l'étudiant en droit peut choisir entre une multitude de restaurants dont
les fastueuses affiches lui garantissent, moyennant dix-huit sous, une
alimentation saine et abondante. Poupon, Viot, Rousseau! restaurants
trop calomniés! comme Figaro, vous valez mieux que votre réputation! La
malice seule a pu accuser vos innocents cuisiniers de transformer une
tête de cheval en tête de veau, et de présenter un angora sous la
fallacieuse apparence d'un civet. Vos biftecks sont peut-être
_duriuscules_, vos bouillons trop aquatiques, vos hachis légèrement
suspects; mais vous n'en méritez pas moins l'estime et la pratique de
quiconque possède une âme sensible, un estomac complaisant, et dix-huit
sous dans sa poche. Laissez crier les diffamateurs, respectables
sanctuaires de la gastronomie au rabais; tant qu'il y aura une École de
droit à Paris, vous continuerez d'offrir à une foule toujours croissante
vos demi-potages à dix centimes, et vos canards aux navets à six sous la
portion.
Si l'on nous demande à quels signes extérieurs on peut reconnaître
l'étudiant en droit, nous répondrons qu'il ne s'habille pas à la
dernière mode, mais qu'il crée une mode tout exprès pour lui. Il laisse
volontiers croître ses cheveux et sa barbe, quand il en a, afin, dit-il,
de ne pas ressembler à un épicier; mais avant de se présenter devant les
examinateurs, il a soin de faire disparaître ces attributs anarchiques.
Il ressemble par la coiffure à un membre du club des Jacobins, et par la
royale à un seigneur de la cour de Louis XIII. On l'a vu jadis se
glorifier d'un chapeau gris et d'un gilet rouge à la Robespierre.
Aujourd'hui, qu'il soit ou non du Béarn, il adopte le béret et la
ceinture rouge, parce qu'il trouve à ce costume une couleur locale. Une
pipe colossale est l'accessoire obligé de l'étudiant: fumeur intrépide,
il parfume les passants des bouffées nauséabondes du tabac de la régie.
La tête de sa pipe, plus ou moins _culottée_, offre l'image d'un Turc,
de Henri IV, de Robert Macaire, de François Ier, de Saint-Just, etc. Son
coeur bondit de joie lorsqu'il parvient à se procurer une chibouque
algérienne ou un houka indien, et qu'étendu sur son canapé garni en
velours d'Utrecht rouge, il se donne une tournure orientale. Roi du
quartier Latin, il domine au théâtre, il domine à la taverne, il domine
dans la rue. L'hôtelier le respecte, le restaurateur le désire, le
cafetier le regarde avec amour; son crédit est solidement posé, car ses
parents _sont bien_; à lui le haut du pavé, à lui les gracieux sourires
des jeunes filles. Sultan sans rivaux, il dispense ses faveurs à son
gré, et rappelle les beaux temps de la galanterie française en faisant
offrir des brevets de beauté et de grâce sous la forme de bouquets aux
dames qui fréquentent les loges des théâtres du Panthéon et du
Luxembourg.
Entre tous surgit un caractère plus tranché, que les étudiants appellent
_bambocheur_. Ses confrères se permettent l'estaminet et la guinguette à
titre de distraction: le bambocheur y passe ses jours. Il entre à la
taverne à dix heures du matin, déjeune amplement, consomme une infinité
de petits verres et de chopes, fume un nombre considérable de pipes,
joue au piquet et au billard, et le soir, à une heure avancée, se mêle à
des choeurs qui chantent à gorge déployée:
[Musique:
Messieurs les étudiants
S'en vont à la Chaumière,
Pour danser le Cancan
Et la Robert Macaire,
Toujours, toujours, toujours,
Triomphant des amours.
Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la,
Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, la, la,
La, la, la, la.]
Le carnaval est l'élément du bambocheur: c'est alors qu'il se montre
dans tout son éclat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre à la faveur
de la confusion des bals masqués, il s'empresse de la déposer entre les
mains d'un commissionnaire au mont-de-piété, et le même administrateur
intègre se charge d'un manteau, complétement inutile à son propriétaire
pour se déguiser en postillon. Dès lors, plus de soucis, plus de soins
de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura
jamais d'examens à passer; il n'a point de carrière à parcourir, point
de famille à satisfaire; toutes ses facultés sont concentrées dans le
moment présent, dans le vin qu'il boit, dans le débardeur à cheveux
poudrés qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal.
Si, dans ces nuits de délire, un paisible observateur se place au cintre
du théâtre du Panthéon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un
mélange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de
poussière, enveloppées d'un brouillard de vapeurs délétères; puis, au
milieu de ce chaos, il distinguera confusément des têtes, des bras, des
jambes, mais sans pouvoir déterminer quels sont les propriétaires
respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidité avec
laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se déroule, se heurte
et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement étrange
composé de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le
baryton le plus éclatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une
mêlée pareille à celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu,
un labyrinthe de formes humaines, un pandémonium de danseurs: c'est un
bal masqué.
Si l'extérieur de l'étudiant annonce nettement ses habitudes physiques,
il n'est pas sans intérêt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts,
littérature, philosophie, politique, il étudie tout, excepté son droit.
Il dévore les romans nouveaux, et juge en maître des pièces en vogue. Le
portrait de madame George Sand, attaché par une épingle au chevet de son
lit, témoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit
M. de Balzac dans sa course à travers moeurs, et admire Victor Hugo, le
chef de l'école poétique des temps modernes. Loin de se passionner pour
ces tragédies guindées et compassées qui se font, comme une règle
d'arithmétique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de
princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son
admiration partout où le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on
un drame inédit du grand homme, l'étudiant se passe de dîner, se met à
la queue dès deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte
d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de
sifflet part d'une loge. «A la porte! à la porte! s'exclame l'étudiant;
c'est un membre de l'Institut!» Nouveau coup de sifflet. «A la porte!
répète l'étudiant; à la lanterne les classiques!» Vient une tirade de
poésie harmonieuse et sublime, toute la salle enivrée applaudit et
trépigne; l'étudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de
mépris à l'individu véhémentement soupçonné d'être membre de l'Institut.
Il est rare que l'étudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un maître
de flageolet, de flûte ou de cornet à piston, et joue _Au clair de la
lune_ sur l'accordéon. Nonobstant les règlements de police, son cor de
chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche à une
heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la
nouveauté _juste-milieu_. Le propriétaire tempête, les voisins
s'insurgent; mais qu'importe? l'intrépide virtuose poursuit son
harmonieux tintamarre, de complicité avec les chats des environs. La
vigueur de ses poumons est-elle épuisée, il sacrifie aux muses, car une
monomanie l'obsède: il faut qu'il écrive. Il jette des feuilletons dans
la boîte des journaux, qui ne les insèrent jamais, expédie des drames et
des vaudevilles aux directeurs des théâtres des boulevards, et s'indigne
de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime
en deux volumes in-8º à Lachapelle ou à H. Souverain, scrupuleux et
discrets dépositaires de ces chefs-d'oeuvre. Les nouvelles qu'il élabore
débutent presque toujours ainsi: «Par une belle matinée de printemps,
deux hommes, enveloppés de larges manteaux, descendaient silencieusement
la colline...» Parfois aussi il entame son sujet _in medias res_,
conformément à la recette suivante: «Par la messe! dit le jeune inconnu
en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous
vivons en des temps bien étranges, messeigneurs...» Sa poésie est de ce
genre phthisique, maladif et rachitique, désespérant et désespéré, dont
Joseph Delorme est le patron. Le _moi_ et les exclamations y dominent.
On y remarque des vers tels que ceux-ci:
Oh! parmi les humains je marche solitaire,
Comme le juif errant, et courbe vers la terre
Mon front pâle et rêveur!!
Tout nourrit le poison de ma mélancolie!
Oh! mon coeur est brisé! j'ai bu jusqu'à la lie
La coupe du malheur!!!
Cette strophe est éclose dans un nuage de fumée de tabac et sous
l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les éditeurs et
la gloire lui tournent le dos, l'étudiant passe à l'état de génie
méconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un oeil
farouche la distance qui le sépare de l'abîme. Mais il puisera des
consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort:
sitôt qu'une théorie apparaît, elle trouve parmi les étudiants des
adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la
restauration, ils ont suivi le mouvement du siècle, et tendent à prendre
une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux théories
économiques de Saint-Simon ou aux rêveries de Fourier; d'autres
s'accordent à dire, avec le père Enfantin, qu'il est urgent de
réhabiliter la chair, tâche dont ils s'acquittent à la grande
satisfaction des habitués du bal du Prado.
Les opinions politiques de l'étudiant en droit sont de celles qui font
dire aux cacochymes et aux asthmatiques: «On voit bien que vous êtes
jeune. Bah! ces idées-là vous passeront.» Ou bien: «C'est un beau rêve
qui ne se réalisera jamais; on reconnaît bien là l'effervescence de la
jeunesse.» Il y a des êtres persuadés que, passé la trentaine, il faut
nécessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque.
L'étudiant est d'un patriotisme exalté. Sa chambre est décorée des
portraits des chefs de la Montagne. La révolution de juillet est à ses
yeux une révolution à l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie.
Il eût voulu qu'en 1830 on déclarât la guerre à toute l'Europe, et que
le drapeau tricolore fît le tour du monde. Il a gémi sur le sort de la
Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps où florissaient les
souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom,
accompagné de notes plus ou moins démagogiques, semblables à celle-ci:
A... B..., ami de la liberté et de la patrie, ennemi des tyrans et de
l'oppression, 25 centimes.» Feu la Société des droits de l'homme
comptait dans son sein beaucoup d'étudiants en droit. Ils péroraient
dans les sections, annonçaient officiellement que les faubourgs Antoine
et Martin étaient prêts à descendre, couchaient en bonnet rouge, et au
besoin s'armaient pour l'émeute. Hélas! plusieurs victimes d'un
enthousiasme aveugle sont tombées sur les dalles de Saint-Merry.
Une haine vivace bouillonne entre l'étudiant en droit et le sergent de
ville. Ce sont deux ennemis plus irréconciliables que Montaigu et
Capulet, et ce n'est point sans raison. Qui, dans les bals publics,
surprend les étudiants en flagrant délit de _cachucha_ nationale? qui
les mène au violon? qui modère l'élasticité hasardée de leurs
mouvements? C'est le sergent de ville. Mais les principaux motifs de
l'aversion de l'étudiant en droit sont plus sérieux: il déteste dans le
sergent de ville l'agent, le satellite armé de l'ordre public, et, du
plus loin qu'il l'aperçoit, il donne à sa physionomie l'expression la
plus dédaigneuse possible, relève fièrement la tête, et murmure dans sa
barbe l'injurieuse épithète de mouchard.
Au reste, l'exagération politique de l'étudiant en droit est plutôt
extérieure que réelle; elle cache les sympathies d'une âme honnête et
généreuse, et ne croyez pas qu'arrivé à l'âge mûr l'étudiant en droit
renie les croyances de sa jeunesse. Électeur, il vote avec l'opposition;
père de famille, il transmet ses principes à ses enfants; sentinelle
avancée du progrès, sa voix s'élève toujours en faveur des réformes
utiles.
Il se trouve pourtant parmi les étudiants bon nombre de ces jeunes gens
tenaces au travail, que rien ne rebute, et qui mêlent à leurs études de
droit des travaux sérieux d'histoire, de littérature: celui qui prend
cette voie aride, mais dont la récompense est certaine, se nomme
_piocheur_.
Le _piocheur_ ne connaît ni les plaisirs ni les soucis attachés à la
prodigalité. Être rare et presque fabuleux, c'est un jeune homme sans
fortune qui veut faire son chemin, ose lire Duranton, et affronte sans
pâlir les volumineuses collections d'arrêts de Dalloz et de Sirey; il se
place chez un avoué, et au bout de deux ans de travaux assidus, il
obtient enfin l'importante fonction de troisième clerc: il ira loin!
Il n'est guère d'étudiant qui ne devienne _piocheur_ au moins une fois
par an, car l'approche des examens cause dans le quartier Latin une
perturbation complète, un branle-bas général: on se met à l'oeuvre, on
court aux codes longtemps négligés, on veille, on ne sort plus, on
défend sa porte, on s'enterre tout vivant avec Rogron et Du Caurroy; on
analyse, on dissèque le texte des lois, et au bout de six semaines de
fatigues, on arrive souvent à être refusé: alors la victime crie à
l'injustice, et traite les professeurs de _scélérats_.
Trois, quatre ou cinq ans suffisent à la majorité des étudiants pour
sortir vainqueurs de leurs cinq épreuves, y compris la thèse. Il est
facile de reconnaître dans la salle des Pas-Perdus celui qui vient
d'avoir l'honneur de prêter le serment d'avocat. Il se pavane dans sa
robe de louage, le gonflement de sa poitrine soulève son rabat jaunâtre,
il porte sous le bras un énorme portefeuille bourré de papiers qui
simulent les dossiers absents, invite ses connaissances à venir le voir
au palais, les promène dans les couloirs, et, s'il aperçoit quelque
notabilité judiciaire, soulève sa toque à un demi-pouce de son front,
pour persuader aux profanes qu'il est en relation avec la susdite
notabilité.
L'admission au stage a été pour le licencié en droit le sujet d'un
inextricable embarras. Les règlements de l'ordre des avocats exigent que
le candidat occupe une chambre convenable au premier ou au second étage,
et qu'il possède une bibliothèque suffisamment garnie de livres de
jurisprudence. Car le licencié demeurait place Sorbonne, au cinquième
au-dessus de l'entresol, et n'avait, en fait d'ouvrages de droit, que
les chansons de Béranger, les contes de Voltaire, _le Contrat social_,
un volume dépareillé d'un roman de Paul de Kock, et quelques autres
bouquins. Grâce au ciel, un de ses amis, homme d'affaires, lui a confié
les clefs d'un magnifique appartement. Le licencié a donné son adresse
au local de son ami, et le rapporteur chargé de décider si les
conditions requises étaient remplies a été émerveillé qu'un débutant
aussi jeune fût si splendidement logé, que la bibliothèque fût si
nombreuse et si bien choisie, et le bureau si encombré de paperasses et
d'actes de toute espèce.
Dans les conférences, où des étudiants et de jeunes avocats apprennent
l'art de défendre la veuve et l'orphelin, l'avocat stagiaire plaide avec
autant d'emphase que d'érudition. Il cite les coutumes et le Digeste,
Pothier et Gaïus, et assaisonne sa harangue de mots latins.
«Oui, messieurs, dit-il, dans la question qui nous occupe, notre
adversaire est _penitùs extraneus_. C'est l'amour du gain qui le pousse,
_certat de lucro captando_; tandis que nous, messieurs, _certamus de
damno vitando!_»
L'avocat stagiaire aime à prévoir les arguments de la partie adverse, et
il est rare de ne pas rencontrer dans son discours deux ou trois phrases
qui commencent en voix de fausset par: «Mais, nous dira-t-on!» Puis,
après avoir énuméré les objections qu'on peut lui faire, il retrousse
ses manches, lève les bras au ciel, et s'écrie: «Eh! messieurs, je vous
le demande, est-il possible d'imaginer un raisonnement plus illogique,
un raisonnement plus contraire aux principes, un raisonnement plus dénué
de fondement, plus étrange, plus...? Je m'arrête, messieurs, car mon
indignation, toujours croissante, m'entraînerait peut-être trop loin!»
_Sunt verba et voces, prætereaque nihil._
Malgré cette enflure, les conférences façonnent l'avocat stagiaire à
l'improvisation: il a l'agrément d'y être à tour de rôle juge,
président, ministère public, demandeur ou défendeur; il apprend à
plaider le pour et le contre de la première question venue, ce qui ne
laisse pas que d'être d'une application journalière.
Maintenant que notre étudiant a pris son essor et qu'il a secoué
complétement la poudre des écoles, nous lui souhaitons des succès
judiciaires, une clientèle interminable, et puisse-t-il n'être pas
obligé, après d'infructueuses tentatives, de se faire journaliste ou de
s'engager dans les hussards!
É. DE LA BÉDOLLIERRE.
_avocat_, _journaliste_.
[Illustration]
[Illustration: LA FEMME COMME IL FAUT.]
[Illustration]
LA FEMME COMME IL FAUT.
PAR une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est plus de deux
heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez venir à vous
une femme. Le premier coup d'oeil jeté sur elle est comme la préface
d'un beau livre: il vous fait pressentir un monde de choses élégantes et
fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux de son herborisation,
parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare.
Ou elle est accompagnée de deux hommes très-distingués, dont un au moins
est décoré, ou quelque domestique en petite tenue la suit à dix pas de
distance. Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jour, ni boucle
de ceinture trop travaillée, ni pantalon à manchettes brodées
bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquez à ses pieds, soit des
souliers de prunelle à cothurnes croisés sur un bas de coton d'une
finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des
brodequins de la plus exquise simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un
prix médiocre vous fait distinguer sa robe, dont la façon surprend plus
d'une bourgeoise: c'est presque toujours une redingote attachée par des
noeuds, et mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible.
L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou dans
une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en
dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue,
mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les
voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être protégée par
aucun brevet d'invention. Artistes, poëtes, amants, vous tous qui adorez
le beau idéal, cette rose mystique du génie heureusement interdite à la
mécanique, flânez et admirez cette fleur de beauté si bien cachée, si
bien montrée! La coquette se donne, par la marche, un certain mouvement
concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'étoffe sa forme
suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous la gaze verte de son
herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un diable cette ondulation
gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la
dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je nommerais volontiers
la brise de la Parisienne? Vous reconnaîtrez sur les bras, à la taille,
autour du cou, une science de plis qui drape la plus rétive étoffe, de
manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. Ah! comme elle entend,
passez-moi cette expression, _la coupe de la démarche_! Examinez cette
façon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision
qu'elle excite chez le passant une admiration mêlée de désir, mais
comprimée par un profond respect. Quand une Anglaise essaye de ce pas,
elle a l'air d'un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une
redoute. A la femme de Paris le génie de la démarche! Aussi la
municipalité lui devait-elle l'asphalte des trottoirs. Votre inconnue ne
heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie
qu'on lui fasse place. La distinction particulière aux femmes bien
élevées se trahit surtout par la manière dont elle tient le châle ou la
mante croisée sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit
air digne et serein, comme les madones de Raphaël dans leur cadre. Sa
pose, à la fois tranquille et dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy
à se déranger pour elle. Le chapeau, d'une simplicité remarquable, a des
rubans frais. Peut-être y aura-t-il des fleurs; mais les plus habiles de
ces femmes n'ont que des noeuds. La plume veut la voiture; les fleurs
attirent trop le regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et
reposée d'une femme sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien
et voit tout, dont la vanité, blasée par une continuelle satisfaction,
répand sur sa physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle
sait qu'on l'étudie; elle sait que presque tous, même les femmes, se
retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de
la Vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes
les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris: vous la
trouverez entre la 20e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; sous la
ligne des boulevards, depuis l'équateur ardent des Panoramas, où
fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus
chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine, dans les
contrées les moins crottées de bourgeoisie; entre le 30e et le 150e
numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle se plaît
sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir en bitume qui
la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des Champs-Élysées,
bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest, par la rue de Marigny,
au midi, par la chaussée, au nord, par les jardins du faubourg
Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette variété de femme dans
les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis; jamais dans les
Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; jamais nulle
part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent par un temps
oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures, se replient
comme les belles-de-jour.
Les femmes que vous verrez plus tard, ayant un peu de leur air, essayant
de les singer, sont des femmes comme _il en faut_, tandis que la belle
inconnue, votre Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il
n'est pas facile aux étrangers de reconnaître les différences
auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme est
comédienne! mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: c'est des agrafes
mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un blanc roux au dos
de la robe par une fente entre-bâillée, des souliers éraillés, des
rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante, une tournure trop
gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans l'abaissement prémédité
de la paupière. Il y a de la convention dans la pose. Quant à la
bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il
faut; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que
vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est affairée, sort par tous
les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si
elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la femme comme il faut sait
bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la bourgeoise est indécise,
retrousse sa robe pour passer un ruisseau, traîne avec elle un enfant
qui l'oblige à guetter les voitures; elle est mère en public, et cause
avec sa fille; elle a de l'argent dans son cabas, et des bas à jour aux
pieds; en hiver, elle a un boa par-dessus une pèlerine en fourrure, un
châle et une écharpe en été: la bourgeoise entend admirablement les
pléonasmes de toilette.