l'orgueil.--D'abord, la mère d'actrice, qui s'est appelée jusque-là
madame Robert tout court, commence à trouver ce nom un peu vulgaire; dès
ce moment elle aristocratise son nom et s'intitule madame de
Saint-Robert, veuve de M. de Saint-Robert, qui, _du temps de l'autre_,
etc., etc. (Voir plus haut.) Ce changement de nom implique
nécessairement un changement de domicile. En effet, la mère d'actrice ne
peut forcer toutes les commères du quartier, qui ont l'habitude de
l'appeler _mame Robert_, à l'appeler _madame de Saint-Robert_ gros comme
le bras.--Et puis, comment faire à son aise tous ses embarras, comment
marcher la tête levée, comment se rengorger d'importance dans ce
quartier où on l'a vue passablement malheureuse, où elle a eu des
obligations à tout le monde, où elle a semé des dettes criardes chez les
fruitières, les épiciers, les marchands de vin, tous ces grands
fournisseurs des petites existences?
La Saint-Robert quitte donc la rue du Grand-Hurleur pour aller s'établir
rue de Lancry.
[Illustration]
Dès lors,--changement complet de manière de vivre. La Saint-Robert
dépose l'aiguille de ravaudeuse ou le cordon de portière, qui l'ont fait
vivre jusque-là. Elle se drape majestueusement dans son tartan couleur
Robin des bois, et accompagne sa fille aux répétitions et au spectacle.
Elle veille jour et nuit sur ce précieux trésor, tant elle craint qu'il
ne lui soit enlevé. Elle redoute surtout les inclinations et les
_bêtises de coeur_; car elle a rêvé pour Aurélie le plus magnifique
avenir. Dans ses fièvres d'ambition maternelle elle la marie sans façon
à un _milord_ anglais, ou à un jeune boyard très-blond et très-bien
corsé. Elle la couvre de diamants, elle la fait monter dans un brillant
équipage, elle l'appelle _madame la duchesse_, _madame la
princesse_.--Aussi combien ne craint-elle pas que quelque muguet, à
force de paroles mielleuses et d'oeillades assassines, ne vienne à bout
de renverser tout ce magnifique échafaudage de douces illusions! Elle
suit pas à pas Aurélie au foyer, dans sa loge, dans le cabinet du
directeur, sur le théâtre. Elle ne la quitte qu'au moment où elle paraît
devant le public; elle ne s'arrête que sur l'extrême limite qui sépare
la scène de la coulisse. Elle redoute surtout les auteurs, les
journalistes, les habitués. Aussitôt qu'elle voit Aurélie causer d'un
peu près avec l'un de ces messieurs, elle s'interpose brusquement et
mêle son petit mot à la conversation. Mais le diable est bien fin, et
Aurélie est actrice et femme: elle se laisse prendre ordinairement par
le coeur ou par l'amour-propre. Et, au moment où la Saint-Robert honore
de sa surveillance toute particulière M. Alfred Ressigeac, jeune
rédacteur du _Vert-Vert_, qu'elle a vu fort assidu auprès de sa fille,
et dont elle se défie à cause de ses poses penchées et de ses réclames
louangeuses, Aurélie tombe dans les filets de M. Charles Lousteau,
auteur à la crinière noire et aux drames excentriques. C'est un rôle
qui a servi d'appât.--Tout se sait au théâtre.--Le lendemain, la défaite
de l'attrayante et cruelle Aurélie est le bruit du foyer, des coulisses,
des avant-scènes. Comme il y a de bonnes langues et des âmes charitables
partout, et surtout derrière un manteau d'arlequin, la Saint-Robert ne
tarde pas à apprendre la fâcheuse nouvelle. Elle ne laisse pas tomber
ses longs cheveux sur ses épaules en signe de deuil, comme une mère de
l'antiquité; elle ne couvre pas sa tête de cendres, elle ne cherche
point à se faire mourir par la faim, elle ne maudit point, elle ne gémit
point, elle ne verse point de larmes abondantes... Elle se contente de
s'écrier: «Le polisson!...» Pas un mot à Aurélie;--il faut bien vouloir
ce qu'on n'a pu empêcher, comme dit le proverbe.--Seulement les yeux de
la Saint-Robert sont maintenant tournés vers un autre but. Elle dispose
sa vie, elle arrange son avenir suivant les circonstances. Elle ne rêve
plus mariage, mais protection. Et, comme désormais son amour maternel,
dépouillé de sa pureté première, se trouve un peu battu en brèche par
l'égoïsme, comme désormais ses intérêts propres doivent tenir autant de
place dans sa pensée que ceux de sa fille, elle ne voit plus dans ses
songes un jeune boyard très-blond et très-bien corsé, mais bien un
banquier hollandais ou francfortois, excessivement chauve et d'une
corpulence énorme. Mais pour faire place à ce tonneau d'or, il faut
éloigner l'heureux du moment, M. Charles Lousteau, l'auteur à la
crinière noire et aux drames excentriques. Pour en arriver là, la
Saint-Robert met en oeuvre toute la malice que le ciel lui a donnée en
partage. Elle envoie M. Charles se promener au Luxembourg, quand Aurélie
est aux Tuileries; elle lui demande son bras pour aller voir l'obélisque
de Luxor, ou l'_Arche-de-Triomphe de l'Étoile_; elle lui parle, avec de
grands _hélas_, des nombreuses dettes criardes de sa fille; elle lui
ferme la porte au nez, et lui dit le lendemain qu'elle l'a pris pour un
créancier... Si bien que M. Charles Lousteau, effrayé de ces fréquents
appels à sa bourse vide, fatigué de ses promenades sentimentales avec la
Saint-Robert, irrité de l'accueil froid d'Aurélie, que sa mère a
indisposée contre lui en la trompant adroitement, quitte _subito_ la
partie, et quelques jours après on peut voir, à la place même qu'il
occupait ordinairement sur le modeste divan de calicot jaune, un ventre
très-proéminent, surmonté d'une espèce de figure humaine mal dessinée,
et finissant par deux petites jambes très courtes. C'est un
banquier!--Les créanciers sont payés, le mobilier est renouvelé, le
cachemire de l'Inde remplace le Ternaux, et la Saint-Robert triomphe!
[Illustration]
Il faut que je m'arrête un instant pour bien fixer mon point de
départ.--En cet endroit du récit, une confusion inévitable s'établit
entre deux grandes variétés de l'espèce des mères d'actrice:--la mère
véritable, la mère pur sang, la mère-mère, si je puis m'exprimer
ainsi,--et la mère d'emprunt.
Je vais vous dire ce que c'est que la mère d'emprunt.--Il y a sur le
pavé de Paris une race de vieilles femmes, au nez bourgeonné et au
menton en galoche, qui forment une légion passablement nombreuse. Elles
n'ont ni famille ni entourage. On ne leur connaît pas d'antécédents;
personne ne se souvient de les avoir vues jeunes. Et je crois, Dieu me
pardonne, qu'un beau jour elles sont tombées du ciel, toutes cassées et
toutes ridées, comme une pluie de crapauds; ou plutôt je pencherais à
penser qu'elles sont sorties, par une sombre nuit d'hiver, d'un
soupirail de l'enfer, à cheval sur un immense manche à balai. Elles
portent toutes un chapeau rose fané, une robe de soie puce mangée aux
vers, des socques imperméables, un parapluie tricolore et des lunettes.
On les rencontre, pendant le jour, au Palais-Royal ou sur les
boulevards, réchauffant leurs rhumatismes au soleil. Ces mégères aiment
assez à vivre dans la société des reines de théâtre.--Lorsqu'une jeune
fille au joli minois, au pied leste, au gentil corsage, a paru avec
agrément sur la scène et a subi à son avantage l'agrément des binocles
de l'avant-scène et des stalles, elle voit arriver chez elle, le
lendemain matin, une vieille femme exactement semblable à celles que
nous venons de dépeindre. Cette vieille femme la regarde avec
compassion, et lui dit d'une voix caressante:
--Ma chère enfant, vous êtes lancée bien jeune sur une mer fertile en
naufrages. Vous avez besoin d'un guide; je suis ce qu'il vous faut. Je
vous servirai de mère....
Cela dit, elle embrasse, la larme à l'oeil, sa fille improvisée, et va
veiller au pot-au-feu.--Et comptez sur elle... si la sémillante actrice
n'est point encore coupable, elle ne tardera pas à le devenir.
Une mère d'emprunt se paie ordinairement 100 francs par mois, plus les
petits profits, le café le matin, et des égards. Un air décent et une
toilette convenable sont de rigueur.
Au point où Aurélie en est arrivée, et après les sacrifices que se sont
laissé tout doucement imposer les scrupules vertueux de la Saint-Robert,
il n'y a plus aucune différence entre elle et la mère d'emprunt. Même
moralité, même genre d'existence. Les nuances ont disparu. Il ne reste
plus que la mère d'actrice.
Je continue:
Il est dix heures du matin.--La Saint-Robert se réveille: le madras en
tête et le corps enveloppé d'un peignoir fort gras, elle descend à la
cuisine, où elle surveille les apprêts du déjeuner. Quand elle a donné
la pâture à son perroquet, à ses serins, à son chat, à son vilain petit
chien noir, elle songe à Aurélie; elle s'informe auprès de la domestique
si _monsieur est parti_ (monsieur ne peut pas la voir en face), et
s'empresse de porter à sa fille une tasse de chocolat dans son lit. Ce
sont alors des amours à n'en plus finir. Elle regarde sa fille, elle
l'examine, elle l'admire, elle la dévore des yeux! «Quels cheveux!
quelle bouche! quel teint! Et dire qu'elle ressemble comme deux gouttes
d'eau à son grand chenapan de père!»--Puis elle lui saute au cou, elle
la baise aux deux joues, elle la serre dans ses bras, en l'appelant: Mon
mignon, mon chou, mon loulou chéri, mon trésor.--Si bien qu'Aurélie,
fatiguée de ces démonstrations qui se reproduisent tous les matins aussi
vives et aussi sincères, lui dit avec le plus grand respect du monde:
--Maman, va donc voir dans le salon si j'y suis!
[Illustration]
Aurélie a la plus grande confiance dans sa femme de chambre,
mademoiselle Félicité. C'est elle qui l'aide à cacher, aux yeux de sa
mère et de son protecteur, toutes les petites intrigues, tous les petits
bonheurs qui accidentent son existence. Sa préférence pour elle se
trahit à tout moment: aussi la Saint-Robert est-elle fort jalouse de
cette favorite. Elle la gronde et la rudoie sans cesse; elle trouve
toujours à reprendre dans son service. Toutes les fois que sa fille est
sur le point d'entrer en scène, elle ne manque pas de lui dire; «Comme
c'te Félicité te fagote mal! Voilà un pli à gauche, en voilà un autre à
droite. Et ce bouillon dans le dos!... Si ce n'est pas une horreur!
Vraiment on ne tirera jamais rien de cette péronnelle-là.» Mais Aurélie
fait la sourde oreille, et elle a de bonnes raisons pour cela. Quant à
Félicité, sûre de son empire, forte des secrets qu'elle a entre les
mains, elle tient audacieusement tête à la Saint-Robert; elle lui répond
avec insolence, elle n'exécute aucun de ses ordres, elle affecte de
jeter sur elle des regards de bravade et de mépris; et, au milieu de
toutes ces immoralités, ce n'est pas la chose la moins immorale que
cette guerre de tous les jours engagée entre une servante et une mère,
et se terminant habituellement à l'avantage de la première: mais c'est
là une des conséquences inévitables de la position respective de ces
trois personnages. Quand on a foulé aux pieds l'une des lois de la
société, c'est en vain que l'on voudrait jouir du bénéfice des autres.
Une maille rompue, plus de filet. Vous avez dédaigné l'opinion du monde,
il se venge. Vous êtes un paria en dehors de toutes les conditions
ordinaires de la vie. Arrière le respect humain... arrière les rangs,
les distances, les inégalités d'éducation, de position et de fortune...
Oh! le vice est un impitoyable niveleur!
Midi:--voici le moment d'aller au théâtre. On doit répéter généralement
un grand ouvrage nouveau, dans lequel Aurélie a un rôle très-important.
La Saint-Robert accompagne toujours sa fille; c'est plus décent. Et puis
elle aime à être vue avec Aurélie; son orgueil maternel est doucement
flatté lorsqu'elle s'aperçoit que les regards curieux des passants se
fixent sur sa chère progéniture. Alors elle se redresse, elle rayonne,
elle marche d'un pas grave et triomphal; elle voudrait pouvoir dire à
tous les passants, elle voudrait pouvoir crier dans la rue: «Oui...
c'est bien là Aurélie de Saint-Robert, artiste du théâtre de... qui a
joué avec tant de succès dans le drame de... dans le vaudeville de...
dans l'opéra comique de... Et je suis sa mère!»
[Illustration: L'ACTRICE.]
On arrive.--La Saint-Robert fait en passant un petit salut fort sec à la
concierge des coulisses, cette puissance dramatique, avec laquelle elle
est fort mal depuis longtemps. Du reste, il est difficile de citer dans
tout le théâtre une personne avec laquelle elle vive en bonne
intelligence; son caractère acariâtre la constitue en état d'hostilité
vis-à-vis du genre humain tout entier. Elle s'est disputée avec les
ouvreuses de loges, avec le souffleur, avec les machinistes, avec le
chef d'orchestre, avec le chef d'accessoires, avec tous les comparses.
Aussi, quand elle paraît au théâtre, une grimace fort expressive se
dessine-t-elle sur toutes les physionomies.
Aurélie rencontre dans les escaliers le régisseur, qui paraît tout
effaré.
[Illustration]
«Ah! vous voilà enfin, mademoiselle Aurélie! s'écrie-t-il. J'allais
envoyer chez vous. Vous êtes en retard de plus d'un quart d'heure!
--Voyez-vous le grand malheur! se hâte de répliquer la Saint-Robert.
Comme il est échauffé, le cher amour! Ne dirait-on pas que tout est
perdu! Il faut bien donner le temps aux gens! Nous ne sommes pas, Dieu
merci! comme votre pie-grièche de première danseuse, qui déjeune avec
une botte de radis pour avoir de quoi placer à la caisse d'épargne, et
qui ne met pas son corset le matin, parce que ça pourrait l'user!
--Ce n'est pas à vous que je parle, madame, mais à mademoiselle votre
fille.
--Eh bien!... c'est moi qui te réponds, mon cher... Quoiqu'à présent
tout soit bien en désordre, une mère est toujours une mère...
--Mademoiselle Aurélie, je me verrai forcé de vous mettre à l'amende.
--C'est bon... c'est bon... reprend la Saint-Robert; on vous la payera,
votre amende... Ma parole d'honneur, ici tous les appointements s'en
vont en amendes... Avec ça qu'ils sont frais leurs appointements!...
C'est égal... on n'en sera pas encore réduit à manger des coquilles de
noix!... Fait-il des embarras celui-là! Ma parole d'honneur, s'il ne
ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la grenouille qui veut se faire
aussi grosse qu'un _oeuf_! ça fait pitié, ma parole d'honneur!»
Le régisseur hausse les épaules, et Aurélie rit comme une folle.
Le directeur et l'auteur, qui sont déjà depuis longtemps sur la scène,
donnent de fréquentes marques d'impatience. Un _ah!_ fort expressif leur
échappe lorsqu'ils aperçoivent Aurélie; mais le directeur ne paraît pas
fort satisfait en voyant sa mère à ses côtés. Les mères d'actrice, en
général, et la Saint-Robert, en particulier, sont l'une de ses
antipathies. Il sait qu'elle porte partout le bruit, le désordre, la
division; il sait qu'elle ne peut retenir sa langue, et qu'elle trouble
souvent les répétitions et les lectures; il sait enfin qu'Aurélie serait
une excellente pensionnaire, si sa mère ne lui montait pas la tête, et
ne l'indisposait pas quelquefois contre l'administration. Pour toutes
ces raisons, il souhaiterait bien vivement que la Saint-Robert n'eût
point son entrée dans le théâtre; mais il ne peut la lui interdire:
Aurélie a stipulé dans son engagement que sa mère pourrait
l'accompagner. Presque toutes les actrices à moeurs faciles exigent
qu'on permette l'accès des coulisses à leur mère et à leur amant. Il
nous semble que l'un des deux est de trop.
«Allons... voyons... commençons... s'écrie le directeur.
[Illustration]
--Monsieur, lui dit la Saint-Robert, qui ne lâche pas facilement prise,
recommandez donc à votre régisseur d'être un peu plus galant avec les
dames... Il nous a parlé si durement, à ma fille et à moi, que la pauvre
chatte en a presque eu un saisissement.
--C'est bien... c'est bien... madame...
--Quant à votre amende... on vous la payera, votre amende... On n'en est
pas encore réduit à manger des coquilles de noix...»
La Saint-Robert va se placer dans la salle pour admirer sa fille, et
voir la pièce tout à son aise. Mais elle ne peut pas rester seule dans
son coin. A qui communiquerait-elle ses impressions? à quelle oreille
complaisante confierait-elle ses observations malicieuses? Elle aperçoit
de l'autre côté de l'orchestre madame de Saint-Jullien, mère de l'une
des camarades de sa fille, et qui bégaye au point de ne pouvoir dire
deux mots de suite. C'est son affaire; elle aura tous les avantages de
la conversation. Elle court s'asseoir auprès de madame de Saint-Jullien.
L'ouverture va commencer... l'orchestre prélude...
«Bon, dit la Saint-Robert, j'arrive à point... éh! éh! éh!
--Silence! s'écrie le régisseur.
Un énorme coup de tam-tam annonce le commencement de l'ouverture.
«Tiens, dit la Saint-Robert, c'est absolument comme dans _Burg ou les
Javanais_.
--Silence! s'écrie le régisseur.
La toile se lève. Un décor nouveau étale dans le fond du théâtre toutes
ses magnificences. Les spectateurs privilégiés qui garnissent quelques
parties de la salle le saluent de deux ou trois bordées
d'applaudissements. Le directeur et l'auteur félicitent à haute voix le
peintre, et vont lui serrer cordialement la main.
«Oui... il est propre votre décor... dit la Saint-Robert. J'ai vu mieux
que ça dans mon temps au _Panorama-Dramatique_.
--Silence! s'écrie le régisseur.
La pièce marche.
Aurélie, qui a un très-beau rôle, prodigue, pour faire plaisir à
l'auteur, les gestes, et surtout les éclats de voix. Son organe s'enroue
un peu.... Tout à coup la Saint-Robert l'interrompt au milieu d'une
tirade longue et passionnée pour lui crier:
«Avale un morceau de jujube, ma pauvre fille... J't'en ai fourré dans
ton sac... Avale... ça te fera du bien...
--Silence! s'écrie le régisseur.
--Mais silence donc! reprend le directeur; silence, madame de
Saint-Robert... on ne peut pas répéter ainsi...
--C'est bon... c'est bon... on se tait... Ne voilà-t-il pas un grand
crime que de vouloir faire un peu de bien à son enfant!»
L'action du drame s'engage.
Au moment où l'un des personnages est frappé d'un coup de poignard par
le traître, madame de Saint-Robert dit tout haut:
«Tiens... c'est comme dans _Cardillac_... Ah ben!... excusez!...
--Silence! s'écrie le régisseur.
--C'est insupportable! reprend l'auteur.
--Oui!... c'est vraiment insupportable!... s'écrie à son tour le
directeur. Mais, pour l'amour de Dieu, taisez-vous donc, madame de
Saint-Robert!
--On se tait, on se tait.»
Le directeur est furieux, et, s'il ne craignait de contrarier Aurélie,
qui porte en grande partie le poids du drame, et de lui enlever ainsi
quelque chose de ses moyens, il inviterait madame de Saint-Robert à
sortir de la salle.
La pièce continue.
Au moment où l'héroïne se jette au cou du héros, et lui jure de mourir
avec lui plutôt que d'épouser un infâme qu'elle hait et méprise, la
Saint-Robert dit encore tout haut:
«Ah ben! c'est bon... v'là du neuf! On a vu ça dans _Fitz-Henri_... on a
vu ça dans _Tekéli_... on a vu ça dans _les Ruines de Babylone_... on a
vu ça dans _le Pauvre Berger_... Et on a le front d'appeler cela _une_
ouvrage bien _écrite_!... Merci!
--Silence! s'écrie le régisseur.
--C'est à n'y pas tenir! reprend l'auteur.
--Non, vraiment, c'est à n'y pas tenir! s'écrie à son tour le directeur.
Madame de Saint-Robert, je vous le dis à regret,... je serai forcé de
vous prier de sortir...»
A ces mots, la Saint-Robert se lève; elle a des éclairs dans les yeux.
«Me prier de sortir... en v'là une sévère! Pas plus d'égards que ça pour
mon sexe et mes cheveux blancs... me traiter comme un chien... Apprenez
que ma fille sortirait avec moi, et qu'elle ne remettrait plus les pieds
dans votre baraque... Ah! mais... ah! mais...»
Aurélie fait signe à sa mère de s'apaiser. La Saint-Robert se rasseoit
en grommelant; l'auteur et le directeur rongent leur frein.
Malgré les avertissements sévères et réitérés qu'elle a reçus, la
Saint-Robert, piquée au jeu, ne peut tempérer le feu de ses critiques.
Tel acteur gesticule comme un télégraphe, telle actrice est froide comme
_une carafe d'orgeat_, telle situation est pillée dans le répertoire de
M. de Pixérécourt, telle décoration serait sifflée par le public
habituel du théâtre des Funambules. Enfin le directeur, poussé à bout,
supplie Aurélie d'éloigner la Saint-Robert. Aurélie va trouver sa mère
dans la salle, et la décide à aller attendre au foyer la fin de la
répétition. La Saint-Robert se retire en criant de toutes ses forces:
«Oui... oui... je m'en vais... mais c'est à ma fille que je cède, et non
pas à vous, malhonnêtes que vous êtes... S'en prendre à une femme!... Et
ça s'appelle Français... allons donc!»
Arrivée au foyer, la Saint-Robert piétine et gronde quelque temps. Mais
elle ne peut rester seule; il faut absolument qu'elle verse dans le sein
de quelqu'un les confidences de sa colère: elle cherche un être vivant
dans tous les coins et recoins du théâtre; enfin elle avise un allumeur
qui est tranquillement occupé à arranger ses quinquets pour la
représentation du soir. Cela suffit;--elle s'approche de lui, et, sans
prendre le temps de respirer:
[Illustration]
«Il est gentil, votre grigou de directeur! Poli comme un cosaque...
C'est sans doute depuis qu'il est avec mademoiselle Léonide qu'il a pris
ces manières-là... Au fait... il est à bonne école... La mère de cette
créature vendait des quatre-saisons sur le carreau des Halles... Bon
chien chasse de race... Et puis, l'un ne vaut pas mieux que l'autre...
Qui se ressemble s'assemble... A bon entendeur...»
La Saint-Robert parlerait pendant trois heures sur ce ton à l'allumeur
ébahi, si le signal de la fin de la répétition ne venait pas retentir à
ses oreilles. Elle s'empresse de courir vers la scène. Elle rencontre
dans un corridor le groom du protecteur de sa fille, qui lui annonce que
la voiture de monsieur est en bas; le temps est beau, ces dames sont
invitées à aller faire un tour au Bois. A cette nouvelle, la
Saint-Robert hâte le pas; suivie du groom, elle arrive triomphalement
sur le théâtre, jette un regard de dédain au régisseur, à l'auteur, au
directeur, coudoie avec insolence toutes les femmes qui sont là, et dit
à Aurélie d'un air narquois:
«Viens, mon enfant, notre calèche nous attend.»
Elle entraîne sa fille avec fracas, monte lestement dans le brillant
équipage, en adressant un geste d'adieu protecteur à tout le personnel
du théâtre, qui est aux fenêtres de l'établissement comique, et jette au
cocher ces mots:
«Au Bois... par la rue de Lancry.»
Le cocher hésite un instant, car la rue de Lancry n'est pas le chemin le
plus direct pour aller du boulevard Saint-Martin au Bois. Mais la
Saint-Robert lui crie avec colère:
«Par la rue de Lancry... que je vous dis.»
Alors il n'hésite plus: il irait au bois de Boulogne par la barrière du
Trône, si on le lui ordonnait. Ce sont les chevaux qui ont toute la
fatigue. Il les lance donc du côté de la rue de Lancry. En passant
devant la maison qu'elle habite, la Saint-Robert fait tout ce qu'elle
peut pour être remarquée des voisins et des voisines; elle savoure avec
délices les témoignages d'admiration de tous les boutiquiers qu'elle
honore de sa pratique, et de tous les petits locataires qui demeurent
au-dessus d'elle. Mais elle enrage de ne pas voir à son balcon la dame
du premier étage, qui est si fière de son mari, le receveur des
contributions du sixième arrondissement, et qui n'a jamais daigné
répondre à ses avances.
Au bois, la Saint-Robert s'ennuie beaucoup. Que lui fait tout ce monde
d'élite qu'elle ne connaît pas, au milieu duquel elle n'a jamais vécu!
Elle se sent mal à son aise en présence de ces grandes manières
aristocratiques, de ces toilettes simplement élégantes et si noblement
portées! Elle a beau avoir un chapeau jaune à panaches flottants, un
châle indien à grandes palmes d'or, une robe rose lamée d'argent, elle a
beau afficher un luxe de toilette éblouissant, luxe dont elle a été
chercher les éléments un peu fanés dans la vieille défroque de ville et
de théâtre de sa fille, elle ne peut ressaisir son assurance habituelle;
elle comprend qu'elle n'est point à sa place. Oh! qu'elle aimerait mieux
promener son éclat de fraîche date à Belleville, dans la rue du
Grand-Hurleur, dans la rue des Enfants-Rouges, sur le boulevard de la
Galiote, localités où elle a exercé les professions les plus humbles, où
l'on ne doit pas encore avoir perdu le souvenir de ses misères.