autres qualités un fond assez remarquable de gourmandise. On prend le
café, le pousse-café, les trois petits verres obligés de liqueurs des
îles (tout ce qu'il y a de plus fort); enfin on se rend au théâtre pour
le spectacle du soir.
La Saint-Robert, qui a la tête un peu montée, est encore plus
insupportable que le matin. Assise dans un coin de la loge de sa fille,
elle surveille sa toilette; elle ne laisse pas un moment de repos à la
femme de chambre et à l'habilleuse; elle les harcèle sans cesse, elle
leur cherche querelle à brûle-pourpoint: tantôt c'est une manche qui va
mal; tantôt c'est la jupe qui est trop relevée; tantôt c'est la coiffure
qui est trop basse; tantôt c'est le rouge qui est mal mis. Heureusement
qu'on a pris depuis longtemps l'habitude de la laisser grommeler toute
seule dans son coin, et de ne pas plus faire attention à elle que si
elle n'existait pas.
Drelin... drelin... drelindindin: c'est la sonnette du sous-régisseur.
Il crie du bas de l'escalier:
«Êtes-vous prêtes, mesdames?»
La Saint-Robert se précipite vers l'escalier, et répond d'une voix
criarde, qui contraste assez drôlement avec la voix de Stentor du
sous-régisseur:
«Pas encore, ma fille n'est pas prête. C'est bon pour celles qui n'ont
rien à se mettre sur le dos d'être prêtes au bout d'une heure. A-t-on
jamais vu presser le monde comme ça!»
Enfin Aurélie descend. La Saint-Robert la suit, prend une chaise dans le
foyer, et va, malgré la défense de l'administration, se placer, pour
bien saisir l'effet de la pièce, dans une coulisse d'avant-scène. Là,
elle trouve déjà installées trois ou quatre commères, et entre autres la
Saint-Jullien. Le régisseur découvre ce nid de vieilles femmes et les
force à déguerpir; elles en sont quittes pour transporter leurs pénates
de l'autre côté du théâtre: le régisseur les y poursuit encore, et leur
dit d'un ton colère:
«Mesdames, vous savez bien qu'il est défendu de s'asseoir dans les
coulisses... Reportez ces chaises au foyer.
--C'est bon, répond la Saint-Robert, c'est bon, monsieur Baguenaudet...
On ne vous les mangera pas vos chaises et vos coulisses.»
Les commères fuient encore une fois devant le régisseur, et vont
reprendre la place qu'elles occupaient d'abord. Le directeur fait
demander M. Baguenaudet dans son cabinet. Les voilà tranquilles... pour
un acte au moins. Le cercle est formé: on dirait une réunion de
sorcières. La conversation s'engage, les paroles succèdent rapidement
aux paroles, ou plutôt s'enchevêtrent les unes dans les autres; toutes
ces bavardes veulent se faire entendre à la fois. La Saint-Jullien ne
peut pas finir une phrase. Tandis qu'elle en est encore à bégayer le
premier mot, sa voisine en a déjà débité une quarantaine; ce qui fait
qu'elle en reste toujours à son exorde. Que n'est-elle souvent imitée
par bien des orateurs que je connais et pourrais nommer!
[Illustration]
Chacune de ces dames raconte, pour la cinquantième fois au moins,
l'histoire de ses antécédents. L'une est veuve d'un banquier qui a eu
des malheurs dans les fonds d'Espagne; l'autre est fille d'une grande
dame qui n'a jamais voulu dire son nom, qui l'a mise en pension jusqu'à
l'âge de vingt ans, chez une boulangère de Courbevoie, et qui a tout à
coup cessé de donner de ses nouvelles (mouvement d'indignation mêlé de
surprise); une troisième soutient qu'elle serait riche à millions, si,
en 1815, les cosaques n'avaient pas découvert l'endroit où elle avait
enterré les trésors qu'elle avait gagnés à la loterie. Quant à la
Saint-Robert, elle répète le récit de sa liaison douloureuse avec M. de
Saint-Robert, le plus bel homme de la vieille garde, et le favori de
l'empereur Napoléon.
Quand on a bien épuisé toutes ces banalités, comme la pièce ne commence
pas encore, on se rejette sur d'autres sujets de conversation:
«Dites donc, mame Saint-Jullien, dit la Saint-Phar... où donc que vous
avez acheté cette robe?
--Aux Trois Ma... Ma... Ma... Ma...
--C'est ça, aux _Trois Magots_, se hâte de dire la Saint-Phar. Ça vous
coûte au moins cinquante sous l'aune.
--Qua... qua... qua... qua...
--C'est ça, quarante sous l'aune. Eh ben! ils n'sont pas mal voleurs!
Comme on écorche le pauvre monde à présent! Et c'est de couleur claire
encore! la mort au savon! Tenez, v'la une étoffe foncée qui ne me
revient qu'à trente-cinq sous. Et comme c'est gentil! on en a plein la
main.
--Je ne sais vraiment pas comment vous faites, mame Saint-Phar, reprend
la Saint-Robert, mais vous avez toujours tout meilleur marché que les
autres.
--C'est que je sais chercher, ma bonne... J'ai le nez à la
marchandise...»
Chut!--Le sous-régisseur a frappé les trois coups obligés. Le nouvel
ouvrage, sur lequel l'administration fonde les plus grandes espérances,
se produit devant le public.
La Saint-Robert et la Saint-Phar ne manquent pas de donner carrière à
leur langue pendant le cours de la représentation.
«Regardez donc c'te Léonide!... est-elle faite... elle croit p't-être
avoir des z'anches, tandis qu'elle n'a que deux coins de rue qui font
tomber sa robe des deux côtés..... Ah! ah! ah!
--Et Francine... reprend la Saint-Phar, voyez donc comme elle minaude,
comme elle joue de l'oeil avec les gants jaunes de l'avant-scène...
C'est indécent, foi d'honnête femme... Ah! si j'étais tant seulement
quelque chose ici, elle n'y ferait pas de vieux os...
--Dites donc... mame Saint-Phar, il me semble qu'on _appelle azor_[2]?
[2] Terme d'argot dramatique: _appeler azor_ veut dire _siffler_.
--Déjà... Nous n'en sommes encore qu'au second acte...
--Aussi... je leur disais bien ce matin que leur ouvrage était _mal
écrite_.
--Bon! voilà Alfred qui _fait four_[3] dans sa grande tirade... Au
vrai... j'n'en suis pas fâchée... Depuis que c'garçon-là s'est un peu
lancé dans le moyen âge, on n'peut plus en approcher... il est fier
comme _un pont_!
[3] _Ne pas produire d'effet._
--Dites donc... dites donc... mame Saint-Phar, mais voilà qu'on appelle
encore azor... Ça va mal... Ah! si ma fille n'était pas là pour soutenir
la chose...
--Votre fille!... mame Saint-Robert... je n'ai pas voulu en faire la
remarque tout à l'heure... mais il me semble qu'elle a été un peu
_travaillée_[4].
[4] _Chutée, mal reçue par le public._
--Travaillée!... ma fille!... s'écrie la Saint-Robert. Ah ça! vous êtes
donc sourde? on l'applaudissait à faire crouler la salle...
--Oui... les _Romains_[5]... mais le vrai public... Ah! ce n'est pas
comme ma fille, mon Eugénie!..... Quel succès elle a eu hier!..... Ses
claqueurs, à elle, étaient partout..... dans les loges, aux stalles
d'orchestre, à l'avant-scène..... A la bonne heure...
[5] _Les claqueurs._
--La Saint-Phar, vous me faites pitié!... Comme si on ne connaissait pas
le talent de votre fille... Elle ne sait pas seulement marcher...
--Ce n'est pas votre grosse Aurélie qui le lui apprendra, toujours...
Elle ne marche pas, celle-là... elle roule depuis la coulisse jusqu'à la
rampe...
--Ça vaut mieux que d'être maigre à écorcher ceux qui sont en scène avec
vous...
--Aurélie n'a des rôles que parce qu'elle fait la cour aux auteurs...
--Eugénie ne jouerait pas si elle n'était pas au mieux avec le
régisseur...
--Votre fille n'est qu'un bouche-trou.
--Et la vôtre _une panade_.
--Vieille folle!
--Vieille mendiante...
Les mains sont levées, et le duel de paroles deviendrait un duel
sérieux, si un pompier, en véritable chevalier français, ne se hâtait de
séparer les deux combattantes.
On en est arrivé au dernier entr'acte. La Saint-Robert jette un coup
d'oeil dans la salle par le trou du rideau, et dit à sa fille, qui,
assise dans un large fauteuil gothique, souffle tout à son aise, et
rassemble toutes ses forces pour arriver jusqu'au dénoûment:
«Aurélie... as-tu vu ton gros qui est là aux stalles des premières?...
Fais-lui donc de temps en temps une petite mine gentille... Il n'y a
rien qui flatte un homme comme ça... Tu as toujours l'air de ne pas le
connaître... Tu verras qu'avec ses minauderies, la Francine finira par
te l'enlever... Et c'est un bon...»
Pendant tout cet entr'acte, la Saint-Robert veille sur sa fille, comme
une poule sur son poussin. Il n'y a moyen d'aborder Aurélie d'aucun
côté; à peine cherche-t-on à faire un pas vers elle, que l'on se trouve
tout à coup face à face avec la mère; et alors il faut bien reculer.
C'est que la Saint-Robert n'ignore pas que, les jours de première
représentation, les coulisses sont pleines d'auteurs, de journalistes,
d'artistes, tous gens fort aimables, fort séduisants, fort spirituels,
mais fort peu capables de faire le bonheur d'une femme, à la manière
dont l'entend madame de Saint-Robert. Aussi a-t-elle coutume de dire à
son Aurélie:
«Ma chère enfant, défie-toi toujours des écrivassiers, des
barbouilleurs, des saltimbanques et autre mauvaise graine; ce n'est pas
ce peuple-là qui mettra du beurre dans tes épinards.»
Au cinquième acte le drame se relève... grâce aux claqueurs; le
dénoûment bien chauffé ne rencontre aucun obstacle, et Aurélie est
rappelée après la chute du rideau. La Saint-Robert la reçoit palpitante
d'émotion dans ses bras maternels, et crie à la Saint-Phar qui n'a pas
quitté son coin:
«Plus souvent que votre Eugénie aura jamais des triomphes comme ça!»
Rentrée au logis, la Saint-Robert fait un punch au rhum pour célébrer le
double succès de la soirée. A trois heures du matin, elle regagne sa
chambre à pas douteux, et se couche, non, toutefois, sans remercier
Dieu, qui lui a donné une fille si honnête et si méritante.
Maintenant que vous connaissez le caractère et les habitudes de la
Saint-Robert, je vais vous dire sa fin.
Aurélie est une nature molle, paresseuse, insouciante, qui se laisse
aller au courant de la vie, tantôt obéissant à ses caprices, tantôt aux
volontés de ceux qui l'entourent,--mais toujours sans réflexion. A
vingt-huit ans, au moment où elle devrait commencer à être raisonnable,
elle tombe dans le piége que sa mère redoutait tant pour elle: elle se
prend de belle passion pour M. Victor Rousseau, homme de lettres d'une
quarantaine d'années, très-farceur, très-mauvais sujet,
très-boute-en-train, qui, chaque fois qu'il lui parle, la fait rire aux
larmes. Après une jeunesse orageuse, M. Victor Rousseau a pour tout
bagage cinq ou six vaudevilles, quelques articles de petits journaux et
beaucoup de créanciers; ce n'est point assez pour marcher à son aise par
les chemins poudreux de la vie. Aurélie paye les dettes de son Adonis,
et l'épouse. La Saint-Robert, qui voit s'en aller tous les jours les
économies de la maison, ne peut vivre d'accord avec son gendre. Alors on
lui fait une pension de six cents livres par an, à condition qu'elle ira
les manger rue Copeau, faubourg Saint-Marcel, dans une pension
bourgeoise des deux sexes, et qu'elle ne passera jamais les ponts. Le
premier moment de rage exhalé, la Saint-Robert s'habitue parfaitement à
son exil. Elle devient dévote, entend tous les matins la messe à sa
paroisse, se confesse deux fois par semaine au premier vicaire, fait
maigre depuis le mercredi jusqu'au dimanche, et meurt de saisissement le
jour où on lui annonce qu'Aurélie a un amant.
L. COUAILHAC.
[Illustration]
[Illustration: L'HORTICULTEUR.]
[Illustration]
L'HORTICULTEUR.
C'EST surtout quand on voit certains goûts qui remplissent et rendent
heureuse la vie d'un homme, que l'on comprend bien que chacun a besoin
d'avoir sa madone de plâtre ou de bois qu'il puisse parer à sa
fantaisie.
C'est ce qui explique comment des hommes souvent très-supérieurs
consacrent toute leur vie à quelques fleurs, à quelques insectes,
quelquefois à un seul insecte, à une seule fleur, tant un instinct
admirable, ou quelquefois peut-être une sage philosophie leur enseigne à
présenter le moins de surface possible à la fortune, à vivre tout bas,
et à se contenter d'un bonheur facile à cacher aux yeux du monde.
Il ne faut pas croire que l'intensité et la violence d'une passion
puissent se mesurer à la petitesse de son objet. Les horticulteurs, qui
vivent dans les fleurs comme les abeilles, ont comme elles un aiguillon
dangereux. Les passions douces s'entourent de férocité comme on entoure
une plante précieuse de ronces et d'épines pour la préserver de la dent
des troupeaux.
Cela me rappelle comment me fut un jour dévoilé l'atroce caractère des
moutons, que j'avais toujours regardés comme l'emblème de la mansuétude
et de la bienveillance.--Monsieur, me disait un berger avec lequel je
venais de voyager sur la route d'Épernay, il n'y a rien de si méchant
que les moutons; ils n'aiment pas plus l'herbe de ce champ qui est
ensemencé, que celle de celui d'à côté qui ne l'est pas; eh bien! ils
sont tous dans le champ ensemencé.... Brrrr.... brrrr. Mords là, Médor,
brrr.... C'est donc pour me faire prendre par le garde et me faire
mettre à l'amende. Tenez, en voilà un là-bas.... un noir.... qui agace
mon chien. Ici, Médor... Il l'irrite à plaisir... Médor veux-tu venir
ici? allez derrière... Il espère se faire étrangler, parce qu'il sait
bien que quand un chien étrangle un mouton, c'est le pauvre berger qui
le paye.
Celui qui écrit ces lignes a failli perdre la vie pour s'être permis de
dire un jour, à propos d'une giroflée annoncée comme bleue, et qui avait
produit des fleurs du plus beau jaune:--A quoi sert-il d'avoir une
giroflée bleue si elle fleurit toujours jaune? Mais voici une histoire
dont nous avons été témoin.
On se rappelle la fureur avec laquelle on a, il y a une trentaine
d'années, cultivé les tulipes dans toute l'Europe, et surtout en France,
et plus encore en Hollande.
Un oignon, _semper augustus_, fut vendu 12,000 francs.
Une _couronne jaune_, 1,123 francs, et une calèche attelée de deux
chevaux bais.
Une tulipe médiocre, _le vice-roi_, fut vendue pour les objets suivants:
Quatre tonneaux de froment, huit de seigle, quatre boeufs, huit cochons,
douze moutons, deux tonneaux de vin, quatre de bière, deux de beurre,
mille livres de fromage, un lit complet, un paquet d'habits et un
gobelet d'argent.
A cette époque, on voyait dans les gazettes, aux _Nouvelles étrangères_:
AMSTERDAM.--L'amiral Liefhens a parfaitement fleuri chez M. Berghem.
Mais passons à notre histoire.
Un jour on avisa que les tulipes à fond jaune n'étaient plus belles, que
c'était à tort qu'on les admirait depuis si longtemps; que les seules
tulipes que l'on dût avoir et cultiver étaient les tulipes à fond blanc;
que toute tulipe jaune serait mise à la porte des plates-bandes qui se
respectaient, et que leur graine serait maudite et jetée au vent. Les
amateurs se divisèrent; on écrivit des lettres, des brochures, des
chansons, des pamphlets, des gros livres.
Les amateurs des tulipes jaunes furent traités d'obstinés, de gens
enveloppés des langes des préjugés, d'illibéraux, de rétrogrades, de
ganaches, d'ennemis des lumières, et de jésuites.
Les partisans des tulipes blanches furent déclarés audacieux, novateurs,
révolutionnaires, démocrates, tapageurs, sans-culottes, jeunes gens.
Des amis se brouillèrent, des ménages furent désunis, des familles
divisées.
Un soir que M. Muller jouait aux dominos avec un de ses camarades
d'enfance, horticulteur comme lui, on parla des tulipes,--des tulipes
jaunes et blanches. M. Muller tenait aux jaunes; son ami était pour les
idées nouvelles. Méhul, du reste amateur très-distingué, venait alors de
passer aux blanches.
M. Muller et son ami, tous deux hommes de bon goût et de savoir-vivre,
mettaient la plus grande modération dans leurs paroles, et évitaient
avec un soin extrême d'en venir jusqu'à la discussion.
--Certes, disait M. Muller, la nature n'a rien fait de trop; il n'est
pas une pierrerie de son riche écrin qui ne charme la vue; il est triste
de voir des personnes procéder par exclusion. Il est certainement
quelques tulipes à fond blanc que j'admettrais volontiers dans ma
collection, si mon jardin était plus grand.
--De même, reprit l'ami, désirant de ne pas rester en arrière en fait de
politesse et de concessions, j'avouerai que _érymanthe_[6], toute jaune
qu'elle est, est une fleur fort présentable.
[6] Érymanthe, feuille morte, rouge et jaune.
--Je ne méprise pas _l'unique de Delphes_[7], malgré son fond blanc,
reprit M. Muller.
[7] Violet, pourpre et blanc.
--Elle n'est pas très-blanche, reprit l'ami; ce n'est qu'au bout de
trois ou quatre jours qu'elle se débarrasse d'une teinte jaune qu'elle a
en ouvrant ses pétales; aussi n'en _faisons-nous_ pas grand cas.
--C'est cependant de votre collection celle que je préférerais.
Les deux amis étaient dans ces excellents termes quand madame Muller
sortit pour faire le thé.
Il est difficile de bien dire par quelles imperceptibles transitions ils
en vinrent à l'aigreur, à l'injure, à l'insulte; mais toujours est-il
que lorsque madame Muller rentra, cinq minutes après, elle les trouva
sous la table, se tenant aux cheveux, et se gourmant de tout coeur. M.
Muller avait jeté les dominos au visage de son ami, et la lutte s'était
engagée.
On comprend de quelle honte furent saisis les deux antagonistes après
que la première effervescence fut passée.
Aussi, dès le lendemain, M. Muller écrivait à son ami:
«Je suis une bête féroce et un homme mal élevé; recevez mes excuses.
Notre ancienne amitié effacera ce moment d'égarement. Ma femme vous
prie de dîner avec nous aujourd'hui. Il y aura de ces petits choux de
Bruxelles que vous aimez.
«Votre ami,
«MULLER.»
«_P. S._ Vous m'obligerez, mon cher ami, de me mettre de côté
quelques-unes de vos belles tulipes blanches, auxquelles j'ai réservé
pour l'année prochaine une de mes meilleures plates-bandes. Je tiens
surtout à _palamède_[8] et à l'_agate royale_[9].»
[8] Colombin, rouge et blanc.
[9] Pourpre pâle, rouge et blanc.
Il reçut immédiatement la réponse suivante:
«Je serai chez vous à cinq heures moins un quart. Vous me permettrez,
mon excellent ami, de vous présenter un horticulteur qui désire
admirer vos magnifiques tulipes.
«Il désire surtout voir votre _ténébreuse_[10], votre _julvécourt_[11]
et votre délicieuse _lisa_[12].»
[10] Panachée, rouge et jaune.
[11] Couleur de tuile, jaune et rouge.
[12] Rouge, orangé et jaune, par menus panaches.
Par une délicatesse que tous deux comprirent, M. Muller faisait porter
son admiration sur les plus blanches d'entre les tulipes blanches, et
son ami n'était pas moins poli à l'égard des fonds jaunes.
Cependant le mouvement de générosité de M. Muller ne pouvait se
maintenir toujours à la même hauteur; M. Walter, lui, n'avait fait
qu'une concession aussi durable que le sentiment et l'impulsion qui
l'avaient causée: celle de M. Muller devait survivre à l'élan.
La terre dans laquelle on mit les tulipes blanches ne fut ni soignée, ni
amendée, ni tamisée comme celle destinée aux fonds jaunes.
La seconde année, M. Muller s'aperçut qu'elles encombraient le jardin;
la troisième année, elles furent placées sous une gouttière: elles
fleurirent mal; et M. Muller, après avoir montré ses tulipes jaunes dans
tout leur éclat, disait aux visiteurs: Voici ce qu'il y a de mieux en
tulipes blanches: elles m'ont été données par mon ami Walter, et j'y
tiens infiniment. Et quand, dix minutes après, il disait: «Je ne
comprends pas qu'on puisse cultiver des tulipes blanches,» on se
trouvait naturellement de son avis.
On ne connaissait que quatre roses sous le règne de Louis XIV;
aujourd'hui, les horticulteurs modestes, ceux qui ne donnent pas quatre
ou cinq noms différents à la même rose, ceux qui ne se laissent pas
aveugler par l'amour du nouveau et l'orgueil des découvertes, comptent
quarante espèces et plus de dix-huit cents variétés.
Certains amateurs, entraînés par l'ambition de posséder seuls une
variété quelconque, recherchent dans les roses les défauts avec autant
d'empressement que d'autres y cherchent les qualités. Pourvu qu'une rose
soit rare, elle est assez belle, et elle l'emporte à leurs yeux sur les
plus riches de forme et de couleur, ainsi que sur les plus odorantes.
Ces amateurs cherchent depuis cinquante ans la rose verte, la rose
bleue, la rose noire, et la rose capucine double.
Madame de Genlis, qui dit avoir inventé la rose mousseuse, donne, dans
un de ses ouvrages, un procédé pour avoir la rose noire et la rose
verte. Le procédé est très-simple; il ne s'agit que de greffer une rose
sur un cassis ou sur un houx. Nous l'avons essayé, et le houx n'a donné
que ses feuilles vertes et piquantes et ses baies de corail, et le
cassis a produit d'excellent cassis.
Tous les ans, vers la fin de mai, un bruit se répand qu'on a trouvé la
rose capucine double: nous avons fait de longs trajets pour la voir;
jusqu'ici nous ne l'avons jamais vue ni double ni capucine. Quant à la
rose bleue, c'est en vain jusqu'ici que plusieurs amateurs remplissent
leurs jardins du très-petit nombre de fleurs bleues que produit la
nature, dans l'espoir que les abeilles portant le pollen d'une de ces
plantes sur un rosier, il le fécondera, et fera naître une rose bleue.
Nous avons à ce sujet des idées qui nous appartiennent, et dont nous
ferons l'essai quelqu'un de ces jours. Les roses décorées des noms les
plus noirs, _la nigritienne_, _ourika_, etc., sont des roses violettes.
Les amateurs sont à l'affût des moindres différences. Ce rosier est
remarquable par son bois, celui-ci par ses aiguillons, cet autre est
précieux par l'absence de telle beauté, celui-ci tire tout son prix de
ce qu'il n'a pas d'odeur; celui-là vaudrait bien moins s'il ne sentait
pas légèrement la punaise.
Plus _un sujet_ s'écarte de la rose ordinaire, de la rose que tout le
monde peut avoir, plus il acquiert de valeur pour les amateurs
passionnés.
[Illustration]
Heureux celui qui posséderait un rosier qui serait une vigne, et qui
boirait le vin de ses roses! Nous avons vu un rosier dont le possesseur
explique que, depuis _cinq ans_ qu'il l'a OBTENU de semence, il n'a
jamais fleuri. Homme fortuné! plus fortuné encore si son rosier pouvait,
l'année prochaine, n'avoir plus de feuilles!
Un horticulteur distingué était le curé de Palaiseau, petit village du
département de Seine-et-Oise, là où mon ami Victor Bohain avait un
rosier de haute futaie, grand comme un prunier, un rosier qui est mort
dans l'hiver de 1838.
Le curé de Palaiseau a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans, au
commencement du printemps, au moment où il allait pour la soixantième
fois voir fleurir une précieuse collection qu'il s'était occupé toute sa
vie d'enrichir.
Il y a quelques années, ce respectable prêtre céda à un mouvement de
curiosité, et alla voir une _collection_ appartenant à un Anglais.
Cette collection était une vraie rose mystérieuse (_rosa mystica_),
comme disent les Litanies. Le jardin de l'Anglais est un _harem_
environné de hautes murailles, dans lequel personne n'était jamais
admis, sous quelque prétexte que ce fût. Il était frénétiquement jaloux
de ses roses. C'était pour lui seul que ses fleurs devaient étaler leurs
riches couleurs, depuis le pourpre jusqu'au rose le plus pâle, depuis le
violet sombre jusqu'au thé jaune, jusqu'au blanc; c'était pour lui seul
qu'elles devaient exhaler et confondre leurs suaves odeurs. Un écrivain
allemand a dit: «Les gens heureux sont d'un difficile accès.» Notre
Anglais à ce compte était le plus heureux des hommes. Personne n'avait
jamais vu ses roses. Il était jaloux d'un petit vent d'est qui, le soir,
en emportait le parfum par-dessus les murailles, et, pour compléter les
rigueurs du harem, il pensait souvent à faire garder ses roses, ses
odalisques, par des eunuques d'un nouveau genre, par des gens sinon
aveugles, du moins sans odorat.
Le bon curé néanmoins se mit en route une nuit; il fit cinq longues
lieues dans une voiture non suspendue: il avait alors près de
quatre-vingts ans. Il arriva avant le jour; il s'adressa à un jardinier,
et, il faut le dire, on l'accusa d'avoir employé jusqu'à la corruption
pour engager l'eunuque à l'introduire dans cet asile mystérieux des
plaisirs de son maître.