mais si je l'étais, je destituerais tel avocat général, pour avoir été,
au rebours, éloquent, et j'imiterais ces généraux romains qui cassaient
leurs officiers pour avoir tué hors ligne un ennemi, en combat
singulier. Il faut que chaque chose paraisse en sa place, l'éloquence de
même que le courage, de même que la vertu.
Il y a, en matière ordinaire, tel avocat général qui fera absoudre un
coupable pour avoir exagéré sa culpabilité.
Il y a, en matière politique, tel avocat général qui, par l'imprudence
enthousiaste ou servile de son zèle, fait plus de mal à la cause du
pouvoir que les emportements les plus violents de l'article incriminé.
En règle, et sauf de rares exceptions, on ne devrait pas être membre du
parquet avant trente-six ans; car, si les membres du parquet sont les
organes de la société, on ne saurait s'exprimer au nom de la société
avec trop de mesure, de dignité, de maturité, de science et de bon goût.
Comme personne ne peut, parole courante, interrompre, critiquer et
retenir en audience un avocat général, il faut qu'il sache se guider
lui-même. S'il y a pénurie de magistrats, pour en avoir de bons, ne
lésinez pas et doublez les appointements; ne lésinez pas, et songez
qu'il s'agit ici de plus que d'une question d'argent, qu'il s'agit de la
liberté, de l'honneur, de la vie des citoyens!
III.
La magistrature assise a, comme la magistrature debout, des devoirs à
remplir.
Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus
saintes que celles d'un président d'assises. Il représente dans
l'ensemble de ses fonctions la force, la religion et la justice. Il
réunit la triple autorité du roi, du prêtre et du juge?
Quelle idée un magistrat placé dans un poste si éminent, le premier de
la société peut-être, ne doit-il pas avoir de lui-même, c'est-à-dire de
ses devoirs, pour les remplir dignement?
Avec quelle sagacité ne doit-il pas renouer le fil des débats cent fois
rompu dans les détours tortueux de la défense? Faire surgir la vérité de
la contradiction des témoins; opposer les oppositions orales aux
dépositions écrites; expliquer les ambiguités, grouper les analogies;
trancher les doutes; presser les questions; relever une circonstance, un
fait, une lettre, un aveu, un cri, un mot, un geste, un regard, un
accent pour en faire jaillir la lumière; interroger l'accusé avec une
douce fermeté; ouvrir par des exhortations son âme à la confession et au
repentir; rehausser ses esprits abattus; l'avertir quand il se
fourvoie, le diriger quand il se remet en route; retenir dans les bornes
de la décence la défense et l'accusation, sans gêner leur liberté.
Tels sont les devoirs du président. Heureux celui qui sait les
comprendre et les pratiquer!
Mais où trop de magistrats s'égarent, c'est dans le résumé des débats.
Qu'est-ce donc que résumer un débat? c'est exposer le fait avec clarté,
rappeler sommairement les témoignages à charge et à décharge, analyser
ce qui a été dit à l'appui de l'accusation et à l'appui de la défense,
et rien que ce qui a été dit, et poser, dans un ordre simple et logique,
les questions à résoudre par le jury. Tout résumé doit être net, ferme,
plein, impartial et court.
[Illustration]
Mais il y a des présidents qui se carrent dans leur fauteuil, comme pour
y prendre du bon temps; il y en a qui dessinent à la plume les
caricatures du prétoire; il y en a qui passent négligemment les doigts
dans les boucles de leur chevelure; il y en a qui promènent leur
lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y en a qui intimident
l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations, qui
brusquent et déroutent les témoins, morigènent les avocats et
indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont
impertinents.
Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein à l'aveugle
impétuosité de leurs passions d'homme ou de parti. Ils se jettent à
corps perdu dans la bataille politique; s'arment d'un fusil et font le
coup de feu. Ils découvrent aux yeux du jury toutes les batteries de
l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent
lourdement les faits au lieu de les nettoyer. Il se perdent dans des
divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractères, d'opinions,
tout à fait étrangères à la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une
coterie, à une personne. Ils insinuent que ce qui pour le jury est
encore à l'état de prévention est déjà complétement passé pour eux à
l'état de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'évidence,
l'imminence et le péril. Ils dissertent de droit, ils s'étourdissent de
rhétorique. Ils suppléent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux
moyens que l'avocat général a omis, et ils croient s'excuser en
s'écriant: Voilà ce que dit l'accusation! qui n'en a pourtant rien dit,
et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.
Figurez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé par la
parole courageuse et persuasive de son défenseur, et qui se penche de
nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé! peignez-vous ses
transes, sa rougeur, et les frissonnements convulsifs de son corps et
de son âme! Et le jury! il a pu se mettre en garde contre la véhémence
de l'accusateur qui remplit son métier, et du défenseur qui plaide pour
son client, parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs
paroles. Mais comment se défier du président qui tient dans ses mains la
balance impartiale de la justice? du président qui n'est que le
rapporteur de la cause? du président qui ne doit jamais laisser
transpirer son opinion, jamais laisser paraître l'homme sous la toge du
magistrat?
Les jurés n'ont pas une mémoire vaste et exercée qui puisse retenir à la
fois tous les arguments d'une cause lancés dans des sens contraires, et
qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cèdent, comme
tous les hommes simples, dans le trouble de leurs émotions et dans la
fatigue de l'audience, aux dernières impressions que leur cerveau
reçoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redoublée, quel
poids sur la conscience du jury! quel péril pour l'accusé!
On frémit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury
campagnard, un jury simple, illettré, effrayable, le résumé artificieux
et passionné d'un président d'assises peut déterminer seul, tout seul,
un verdict de la mort!
La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé
dont, par une humaine fiction, elle présume l'innocence. Or, n'est-ce
pas le renversement de l'humanité et du droit, si, au lieu de faire un
résumé, le président fulmine un réquisitoire? l'accusé aura-t-il devant
lui, contre lui, deux adversaires au lieu d'un, l'avocat général et le
président? S'il lève ses regards suppliants sur le tribunal, s'il s'y
réfugie comme dans un asile sacré, rencontrera-t-il un glaive tourné
contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le protéger! S'il hasarde
timidement une observation, il indispose, en cas de verdict affirmatif,
le redoutable applicateur de la peine. Si le défenseur s'exclame, on lui
ferme la bouche; si les journaux révèlent les faits et gestes du
président, on leur intente un procès, sans jury, sous prétexte
d'infidélité de compte rendu.
Comment sortir de là? Se pourvoir en cassation! mais est-ce là un moyen
de cassation, un moyen légal, j'entends? Par où constater qu'il y a eu
réquisitoire et non résumé? où retrouver les témoins? et l'on n'admet
pas de preuve orale, où serait la preuve écrite? La cour d'assises
donnerait-elle acte de la protestation contre la partialité de son
président et par son organe!
Supprimer l'usage des résumés en matière simple, en matière peu chargée,
en matière politique et de presse, je n'y verrais obstacle. C'est là
même, il faut le dire, où le résumé prend le plus facilement, dans la
bouche d'un magistrat prévenu, la forme hardie et décisive d'un
réquisitoire.
Mais s'il y a plusieurs accusés, de nombreux complices et des crimes de
différents degrés, si la matière du délit est abstraite et confuse; si
les témoignages sont contradictoires; s'il y a variété et complication
dans la position des questions; si la cause a duré quelques jours et que
l'attention des jurés soit fatiguée ou perdue, comment se passer de
résumé? Sans résumé, dans ce cas, il est impossible de voir clair en
l'affaire. Autant presque vaudrait jouer aux dés la vie et l'honneur des
accusés.
Mais par quel moyen contraindre les présidents résumeurs à
l'impartialité, si les prescriptions de la loi, si la voix plus
impérieuse encore du devoir ne suffisent pas.
Ce moyen le voici: les débats sont publics, et le résumé est une partie
essentielle des débats. La sténographie est l'instrument de publicité le
plus ample et le plus fidèle. Il faut que le sténographe reproduise mot
à mot les paroles du président, et le public les jugera.
Il faut aussi que le garde des sceaux dépêche instructions sur
instructions pour réprimer un abus qui éclate de toutes parts et dont
les ravages auraient dû déjà être arrêtés.
Le président n'a pas seulement la direction des débats, il a la police
souveraine de l'audience, et ici je ne crois pas sortir de mon sujet, en
traçant l'esquisse des assistants habituels de nos cours d'assises.
IV.
La cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble à aucun autre.
Quelques ouvriers sans ouvrage, des femmes de mauvaise vie, des piliers
de cabarets, des souteneurs de filles, des voleurs émérites ou
apprentis, des échappés du bagne, des vauriens, des désoeuvrés, des
habitués, se pressent aux rampes de l'escalier qui mène à la salle des
assises. A peine ouverte, ils l'inondent, se tiennent debout, se
serrent, se pressent, se coudoient, se lèvent sur la pointe du pied,
s'agitent dans tous les sens, et présentent de loin comme une masse
noire et mouvante d'où s'échappent des gestes brusques, des plaintes
étouffées, des contractions énergiques et des bruits confus de pudeur,
de jurements, de langue et d'argot. Tel filou ou tel assassin vient y
apprendre comment on doit dérouter un témoin, éluder une question,
inventer un alibi, masquer un fait, interpréter une pénalité. Tel n'y va
que par curiosité, qui en sort avec la tentation d'un crime, avec un
germe formé et tout près d'éclore. La manie de l'imitation fait plus de
criminels que l'appareil du jugement et la crainte des supplices n'en
épouvante. La cour d'assises est une détestable école d'immoralité.
[Illustration]
Voilà le premier plan, le plan du fond, l'auditoire. Le peuple (ne
profanons pas ce beau nom), la populace est debout au parterre. Les
dames occupent les banquettes réservées ou l'orchestre. Parées,
attifées, coiffées de plumes et de fleurs, elles viennent se poser pour
voir ou pour être vues.
La femme du monde n'est pas méchante; mais elle est la plus curieuse de
toutes les créatures de la création; elle vit à chaque pas d'émotions:
elle se meurt d'émotions à chaque minute. Elle a un amant à cause de ses
vapeurs; elle a des vapeurs à cause de son amant. Il faut qu'elle
souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux souffrir.
Elle ne redoute rien tant que les heures réglées, que la somnolence de
la vie, que les molles tiédeurs du boudoir et de l'édredon. Elle est
perpétuellement en quête, à midi et à minuit, au spectacle, à la
chambre, au sermon, au bois, au bal, de tout ce qui peut troubler,
divertir, ébranler, ravager, désordonner sa pauvre âme et son pauvre
corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle touche. Elle se porte
avec toute sa vie, avec tout son être, dans chaque sensation nerveuse
qu'elle éprouve, et l'on dirait qu'elle n'existe plus pour le reste.
Rien ne lui est obstacle. Dès qu'elle a résolu de voir quelqu'un ou
quelque chose, elle le verra. Elle écrira dix petits billets ambrés au
président des assises, pour obtenir la faveur d'une entrée, un fauteuil,
une chaise, un bout d'escabeau. Elle s'échappe dès la pointe du jour de
son lit chaud et reposé, et va faire queue à la porte du Palais. Elle y
restera le front au vent de bise et les pieds dans la boue, s'il le
faut. Elle s'enveloppe de sa mantille. Elle grelotte et frémit dans ses
membres délicats. La porte s'ouvre, et la voilà qui se faufile, se
presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pénètre à travers les
gendarmes, les huissiers, et les robes noires des stagiaires. Elle se
pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle à
l'oreille, le supplie d'une voix douce, et ne le lâche pas qu'elle ne
soit casée, assise, les coudées franches, le binocle à l'oeil, et à
bonne portée de l'accusé et des juges.
Voyez comme elle suit pas à pas le drame vivant qui se déroule, et comme
elle marche, la poitrine haletante, d'émotion en émotion! Si le criminel
a la barbe hérissée et les yeux hagards, elle éprouve en le regardant un
plaisir de peur. Émotion. S'il a les joues rosées et les cheveux
artistement bouclés, le beau garçon, se dit-elle tout bas, et quel
dommage! Émotion. Si les témoins arrivent les bras pendants, ou débitent
des phrases prétentieuses et entortillées, elle rit sous son mouchoir.
Émotion. Si l'accusé sanglote, elle pleure chaudement par sympathie.
Émotion. Si quelque jeune fille s'évanouit, elle court, vole, délace son
corset et lui fait respirer des sels. Autre genre d'émotion. Mais à
moins que la salle d'audience ne craque sous ses lourds piliers, cette
intrépide audiencière ne quittera pas la place. Les heures coulent, la
nuit s'avance, les jurés délibèrent, elle attend. Il faut que ses yeux
se collent avidement sur les yeux du criminel, qu'elle se suspende à ses
lèvres tremblantes, et qu'elle repaisse son âme des terreurs
indéfinissables d'une autre âme. Il faut qu'elle recueille les
convulsions de cette conscience bourrelée. Il faut qu'elle entende et le
coup de sonnette du dernier jugement, et la sentence de mort, et le râle
de cet homme dont la face se décompose, et dont la vie intérieure se
brise et se déchire en lambeaux. Comme elle se penche vers lui! comme
elle prête l'oreille à ses cris inarticulés, à ses soupirs qu'il
étouffe! Comme elle le suit d'un long regard jusqu'à ce que les portes
du cachot se referment avec l'espérance! Alors elle retombe sur sa
chaise, anéantie, absorbée dans la contemplation de son drame;
l'huissier de service est obligé de l'avertir que la salle se vide et de
la pousser par les épaules. Elle sort enfin, et se traîne le long des
sombres corridors du Palais, rentre au logis épuisée, rompue de
fatigue, les nerfs crispés et l'âme en pleurs, et se jette sur son lit,
sans songer que son vieux père n'a pas dîné, et que depuis le matin sa
jeune fille s'inquiète et l'appelle. Cependant elle pâlit, elle rougit,
elle frissonne, et son imagination fait asseoir à son chevet le condamné
qui lui apporte sa tête. Elle voit la prison, les chaînes de fer, les
juges, l'accusateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorgé de
chairs et de sang, et elle pousse un cri d'horreur. Digne femme!
Que font ces agrafes d'or, ces bandeaux de perles, ces fleurs, ces
gazes, ces plumes légères, parmi le lugubre appareil des cours
d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le
prétoire n'est-il donc qu'un théâtre? Qui me dira qu'à l'aspect de ce
raout curieux et brillant l'accusé, revêtu de l'habit grossier des
prisons, ne se troublera pas, que quelque témoin ne perdra point la
mémoire, et que quelque juré ne sera pas plus occupé de l'émotion
rougissante d'une jolie femme que des angoisses du prévenu?
Si j'avais l'honneur d'être président de la cour, je n'admettrais dans
son enceinte que les parentes de l'accusé, et je dirais aux autres:
«Mesdames, tant assises que debout, écoutez ce que je vais vous dire:
Vous, allez tricoter les chausses de messieurs vos fils, ou mettre au
bleu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que
le rôt ne brûle point; vous, que vos parquets soient cirés proprement;
vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes, ni le sel dans votre
soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis à la
main; vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes;
vous, faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez, mesdames,
allez, la jugerie n'a rien à voir avec les Grâces, et la cour d'assises
n'est point la place de la plus belle moitié du genre humain.
«Huissier, exécutez les ordres de la cour!»
Voilà en effet les ordres que je donnerais, et je serais, je crois,
approuvé de tous les honnêtes gens.
V.
Le président, a en outre, quelques autres devoirs secondaires à remplir.
Laisser aux témoins étonnés, troublés du spectacle solennel et nouveau
d'une assise, de leur isolement au milieu des juges et du jury, du
témoignage qu'ils vont rendre et des conséquences de leur serment, le
temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en eux-mêmes et
d'assurer leur mémoire et leur voix. Il doit parler aux témoins avec
accentuation, égard et bonté, poser nettement les questions qu'il leur
adresse, et, s'il le faut, les répéter.
[Illustration]
Disposer les bancs de manière que l'accusé puisse voir les jurés, aussi
bien qu'il doit en être vu; car les jurés sont les juges. Un froncement
de sourcil, un mouvement de lèvres, un regard, peuvent avertir l'accusé
qu'il va trop loin, qu'il s'égare, qu'il se nuit à lui-même.
Faire ouvrir de temps en temps les fenêtres de l'audience: ces
précautions hygiéniques sont trop négligées. Qu'on se figure l'accusé
sortant de l'humidité d'un cachot, exténué de veilles, amaigri, faible,
souffrant et ayant peine à retrouver ses esprits plongés dans l'air
épais et méphitique de l'audience! L'accusateur et le défenseur qui, au
demeurant, font tous deux beaucoup trop de contorsions de bras et de
corps, et qui lancent leur voix comme une cloche à tour de branle, sont
en nage sous leur toge; les têtes des juges, des jurés et des
spectateurs s'affaissent, et la sueur ruisselle de leurs fronts: toute
l'audience est enrouée. Il faut avoir pitié de l'accusé, mais il faut
avoir aussi pitié du public, et c'est à quoi l'on songe le moins.
Je m'arrête: on ne peut pas tout dire.
Législation pénale, instruction criminelle, jurisprudence, procédure,
police de l'audience, composition du jury, droits et devoirs des avocats
généraux et des présidents, hygiène des assises, tout cela reste un peu
en arrière du progrès qui pousse en avant toutes choses.
La publicité, cette reine des pays libres, veille sur la France avec ses
cent yeux sans cesse ouverts, pendant le repos des nuits et la fatigue
du jour: elle fait, non moins au moral qu'au matériel, plus de la moitié
de la police du royaume. Rien ne lui échappe, ni ministres, ni rois, ni
députés, ces autres façons de rois. Elle se pose à leurs côtés, et de
quelque part qu'ils se tournent, elle les tient en haleine, son
aiguillon à la main. Il n'est pas bon non plus pour eux ni pour nous que
les magistrats dorment sur leur siége.
Je suis mouche, je bourdonne et j'importune, mais je réveille.
TIMON.
[Illustration]
[Illustration: LA MÈRE D'ACTRICE.]
[Illustration]
LA MÈRE D'ACTRICE.
LA mère d'actrice s'appelle assez généralement madame de Saint-Robert.
Elle a cinquante ans, les restes d'un coeur sensible et une fille sur la
tête de laquelle reposent toutes ses espérances.--Madame de Saint-Robert
est--ou une ancienne soubrette de comédie qui a longtemps fait les
délices de Vitry-le-Français, de Quimper-Corentin, d'Oudenarde et autres
villes de cette importance;--ou une coquette émérite qui avait obtenu un
bureau de loterie, sous la branche aînée, par la protection d'un vieux
chevalier de Saint-Louis, et qu'un vote de la chambre des députés a
chassée de son antre aléatoire;--ou enfin une ex-portière de la rue
Coquenard, qui _s'est saignée des quatre veines_ pour faire entrer sa
chère enfant dans les classes du Conservatoire et lui assurer une
position brillante. Mais madame de Saint-Robert n'avoue aucune de ces
origines; depuis que sa fille Aurélie a débuté avec quelque succès sur
un théâtre, elle les trouve de trop bas étage. Il lui faut des
antécédents de meilleur aloi. Or voici l'histoire qu'elle a fait rédiger
par un écrivain public, qu'elle a apprise par coeur, et qu'elle raconte
à tout propos:
«M. de Saint-Robert était, du temps de _l'autre_, officier supérieur
dans un régiment de la _vieille_. Son physique était si avantageux,
qu'on ne l'appelait que le beau Saint-Robert. Plusieurs fois le petit
caporal, en passant la revue de ses grognards, lui donna de petites
tapes sur la joue. Ces différentes circonstances me déterminèrent à lui
accorder ma main, malgré l'opposition de ma famille, qui revenait de
l'émigration et qui était infectée de préjugés. Aurélie naquit de cette
union. Pauvre enfant! le ciel ne devait pas longtemps lui laisser son
père!»
Ici la Saint-Robert tire de son sac un grand mouchoir à carreaux bleus,
et essuie deux larmes complaisantes qui coulent le long de ses joues
ridées. Puis elle continue:
«La fatale expédition de Russie fut résolue par le grand homme. M. de
Saint-Robert, qui faisait partie de l'avant-garde, entra des premiers
dans Moscou; il en sortit le dernier. Dieu avait marqué son tombeau dans
les neiges de la Russie! Au passage de la Bérésina, la surface glacée du
fleuve craque autour de lui; mais il touche presque le bord opposé... il
n'a qu'un pas à faire pour être sauvé... Tout à coup il entend derrière
lui un cri poussé par un de ses camarades... il veut voler à son
secours: héroïsme inutile! il disparaît avec lui dans le gouffre!»
Ici la Saint-Robert tire encore de son sac son grand mouchoir à carreaux
bleus, et essuie deux nouvelles larmes. Puis elle continue:
[Illustration]
«Restée veuve, je me consacrai à l'éducation d'Aurélie. Je l'élevai dans
la pratique de toutes les vertus et dans l'amour des arts. Et comme elle
montrait les plus belles dispositions pour le théâtre, je n'hésitai pas,
sans égard pour ma toute-puissante famille, à la destiner à la carrière
dramatique. A peine le nom d'Aurélie de Saint-Robert eut-il paru sur une
affiche, que je reçus de Saint-Pétersbourg une lettre menaçante de ma
cousine Paméla, qui a épousé un prince russe, M. de Trombollinoï:
j'allai immédiatement en parler à mon commissaire de police, qui
m'engagea à vivre calme et tranquille sous la protection des lois.»
Ici la Saint-Robert, après avoir pris une prise de tabac et s'être
mouchée fort bruyamment, ajoute en guise de péroraison:
«Et _voilllà_ la chose!»
Nous ne croyons pas que ces derniers mots se trouvent dans le manuscrit
de l'écrivain public; mais la Saint-Robert a cru devoir faire cette
petite addition au récit pour l'enjoliver.
Pour jouir d'un curieux spectacle, il aurait fallu voir la Saint-Robert
le lendemain de l'heureux début d'Aurélie. Quelle joie dans ses yeux!
quel air de triomphe répandu sur sa physionomie! Quelle vivacité dans sa
démarche!--Ce jour-là, elle se leva à cinq heures du matin, réveilla la
portière, réveilla l'épicier, réveilla le marchand de vin, réveilla le
boucher, réveilla le commissionnaire du coin, et à tous elle disait:
«Ah! mes agneaux, quel début soigné! Des applaudissements... des
applaudissements... que ça n'en finissait plus! Jamais on n'a vu une
actrice claquée comme ça! Le brave homme de directeur a dit lui-même
qu'il n'avait point encore entendu un tonnerre pareil dans c'te salle de
l'Ambégu! Et puis, des fleurs! et puis, des compliments! L'auteur de la
pièce en était rouge comme le feu, quoi! Et il a embrassé Aurélie sur
les deux joues, et il l'a appelée _son ange sauveur_! Hein!... son
ange... Quel honneur! Nous allons signer un engagement de cinquante
francs par mois, les costumes fournis et la chaussure payée! J'espère
que me voilà joliment récompensée de tous mes sacrifices! Ah, dame!
c'est qu'Aurélie a dansé comme un Amour et chanté comme un rossignol!
Quelle jambe! quel gosier! J'en étais dans l'admiration, et au troisième
acte j'ai perdu mes sens entre les bras d'un pompier! Et _voilllà_ la
chose.»
Et _voilllà_ la chose est devenu le refrain ordinaire de la
Saint-Robert.