s'en aperçoit aisément à la vigueur des plantes et la beauté

du paysage.

Nº 2.--Étude ayant pour objet la nouvelle maison des Singes au

Jardin-des-Plantes. _Croquis à la mine de plomb._

Nº 3.--Perspective de la Grande-Rue, à Vaugirard. _Lavis à l'encre de

Chine, au bistre et à la sépia suivant la méthode anglaise. Aquarelle

non terminée._

Nº 4.--Esquisse de l'obélisque de Louqsor, autrefois Luxor. (Le fond du

monolithe est au crayon rouge, et les hiéroglyphes y sont indiqués à la

gouache, avec de l'orpin.)

Nº 5.--L'intéressante et innocente famille du général M..., trouvant

dans un bosquet un oiseau mort sur un banc. (Les figures sont de M.

Tancrède Mitron.)

Nº 6.--Une vue du canal de l'Ourcq, au soleil couchant. (L'édifice à

gauche est la grande et superbe factorerie de MM. Prestel et Napoléon

Godard, fabricants d'oignons glacés pour colorer les bouillons à l'usage

des petits ménages.)

D'après les ébauches et les croquis dont le jury d'exposition nous

accorde la jouissance, on devait nécessairement accorder les honneurs du

Louvre à ceux de la duchesse; mais ils n'ont pas été placés dans leur

jour, assez favorablement. Elle en veut terriblement à M. Cayeux, le

malheureux homme! et c'est toujours à lui que tout le monde s'en prend

dans les déconvenues, les mécomptes et les accidents qui suivent

naturellement une exposition. Eh! mon Dieu, je ne dis pas qu'il ait été

bien appris, M. Cayeux; je veux bien accorder qu'il ait besoin

d'acquérir du savoir et de la politesse; mais il ne s'ensuit pas que ce

soit un fléau du ciel, un ours hydrophobe, un Gilles de Raiz qu'il

faudrait étouffer entre deux matelas, et d'ailleurs je ne puis pas

supposer qu'il ait assez de crédit pour opérer tous les maux dont on

l'accuse; enfin je ne suis pas de ces gens qui crient contre M. Cayeux;

il est immédiatement au-dessous du comte de Forbin, dans la direction du

Musée, et je maintiens qu'il est parfaitement bien à sa place. Je

reparlerai des aristarques du Louvre dans un article _ad homines_. On

voudra bien prendre garde à la duchesse de Sang-Mêlé... Mais en voilà

bien long sur les dames de l'ancien régime, et nous avons à parler de

celles qu'on appelle habituellement les duchesses de Bonaparte.

Il y a de ces notabilités de la république et de l'usurpation qui

s'empoisonnent en mangeant, non pas des croûtes aux champignons comme la

princesse des Ursins, mais de la soupe aux haricots, tout uniment. Il y

en a qui s'embarquent avec tous leurs enfants pour aller faire une

visite à lady Stanhope, à deux pas d'ici, du côté des ruines de Palmyre;

il y en avait qui faisaient de la contrebande sur le tabac à fumer et

sur l'eau-de-vie de pommes de terre; il y en avait aussi qui faisaient

des livres en dépit du sens commun; mais nous n'écrivons pas sur des

exceptions, et nous allons rentrer dans les généralités de l'espèce.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 13 / 49 段