Levé à sept heures du matin, Théodore est à sept heures et quelques

minutes chez son seigneur et maître, monsieur le peintre un tel ou un

tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins à apporter à sa

toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Théodore.

Arrivé chez son maître, Théodore met l'atelier en ordre, y introduit de

l'air, si l'on est en été; si l'on est en hiver, il allume le poêle et

l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Théodore, en

quelque saison que l'on soit, s'en va au musée faire des copies pour son

maître. C'est là qu'il faut le voir, se promenant avec dédain devant les

toiles qui ne rentrent pas dans le système de son maître, et

s'extasiant, au contraire, devant celles que son maître lui a commandé

d'étudier. Théodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du

coin de l'oeil, et en haussant les épaules, et en imprimant à ses lèvres

un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il

dédaigne, ou de dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que

Théodore regrette de n'avoir pas de moustache à retrousser avec un geste

de supériorité cavalière.--Sa petite visite des tableaux les plus

importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit

copier.

Tout en ouvrant sa boîte, ou en essayant ses crayons, ou en préparant

ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil à droite et à gauche,

pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme

un personnage d'importance. Cela fait, il se met à l'oeuvre, prenant le

plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup de crayon qu'il donne est

indiqué par un mouvement de sa tête en sens contraire. Il sue sang et

eau. Ceux qui passent près de lui sont tentés de lui proposer l'usage

immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgré tout ce mal et

toute cette fatigue, malgré ces oscillations de tête et ces déplacements

de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas

avancé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait

sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en

aller dîner d'un aussi bon appétit que s'il venait de faire un pendant à

la _Madeleine_ du Corrége. Puis, son dîner fini, il se rend à l'école

des Beaux-Arts, où il travaille quelques heures avant de se livrer au

sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du

rapin Théodore.

[Illustration]

Hélas! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop à

plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement

aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à

croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en

herbe, qui, passés de l'état de rapin à l'état d'élèves, le rendent

victime de mille vexations. Théodore est, à peu de chose près, l'esclave

des élèves. S'il plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou

d'envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la

dépense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse

d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe! Théodore a des jambes

pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre

particulier à lui donner.

Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jouit-il

de quelques priviléges? est-il admis à présenter, par hasard, quelques

timides objections? Pas le moins du monde! il doit à messieurs les

élèves toute obéissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui

est accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en

préserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour

lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus

petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire

s'échauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier,

signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un

rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui

couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si

bien un dessin quasi achevé qu'il soit obligé de recommencer

complétement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges

qui se pratiquent dans les ateliers.

Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui

pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une

conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et s'il

n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus

inaltérable, la plus parfaite résignation; s'il fait mine de se fâcher,

s'il se gendarme, malheur à lui! Alors l'affaire devient plus sérieuse;

on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus

mentionnés. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du

corps; on se met trois ou quatre pour l'opération, selon la résistance

qu'il oppose; et l'infortuné est attaché de son long sur une échelle,

attaché les pieds en l'air et la tête en bas, s'il vous plaît! Après

quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment fixé

pour la complète expiation du délit.

Un autre châtiment infligé à Théodore quand il se mutine, consiste à

placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, à

l'instant où Théodore va entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est

toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que

d'être inondé.

Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez M. Gros, et qui

trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invité deux

Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin était

en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier,

précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde,

quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un

objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la

fois d'eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour

faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses

hôtes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que l'on

gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul, en

effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.

Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de

Théodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre

en patience son martyre? Hélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné,

minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves,

ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui; quand un moment

de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et

essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au

cigare à bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure!

Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne

manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais

qu'importe! il a oublié au moins le présent durant quelques

minutes.--Durant quelques minutes, avant que le mal de coeur lui vienne,

il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré.

Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour;

à son tour, il a des élèves et des rapins sous ses ordres; il fait des

tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la

foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.--Courte est la chimère,

cependant! Le tabac n'est pas à demi consumé encore, que le malheureux

Théodore sent sa tête tourner et son coeur fondre; ses jambes

défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroît, les élèves,

charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte,

recommencent à le tourmenter.

On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces

tribulations, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une

façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la

hauteur des idées, ne faut-il pas s'occuper de lui. Où prendra-t-il le

temps de penser, le pauvre diable! écartelé qu'il est, on vient de le

voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de déboires

sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion,

même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion:

celle de son maître est la sienne; du moins il le dit, et il le croit.

Son maître est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans

contredit, de toutes les qualités d'un peintre, la plus importante et la

plus précieuse. Fi de Léonard de Vinci et de Raphaël! fi de l'école

florentine et de l'école romaine! Vive l'école vénitienne, au contraire!

vivent le Titien et Paul Véronèse! voilà de vrais peintres!--Et si

Théodore avait un maître dont les idées fussent complétement différentes

de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait complétement

différente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne;

tout comme il disait tout à l'heure: Il n'y a que la couleur!

En toute autre espèce de matière, les idées de Théodore sont moins

remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas

d'idées. Tirez-le de la peinture, et il sait à peine de quoi vous lui

voulez parler. La littérature? qu'est cela? il l'ignore. Il sait bien

qu'il existe des livres, mais il sait à peine le nom des plus

élémentaires de ces livres, et il ne conçoit pas leur utilité. Entre la

poésie et la prose, je ne suis pas bien sûr qu'il établisse une

différence, sinon la différence qui se trouve dans la longueur des

lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien égal. Il a trouvé une

fois, sur le poêle de l'atelier, un volume des _Orientales_, dont il n'a

pu lire deux strophes de suite; une autre fois, _la Salamandre_ lui

étant tombée sous la main, il s'est senti pris de bâillement avant

d'être arrivé au bas de la première page: ce qui explique très-bien son

dédain de la littérature en général. Cependant, pour être juste, je dois

dire qu'il ne professe pas un trop grand mépris pour le drame moderne:

_la Tour de Nesle_ et _Lucrèce Borgia_ ont particulièrement mérité son

approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour où il avait vu par hasard

ces deux pièces, _qu'il trouvait de beaux sujets de tableaux là dedans_.

Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de

Théodore? Ma foi! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu

prononcer un seul mot qui eût trait à la politique; et je crois qu'on

lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la

révolution de juillet, de l'avénement de Louis-Philippe et de la lutte

entre les prérogatives de la cour et celles de la chambre des députés.

Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Théodore quitterait

peut-être son pinceau pour se mettre à la fenêtre, mais il n'aurait

certes pas la curiosité de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant

de bruit. En affaire de religion, c'est la même chose. Fourriéristes,

saint-simoniens, père Enfantin et abbé Châtel, sont comme n'existant pas

pour Théodore. Il a bien vu, sur l'étalage d'un coiffeur, un buste en

cire du père Enfantin; mais comme ce buste ne portait pas d'étiquette,

il a cru que c'était le portrait du maître de la maison, tout

simplement; et il a blâmé beaucoup le dessin et la couleur de cette

figure.

Et l'amour?...

Ah! nous touchons ici une corde qui devrait résonner, sans doute, et qui

cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens

mystérieux et platonique du mot, est tout à fait étranger à Théodore.

Comment l'amour lui aurait-il été révélé, en effet, à lui qui n'a jamais

entendu que des paroles amères ou ironiques, et qui n'a jamais pu encore

déposer ses peines dans un coeur ami?

Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mères, qu'il a vues déjà dans

l'atelier de son maître, plus d'une, il est vrai, sans qu'il sût trop

s'expliquer l'énigme, a fait battre violemment son coeur. Mais, comme ce

n'est point le costume (au contraire) que l'on demande à un modèle, il

est arrivé que Théodore s'est laissé prendre, en ces diverses

circonstances, moins par l'élégance de la toilette, ou par la grâce du

langage, que par des appâts plus positifs;--nous voilà bien loin, comme

je disais, du platonisme--pauvre Théodore! timide comme il l'est,

habitué aux humiliations de toute nature, maltraité souvent par les

élèves devant les objets mêmes qui l'enflamment, on se doute qu'il n'a

guère le courage de confesser les sentiments qu'il éprouve; aussi

supporte-t-il en silence cet autre tourment. Par moments, l'envie lui

vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se

passe dans son âme, dussent toutes les échelles et tous les pots à l'eau

de l'atelier être mis en réquisition pour le punir de son insolence!

mais il est arrêté court, à peine a-t-il ouvert la bouche, par un

ironique éclat de rire que lui jette à la face l'objet de ses feux. Il

se résigne alors tristement.

Il se résigne, car il sait que son supplice aura un terme. Et en effet,

si cette vie dont je viens d'esquisser quelques détails, si cette vie,

tourmentée sans compensations aucunes, devait durer toujours, autant

vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence,

celle du rapin! N'avoir rien à soi, ne rien faire pour soi, n'être aimé

de personne, pas même d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que

c'est tout au plus si le rapin a une pâture suffisante pour lui-même;

être esclave et n'avoir pas les priviléges d'un esclave, c'est-à-dire

être sans salaire et sans droits; vivre toujours seul, n'ayant même pas

la permission de se parler à soi-même, si quelqu'un est présent; croupir

dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne

tiennent pas à l'art de la peinture; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne

recevoir que des coups et n'entendre que des injures: triste condition!

Mais ce qui console un peu le rapin, je le répète, c'est la certitude où

il est que tout cela aura un terme, quelque jour. Le rôle de rapin, dans

un atelier, appartient toujours au dernier venu; donc, le jour où un

remplaçant lui arrivera, Théodore passera immédiatement au rang des

élèves, et dès lors son sort sera bien différent. Lui qui, la veille,

était ce que nous venons de le voir, un pauvre garçon hué et conspué par

tout son entourage, il deviendra tout à coup, dans la hiérarchie

artiste, quelque chose d'assez important: il aura à son tour un rapin à

faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Afrique; il pourra

engager des conversations avec les modèles qui viendront chez son

maître; la fumée du tabac ne lui fera plus mal au coeur, il connaîtra

les oeuvres littéraires de nos plus grands écrivains, pour les leur

entendre réciter à eux-mêmes avec complaisance. Bien plus...

Mais j'oublie que c'est de Théodore dans le présent, et non de Théodore

dans l'avenir, qu'il s'agit ici.

Que si l'on tient à s'assurer de l'exactitude de mes renseignements sur

la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en

sortira convaincu de mon impartialité. J'ai la conscience de n'avoir ni

enlaidi ni flatté le personnage. Tout le monde (car tout le monde

prétend aujourd'hui être connaisseur en matière de peinture) a pu voir

le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de

l'ouverture que le rapin se montre le plus volontiers. Il est à la porte

du Louvre dès le matin, et il faut presque le chasser si l'on veut qu'il

sorte. Là donc, on peut vérifier ce que j'ai avancé de sa toilette, et

de l'importance qu'il se donne, et de l'assurance qu'il affecte, et de

la nature de ses opinions sur l'art.

Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit

involontairement le mouvement de régénération qui emporte le siècle vers

des destinées meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le

rapin n'est déjà plus aussi mal peigné, ni aussi barbouillé de couleurs

et d'huile qu'il l'était hier; et le successeur de Théodore, j'en ai

l'assurance, sera encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres,

en progrès sur lui.

J. CHAUDES-AIGUES.

[Illustration]

[Illustration: UNE FEMME A LA MODE.]

[Illustration]

UNE FEMME A LA MODE.

EST-CE possible? qui l'aurait pensé? et que faut-il faire maintenant?

disait presqu'à voix basse et à elle-même une belle jeune femme plongée

dans une inquiétude nonchalante; puis ses grands yeux bleus se levaient

sans que sa personne gracieuse et paisible fît aucun mouvement, et ses

regards s'attachaient sur une glace si bien placée, qu'elle

réfléchissait des pieds jusqu'à la tête la belle rêveuse, qui ne pouvait

éviter de s'y retrouver tout entière.

Elle resta quelques instants silencieuse et attentive, examinant ce

visage régulier, ces traits délicats, ces nobles contours, dont rien

n'avait encore altéré la fraîcheur; des boucles blondes, soyeuses et

abondantes s'échappaient d'un léger bonnet du matin jeté sur sa jolie

tête, moins pour la couvrir que pour l'orner; les rubans restés

flottants au hasard n'étaient là que pour attester la négligence qui

avait présidé à l'arrangement matinal; négligence habile qui doit

toujours rendre assez belle pour qu'il semble impossible que la plus

brillante toilette puisse ajouter quelque chose à la beauté.

Pourquoi donc y a-t-il aujourd'hui dans toute cette jeune femme

d'ordinaire si fière, si imposante, si maîtresse d'elle-même, de ses

paroles, de ses mouvements et de ses regards, un mol abandon plein de

découragement et de soucis? est-ce une coquetterie nouvelle?

étudie-t-elle une plus gracieuse et plus ravissante expression? Non:

cette suave indolence, cette vague rêverie sont sans apprêt; aucun art

n'a présidé à cette pose pleine de charme, et cette puissance de

séduction que la jeune femme possède en ce moment à son insu vient de ce

qu'elle l'ignore, de ce qu'elle a oublié cette fois de penser à

elle-même, et que ses mouvements comme son immobilité, tout est naturel,

tant son âme agitée par le plus grand intérêt de sa vie est entièrement

concentrée sur l'objet de son inquiétude secrète; oui, toute la

personne d'Emma, de cette vive et brillante comtesse de Marcilly, dont

la mode avait fait sa divinité favorite, est en ce moment triste,

distraite, découragée, à demi couchée dans une causeuse de velours bleu,

d'où ses cheveux d'un blond doré, et son teint si délicat, si blanc et

si doux, se détachent admirablement; et sa tête est légèrement inclinée

comme si le poids de graves et profondes pensées, trop lourd à porter

pour sa faiblesse, l'entraînait malgré elle; une de ses mains, blanches,

longues et flexibles, est tombée mollement à ses côtés, et se perd dans

les plis multipliés du long peignoir de cachemire blanc qui l'enveloppe

jusqu'aux pieds, et qu'une torsade blanche, nouée au bas de sa taille

svelte, retient seulement pour attester la délicatesse de cette taille

élégante dont les contours se devinent à peine dans l'immense ampleur de

sa robe: si l'autre main n'a pas suivi cette pente naturelle, c'est

qu'involontairement elle s'est trouvée arrêtée par une imperceptible

chaîne d'or que la belle rêveuse avait passée à son cou quelques

instants auparavant, par un mouvement machinal, sans doute, car elle n'a

pas jeté les yeux sur la petite montre que supporte cette chaîne et que

ses doigts ont retenue et tiennent encore sans but et sans projet. Le

cadran de la montre, celui des pendules, eussent vainement frappé les

regards de la comtesse, elle n'eût rien vu. Que lui importait l'heure?

Elle ne peut rappeler ni un souvenir ni une espérance qui fasse battre

son coeur. Emma n'a jamais aimé qu'elle seule au monde, et dans ce

moment, absorbée par une idée, il n'y a plus de jours, plus d'heures,

plus rien qui marque le temps pour elle, la vie est tout entière dans ce

qui l'occupe. L'emporter, triompher, tout est là, le reste n'existe

plus.

Elle est toujours immobile, mais sa pensée s'échappe encore malgré elle

de ses lèvres; ses paroles trahissent le secret qui l'agite, et ses yeux

interrogent avec anxiété le miroir, confident involontaire de ses

craintes cachées.--Ai-je donc, dit-elle, perdu quelque chose de cette

beauté qu'on admirait? Un changement inaperçu par mes regards troublés

a-t-il enlevé la puissance à ce visage qui charmait? Ai-je oublié dans

ma toilette cet art d'être élégante avec assez de bizarrerie pour

attirer les yeux, sans approcher de cette singularité qui peut toucher

au ridicule? Il ne s'agit pas pour moi d'être bien, mais d'être mieux;

d'être jolie, mais d'être la plus jolie; d'être remarquée, mais d'être

seule remarquable, car il vaudrait mieux être au premier rang dans un

village qu'au second dans Paris. Emma ne put s'empêcher de sourire en

parodiant ainsi un célèbre bon mot, et d'ajouter:--Oui, César avait

raison... il fut le plus grand parce qu'il fut le plus ambitieux, et

l'ambition c'est la coquetterie des hommes; voilà tout. Et le regard de

la belle ambitieuse avait l'air orgueilleux d'un conquérant sûr de

reprendre à main armée la puissance qu'on a osé lui disputer. Puis, pour

accroître sans doute son courage en se rappelant ses droits

incontestables au pouvoir qu'elle veut ressaisir, Emma continua:

--Que de sacrifices n'ai-je pas faits? que de soins n'ai-je pas pris

pour assurer mes succès et conserver ma place de femme à la mode, dans

un temps où la gloire est si capricieuse et les places si difficiles à

garder? Il m'a fallu autant d'habileté que de bonheur, autant d'adresse

que de beauté, autant de calculs que de chances favorables! Si j'avais

écouté parfois mon plaisir, mon caprice, mon coeur, je risquais tout.

Cette puissance est comme les autres, enviée, disputée, attaquée chaque

jour, car la réputation et le pouvoir d'une femme à la mode sont, comme

la réputation et le pouvoir d'un homme d'état, à tout moment remis en

question et en danger.

--Madame de Mérinville n'a-t-elle pas, l'année dernière, occupé les

salons pendant toute une semaine par son imposante beauté? Heureusement

elle était si peu spirituelle, qu'à la première réunion assez intime

pour permettre la conversation, j'ai pu sans peine mettre en relief sa

bêtise et détruire ainsi son empire, car nulle part on ne règne

longtemps sans esprit.

--La délicate figure de lady Morton aurait bien pu captiver aussi la

capricieuse attention du monde, mais ses toilettes étaient si bizarres,

que leur singularité approchait trop du mauvais goût; elles étaient

_excentriques_, il est vrai, mais sans grâces; la simplicité de ma

parure auprès d'elle fit ressortir le ridicule de la sienne. En France

on ne plaît qu'un moment avec le mauvais goût.

--Quant à la brillante duchesse de Romillac, c'était vraiment une

redoutable rivale. Son rang, sa fortune, son éclat dans ce pays des

vanités, auraient pu triompher. Ils s'occupèrent d'elle pendant un mois,

mais elle eut l'imprudence de se compromettre avec le bel Édouard

d'Arcy, et pour une femme à la mode qui doit mettre au nombre de ses

armes les plus dangereuses des espérances adroitement exploitées dans

l'intérêt de sa puissance, aimer réellement, c'est abdiquer.

--Mon pouvoir s'augmenta de tout l'éclat de mes rivales détrônées. Je

croyais avoir échappé à tous les dangers, et, continua Emma avec une

expression de tristesse et d'amertume, c'est elle! c'est Alix de

Verneuil, une femme de province, une parente que j'accueille, que

j'installe chez moi, quand après deux ans de veuvage elle veut visiter

Paris;--elle, moins jolie que moi pourtant, moins élégante, moins

occupée surtout du soin de plaire, c'est elle qui fixe maintenant les

regards de tous!

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 8 / 49 段