S'il n'a point de femme pour lui préparer ses repas à domicile,

l'étudiant en droit peut choisir entre une multitude de restaurants dont

les fastueuses affiches lui garantissent, moyennant dix-huit sous, une

alimentation saine et abondante. Poupon, Viot, Rousseau! restaurants

trop calomniés! comme Figaro, vous valez mieux que votre réputation! La

malice seule a pu accuser vos innocents cuisiniers de transformer une

tête de cheval en tête de veau, et de présenter un angora sous la

fallacieuse apparence d'un civet. Vos biftecks sont peut-être

_duriuscules_, vos bouillons trop aquatiques, vos hachis légèrement

suspects; mais vous n'en méritez pas moins l'estime et la pratique de

quiconque possède une âme sensible, un estomac complaisant, et dix-huit

sous dans sa poche. Laissez crier les diffamateurs, respectables

sanctuaires de la gastronomie au rabais; tant qu'il y aura une École de

droit à Paris, vous continuerez d'offrir à une foule toujours croissante

vos demi-potages à dix centimes, et vos canards aux navets à six sous la

portion.

Si l'on nous demande à quels signes extérieurs on peut reconnaître

l'étudiant en droit, nous répondrons qu'il ne s'habille pas à la

dernière mode, mais qu'il crée une mode tout exprès pour lui. Il laisse

volontiers croître ses cheveux et sa barbe, quand il en a, afin, dit-il,

de ne pas ressembler à un épicier; mais avant de se présenter devant les

examinateurs, il a soin de faire disparaître ces attributs anarchiques.

Il ressemble par la coiffure à un membre du club des Jacobins, et par la

royale à un seigneur de la cour de Louis XIII. On l'a vu jadis se

glorifier d'un chapeau gris et d'un gilet rouge à la Robespierre.

Aujourd'hui, qu'il soit ou non du Béarn, il adopte le béret et la

ceinture rouge, parce qu'il trouve à ce costume une couleur locale. Une

pipe colossale est l'accessoire obligé de l'étudiant: fumeur intrépide,

il parfume les passants des bouffées nauséabondes du tabac de la régie.

La tête de sa pipe, plus ou moins _culottée_, offre l'image d'un Turc,

de Henri IV, de Robert Macaire, de François Ier, de Saint-Just, etc. Son

coeur bondit de joie lorsqu'il parvient à se procurer une chibouque

algérienne ou un houka indien, et qu'étendu sur son canapé garni en

velours d'Utrecht rouge, il se donne une tournure orientale. Roi du

quartier Latin, il domine au théâtre, il domine à la taverne, il domine

dans la rue. L'hôtelier le respecte, le restaurateur le désire, le

cafetier le regarde avec amour; son crédit est solidement posé, car ses

parents _sont bien_; à lui le haut du pavé, à lui les gracieux sourires

des jeunes filles. Sultan sans rivaux, il dispense ses faveurs à son

gré, et rappelle les beaux temps de la galanterie française en faisant

offrir des brevets de beauté et de grâce sous la forme de bouquets aux

dames qui fréquentent les loges des théâtres du Panthéon et du

Luxembourg.

Entre tous surgit un caractère plus tranché, que les étudiants appellent

_bambocheur_. Ses confrères se permettent l'estaminet et la guinguette à

titre de distraction: le bambocheur y passe ses jours. Il entre à la

taverne à dix heures du matin, déjeune amplement, consomme une infinité

de petits verres et de chopes, fume un nombre considérable de pipes,

joue au piquet et au billard, et le soir, à une heure avancée, se mêle à

des choeurs qui chantent à gorge déployée:

[Musique:

Messieurs les étudiants

S'en vont à la Chaumière,

Pour danser le Cancan

Et la Robert Macaire,

Toujours, toujours, toujours,

Triomphant des amours.

Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la,

Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, la, la,

La, la, la, la.]

Le carnaval est l'élément du bambocheur: c'est alors qu'il se montre

dans tout son éclat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre à la faveur

de la confusion des bals masqués, il s'empresse de la déposer entre les

mains d'un commissionnaire au mont-de-piété, et le même administrateur

intègre se charge d'un manteau, complétement inutile à son propriétaire

pour se déguiser en postillon. Dès lors, plus de soucis, plus de soins

de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura

jamais d'examens à passer; il n'a point de carrière à parcourir, point

de famille à satisfaire; toutes ses facultés sont concentrées dans le

moment présent, dans le vin qu'il boit, dans le débardeur à cheveux

poudrés qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal.

Si, dans ces nuits de délire, un paisible observateur se place au cintre

du théâtre du Panthéon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un

mélange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de

poussière, enveloppées d'un brouillard de vapeurs délétères; puis, au

milieu de ce chaos, il distinguera confusément des têtes, des bras, des

jambes, mais sans pouvoir déterminer quels sont les propriétaires

respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidité avec

laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se déroule, se heurte

et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement étrange

composé de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le

baryton le plus éclatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une

mêlée pareille à celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu,

un labyrinthe de formes humaines, un pandémonium de danseurs: c'est un

bal masqué.

Si l'extérieur de l'étudiant annonce nettement ses habitudes physiques,

il n'est pas sans intérêt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts,

littérature, philosophie, politique, il étudie tout, excepté son droit.

Il dévore les romans nouveaux, et juge en maître des pièces en vogue. Le

portrait de madame George Sand, attaché par une épingle au chevet de son

lit, témoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit

M. de Balzac dans sa course à travers moeurs, et admire Victor Hugo, le

chef de l'école poétique des temps modernes. Loin de se passionner pour

ces tragédies guindées et compassées qui se font, comme une règle

d'arithmétique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de

princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son

admiration partout où le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on

un drame inédit du grand homme, l'étudiant se passe de dîner, se met à

la queue dès deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte

d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de

sifflet part d'une loge. «A la porte! à la porte! s'exclame l'étudiant;

c'est un membre de l'Institut!» Nouveau coup de sifflet. «A la porte!

répète l'étudiant; à la lanterne les classiques!» Vient une tirade de

poésie harmonieuse et sublime, toute la salle enivrée applaudit et

trépigne; l'étudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de

mépris à l'individu véhémentement soupçonné d'être membre de l'Institut.

Il est rare que l'étudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un maître

de flageolet, de flûte ou de cornet à piston, et joue _Au clair de la

lune_ sur l'accordéon. Nonobstant les règlements de police, son cor de

chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche à une

heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la

nouveauté _juste-milieu_. Le propriétaire tempête, les voisins

s'insurgent; mais qu'importe? l'intrépide virtuose poursuit son

harmonieux tintamarre, de complicité avec les chats des environs. La

vigueur de ses poumons est-elle épuisée, il sacrifie aux muses, car une

monomanie l'obsède: il faut qu'il écrive. Il jette des feuilletons dans

la boîte des journaux, qui ne les insèrent jamais, expédie des drames et

des vaudevilles aux directeurs des théâtres des boulevards, et s'indigne

de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime

en deux volumes in-8º à Lachapelle ou à H. Souverain, scrupuleux et

discrets dépositaires de ces chefs-d'oeuvre. Les nouvelles qu'il élabore

débutent presque toujours ainsi: «Par une belle matinée de printemps,

deux hommes, enveloppés de larges manteaux, descendaient silencieusement

la colline...» Parfois aussi il entame son sujet _in medias res_,

conformément à la recette suivante: «Par la messe! dit le jeune inconnu

en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous

vivons en des temps bien étranges, messeigneurs...» Sa poésie est de ce

genre phthisique, maladif et rachitique, désespérant et désespéré, dont

Joseph Delorme est le patron. Le _moi_ et les exclamations y dominent.

On y remarque des vers tels que ceux-ci:

Oh! parmi les humains je marche solitaire,

Comme le juif errant, et courbe vers la terre

Mon front pâle et rêveur!!

Tout nourrit le poison de ma mélancolie!

Oh! mon coeur est brisé! j'ai bu jusqu'à la lie

La coupe du malheur!!!

Cette strophe est éclose dans un nuage de fumée de tabac et sous

l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les éditeurs et

la gloire lui tournent le dos, l'étudiant passe à l'état de génie

méconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un oeil

farouche la distance qui le sépare de l'abîme. Mais il puisera des

consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort:

sitôt qu'une théorie apparaît, elle trouve parmi les étudiants des

adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la

restauration, ils ont suivi le mouvement du siècle, et tendent à prendre

une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux théories

économiques de Saint-Simon ou aux rêveries de Fourier; d'autres

s'accordent à dire, avec le père Enfantin, qu'il est urgent de

réhabiliter la chair, tâche dont ils s'acquittent à la grande

satisfaction des habitués du bal du Prado.

Les opinions politiques de l'étudiant en droit sont de celles qui font

dire aux cacochymes et aux asthmatiques: «On voit bien que vous êtes

jeune. Bah! ces idées-là vous passeront.» Ou bien: «C'est un beau rêve

qui ne se réalisera jamais; on reconnaît bien là l'effervescence de la

jeunesse.» Il y a des êtres persuadés que, passé la trentaine, il faut

nécessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque.

L'étudiant est d'un patriotisme exalté. Sa chambre est décorée des

portraits des chefs de la Montagne. La révolution de juillet est à ses

yeux une révolution à l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie.

Il eût voulu qu'en 1830 on déclarât la guerre à toute l'Europe, et que

le drapeau tricolore fît le tour du monde. Il a gémi sur le sort de la

Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps où florissaient les

souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom,

accompagné de notes plus ou moins démagogiques, semblables à celle-ci:

A... B..., ami de la liberté et de la patrie, ennemi des tyrans et de

l'oppression, 25 centimes.» Feu la Société des droits de l'homme

comptait dans son sein beaucoup d'étudiants en droit. Ils péroraient

dans les sections, annonçaient officiellement que les faubourgs Antoine

et Martin étaient prêts à descendre, couchaient en bonnet rouge, et au

besoin s'armaient pour l'émeute. Hélas! plusieurs victimes d'un

enthousiasme aveugle sont tombées sur les dalles de Saint-Merry.

Une haine vivace bouillonne entre l'étudiant en droit et le sergent de

ville. Ce sont deux ennemis plus irréconciliables que Montaigu et

Capulet, et ce n'est point sans raison. Qui, dans les bals publics,

surprend les étudiants en flagrant délit de _cachucha_ nationale? qui

les mène au violon? qui modère l'élasticité hasardée de leurs

mouvements? C'est le sergent de ville. Mais les principaux motifs de

l'aversion de l'étudiant en droit sont plus sérieux: il déteste dans le

sergent de ville l'agent, le satellite armé de l'ordre public, et, du

plus loin qu'il l'aperçoit, il donne à sa physionomie l'expression la

plus dédaigneuse possible, relève fièrement la tête, et murmure dans sa

barbe l'injurieuse épithète de mouchard.

Au reste, l'exagération politique de l'étudiant en droit est plutôt

extérieure que réelle; elle cache les sympathies d'une âme honnête et

généreuse, et ne croyez pas qu'arrivé à l'âge mûr l'étudiant en droit

renie les croyances de sa jeunesse. Électeur, il vote avec l'opposition;

père de famille, il transmet ses principes à ses enfants; sentinelle

avancée du progrès, sa voix s'élève toujours en faveur des réformes

utiles.

Il se trouve pourtant parmi les étudiants bon nombre de ces jeunes gens

tenaces au travail, que rien ne rebute, et qui mêlent à leurs études de

droit des travaux sérieux d'histoire, de littérature: celui qui prend

cette voie aride, mais dont la récompense est certaine, se nomme

_piocheur_.

Le _piocheur_ ne connaît ni les plaisirs ni les soucis attachés à la

prodigalité. Être rare et presque fabuleux, c'est un jeune homme sans

fortune qui veut faire son chemin, ose lire Duranton, et affronte sans

pâlir les volumineuses collections d'arrêts de Dalloz et de Sirey; il se

place chez un avoué, et au bout de deux ans de travaux assidus, il

obtient enfin l'importante fonction de troisième clerc: il ira loin!

Il n'est guère d'étudiant qui ne devienne _piocheur_ au moins une fois

par an, car l'approche des examens cause dans le quartier Latin une

perturbation complète, un branle-bas général: on se met à l'oeuvre, on

court aux codes longtemps négligés, on veille, on ne sort plus, on

défend sa porte, on s'enterre tout vivant avec Rogron et Du Caurroy; on

analyse, on dissèque le texte des lois, et au bout de six semaines de

fatigues, on arrive souvent à être refusé: alors la victime crie à

l'injustice, et traite les professeurs de _scélérats_.

Trois, quatre ou cinq ans suffisent à la majorité des étudiants pour

sortir vainqueurs de leurs cinq épreuves, y compris la thèse. Il est

facile de reconnaître dans la salle des Pas-Perdus celui qui vient

d'avoir l'honneur de prêter le serment d'avocat. Il se pavane dans sa

robe de louage, le gonflement de sa poitrine soulève son rabat jaunâtre,

il porte sous le bras un énorme portefeuille bourré de papiers qui

simulent les dossiers absents, invite ses connaissances à venir le voir

au palais, les promène dans les couloirs, et, s'il aperçoit quelque

notabilité judiciaire, soulève sa toque à un demi-pouce de son front,

pour persuader aux profanes qu'il est en relation avec la susdite

notabilité.

L'admission au stage a été pour le licencié en droit le sujet d'un

inextricable embarras. Les règlements de l'ordre des avocats exigent que

le candidat occupe une chambre convenable au premier ou au second étage,

et qu'il possède une bibliothèque suffisamment garnie de livres de

jurisprudence. Car le licencié demeurait place Sorbonne, au cinquième

au-dessus de l'entresol, et n'avait, en fait d'ouvrages de droit, que

les chansons de Béranger, les contes de Voltaire, _le Contrat social_,

un volume dépareillé d'un roman de Paul de Kock, et quelques autres

bouquins. Grâce au ciel, un de ses amis, homme d'affaires, lui a confié

les clefs d'un magnifique appartement. Le licencié a donné son adresse

au local de son ami, et le rapporteur chargé de décider si les

conditions requises étaient remplies a été émerveillé qu'un débutant

aussi jeune fût si splendidement logé, que la bibliothèque fût si

nombreuse et si bien choisie, et le bureau si encombré de paperasses et

d'actes de toute espèce.

Dans les conférences, où des étudiants et de jeunes avocats apprennent

l'art de défendre la veuve et l'orphelin, l'avocat stagiaire plaide avec

autant d'emphase que d'érudition. Il cite les coutumes et le Digeste,

Pothier et Gaïus, et assaisonne sa harangue de mots latins.

«Oui, messieurs, dit-il, dans la question qui nous occupe, notre

adversaire est _penitùs extraneus_. C'est l'amour du gain qui le pousse,

_certat de lucro captando_; tandis que nous, messieurs, _certamus de

damno vitando!_»

L'avocat stagiaire aime à prévoir les arguments de la partie adverse, et

il est rare de ne pas rencontrer dans son discours deux ou trois phrases

qui commencent en voix de fausset par: «Mais, nous dira-t-on!» Puis,

après avoir énuméré les objections qu'on peut lui faire, il retrousse

ses manches, lève les bras au ciel, et s'écrie: «Eh! messieurs, je vous

le demande, est-il possible d'imaginer un raisonnement plus illogique,

un raisonnement plus contraire aux principes, un raisonnement plus dénué

de fondement, plus étrange, plus...? Je m'arrête, messieurs, car mon

indignation, toujours croissante, m'entraînerait peut-être trop loin!»

_Sunt verba et voces, prætereaque nihil._

Malgré cette enflure, les conférences façonnent l'avocat stagiaire à

l'improvisation: il a l'agrément d'y être à tour de rôle juge,

président, ministère public, demandeur ou défendeur; il apprend à

plaider le pour et le contre de la première question venue, ce qui ne

laisse pas que d'être d'une application journalière.

Maintenant que notre étudiant a pris son essor et qu'il a secoué

complétement la poudre des écoles, nous lui souhaitons des succès

judiciaires, une clientèle interminable, et puisse-t-il n'être pas

obligé, après d'infructueuses tentatives, de se faire journaliste ou de

s'engager dans les hussards!

É. DE LA BÉDOLLIERRE.

_avocat_, _journaliste_.

[Illustration]

[Illustration: LA FEMME COMME IL FAUT.]

[Illustration]

LA FEMME COMME IL FAUT.

PAR une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est plus de deux

heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez venir à vous

une femme. Le premier coup d'oeil jeté sur elle est comme la préface

d'un beau livre: il vous fait pressentir un monde de choses élégantes et

fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux de son herborisation,

parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare.

Ou elle est accompagnée de deux hommes très-distingués, dont un au moins

est décoré, ou quelque domestique en petite tenue la suit à dix pas de

distance. Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jour, ni boucle

de ceinture trop travaillée, ni pantalon à manchettes brodées

bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquez à ses pieds, soit des

souliers de prunelle à cothurnes croisés sur un bas de coton d'une

finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des

brodequins de la plus exquise simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un

prix médiocre vous fait distinguer sa robe, dont la façon surprend plus

d'une bourgeoise: c'est presque toujours une redingote attachée par des

noeuds, et mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible.

L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou dans

une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en

dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue,

mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les

voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être protégée par

aucun brevet d'invention. Artistes, poëtes, amants, vous tous qui adorez

le beau idéal, cette rose mystique du génie heureusement interdite à la

mécanique, flânez et admirez cette fleur de beauté si bien cachée, si

bien montrée! La coquette se donne, par la marche, un certain mouvement

concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'étoffe sa forme

suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous la gaze verte de son

herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un diable cette ondulation

gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la

dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je nommerais volontiers

la brise de la Parisienne? Vous reconnaîtrez sur les bras, à la taille,

autour du cou, une science de plis qui drape la plus rétive étoffe, de

manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. Ah! comme elle entend,

passez-moi cette expression, _la coupe de la démarche_! Examinez cette

façon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision

qu'elle excite chez le passant une admiration mêlée de désir, mais

comprimée par un profond respect. Quand une Anglaise essaye de ce pas,

elle a l'air d'un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une

redoute. A la femme de Paris le génie de la démarche! Aussi la

municipalité lui devait-elle l'asphalte des trottoirs. Votre inconnue ne

heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie

qu'on lui fasse place. La distinction particulière aux femmes bien

élevées se trahit surtout par la manière dont elle tient le châle ou la

mante croisée sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit

air digne et serein, comme les madones de Raphaël dans leur cadre. Sa

pose, à la fois tranquille et dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy

à se déranger pour elle. Le chapeau, d'une simplicité remarquable, a des

rubans frais. Peut-être y aura-t-il des fleurs; mais les plus habiles de

ces femmes n'ont que des noeuds. La plume veut la voiture; les fleurs

attirent trop le regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et

reposée d'une femme sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien

et voit tout, dont la vanité, blasée par une continuelle satisfaction,

répand sur sa physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle

sait qu'on l'étudie; elle sait que presque tous, même les femmes, se

retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de

la Vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes

les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris: vous la

trouverez entre la 20e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; sous la

ligne des boulevards, depuis l'équateur ardent des Panoramas, où

fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus

chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine, dans les

contrées les moins crottées de bourgeoisie; entre le 30e et le 150e

numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle se plaît

sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir en bitume qui

la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des Champs-Élysées,

bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest, par la rue de Marigny,

au midi, par la chaussée, au nord, par les jardins du faubourg

Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette variété de femme dans

les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis; jamais dans les

Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; jamais nulle

part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent par un temps

oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures, se replient

comme les belles-de-jour.

Les femmes que vous verrez plus tard, ayant un peu de leur air, essayant

de les singer, sont des femmes comme _il en faut_, tandis que la belle

inconnue, votre Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il

n'est pas facile aux étrangers de reconnaître les différences

auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme est

comédienne! mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: c'est des agrafes

mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un blanc roux au dos

de la robe par une fente entre-bâillée, des souliers éraillés, des

rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante, une tournure trop

gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans l'abaissement prémédité

de la paupière. Il y a de la convention dans la pose. Quant à la

bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il

faut; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que

vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est affairée, sort par tous

les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si

elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la femme comme il faut sait

bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la bourgeoise est indécise,

retrousse sa robe pour passer un ruisseau, traîne avec elle un enfant

qui l'oblige à guetter les voitures; elle est mère en public, et cause

avec sa fille; elle a de l'argent dans son cabas, et des bas à jour aux

pieds; en hiver, elle a un boa par-dessus une pèlerine en fourrure, un

châle et une écharpe en été: la bourgeoise entend admirablement les

pléonasmes de toilette.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 4 / 49 段