minutes chez son seigneur et maître, monsieur le peintre un tel ou un
tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins à apporter à sa
toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Théodore.
Arrivé chez son maître, Théodore met l'atelier en ordre, y introduit de
l'air, si l'on est en été; si l'on est en hiver, il allume le poêle et
l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Théodore, en
quelque saison que l'on soit, s'en va au musée faire des copies pour son
maître. C'est là qu'il faut le voir, se promenant avec dédain devant les
toiles qui ne rentrent pas dans le système de son maître, et
s'extasiant, au contraire, devant celles que son maître lui a commandé
d'étudier. Théodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du
coin de l'oeil, et en haussant les épaules, et en imprimant à ses lèvres
un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il
dédaigne, ou de dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que
Théodore regrette de n'avoir pas de moustache à retrousser avec un geste
de supériorité cavalière.--Sa petite visite des tableaux les plus
importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit
copier.
Tout en ouvrant sa boîte, ou en essayant ses crayons, ou en préparant
ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil à droite et à gauche,
pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme
un personnage d'importance. Cela fait, il se met à l'oeuvre, prenant le
plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup de crayon qu'il donne est
indiqué par un mouvement de sa tête en sens contraire. Il sue sang et
eau. Ceux qui passent près de lui sont tentés de lui proposer l'usage
immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgré tout ce mal et
toute cette fatigue, malgré ces oscillations de tête et ces déplacements
de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas
avancé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait
sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en
aller dîner d'un aussi bon appétit que s'il venait de faire un pendant à
la _Madeleine_ du Corrége. Puis, son dîner fini, il se rend à l'école
des Beaux-Arts, où il travaille quelques heures avant de se livrer au
sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du
rapin Théodore.
[Illustration]
Hélas! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop à
plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement
aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à
croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en
herbe, qui, passés de l'état de rapin à l'état d'élèves, le rendent
victime de mille vexations. Théodore est, à peu de chose près, l'esclave
des élèves. S'il plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou
d'envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la
dépense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse
d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe! Théodore a des jambes
pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre
particulier à lui donner.
Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jouit-il
de quelques priviléges? est-il admis à présenter, par hasard, quelques
timides objections? Pas le moins du monde! il doit à messieurs les
élèves toute obéissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui
est accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en
préserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour
lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus
petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire
s'échauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier,
signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un
rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui
couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si
bien un dessin quasi achevé qu'il soit obligé de recommencer
complétement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges
qui se pratiquent dans les ateliers.
Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui
pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une
conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et s'il
n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus
inaltérable, la plus parfaite résignation; s'il fait mine de se fâcher,
s'il se gendarme, malheur à lui! Alors l'affaire devient plus sérieuse;
on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus
mentionnés. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du
corps; on se met trois ou quatre pour l'opération, selon la résistance
qu'il oppose; et l'infortuné est attaché de son long sur une échelle,
attaché les pieds en l'air et la tête en bas, s'il vous plaît! Après
quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment fixé
pour la complète expiation du délit.
Un autre châtiment infligé à Théodore quand il se mutine, consiste à
placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, à
l'instant où Théodore va entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est
toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que
d'être inondé.
Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez M. Gros, et qui
trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invité deux
Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin était
en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier,
précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde,
quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un
objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la
fois d'eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour
faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses
hôtes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que l'on
gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul, en
effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.
Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de
Théodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre
en patience son martyre? Hélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné,
minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves,
ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui; quand un moment
de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et
essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au
cigare à bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure!
Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne
manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais
qu'importe! il a oublié au moins le présent durant quelques
minutes.--Durant quelques minutes, avant que le mal de coeur lui vienne,
il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré.
Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour;
à son tour, il a des élèves et des rapins sous ses ordres; il fait des
tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la
foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.--Courte est la chimère,
cependant! Le tabac n'est pas à demi consumé encore, que le malheureux
Théodore sent sa tête tourner et son coeur fondre; ses jambes
défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroît, les élèves,
charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte,
recommencent à le tourmenter.
On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces
tribulations, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une
façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la
hauteur des idées, ne faut-il pas s'occuper de lui. Où prendra-t-il le
temps de penser, le pauvre diable! écartelé qu'il est, on vient de le
voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de déboires
sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion,
même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion:
celle de son maître est la sienne; du moins il le dit, et il le croit.
Son maître est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans
contredit, de toutes les qualités d'un peintre, la plus importante et la
plus précieuse. Fi de Léonard de Vinci et de Raphaël! fi de l'école
florentine et de l'école romaine! Vive l'école vénitienne, au contraire!
vivent le Titien et Paul Véronèse! voilà de vrais peintres!--Et si
Théodore avait un maître dont les idées fussent complétement différentes
de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait complétement
différente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne;
tout comme il disait tout à l'heure: Il n'y a que la couleur!
En toute autre espèce de matière, les idées de Théodore sont moins
remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas
d'idées. Tirez-le de la peinture, et il sait à peine de quoi vous lui
voulez parler. La littérature? qu'est cela? il l'ignore. Il sait bien
qu'il existe des livres, mais il sait à peine le nom des plus
élémentaires de ces livres, et il ne conçoit pas leur utilité. Entre la
poésie et la prose, je ne suis pas bien sûr qu'il établisse une
différence, sinon la différence qui se trouve dans la longueur des
lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien égal. Il a trouvé une
fois, sur le poêle de l'atelier, un volume des _Orientales_, dont il n'a
pu lire deux strophes de suite; une autre fois, _la Salamandre_ lui
étant tombée sous la main, il s'est senti pris de bâillement avant
d'être arrivé au bas de la première page: ce qui explique très-bien son
dédain de la littérature en général. Cependant, pour être juste, je dois
dire qu'il ne professe pas un trop grand mépris pour le drame moderne:
_la Tour de Nesle_ et _Lucrèce Borgia_ ont particulièrement mérité son
approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour où il avait vu par hasard
ces deux pièces, _qu'il trouvait de beaux sujets de tableaux là dedans_.
Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de
Théodore? Ma foi! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu
prononcer un seul mot qui eût trait à la politique; et je crois qu'on
lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la
révolution de juillet, de l'avénement de Louis-Philippe et de la lutte
entre les prérogatives de la cour et celles de la chambre des députés.
Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Théodore quitterait
peut-être son pinceau pour se mettre à la fenêtre, mais il n'aurait
certes pas la curiosité de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant
de bruit. En affaire de religion, c'est la même chose. Fourriéristes,
saint-simoniens, père Enfantin et abbé Châtel, sont comme n'existant pas
pour Théodore. Il a bien vu, sur l'étalage d'un coiffeur, un buste en
cire du père Enfantin; mais comme ce buste ne portait pas d'étiquette,
il a cru que c'était le portrait du maître de la maison, tout
simplement; et il a blâmé beaucoup le dessin et la couleur de cette
figure.
Et l'amour?...
Ah! nous touchons ici une corde qui devrait résonner, sans doute, et qui
cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens
mystérieux et platonique du mot, est tout à fait étranger à Théodore.
Comment l'amour lui aurait-il été révélé, en effet, à lui qui n'a jamais
entendu que des paroles amères ou ironiques, et qui n'a jamais pu encore
déposer ses peines dans un coeur ami?
Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mères, qu'il a vues déjà dans
l'atelier de son maître, plus d'une, il est vrai, sans qu'il sût trop
s'expliquer l'énigme, a fait battre violemment son coeur. Mais, comme ce
n'est point le costume (au contraire) que l'on demande à un modèle, il
est arrivé que Théodore s'est laissé prendre, en ces diverses
circonstances, moins par l'élégance de la toilette, ou par la grâce du
langage, que par des appâts plus positifs;--nous voilà bien loin, comme
je disais, du platonisme--pauvre Théodore! timide comme il l'est,
habitué aux humiliations de toute nature, maltraité souvent par les
élèves devant les objets mêmes qui l'enflamment, on se doute qu'il n'a
guère le courage de confesser les sentiments qu'il éprouve; aussi
supporte-t-il en silence cet autre tourment. Par moments, l'envie lui
vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se
passe dans son âme, dussent toutes les échelles et tous les pots à l'eau
de l'atelier être mis en réquisition pour le punir de son insolence!
mais il est arrêté court, à peine a-t-il ouvert la bouche, par un
ironique éclat de rire que lui jette à la face l'objet de ses feux. Il
se résigne alors tristement.
Il se résigne, car il sait que son supplice aura un terme. Et en effet,
si cette vie dont je viens d'esquisser quelques détails, si cette vie,
tourmentée sans compensations aucunes, devait durer toujours, autant
vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence,
celle du rapin! N'avoir rien à soi, ne rien faire pour soi, n'être aimé
de personne, pas même d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que
c'est tout au plus si le rapin a une pâture suffisante pour lui-même;
être esclave et n'avoir pas les priviléges d'un esclave, c'est-à-dire
être sans salaire et sans droits; vivre toujours seul, n'ayant même pas
la permission de se parler à soi-même, si quelqu'un est présent; croupir
dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne
tiennent pas à l'art de la peinture; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne
recevoir que des coups et n'entendre que des injures: triste condition!
Mais ce qui console un peu le rapin, je le répète, c'est la certitude où
il est que tout cela aura un terme, quelque jour. Le rôle de rapin, dans
un atelier, appartient toujours au dernier venu; donc, le jour où un
remplaçant lui arrivera, Théodore passera immédiatement au rang des
élèves, et dès lors son sort sera bien différent. Lui qui, la veille,
était ce que nous venons de le voir, un pauvre garçon hué et conspué par
tout son entourage, il deviendra tout à coup, dans la hiérarchie
artiste, quelque chose d'assez important: il aura à son tour un rapin à
faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Afrique; il pourra
engager des conversations avec les modèles qui viendront chez son
maître; la fumée du tabac ne lui fera plus mal au coeur, il connaîtra
les oeuvres littéraires de nos plus grands écrivains, pour les leur
entendre réciter à eux-mêmes avec complaisance. Bien plus...
Mais j'oublie que c'est de Théodore dans le présent, et non de Théodore
dans l'avenir, qu'il s'agit ici.
Que si l'on tient à s'assurer de l'exactitude de mes renseignements sur
la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en
sortira convaincu de mon impartialité. J'ai la conscience de n'avoir ni
enlaidi ni flatté le personnage. Tout le monde (car tout le monde
prétend aujourd'hui être connaisseur en matière de peinture) a pu voir
le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de
l'ouverture que le rapin se montre le plus volontiers. Il est à la porte
du Louvre dès le matin, et il faut presque le chasser si l'on veut qu'il
sorte. Là donc, on peut vérifier ce que j'ai avancé de sa toilette, et
de l'importance qu'il se donne, et de l'assurance qu'il affecte, et de
la nature de ses opinions sur l'art.
Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit
involontairement le mouvement de régénération qui emporte le siècle vers
des destinées meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le
rapin n'est déjà plus aussi mal peigné, ni aussi barbouillé de couleurs
et d'huile qu'il l'était hier; et le successeur de Théodore, j'en ai
l'assurance, sera encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres,
en progrès sur lui.
J. CHAUDES-AIGUES.
[Illustration]
[Illustration: UNE FEMME A LA MODE.]
[Illustration]
UNE FEMME A LA MODE.
EST-CE possible? qui l'aurait pensé? et que faut-il faire maintenant?
disait presqu'à voix basse et à elle-même une belle jeune femme plongée
dans une inquiétude nonchalante; puis ses grands yeux bleus se levaient
sans que sa personne gracieuse et paisible fît aucun mouvement, et ses
regards s'attachaient sur une glace si bien placée, qu'elle
réfléchissait des pieds jusqu'à la tête la belle rêveuse, qui ne pouvait
éviter de s'y retrouver tout entière.
Elle resta quelques instants silencieuse et attentive, examinant ce
visage régulier, ces traits délicats, ces nobles contours, dont rien
n'avait encore altéré la fraîcheur; des boucles blondes, soyeuses et
abondantes s'échappaient d'un léger bonnet du matin jeté sur sa jolie
tête, moins pour la couvrir que pour l'orner; les rubans restés
flottants au hasard n'étaient là que pour attester la négligence qui
avait présidé à l'arrangement matinal; négligence habile qui doit
toujours rendre assez belle pour qu'il semble impossible que la plus
brillante toilette puisse ajouter quelque chose à la beauté.
Pourquoi donc y a-t-il aujourd'hui dans toute cette jeune femme
d'ordinaire si fière, si imposante, si maîtresse d'elle-même, de ses
paroles, de ses mouvements et de ses regards, un mol abandon plein de
découragement et de soucis? est-ce une coquetterie nouvelle?
étudie-t-elle une plus gracieuse et plus ravissante expression? Non:
cette suave indolence, cette vague rêverie sont sans apprêt; aucun art
n'a présidé à cette pose pleine de charme, et cette puissance de
séduction que la jeune femme possède en ce moment à son insu vient de ce
qu'elle l'ignore, de ce qu'elle a oublié cette fois de penser à
elle-même, et que ses mouvements comme son immobilité, tout est naturel,
tant son âme agitée par le plus grand intérêt de sa vie est entièrement
concentrée sur l'objet de son inquiétude secrète; oui, toute la
personne d'Emma, de cette vive et brillante comtesse de Marcilly, dont
la mode avait fait sa divinité favorite, est en ce moment triste,
distraite, découragée, à demi couchée dans une causeuse de velours bleu,
d'où ses cheveux d'un blond doré, et son teint si délicat, si blanc et
si doux, se détachent admirablement; et sa tête est légèrement inclinée
comme si le poids de graves et profondes pensées, trop lourd à porter
pour sa faiblesse, l'entraînait malgré elle; une de ses mains, blanches,
longues et flexibles, est tombée mollement à ses côtés, et se perd dans
les plis multipliés du long peignoir de cachemire blanc qui l'enveloppe
jusqu'aux pieds, et qu'une torsade blanche, nouée au bas de sa taille
svelte, retient seulement pour attester la délicatesse de cette taille
élégante dont les contours se devinent à peine dans l'immense ampleur de
sa robe: si l'autre main n'a pas suivi cette pente naturelle, c'est
qu'involontairement elle s'est trouvée arrêtée par une imperceptible
chaîne d'or que la belle rêveuse avait passée à son cou quelques
instants auparavant, par un mouvement machinal, sans doute, car elle n'a
pas jeté les yeux sur la petite montre que supporte cette chaîne et que
ses doigts ont retenue et tiennent encore sans but et sans projet. Le
cadran de la montre, celui des pendules, eussent vainement frappé les
regards de la comtesse, elle n'eût rien vu. Que lui importait l'heure?
Elle ne peut rappeler ni un souvenir ni une espérance qui fasse battre
son coeur. Emma n'a jamais aimé qu'elle seule au monde, et dans ce
moment, absorbée par une idée, il n'y a plus de jours, plus d'heures,
plus rien qui marque le temps pour elle, la vie est tout entière dans ce
qui l'occupe. L'emporter, triompher, tout est là, le reste n'existe
plus.
Elle est toujours immobile, mais sa pensée s'échappe encore malgré elle
de ses lèvres; ses paroles trahissent le secret qui l'agite, et ses yeux
interrogent avec anxiété le miroir, confident involontaire de ses
craintes cachées.--Ai-je donc, dit-elle, perdu quelque chose de cette
beauté qu'on admirait? Un changement inaperçu par mes regards troublés
a-t-il enlevé la puissance à ce visage qui charmait? Ai-je oublié dans
ma toilette cet art d'être élégante avec assez de bizarrerie pour
attirer les yeux, sans approcher de cette singularité qui peut toucher
au ridicule? Il ne s'agit pas pour moi d'être bien, mais d'être mieux;
d'être jolie, mais d'être la plus jolie; d'être remarquée, mais d'être
seule remarquable, car il vaudrait mieux être au premier rang dans un
village qu'au second dans Paris. Emma ne put s'empêcher de sourire en
parodiant ainsi un célèbre bon mot, et d'ajouter:--Oui, César avait
raison... il fut le plus grand parce qu'il fut le plus ambitieux, et
l'ambition c'est la coquetterie des hommes; voilà tout. Et le regard de
la belle ambitieuse avait l'air orgueilleux d'un conquérant sûr de
reprendre à main armée la puissance qu'on a osé lui disputer. Puis, pour
accroître sans doute son courage en se rappelant ses droits
incontestables au pouvoir qu'elle veut ressaisir, Emma continua:
--Que de sacrifices n'ai-je pas faits? que de soins n'ai-je pas pris
pour assurer mes succès et conserver ma place de femme à la mode, dans
un temps où la gloire est si capricieuse et les places si difficiles à
garder? Il m'a fallu autant d'habileté que de bonheur, autant d'adresse
que de beauté, autant de calculs que de chances favorables! Si j'avais
écouté parfois mon plaisir, mon caprice, mon coeur, je risquais tout.
Cette puissance est comme les autres, enviée, disputée, attaquée chaque
jour, car la réputation et le pouvoir d'une femme à la mode sont, comme
la réputation et le pouvoir d'un homme d'état, à tout moment remis en
question et en danger.
--Madame de Mérinville n'a-t-elle pas, l'année dernière, occupé les
salons pendant toute une semaine par son imposante beauté? Heureusement
elle était si peu spirituelle, qu'à la première réunion assez intime
pour permettre la conversation, j'ai pu sans peine mettre en relief sa
bêtise et détruire ainsi son empire, car nulle part on ne règne
longtemps sans esprit.
--La délicate figure de lady Morton aurait bien pu captiver aussi la
capricieuse attention du monde, mais ses toilettes étaient si bizarres,
que leur singularité approchait trop du mauvais goût; elles étaient
_excentriques_, il est vrai, mais sans grâces; la simplicité de ma
parure auprès d'elle fit ressortir le ridicule de la sienne. En France
on ne plaît qu'un moment avec le mauvais goût.
--Quant à la brillante duchesse de Romillac, c'était vraiment une
redoutable rivale. Son rang, sa fortune, son éclat dans ce pays des
vanités, auraient pu triompher. Ils s'occupèrent d'elle pendant un mois,
mais elle eut l'imprudence de se compromettre avec le bel Édouard
d'Arcy, et pour une femme à la mode qui doit mettre au nombre de ses
armes les plus dangereuses des espérances adroitement exploitées dans
l'intérêt de sa puissance, aimer réellement, c'est abdiquer.
--Mon pouvoir s'augmenta de tout l'éclat de mes rivales détrônées. Je
croyais avoir échappé à tous les dangers, et, continua Emma avec une
expression de tristesse et d'amertume, c'est elle! c'est Alix de
Verneuil, une femme de province, une parente que j'accueille, que
j'installe chez moi, quand après deux ans de veuvage elle veut visiter
Paris;--elle, moins jolie que moi pourtant, moins élégante, moins
occupée surtout du soin de plaire, c'est elle qui fixe maintenant les
regards de tous!