Je ne suis pas garde des sceaux et n'ai certes guère envie de l'être,

mais si je l'étais, je destituerais tel avocat général, pour avoir été,

au rebours, éloquent, et j'imiterais ces généraux romains qui cassaient

leurs officiers pour avoir tué hors ligne un ennemi, en combat

singulier. Il faut que chaque chose paraisse en sa place, l'éloquence de

même que le courage, de même que la vertu.

Il y a, en matière ordinaire, tel avocat général qui fera absoudre un

coupable pour avoir exagéré sa culpabilité.

Il y a, en matière politique, tel avocat général qui, par l'imprudence

enthousiaste ou servile de son zèle, fait plus de mal à la cause du

pouvoir que les emportements les plus violents de l'article incriminé.

En règle, et sauf de rares exceptions, on ne devrait pas être membre du

parquet avant trente-six ans; car, si les membres du parquet sont les

organes de la société, on ne saurait s'exprimer au nom de la société

avec trop de mesure, de dignité, de maturité, de science et de bon goût.

Comme personne ne peut, parole courante, interrompre, critiquer et

retenir en audience un avocat général, il faut qu'il sache se guider

lui-même. S'il y a pénurie de magistrats, pour en avoir de bons, ne

lésinez pas et doublez les appointements; ne lésinez pas, et songez

qu'il s'agit ici de plus que d'une question d'argent, qu'il s'agit de la

liberté, de l'honneur, de la vie des citoyens!

III.

La magistrature assise a, comme la magistrature debout, des devoirs à

remplir.

Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus

saintes que celles d'un président d'assises. Il représente dans

l'ensemble de ses fonctions la force, la religion et la justice. Il

réunit la triple autorité du roi, du prêtre et du juge?

Quelle idée un magistrat placé dans un poste si éminent, le premier de

la société peut-être, ne doit-il pas avoir de lui-même, c'est-à-dire de

ses devoirs, pour les remplir dignement?

Avec quelle sagacité ne doit-il pas renouer le fil des débats cent fois

rompu dans les détours tortueux de la défense? Faire surgir la vérité de

la contradiction des témoins; opposer les oppositions orales aux

dépositions écrites; expliquer les ambiguités, grouper les analogies;

trancher les doutes; presser les questions; relever une circonstance, un

fait, une lettre, un aveu, un cri, un mot, un geste, un regard, un

accent pour en faire jaillir la lumière; interroger l'accusé avec une

douce fermeté; ouvrir par des exhortations son âme à la confession et au

repentir; rehausser ses esprits abattus; l'avertir quand il se

fourvoie, le diriger quand il se remet en route; retenir dans les bornes

de la décence la défense et l'accusation, sans gêner leur liberté.

Tels sont les devoirs du président. Heureux celui qui sait les

comprendre et les pratiquer!

Mais où trop de magistrats s'égarent, c'est dans le résumé des débats.

Qu'est-ce donc que résumer un débat? c'est exposer le fait avec clarté,

rappeler sommairement les témoignages à charge et à décharge, analyser

ce qui a été dit à l'appui de l'accusation et à l'appui de la défense,

et rien que ce qui a été dit, et poser, dans un ordre simple et logique,

les questions à résoudre par le jury. Tout résumé doit être net, ferme,

plein, impartial et court.

[Illustration]

Mais il y a des présidents qui se carrent dans leur fauteuil, comme pour

y prendre du bon temps; il y en a qui dessinent à la plume les

caricatures du prétoire; il y en a qui passent négligemment les doigts

dans les boucles de leur chevelure; il y en a qui promènent leur

lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y en a qui intimident

l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations, qui

brusquent et déroutent les témoins, morigènent les avocats et

indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont

impertinents.

Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein à l'aveugle

impétuosité de leurs passions d'homme ou de parti. Ils se jettent à

corps perdu dans la bataille politique; s'arment d'un fusil et font le

coup de feu. Ils découvrent aux yeux du jury toutes les batteries de

l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent

lourdement les faits au lieu de les nettoyer. Il se perdent dans des

divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractères, d'opinions,

tout à fait étrangères à la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une

coterie, à une personne. Ils insinuent que ce qui pour le jury est

encore à l'état de prévention est déjà complétement passé pour eux à

l'état de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'évidence,

l'imminence et le péril. Ils dissertent de droit, ils s'étourdissent de

rhétorique. Ils suppléent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux

moyens que l'avocat général a omis, et ils croient s'excuser en

s'écriant: Voilà ce que dit l'accusation! qui n'en a pourtant rien dit,

et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.

Figurez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé par la

parole courageuse et persuasive de son défenseur, et qui se penche de

nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé! peignez-vous ses

transes, sa rougeur, et les frissonnements convulsifs de son corps et

de son âme! Et le jury! il a pu se mettre en garde contre la véhémence

de l'accusateur qui remplit son métier, et du défenseur qui plaide pour

son client, parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs

paroles. Mais comment se défier du président qui tient dans ses mains la

balance impartiale de la justice? du président qui n'est que le

rapporteur de la cause? du président qui ne doit jamais laisser

transpirer son opinion, jamais laisser paraître l'homme sous la toge du

magistrat?

Les jurés n'ont pas une mémoire vaste et exercée qui puisse retenir à la

fois tous les arguments d'une cause lancés dans des sens contraires, et

qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cèdent, comme

tous les hommes simples, dans le trouble de leurs émotions et dans la

fatigue de l'audience, aux dernières impressions que leur cerveau

reçoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redoublée, quel

poids sur la conscience du jury! quel péril pour l'accusé!

On frémit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury

campagnard, un jury simple, illettré, effrayable, le résumé artificieux

et passionné d'un président d'assises peut déterminer seul, tout seul,

un verdict de la mort!

La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé

dont, par une humaine fiction, elle présume l'innocence. Or, n'est-ce

pas le renversement de l'humanité et du droit, si, au lieu de faire un

résumé, le président fulmine un réquisitoire? l'accusé aura-t-il devant

lui, contre lui, deux adversaires au lieu d'un, l'avocat général et le

président? S'il lève ses regards suppliants sur le tribunal, s'il s'y

réfugie comme dans un asile sacré, rencontrera-t-il un glaive tourné

contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le protéger! S'il hasarde

timidement une observation, il indispose, en cas de verdict affirmatif,

le redoutable applicateur de la peine. Si le défenseur s'exclame, on lui

ferme la bouche; si les journaux révèlent les faits et gestes du

président, on leur intente un procès, sans jury, sous prétexte

d'infidélité de compte rendu.

Comment sortir de là? Se pourvoir en cassation! mais est-ce là un moyen

de cassation, un moyen légal, j'entends? Par où constater qu'il y a eu

réquisitoire et non résumé? où retrouver les témoins? et l'on n'admet

pas de preuve orale, où serait la preuve écrite? La cour d'assises

donnerait-elle acte de la protestation contre la partialité de son

président et par son organe!

Supprimer l'usage des résumés en matière simple, en matière peu chargée,

en matière politique et de presse, je n'y verrais obstacle. C'est là

même, il faut le dire, où le résumé prend le plus facilement, dans la

bouche d'un magistrat prévenu, la forme hardie et décisive d'un

réquisitoire.

Mais s'il y a plusieurs accusés, de nombreux complices et des crimes de

différents degrés, si la matière du délit est abstraite et confuse; si

les témoignages sont contradictoires; s'il y a variété et complication

dans la position des questions; si la cause a duré quelques jours et que

l'attention des jurés soit fatiguée ou perdue, comment se passer de

résumé? Sans résumé, dans ce cas, il est impossible de voir clair en

l'affaire. Autant presque vaudrait jouer aux dés la vie et l'honneur des

accusés.

Mais par quel moyen contraindre les présidents résumeurs à

l'impartialité, si les prescriptions de la loi, si la voix plus

impérieuse encore du devoir ne suffisent pas.

Ce moyen le voici: les débats sont publics, et le résumé est une partie

essentielle des débats. La sténographie est l'instrument de publicité le

plus ample et le plus fidèle. Il faut que le sténographe reproduise mot

à mot les paroles du président, et le public les jugera.

Il faut aussi que le garde des sceaux dépêche instructions sur

instructions pour réprimer un abus qui éclate de toutes parts et dont

les ravages auraient dû déjà être arrêtés.

Le président n'a pas seulement la direction des débats, il a la police

souveraine de l'audience, et ici je ne crois pas sortir de mon sujet, en

traçant l'esquisse des assistants habituels de nos cours d'assises.

IV.

La cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble à aucun autre.

Quelques ouvriers sans ouvrage, des femmes de mauvaise vie, des piliers

de cabarets, des souteneurs de filles, des voleurs émérites ou

apprentis, des échappés du bagne, des vauriens, des désoeuvrés, des

habitués, se pressent aux rampes de l'escalier qui mène à la salle des

assises. A peine ouverte, ils l'inondent, se tiennent debout, se

serrent, se pressent, se coudoient, se lèvent sur la pointe du pied,

s'agitent dans tous les sens, et présentent de loin comme une masse

noire et mouvante d'où s'échappent des gestes brusques, des plaintes

étouffées, des contractions énergiques et des bruits confus de pudeur,

de jurements, de langue et d'argot. Tel filou ou tel assassin vient y

apprendre comment on doit dérouter un témoin, éluder une question,

inventer un alibi, masquer un fait, interpréter une pénalité. Tel n'y va

que par curiosité, qui en sort avec la tentation d'un crime, avec un

germe formé et tout près d'éclore. La manie de l'imitation fait plus de

criminels que l'appareil du jugement et la crainte des supplices n'en

épouvante. La cour d'assises est une détestable école d'immoralité.

[Illustration]

Voilà le premier plan, le plan du fond, l'auditoire. Le peuple (ne

profanons pas ce beau nom), la populace est debout au parterre. Les

dames occupent les banquettes réservées ou l'orchestre. Parées,

attifées, coiffées de plumes et de fleurs, elles viennent se poser pour

voir ou pour être vues.

La femme du monde n'est pas méchante; mais elle est la plus curieuse de

toutes les créatures de la création; elle vit à chaque pas d'émotions:

elle se meurt d'émotions à chaque minute. Elle a un amant à cause de ses

vapeurs; elle a des vapeurs à cause de son amant. Il faut qu'elle

souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux souffrir.

Elle ne redoute rien tant que les heures réglées, que la somnolence de

la vie, que les molles tiédeurs du boudoir et de l'édredon. Elle est

perpétuellement en quête, à midi et à minuit, au spectacle, à la

chambre, au sermon, au bois, au bal, de tout ce qui peut troubler,

divertir, ébranler, ravager, désordonner sa pauvre âme et son pauvre

corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle touche. Elle se porte

avec toute sa vie, avec tout son être, dans chaque sensation nerveuse

qu'elle éprouve, et l'on dirait qu'elle n'existe plus pour le reste.

Rien ne lui est obstacle. Dès qu'elle a résolu de voir quelqu'un ou

quelque chose, elle le verra. Elle écrira dix petits billets ambrés au

président des assises, pour obtenir la faveur d'une entrée, un fauteuil,

une chaise, un bout d'escabeau. Elle s'échappe dès la pointe du jour de

son lit chaud et reposé, et va faire queue à la porte du Palais. Elle y

restera le front au vent de bise et les pieds dans la boue, s'il le

faut. Elle s'enveloppe de sa mantille. Elle grelotte et frémit dans ses

membres délicats. La porte s'ouvre, et la voilà qui se faufile, se

presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pénètre à travers les

gendarmes, les huissiers, et les robes noires des stagiaires. Elle se

pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle à

l'oreille, le supplie d'une voix douce, et ne le lâche pas qu'elle ne

soit casée, assise, les coudées franches, le binocle à l'oeil, et à

bonne portée de l'accusé et des juges.

Voyez comme elle suit pas à pas le drame vivant qui se déroule, et comme

elle marche, la poitrine haletante, d'émotion en émotion! Si le criminel

a la barbe hérissée et les yeux hagards, elle éprouve en le regardant un

plaisir de peur. Émotion. S'il a les joues rosées et les cheveux

artistement bouclés, le beau garçon, se dit-elle tout bas, et quel

dommage! Émotion. Si les témoins arrivent les bras pendants, ou débitent

des phrases prétentieuses et entortillées, elle rit sous son mouchoir.

Émotion. Si l'accusé sanglote, elle pleure chaudement par sympathie.

Émotion. Si quelque jeune fille s'évanouit, elle court, vole, délace son

corset et lui fait respirer des sels. Autre genre d'émotion. Mais à

moins que la salle d'audience ne craque sous ses lourds piliers, cette

intrépide audiencière ne quittera pas la place. Les heures coulent, la

nuit s'avance, les jurés délibèrent, elle attend. Il faut que ses yeux

se collent avidement sur les yeux du criminel, qu'elle se suspende à ses

lèvres tremblantes, et qu'elle repaisse son âme des terreurs

indéfinissables d'une autre âme. Il faut qu'elle recueille les

convulsions de cette conscience bourrelée. Il faut qu'elle entende et le

coup de sonnette du dernier jugement, et la sentence de mort, et le râle

de cet homme dont la face se décompose, et dont la vie intérieure se

brise et se déchire en lambeaux. Comme elle se penche vers lui! comme

elle prête l'oreille à ses cris inarticulés, à ses soupirs qu'il

étouffe! Comme elle le suit d'un long regard jusqu'à ce que les portes

du cachot se referment avec l'espérance! Alors elle retombe sur sa

chaise, anéantie, absorbée dans la contemplation de son drame;

l'huissier de service est obligé de l'avertir que la salle se vide et de

la pousser par les épaules. Elle sort enfin, et se traîne le long des

sombres corridors du Palais, rentre au logis épuisée, rompue de

fatigue, les nerfs crispés et l'âme en pleurs, et se jette sur son lit,

sans songer que son vieux père n'a pas dîné, et que depuis le matin sa

jeune fille s'inquiète et l'appelle. Cependant elle pâlit, elle rougit,

elle frissonne, et son imagination fait asseoir à son chevet le condamné

qui lui apporte sa tête. Elle voit la prison, les chaînes de fer, les

juges, l'accusateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorgé de

chairs et de sang, et elle pousse un cri d'horreur. Digne femme!

Que font ces agrafes d'or, ces bandeaux de perles, ces fleurs, ces

gazes, ces plumes légères, parmi le lugubre appareil des cours

d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le

prétoire n'est-il donc qu'un théâtre? Qui me dira qu'à l'aspect de ce

raout curieux et brillant l'accusé, revêtu de l'habit grossier des

prisons, ne se troublera pas, que quelque témoin ne perdra point la

mémoire, et que quelque juré ne sera pas plus occupé de l'émotion

rougissante d'une jolie femme que des angoisses du prévenu?

Si j'avais l'honneur d'être président de la cour, je n'admettrais dans

son enceinte que les parentes de l'accusé, et je dirais aux autres:

«Mesdames, tant assises que debout, écoutez ce que je vais vous dire:

Vous, allez tricoter les chausses de messieurs vos fils, ou mettre au

bleu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que

le rôt ne brûle point; vous, que vos parquets soient cirés proprement;

vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes, ni le sel dans votre

soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis à la

main; vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes;

vous, faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez, mesdames,

allez, la jugerie n'a rien à voir avec les Grâces, et la cour d'assises

n'est point la place de la plus belle moitié du genre humain.

«Huissier, exécutez les ordres de la cour!»

Voilà en effet les ordres que je donnerais, et je serais, je crois,

approuvé de tous les honnêtes gens.

V.

Le président, a en outre, quelques autres devoirs secondaires à remplir.

Laisser aux témoins étonnés, troublés du spectacle solennel et nouveau

d'une assise, de leur isolement au milieu des juges et du jury, du

témoignage qu'ils vont rendre et des conséquences de leur serment, le

temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en eux-mêmes et

d'assurer leur mémoire et leur voix. Il doit parler aux témoins avec

accentuation, égard et bonté, poser nettement les questions qu'il leur

adresse, et, s'il le faut, les répéter.

[Illustration]

Disposer les bancs de manière que l'accusé puisse voir les jurés, aussi

bien qu'il doit en être vu; car les jurés sont les juges. Un froncement

de sourcil, un mouvement de lèvres, un regard, peuvent avertir l'accusé

qu'il va trop loin, qu'il s'égare, qu'il se nuit à lui-même.

Faire ouvrir de temps en temps les fenêtres de l'audience: ces

précautions hygiéniques sont trop négligées. Qu'on se figure l'accusé

sortant de l'humidité d'un cachot, exténué de veilles, amaigri, faible,

souffrant et ayant peine à retrouver ses esprits plongés dans l'air

épais et méphitique de l'audience! L'accusateur et le défenseur qui, au

demeurant, font tous deux beaucoup trop de contorsions de bras et de

corps, et qui lancent leur voix comme une cloche à tour de branle, sont

en nage sous leur toge; les têtes des juges, des jurés et des

spectateurs s'affaissent, et la sueur ruisselle de leurs fronts: toute

l'audience est enrouée. Il faut avoir pitié de l'accusé, mais il faut

avoir aussi pitié du public, et c'est à quoi l'on songe le moins.

Je m'arrête: on ne peut pas tout dire.

Législation pénale, instruction criminelle, jurisprudence, procédure,

police de l'audience, composition du jury, droits et devoirs des avocats

généraux et des présidents, hygiène des assises, tout cela reste un peu

en arrière du progrès qui pousse en avant toutes choses.

La publicité, cette reine des pays libres, veille sur la France avec ses

cent yeux sans cesse ouverts, pendant le repos des nuits et la fatigue

du jour: elle fait, non moins au moral qu'au matériel, plus de la moitié

de la police du royaume. Rien ne lui échappe, ni ministres, ni rois, ni

députés, ces autres façons de rois. Elle se pose à leurs côtés, et de

quelque part qu'ils se tournent, elle les tient en haleine, son

aiguillon à la main. Il n'est pas bon non plus pour eux ni pour nous que

les magistrats dorment sur leur siége.

Je suis mouche, je bourdonne et j'importune, mais je réveille.

TIMON.

[Illustration]

[Illustration: LA MÈRE D'ACTRICE.]

[Illustration]

LA MÈRE D'ACTRICE.

LA mère d'actrice s'appelle assez généralement madame de Saint-Robert.

Elle a cinquante ans, les restes d'un coeur sensible et une fille sur la

tête de laquelle reposent toutes ses espérances.--Madame de Saint-Robert

est--ou une ancienne soubrette de comédie qui a longtemps fait les

délices de Vitry-le-Français, de Quimper-Corentin, d'Oudenarde et autres

villes de cette importance;--ou une coquette émérite qui avait obtenu un

bureau de loterie, sous la branche aînée, par la protection d'un vieux

chevalier de Saint-Louis, et qu'un vote de la chambre des députés a

chassée de son antre aléatoire;--ou enfin une ex-portière de la rue

Coquenard, qui _s'est saignée des quatre veines_ pour faire entrer sa

chère enfant dans les classes du Conservatoire et lui assurer une

position brillante. Mais madame de Saint-Robert n'avoue aucune de ces

origines; depuis que sa fille Aurélie a débuté avec quelque succès sur

un théâtre, elle les trouve de trop bas étage. Il lui faut des

antécédents de meilleur aloi. Or voici l'histoire qu'elle a fait rédiger

par un écrivain public, qu'elle a apprise par coeur, et qu'elle raconte

à tout propos:

«M. de Saint-Robert était, du temps de _l'autre_, officier supérieur

dans un régiment de la _vieille_. Son physique était si avantageux,

qu'on ne l'appelait que le beau Saint-Robert. Plusieurs fois le petit

caporal, en passant la revue de ses grognards, lui donna de petites

tapes sur la joue. Ces différentes circonstances me déterminèrent à lui

accorder ma main, malgré l'opposition de ma famille, qui revenait de

l'émigration et qui était infectée de préjugés. Aurélie naquit de cette

union. Pauvre enfant! le ciel ne devait pas longtemps lui laisser son

père!»

Ici la Saint-Robert tire de son sac un grand mouchoir à carreaux bleus,

et essuie deux larmes complaisantes qui coulent le long de ses joues

ridées. Puis elle continue:

«La fatale expédition de Russie fut résolue par le grand homme. M. de

Saint-Robert, qui faisait partie de l'avant-garde, entra des premiers

dans Moscou; il en sortit le dernier. Dieu avait marqué son tombeau dans

les neiges de la Russie! Au passage de la Bérésina, la surface glacée du

fleuve craque autour de lui; mais il touche presque le bord opposé... il

n'a qu'un pas à faire pour être sauvé... Tout à coup il entend derrière

lui un cri poussé par un de ses camarades... il veut voler à son

secours: héroïsme inutile! il disparaît avec lui dans le gouffre!»

Ici la Saint-Robert tire encore de son sac son grand mouchoir à carreaux

bleus, et essuie deux nouvelles larmes. Puis elle continue:

[Illustration]

«Restée veuve, je me consacrai à l'éducation d'Aurélie. Je l'élevai dans

la pratique de toutes les vertus et dans l'amour des arts. Et comme elle

montrait les plus belles dispositions pour le théâtre, je n'hésitai pas,

sans égard pour ma toute-puissante famille, à la destiner à la carrière

dramatique. A peine le nom d'Aurélie de Saint-Robert eut-il paru sur une

affiche, que je reçus de Saint-Pétersbourg une lettre menaçante de ma

cousine Paméla, qui a épousé un prince russe, M. de Trombollinoï:

j'allai immédiatement en parler à mon commissaire de police, qui

m'engagea à vivre calme et tranquille sous la protection des lois.»

Ici la Saint-Robert, après avoir pris une prise de tabac et s'être

mouchée fort bruyamment, ajoute en guise de péroraison:

«Et _voilllà_ la chose!»

Nous ne croyons pas que ces derniers mots se trouvent dans le manuscrit

de l'écrivain public; mais la Saint-Robert a cru devoir faire cette

petite addition au récit pour l'enjoliver.

Pour jouir d'un curieux spectacle, il aurait fallu voir la Saint-Robert

le lendemain de l'heureux début d'Aurélie. Quelle joie dans ses yeux!

quel air de triomphe répandu sur sa physionomie! Quelle vivacité dans sa

démarche!--Ce jour-là, elle se leva à cinq heures du matin, réveilla la

portière, réveilla l'épicier, réveilla le marchand de vin, réveilla le

boucher, réveilla le commissionnaire du coin, et à tous elle disait:

«Ah! mes agneaux, quel début soigné! Des applaudissements... des

applaudissements... que ça n'en finissait plus! Jamais on n'a vu une

actrice claquée comme ça! Le brave homme de directeur a dit lui-même

qu'il n'avait point encore entendu un tonnerre pareil dans c'te salle de

l'Ambégu! Et puis, des fleurs! et puis, des compliments! L'auteur de la

pièce en était rouge comme le feu, quoi! Et il a embrassé Aurélie sur

les deux joues, et il l'a appelée _son ange sauveur_! Hein!... son

ange... Quel honneur! Nous allons signer un engagement de cinquante

francs par mois, les costumes fournis et la chaussure payée! J'espère

que me voilà joliment récompensée de tous mes sacrifices! Ah, dame!

c'est qu'Aurélie a dansé comme un Amour et chanté comme un rossignol!

Quelle jambe! quel gosier! J'en étais dans l'admiration, et au troisième

acte j'ai perdu mes sens entre les bras d'un pompier! Et _voilllà_ la

chose.»

Et _voilllà_ la chose est devenu le refrain ordinaire de la

Saint-Robert.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 10 / 49 段