La belle comtesse retombe après ces mots dans un morne abattement. Pour

la première fois elle craint sérieusement de perdre sa puissance; elle

sent enfin qu'il peut arriver un moment où elle existera sans être la

femme à la mode. Jusque-là elle avait cru ce titre tellement identifié à

sa personne, que la mort seule devait le lui ravir. N'être plus la

première, est-ce que c'est vivre? Car, depuis le jour où Emma s'était

emparée de cette faveur inexplicable, capricieuse, frivole et puissante

en même temps, qui donne le sceptre de _la mode_, sa vie avait été

changée! Plus d'amitié!... Les femmes ne furent plus à ses yeux que des

rivales; le monde, qu'un théâtre où elle jouait constamment un rôle, et

les plaisirs une occasion de se montrer! Sa toilette ne fut plus ni le

chaste vêtement de la femme modeste, ni la gracieuse parure d'une femme

aimée, encore moins la négligence pleine de charme de celle qui s'oublie

pour penser à un autre! Ce fut d'abord et à tout prix le luxe, la

variété, la magnificence et l'éclat; puis des idées bizarres, des

recherches piquantes pour ranimer constamment l'attention fugitive;

enfin toutes les facultés de son intelligence, toutes les heures de sa

journée furent consacrées à fixer cette insaisissable puissance, aussi

impossible peut-être à définir qu'à conserver!

Qui pourrait dire en effet comment et pourquoi l'on devient une femme à

la mode, quels sont les moyens, quel est le but: est-ce avec l'éclat de

la beauté, ce seul pouvoir incontesté de la femme? Non, car souvent la

plus belle passe inaperçue. Est-ce avec l'esprit, cette force invisible

qui soumet toutes les autres? Non, car souvent il manque à la reine que

la mode a choisie. Est-ce le rang, cette supériorité que l'orgueil

n'admet plus, qui l'attire? Non, car la divinité moqueuse ne l'a jamais

reconnue, et on la vit déserter les palais pour le boudoir de Ninon.

Est-ce l'opulence qui l'attache? Non, car la mode capricieuse jette

parfois sans respect le ridicule jusque sur cet or brillant qu'étale à

plaisir la vanité. Il n'est donc point de moyen certain pour

l'atteindre, point de règle pour la fixer.

Si c'est particulièrement en France, ce n'est pas exclusivement à Paris

et dans le grand monde que naît cette plante curieuse et variée, chaque

société, chaque province, chaque ville grande ou petite, voit régner

quelque brillante _Célimène_ exerçant un despotique empire sur la

toilette des femmes qui l'approchent ou le coeur des hommes qui

l'entourent. Là, comme à Paris, les unes ont reçu le rôle d'un caprice

du sort; les autres ont eu le caprice de s'en emparer, soit pour

échapper à l'ennui et pour user une activité toujours sans emploi dans

la vie d'une femme, ou bien pour tromper peut-être par l'apparence de

l'amour leur coeur effrayé de la réalité; soit aussi parfois pour venger

leurs belles années de jeune fille que la pauvreté livra au dédain de

ces hommes dont la vanité cherche la jeune femme, qui prend alors sa

revanche!

A côté de toutes les favorites de la mode, il y a aussi des victimes,

femmes malhabiles ou malheureuses, courant les chances des usurpateurs

maladroits qui visent à la puissance sans l'atteindre, et ne recueillent

de leur folle entreprise qu'un ridicule; car nul n'a pu fixer les règles

de ce jeu dangereux où avec tant de choses à perdre l'on en a si peu à

gagner!

Aussi tout fut-il employé par Emma pour réussir, et faute de certitude

sur les causes de sa faveur, elle n'en voulut point laisser sans les

tenter: parents, amis, fortune, tout fut sacrifié à cet insatiable désir

de briller. La vanité, l'orgueil, l'égoïsme, étouffèrent la sensibilité,

la tendresse et la bonté. Si Emma eût perdu son titre de femme à la

mode, il ne lui serait donc plus rien resté.

Et sa pensée s'égarait dans des réflexions infinies. Jamais ministère,

voyant une majorité douteuse mettre son pouvoir en péril, ne se jeta

dans de plus vastes et plus nombreuses conjectures sur les causes de la

défaite qu'il craint ou du triomphe qu'il espère; jamais des images plus

diverses ne vinrent lui présenter un plus grand nombre de moyens de

séduction à exercer sur les rebelles, de coups d'état à frapper sur les

esprits avides d'événements, ou de faveurs légères à répandre avec

adresse sur les plus récalcitrants, sans cependant compromettre sa

dignité.

--A la promenade le matin, au bal le soir, comme ils l'entourent

maintenant tous! poursuit Emma. C'est qu'aussi le comte de Prades ne

voit qu'elle, lui si dédaigneux, que toutes les femmes ont essayé

vainement de le captiver! lui qui portait partout cet air ennuyé et

indifférent qui excite toujours la coquetterie et la curiosité: comment

ne pas tenter de réussir où toutes ont échoué; ne pas essayer de se

faire aimer de qui n'aime que soi; ne pas s'efforcer de distraire d'une

préoccupation qui distrait de tout? C'est une tâche digne des plus

audacieuses; car enlever un homme à l'amour d'une autre femme n'est

rien, mais l'enlever à l'amour de lui-même ou bien à un souvenir

inconnu, triompher d'une rivalité dont on ne peut dire aucun mal, faire

une chose impossible enfin, à la bonne heure, on peut s'en donner la

peine. C'est un but digne de tenter, et ce but, Alix l'avait atteint

sans y penser. Tout le monde remarquait l'attention que lui donnait le

comte, elle seule semblait ne pas le remarquer, et paraissait même le

fuir, ce qui donnait à tous l'envie de la chercher.

Emma restait plongée dans ce labyrinthe de conjectures, car de l'hommage

de deux ou trois héros de salon dépend la place que le monde assigne à

une femme, et elle avait attiré près d'elle tous ceux qui disposent

ainsi de la faveur de la mode, jusqu'au moment où Alix de Verneuil, en

obtenant toute l'attention de M. de Prades, avait vu se fixer sur elle

l'admiration générale.

La jeune rêveuse ne bougeait plus, elle était immobile et tellement

préoccupée, que ce fut comme réveillée d'un sommeil profond qu'elle

s'écria avec un vif mouvement de surprise:

--Alix! vous ici!

C'était en effet madame de Verneuil, brune piquante, à la figure

expressive et animée, qui répondit en riant:

--Eh bien! ne m'attendiez-vous pas pour la promenade? et ses regards

surpris examinaient le négligé d'Emma, qui annonçait l'oubli ou le

changement de leur projet.

--Et vous comptiez que j'irais, et vous comptiez sans doute aussi que

nous y rencontrerions M. de Prades?

Il y avait un dédain plein d'amertume dans l'expression de la comtesse.

Alix ne répondit pas. Emma vit alors madame de Verneuil s'asseoir

tranquillement comme quelqu'un renonçant à sortir, il lui prit une

violente envie de disputer.

--Puisque vous aimez le monde et les endroits où il se réunit, dit-elle,

pourquoi donc avez-vous pris un prétexte hier pour vous dispenser de

paraître à la soirée qui avait attiré chez moi ce que Paris offre de

plus brillant?

Alix sourit.

Après un moment de silence la comtesse ajouta avec

impatience:--Dédaignerez-vous donc aussi de me répondre?

Madame de Verneuil resta encore quelques instants avant de parler, mais

les yeux de la comtesse l'interrogeaient si vivement, qu'elle finit par

dire en riant:

--J'étais souffrante, réellement souffrante, puis...

--Puis!... reprit la comtesse presque avec colère.

--Vous le voulez, Emma, mais ne vous fâchez pas, répondit Alix toujours

riante et maligne, je dirai tout. Moi je ne comprends pas vos salons à

la mode; le plaisir y ressemble tant à l'ennui, que j'ai peur de m'y

tromper. La dame du logis réunit, il est vrai, les femmes les plus

aimables et les plus jolies, mais pour les placer bien parées et bien

ennuyées autour d'un salon comme des portraits de famille. Là elles

écoutent plus ou moins bien de la musique plus ou moins bonne dont elles

ne se soucient guère. Pendant ce temps, les hommes de leur connaissance,

relégués loin d'elles, dans les pièces voisines ou dans des places où

ils ne peuvent les aborder, ne parlent qu'entre eux ou à la maîtresse de

la maison; car l'obligation de faire les honneurs de chez elle,

d'accueillir chacun avec quelques paroles de politesse, la met seule

parmi les femmes en rapport avec toutes les personnes qui remplissent

l'appartement. Elle seule s'amuse, montre de l'esprit, de la gaieté, de

la grâce, pendant que les autres femmes, immobiles, ne sont là que pour

servir de décoration à la pièce qu'elle joue toute seule au profit de sa

vanité; et cette brillante fête où elle les invite ressemble plutôt à un

piége qu'elle leur tend qu'à un plaisir qu'elle leur procure. Quant à

moi, je fuis les amusements à la mode parce que j'aime à m'amuser.

Emma leva sur Alix des yeux malins; les deux jeunes femmes se

regardèrent alors en riant, comme ces augures romains qui ne croyaient

plus qu'à deux choses: leur adresse et la sottise des autres. Puis la

comtesse dit gaiement, avec cette confiance qu'amène la certitude d'être

comprise:

--N'ai-je pas raison, puisque le monde n'admire que ceux qui se moquent

de lui?

Mais, continua-t-elle, que fais-je de plus que les autres? On s'est

toujours disputé la place partout. Dès qu'il y a eu deux hommes sur la

terre, l'un tua l'autre pour rester le premier. Depuis ce temps, il n'y

a pas eu de triomphe sans victimes. Et quand j'immolerais quelques

vanités à la mienne.... le grand mal! Au reste, il y a des femmes qui,

en voulant plaire à tous, cherchent encore à régner sans partage sur un

seul; et si Alix n'a point paru à ma soirée, c'est peut-être parce qu'un

autre n'y devait point paraître, ajouta la comtesse d'un petit air

railleur qui fit dire étourdiment à madame de Verneuil impatientée:

--Si je l'avais su, je me serais sans doute décidée à venir.

Il y eut un moment de silence. Alix rougit, embarrassée et inquiète de

son étourderie; Emma comprit alors qu'un secret existait, et devina en

même temps la possibilité d'en tirer parti.

--Je n'ai nommé personne, s'écria-t-elle en riant; mais il paraît que le

comte de Prades est tellement présent à votre pensée, que son nom répond

toujours à la question qu'on fait à votre coeur!

--Quelle folie! dit Alix en éclatant de rire. Moi qui le fuis...

La comtesse reprit:--On ne fuit que ceux qu'on craint... On ne craint

quelqu'un que par haine ou par amour... Alix n'écoutait plus, elle

s'était levée et cherchait autour de la chambre quelque chose impossible

à trouver.

Alors Emma, après s'être placée si adroitement devant la glace de sa

toilette, que ses regards pouvaient suivre tous les mouvements d'Alix,

d'un air plein d'insouciance malicieuse continua ainsi en jouant avec

les noeuds de sa ceinture:

--Le comte de Prades est beau, spirituel même; ce qui est rare de notre

temps pour un homme à la mode. Les gens d'esprit maintenant, au lieu de

s'en prendre aux femmes, s'en prennent aux gouvernements. La société y

perd beaucoup d'un côté, et n'y gagne pas grand'chose de l'autre; mais

enfin c'est comme cela. Aussi, quand il nous reste un homme d'esprit

d'une figure agréable, Dieu sait comme nous le gâtons; et M. de Prades

est bien le plus gâté de tous! N'est-il pas vrai?

Alix ne répondit pas; la comtesse reprit sans s'inquiéter de son

silence:

--Accoutumé dès l'enfance à l'admiration, il a l'air de la mépriser;

habitué aux coquetteries, il prétend qu'il les dédaigne; gâté peut-être

par de plus tendres affections, il assure qu'il y est insensible... Les

hommes à la mode ont tant de prétentions mal fondées, et lui...

Alix était toujours dans le fond de la chambre; le ton dédaigneux d'Emma

la blessa sans doute, car elle l'interrompit vivement.

--On ne reprochera certainement pas l'affectation au comte de Prades: sa

franchise... la loyauté de son caractère... la vérité de ses discours...

Elle s'arrêta, car elle sentit qu'elle le louait beaucoup pour un homme

qu'on fuit. Son amie continua sans faire aucune remarque:

--Lui... d'ailleurs, a prouvé qu'il était capable d'un vif et durable

attachement; et son indifférence pour ce qui l'entoure vient de ses

regrets pour ce qu'il a perdu... Je le sais... moi... il a aimé... il

aime encore une femme belle et digne d'amour.

En ce moment tous les efforts d'Emma étaient vains: elle ne pouvait

apercevoir le visage d'Alix, qui tournait le dos à la glace, et se

penchait sur une petite table où se trouvaient quelques gravures

éparses.

Alors Emma continua à parler de cet amour inconnu et exclusif...

s'arrêtant quelquefois, puis interrogeant Alix, qui répondait quelques

mots rares et insignifiants... Dans un moment de silence, la comtesse se

leva, marcha légèrement sur le moelleux tapis sans être entendue d'Alix;

et quand celle-ci, toujours baissée sur les gravures qu'elle avait l'air

de regarder, disait machinalement:

«Quoi! vous pensez?...--elle se sentit prise vivement par la taille.

C'était Emma qui disait en riant:--Je pense... Alix... je pense... que

vous aimez le comte de Prades.

Alix, se tournant subitement vers le jour par un mouvement involontaire

de surprise, laissa voir sa jolie figure toute rouge et troublée, où

brillaient quelques larmes, et fit un cri de frayeur et d'étonnement,

pendant qu'Emma faisait un cri de joie: car ce n'était plus une rivale

pour une coquette, cette femme qu'un regret d'amour faisait pleurer!

Elle entraîna son amie sur la petite causeuse bleue, la fit asseoir près

d'elle, attira sa confiance par des paroles caressantes; et après ces

mots inutiles, ces phrases inachevées et ces demi-confidences qui

précèdent un aveu réel, Alix dit enfin:

--Avant mon mariage, il y a quatre ans... aux eaux de Baden avec ma

tante, je connus le comte de Prades. Pendant six semaines, il ne nous

quitta pas... Près de lui je me trouvais si heureuse, que je me croyais

aimée.

Ma tante reçut ma confidence à la veille du départ; et le jour même, le

soir, elle parla devant moi, devant lui, de tendresse, de liens éternels

d'attachement... Que sais-je? ma tante voulait connaître les idées du

comte. Comme elles répondirent peu à son attente et à la mienne!... Il

se moqua des affections sérieuses, des sentiments vrais, prétendit

impossible pour lui d'en jamais éprouver, se montra tel qu'il était...

indifférent, curieux, moqueur.

Glacée par ses railleries, je n'eus pas l'idée de lui apprendre notre

départ. Le lendemain nous quittâmes Baden, ma tante et moi. Mon père

m'attendait à Paris avec un mariage arrangé et convenable; il m'était

impossible d'aimer personne, mais j'obéis à mon père, et quinze jours

après j'épousai M. de Verneuil. Je partis pour la campagne alors, et ne

voulus plus revenir à Paris. Je craignais de le revoir, _lui_, car il

était trop habile pour n'avoir pas deviné que je l'aimais. Le ciel ne

bénit pas mon mariage, je fus malheureuse; et la mort de M. de Verneuil

me laissa libre, mais sans espoir de bonheur.

J'hésitai deux années avant de revoir Paris, mes parents et mes anciens

amis; j'avais raison, Emma!

Je repartirai demain pour n'y plus revenir.

Emma la regarda avec attention; la touchante figure d'Alix avait une

délicieuse expression de tendresse; elle envia presque un sentiment qui,

même dans ses chagrins, peut rendre aussi jolie.

Puis elle dit, pensive et comme à elle-même:--Quatre ans!--un voyage à

Baden, il revint triste,--n'y retourna jamais,--se troubla même un jour

que je parlais de cette époque.--Quand Alix arriva,--qu'il la revit,--il

pâlit,--et ses yeux ne la quittèrent plus.

S'adressant alors à madame de Verneuil, Emma continua:--Vous a-t-il

parlé de votre séjour à Baden... de votre mariage?

--Jamais, répondit celle-ci; je ne l'ai vu que dans le monde... Il m'y

cherchait parfois, mais semblait avoir oublié le passé.

Emma se leva vivement, sonna, et demanda au domestique qui entra s'il

était venu quelqu'un.

--M. de Prades demande si madame la comtesse peut le recevoir.

--Qu'il entre. Et au moment où le comte saluait, Emma s'excusa d'être

obligée de s'occuper de sa toilette, et chargeant son amie de la

remplacer, elle passa dans la pièce voisine.

--Ah! répétait-elle en s'habillant toute joyeuse, ils sont seuls, et

l'amour est encore plus habile que moi!

Quand elle rentra, ils ne l'entendirent point. Alix était assise dans

une bergère, près du feu; le comte, debout, appuyé contre la cheminée.

Quoique seuls, ils parlaient si bas, qu'il fallait s'aimer pour

s'entendre ainsi.

Un mois après, Emma donnait une de ces fêtes dont Alix avait parlé. Son

appartement resplendissait du brillant éclat de tentures et de

décorations nouvelles, en même temps que des plus riches toilettes;

jamais la réunion ne fut plus nombreuse en célébrités et en

_illustrations_ de tout genre; jamais la maîtresse de la maison n'y

brilla d'une façon plus éclatante et plus exclusive; personne n'y parla

de madame de Verneuil. Mariée la veille au comte de Prades, elle était

partie avec lui pour l'Italie. Heureux, ils oubliaient le monde, qui le

leur rendait.

La comtesse Emma de Marcilly, rassurée pour quelque temps sur son

empire, continua pourtant d'y veiller comme doit le faire tout souverain

qui veut garder sa couronne, qu'elle soit d'or ou de fleurs. Régner

était sa vie; aussi n'avons-nous parlé ni de son mari, ni de sa famille,

ni de ses amis. Est-ce qu'on a quelque chose qui ressemble à tout cela

quand on est _une femme à la mode_?

MADAME ANCELOT.

[Illustration]

[Illustration: LA COUR D'ASSISES.]

[Illustration]

LA COUR D'ASSISES.

I.

IL me plaît aujourd'hui de bourdonner aux oreilles de la magistrature:

j'ai assez piqué les orateurs et les rois.

Comment! nous aurons fait passer par les armes les _qui_ et les _que_ et

les autres constructions baroques des discours de la couronne! comment!

nous épiloguerons les sublimes oraisons des députés! comment! nous

appréhenderons au discours le président électif du premier corps de

l'état! comment! les prédicateurs pourront, du haut de la chaire

évangélique, tonner contre les grands de la terre et souffler sur la

poussière dorée de leurs vices, et la magistrature seule trônerait dans

un sanctuaire inaccessible au fouet du pamphlétaire!

Non, cela n'est pas juste, cela n'est pas bon pour la magistrature

elle-même.

Si un autre Corneille faisait représenter _Agésilas_, on lui crierait:

_Solve senescentem!_

Si l'harmonieux Rossini venait à déchirer notre tympan par de faux

accords, on lui repartirait par un accompagnement de clefs forées.

Si la sylphide de l'Opéra, si la divine Taglioni, au lieu de voltiger

dans l'air, ne descendait sur le plancher du théâtre que pour y boiter

et y faire des faux pas, on aurait l'impertinence de lui jeter des

pommes cuites.

Si les marquis et les vicomtes de l'inimitable Poquelin s'avisaient de

cracher dans un puits pour y faire des ronds, le parterre rirait, d'un

fou rire, des vicomtes et des marquis.

On persifle les rois, on siffle le génie, la gloire, l'éloquence, les

compositeurs, les vicomtes et les danseuses, et je ne vois pas pourquoi

l'on ne sifflerait pas les magistrats sifflables.

Ne parlons pas des mercuriales de rentrée, ces boursouflures de

rhétorique qu'il faudrait supprimer pour l'honneur du goût.

Je l'ai dit et n'en démords: hors des barrières de la grand'ville, on ne

sait point tenir une plume. Il y a des orateurs en province, il n'y a

pas d'écrivains. Il n'y en a pas un seul aujourd'hui, un seul sur

trente-deux millions d'hommes. S'il y en a, où est ce météore? où

est-il? Qu'il apparaisse sur l'horizon et qu'on le voie!

Art de l'écrivain, art sublime, il te faut notre soleil intellectuel,

notre soleil de Paris, pour éclore et pour fleurir!

Il n'importe, au surplus, j'en conviens, que la magistrature soit peu

lettrée, pourvu qu'elle soit respectable par sa science, ses vertus, son

intégrité et son désintéressement, et la magistrature française est la

plus respectable de toutes les magistratures de l'Europe.

Mais y a-t-il de lumière sans ombre et de règle sans exception? A la

règle une louange, à l'exception une mercuriale, pour qu'elle ne

devienne pas règle.

[Illustration]

Il est deux sortes de magistratures; l'amovible et l'inamovible; celle

qui est assise et celle qui est debout, celle qui pérore et celle qui

juge, celle qui requiert et celle qui condamne.

II.

Quel beau rôle que celui du Ministère public dans le drame des assises!

Organe de la société, que n'est-il toujours impassible comme elle? La

société ne se venge pas, elle se défend; elle ne poursuit pas le

coupable, elle le cherche, et après l'avoir trouvé, elle le désigne aux

exécuteurs de la loi. Elle présume innocent le prévenu, et elle plaint

le criminel en le condamnant. Elle n'aime d'autre éloquence que

l'éloquence de la vérité; elle ne veut d'autre force que la force de la

justice. Quand un homme est pris, traîné par deux soldats, attaché sur

un banc vis-à-vis douze citoyens qui vont le juger, d'un tribunal qui

l'interroge, d'un accusateur qui l'incrimine, et d'un public curieux qui

le regarde, cet homme, eût-il porté la pourpre et le sceptre, n'est plus

maintenant qu'un objet digne de pitié. Sa fortune, sa liberté, sa vie,

son honneur plus cher que sa vie, sont entre vos mains. Gens du parquet,

ne vous sentez-vous pas émus?

Ils ne comprennent pas leur mission, ils ne la savent pas, ceux qui de

magistrats se font hommes, hommes de parti, hommes de théâtre.

Alors ils ne requièrent plus, ils plaident, ils s'emportent, ils se

contournent, ils se tordent en cent façons.

Tantôt le feu de la colère leur sort par les yeux et l'écume par la

bouche.

Tantôt ils se drapent dans les plis de leur tartan noir pour accuser

avec élégance, comme les gladiateurs romains se drapaient pour tomber

sous le fer et mourir avec grâce.

Tantôt ils imitent gauchement la pose, la voix, les gestes des tyrans de

mélodrame, et ils s'imaginent qu'ils font de l'effet, tandis qu'ils ne

font que du tapage.

Debout sur leur parquet, la face haute et enluminée, ils dominent le

jury assis à leurs pieds et ils l'enveloppent de leurs contorsions et

des éclats de leur voix. J'ai vu des jurés fermer l'oeil et se boucher

les oreilles à l'approche de ces tempêtes de rhéteurs. Pitié, pitié pour

messieurs les jurés, si ce n'est pour l'accusé!

Les jurés ne sont pas venus en cour d'assises pour assister aux

péripéties d'un drame fictif. Quand ils vont au théâtre, oh! c'est

différent, c'est pour y prendre le plaisir des émotions scéniques. Ils

veulent qu'on leur fasse bien peur, ou qu'on les attendrisse; ils

n'apportent leur mouchoir que pour le remporter trempé de larmes. Ils

savent que les criminels et les traîtres tyrans de mélodrame qui

débitent leurs réquisitoires en prose tourmentée sont, au demeurant, de

fort bonnes gens, et que les innocents qu'on tue dans la coulisse se

portent le mieux du monde et vont continuer avec leurs assassins, au

café d'en bas, leur partie de domino interrompue par le spectacle. Et

puis, quand l'acteur s'en tire mal, ils ont la ressource de le siffler,

sans préjudice de l'auteur.

Mais lorsque la réalité remplace la fiction, lorsque ces mêmes

spectateurs, devenus jurés, siégent au Palais-de-Justice, lorsque leur

verdict va tuer ou absoudre, ils se recueillent en eux-mêmes. Ils

chassent de leur présence, avec une sorte d'effroi, l'imagination, cette

folle du logis. Ils n'écoutent que la froide raison; ils n'examinent que

le fait; ils scrutent les pensées de l'accusé; ils interrogent son

visage; ils étudient avec anxiété ses réponses, ses contractions, ses

exclamations, ses émotions et ses joies, sa pâleur et ses frissons; ils

sont là en face de Dieu, en face des hommes, en face de la sainte vérité

qu'ils pressent des mains, qu'ils cherchent du regard, qu'ils appellent,

qu'ils implorent. Ah! ne les détournez point de cette méditation

religieuse! Toute l'éloquence de rhéteurs ne vaut pas la conscience d'un

homme de bien.

Non, ils ne comprennent pas leur métier, les gens du parquet qui se

battent les flancs et qui distendent les attaches de leurs deux

mâchoires, pour échafauder un grand crime sur les épaules d'un petit

délit.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui rhabillent de clinquant et

de poésie les lieux communs de leur morale, et qui menacent la société

si sa vengeance ne s'appesantit pas sur une bagatelle.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui apostrophent les accusés,

invectivent les avocats et rudoient les témoins.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui, convaincus par les débats

de l'innocence des accusés, n'abandonnent pas franchement l'accusation,

mais qui la laissent subsister, sauf les circonstances atténuantes.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui passionnent la cause, qui,

par des figures saisissantes, des appels d'énergumène aux excitations

politiques, des roulements d'yeux et des menaces de gestes, remuent et

soulèvent le jury, le tribunal et l'auditoire, afin de se donner la

malheureuse satisfaction qu'on dise d'eux: Qu'il a été beau! qu'il a été

éloquent!

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 9 / 49 段