la retrouver, aux Italiens, à l'Opéra, dans un bal. Elle se montre alors
sous un aspect si différent que vous diriez deux créations sans
analogie. La femme est sortie de ses vêtements mystérieux comme un
papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, comme une friandise, à vos yeux
ravis, les formes que le matin son corsage modelait à peine. Au théâtre,
elle ne dépasse pas les secondes loges, excepté aux Italiens. Vous
pourrez alors étudier à votre aise la savante lenteur de ses mouvements.
L'adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme
avec un naturel qui exclut toute idée d'art et de préméditation.
A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu'il était
absolument nécessaire de rouler, de remonter ou d'écarter celle de ses
_ringleets_ ou de ses boucles qu'elle caresse. Si elle a quelque
splendeur dans le profil, il vous paraîtra qu'elle donne de l'ironie ou
de la grâce à ce qu'elle dit au voisin, en se posant de manière à
produire ce magnifique effet de profil perdu, tant affectionné par les
grands peintres, qui attire la lumière sur la joue, dessine le nez par
une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front à vive
arête, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirigée dans l'espace,
et pique d'un trait de lumière la blanche rondeur du menton. Si elle a
un joli pied, elle se jettera sur un divan avec la coquetterie d'une
chatte au soleil, les pieds en avant, sans que vous trouviez à son
attitude autre chose que le plus délicieux modèle donné par la lassitude
à la statuaire. Il n'y a que la femme comme il faut pour être à l'aise
dans sa toilette; rien ne la gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme
une bourgeoise, à remonter une épaulette récalcitrante, à faire
descendre un busc insubordonné, à regarder si la gorgerette accomplit
son office de gardien infidèle autour de deux trésors étincelants de
blancheur, à se regarder dans les glaces pour savoir si la coiffure se
maintient dans ses quartiers. Sa toilette est toujours en harmonie avec
son caractère: elle a eu le temps de l'étudier, de décider ce qui lui va
bien, car elle connaît depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Pour être
femme comme il faut, il n'est pas nécessaire d'avoir de l'esprit, mais
il est impossible de l'être sans beaucoup de goût. Vous ne la verrez pas
à la sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard
elle se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle
éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a
quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir. Peut-être
descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d'un esclave
auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un bal ou dans
une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de sa voix
rusée; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle saura
communiquer la valeur de la pensée par un manége inimitable. L'esprit de
cette femme est le triomphe d'un art tout plastique. Vous ne saurez pas
ce qu'elle a dit, mais vous serez charmé. Elle a hoché la tête, elle a
gentiment haussé ses blanches épaules, elle a doré une phrase
insignifiante par le sourire d'une petite moue charmante, elle a mis
l'épigramme de Voltaire dans un _hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_
Un air de tête a été la plus active interrogation; elle a donné de la
signification au mouvement par lequel elle a fait danser une cassolette
attachée à son doigt par un anneau. C'est des grandeurs artificielles
obtenues par des petitesses superlatives: elle a fait retomber noblement
sa main en la suspendant au bras du fauteuil comme des gouttes de rosée
à la marge d'une fleur, et tout a été dit; elle a rendu un jugement sans
appel, à émouvoir le plus insensible. Elle a su vous écouter, elle vous
a procuré l'occasion d'être spirituel, et, j'en appelle à votre
modestie, ces moments-là sont rares. Vous n'avez été choqué par aucune
idée malsaine. Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise
sans qu'elle fasse apparaître son mari sous une forme quelconque; mais
si vous savez que cette femme est mariée, elle a eu la délicatesse de si
bien dissimuler son mari qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb
pour le découvrir. Souvent vous n'y réussissez pas tout seul. Si vous
n'avez pu questionner personne, à la fin de la soirée vous la surprenez
à regarder fixement un homme entre deux âges et décoré, qui baisse la
tête et sort. Elle a demandé sa voiture, et part. Vous n'êtes pas la
rose, mais vous avez été près d'elle, et vous vous couchez sous les
lambris dorés d'un délicieux rêve qui se continuera peut-être lorsque le
Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes d'ivoire du temple
des fantaisies.
Chez elle, aucune femme comme il faut n'est visible avant quatre heures,
quand elle reçoit. Elle est assez savante pour vous faire toujours
attendre. Vous trouverez tout de bon goût dans sa maison; son luxe est
de tous les moments et se rafraîchit à propos; vous ne verrez rien sous
des cages de verre, ni les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un
garde-manger. Vous aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs
égayeront vos regards, les fleurs, seul présent qu'elle accepte, et de
quelques personnes seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent
du plaisir, et veulent être renouvelés; pour elle ils sont, comme en
Orient, un symbole, une promesse. Les coûteuses bagatelles à la mode
sont étalées, mais sans viser au musée ni à la boutique de curiosités.
Vous la surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'où elle vous
saluera sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal.
Ailleurs elle était votre créancière, chez elle son esprit vous doit du
plaisir. Ces nuances, les femmes comme il faut les possèdent à
merveille. Elle aime en vous un homme qui va grossir sa société, l'objet
des soins et des inquiétudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme
il faut. Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une
ravissante coquetterie. Vous sentez, là surtout, combien les femmes sont
isolées aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde dont
elles soient la constellation. La causerie est impossible sans
généralités. L'épigramme, ce livre, en un mot, ne tombe plus, comme
pendant le dix-huitième siècle, ni sur les personnes ni sur les choses,
mais sur des événements mesquins, et meurt avec la journée. Son esprit,
quand elle en a, consiste à mettre tout en doute, comme celui de la
bourgeoise lui sert à tout affirmer. Là est la grande différence entre
ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme
comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura
toujours; elle hésite et résiste, là où l'autre refuse net pour tomber à
plat. Cette hésitation en toute chose est une des dernières grâces que
lui laisse notre horrible époque. Elle va rarement à l'église, mais elle
parlera religion, et voudra vous convertir si vous avez le bon goût de
faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue aux phrases
stéréotypées, aux airs de tête et aux gestes convenus entre toutes ces
femmes.--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit pour attaquer la
religion! La société croule, et vous lui ôtez son soutien. Mais la
religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la propriété, c'est
l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas égoïstes. L'individualisme
est la maladie de l'époque, et la religion en est le seul remède; elle
unit les familles que vos lois désunissent, etc. Elle entame alors un
discours néo-chrétien, saupoudré d'idées politiques, qui n'est ni
catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable, où vous
reconnaissez une pièce de chaque étoffe qu'ont tissue les doctrines
modernes aux prises. Ce discours démontre que la femme comme il faut ne
représente pas moins le gâchis intellectuel que le gâchis politique, de
même qu'elle est entourée des brillants et peu solides produits d'une
industrie qui pense sans cesse à détruire ses oeuvres pour les
remplacer. Vous sortez en vous disant: Elle a décidément de la
supériorité dans les idées! Vous le croyez d'autant plus qu'elle a sondé
votre coeur et votre esprit d'une main délicate; elle vous a demandé vos
secrets, car la femme comme il faut paraît tout ignorer pour tout
apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais, même quand elle les
sait. Seulement vous êtes inquiet, vous ignorez l'état de son coeur.
Autrefois les grandes dames aimaient avec affiches, journal à la main et
annonces; aujourd'hui la femme comme il faut a sa petite passion réglée
comme un papier de musique, avec ses croches, ses noires, ses blanches,
ses soupirs, ses points d'orgue, ses dièses à la clef. Faible femme,
elle ne veut compromettre ni son amour, ni son mari, ni l'avenir de ses
enfants. Aujourd'hui le nom, la position, la fortune, ne sont plus des
pavillons assez respectés pour couvrir toutes les marchandises à bord.
L'aristocratie entière ne s'avance plus pour servir de paravent à une
femme en faute. La femme comme il faut n'a donc point, comme la grande
dame d'autrefois, une allure de haute lutte; elle ne peut rien briser
sous son pied, c'est elle qui serait brisée. Aussi est-elle la femme des
jésuitiques _mezzo termine_, des plus louches tempéraments, des
convenances gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à
brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a
toujours en perspective le procès en criminelle conversation. Cette
femme, si libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis;
elle n'a d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées. Elle veut
rester femme comme il faut. Voilà son thème. Or, aujourd'hui, la femme
quittée par son mari, réduite à une maigre pension, sans voiture, ni
luxe, ni loges, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus
ni femme, ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute, et devient une
chose. Les carmélites ne veulent pas d'une femme mariée; il y aurait
bigamie. Son amant en voudra-t-il toujours? là est la question. La femme
comme il faut peut donner lieu peut-être à la calomnie, jamais à la
médisance. Elle est entre l'hypocrisie anglaise et la gracieuse
franchise du dix-huitième siècle, système bâtard qui révèle un temps où
rien de ce qui succède ne ressemble à ce qui s'en va, où les transitions
ne mènent à rien, où il n'y a que des nuances, où les grandes figures
s'effacent, où les distinctions sont purement personnelles. Dans ma
conviction, il est impossible qu'une femme, fût-elle née aux environs du
trône, acquière avant vingt-cinq ans la science encyclopédique des
riens, la connaissance des manéges, les grandes petites choses, les
musiques de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques
et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les
railleries, l'esprit et la bêtise, la diplomatie et l'ignorance, qui
constituent la femme comme il faut. Des indiscrets nous ont demandé si
la femme auteur est femme comme il faut: quand elle n'a pas du génie,
c'est une femme comme il n'en faut pas.
Maintenant, qu'est cette femme? à quelle famille appartient-elle? d'où
vient-elle? Ici la femme comme il faut prend les proportions
révolutionnaires. Elle est une création moderne, un déplorable triomphe
du système électif appliqué au beau sexe. Chaque révolution a son mot,
un mot où elle se résume, et qui la peint. Expliquer certains mots,
ajoutés de siècle en siècle à la langue française, serait faire une
magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'Empire; il
contient Napoléon tout entier. Depuis cinquante ans bientôt, nous
assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales; nous
aurions dû sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a
passé sur leurs têtes le niveau de ses articles. Hélas! quelque
terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont,
et les marquises aussi! Quant aux baronnes, elles n'ont jamais pu se
faire prendre au sérieux; l'aristocratie commence à la vicomtesse. Les
comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins
comtesse, comtesse de l'Empire ou d'hier, comtesse de vieille roche, ou,
comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant à la grande dame,
elle est morte avec l'entourage grandiose du dernier siècle, avec la
poudre, les mouches, les mules à talons, les corsets busqués ornés d'un
delta de noeuds en rubans. Les duchesses aujourd'hui passent par les
portes sans les faire élargir pour leurs paniers. Enfin l'Empire a vu
les dernières robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le
souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours
des robes à queue n'a pas établi pour certaines familles le droit
d'aînesse et les majorats par d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas
deviné l'application du Code dont il était si fier. Cet homme, en créant
des duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit médiat de
sa législation. La pensée, prise comme un marteau par l'enfant qui sort
du collége, ainsi que par le journaliste obscur, a démoli les
magnificences de l'état social. Aujourd'hui, tout drôle qui peut
convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante
poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer
un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux bouclés, se
dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes en soie qui
coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses arcades
sourcilières en plissant le haut de sa joue, et fût-il clerc d'avoué,
fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise impertinemment la
plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend l'escalier d'un
théâtre, et dit à son ami pantalonné par Blain, habillé par Buisson,
gileté, ganté, cravaté par Bodier ou par Perry, monté sur vernis comme
le premier duc venu: «Voilà, mon cher, une femme comme il faut.» Les
causes de ce désastre, les voici. Un duc quelconque (il s'en rencontrait
sous Louis XVIII ou sous Charles X, qui possédaient deux cent mille
livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux) pouvait
encore être un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs
français, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laissé
quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans
la manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que
cent mille livres de rente aujourd'hui; chacun d'eux est père ou mère de
plusieurs enfants, conséquemment, obligé de vivre dans un appartement au
rez-de-chaussée ou au premier étage d'une maison, avec la plus grande
économie. Qui sait même s'ils ne quêtent pas une fortune? Dès lors la
femme du fils aîné n'est duchesse que de nom: elle n'a ni sa voiture, ni
ses gens, ni sa loge, ni son temps à elle; elle n'a ni son appartement
dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses babioles; elle est enterrée dans
le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce; elle
achète les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille
ses filles, qu'elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles
sont ainsi devenues d'estimables couveuses. Notre époque n'a plus ces
belles fleurs féminines qui ont orné les grands siècles. L'éventail de
la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à médire, à
chuchoter, à se cacher, à se montrer; l'éventail ne sert plus qu'à
s'éventer; et quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est
trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a été complice de la
femme comme il faut. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond
de ses terres, où elle a été se cacher pour mourir, émigrant à
l'intérieur devant les idées comme à l'étranger devant les masses
populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens,
commander l'opinion, la tourner comme un gant, dominer le monde, en
dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont
commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter avec
la bourgeoisie enivrée de pouvoir, et débouchant sur la scène du monde
pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui la
talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses,
n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui les
princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils ne peuvent
même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le
dernier prince qui ait usé de ce privilége, et Dieu sait seul ce qu'il
lui en coûte! Aujourd'hui les princes ont des femmes comme il faut,
obligées de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur
royale ne grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les
eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles,
ni tout à fait bourgeoises. La presse a hérité de la femme. La femme n'a
plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses médisances ornées de
beau langage; il y a des feuilletons écrits dans un patois qui change
tous les trois ans, de petits journaux plaisants comme des croque-morts
et légers comme le plomb de leurs caractères. Les conversations
françaises se font en iroquois révolutionnaire d'un bout à l'autre de la
France, par de longues colonnes imprimées dans des hôtels où grince une
presse à la place des cercles élégants qui y brillaient jadis. Le glas
de la haute société sonne, entendez-vous! le premier coup est ce mot
moderne de la femme comme il faut! Cette femme, sortie des rangs de la
noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout terrain, même de
la province, est l'expression du temps actuel, une dernière image du bon
goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction, réunis mais
amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y
aura longtemps des femmes comme il faut, envoyées par l'opinion publique
dans une haute chambre féminine, et qui seront pour le beau sexe ce
qu'est le _gentleman_ en Angleterre. Voici le progrès: autrefois une
femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un
front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied
gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais
aujourd'hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency
pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut.
DE BALZAC.
[Illustration]
[Illustration: LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.]
[Illustration]
LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.
LE jour où Dieu enjoignit à l'homme de croître et de multiplier, il est
probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication
honnête et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire
impliquerait de la part de la Providence une incurie complétement
inadmissible, quand on considère la sublime harmonie qui régit les
moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du
néant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas
donné de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable «aux
petits des oiseaux de donner la pâture,» mais il nous a toujours paru
que les _petits des humains_ avaient à la bonté divine des droits fondés
non moins justement que les _petits des oiseaux_.
C'est précisément cette conviction où nous sommes que Dieu ne saurait
avoir ébauché une oeuvre incomplète qui nous donne la force de soutenir
la vérité de notre assertion première, à savoir que Dieu, en créant le
monde, lui avait assigné un certain chiffre de population que l'homme,
pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépasser. En doutez-vous? lisez
l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels
béats au premier chef, savourant, sans désemparer, toutes les joies de
l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en
fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que
par-ci par-là survenaient tout à coup des épisodes désagréables, comme
le déluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle
matinée de printemps, splendidement éclairée, s'est jamais inquiété des
taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et,
d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire à l'abri des
atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?
Mais, hélas! à mesure que les siècles ont marché, l'humanité s'est
agglomérée comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en
fleurs ont fait place à des sentiers rudes et escarpés; désormais chacun
se presse, se coudoie et cherche à supplanter son voisin. «Ote-toi de là
que je m'y mette!» devient la devise à la mode, et l'égoïsme une
nécessité vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre
place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux béants? lorsque
tout se dispute avec une ardeur sans égale, portefeuilles de ministre et
bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procès à
perdre, de peintres que de portraits à faire, de soldats que de
victoires à gagner, de médecins que de malades à tuer! quand toutes les
issues sont envahies, assiégées, escaladées, encombrées!
Sous l'Empire, où il était convenu que passer toute sa vie à s'exposer à
la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges
trouées dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans
choix. Mais à présent que l'humeur belliqueuse n'est plus à l'ordre du
jour, il ne reste à la jeunesse que deux carrières à remplir: le barreau
et la médecine. Or, comme pour y arriver il faut, à toute force, passer
par des chemins qui ne sont pas toujours bordés de roses; comme, en
outre, ces deux professions regorgent déjà d'une quantité inouïe de
pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout
l'acharnement d'un appétit qui frise le jeûne, il suit de là que nombre
de plumes taillées pour prendre des notes au cours de M. Orfila
finissent par rimer des élégies, et qu'une foule de cahiers achetés dans
l'origine pour rédiger les leçons de M. Du Caurroy servent, en
définitive, à recevoir un plan de vaudeville, à enregistrer un scenario
de mélodrame.--Car c'est encore là une de ces mille erreurs passées,
grâce à un fréquent usage, à l'état de vérités absolues: on ne naît
point poëte. Avez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait des vers au
maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salué autrement que par des cris
et des pleurs la venue de sa première dent? Donc, sur trois mille jeunes
gens que la province envoie chaque année à Paris, ce Minotaure de
pierre, on en compte huit ou dix à peine qui débarquent dans la cour des
messageries avec l'intention formelle de se faire littérateurs. Le reste
arrive sous le prétexte d'étudier le droit ou la médecine, et ce n'est
qu'après s'être écorchés aux épines de ces deux sciences, après avoir
absorbé l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin,
s'imaginant ressentir l'influence secrète, ils enfourchent leur plume
comme un coursier qui doit les mener rapidement à la gloire et à la
fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils
transforment les petites vagues noires en flots dorés du Pactole.
L'Odyssée d'un débutant littéraire étant celle, à quelques circonstances
près, de tous les débutants imaginables, nous allons raconter l'histoire
d'Eugène Préval, un débutant de ces dernières années. _Ab uno disce
omnes._
Vers la fin de 1834, Eugène Préval, le coeur plein et la bourse vide,
monta en diligence, et, pour la première fois de sa vie, dit adieu à sa
famille et à sa petite ville de Château-Chinon. Son père l'envoyait à
Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, à
raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prélever l'argent
nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux
inscriptions, à l'habillement, à l'éclairage, au chauffage et aux menus
plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé
l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son coeur une haine
invincible contre tous les codes civils imaginables.