Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, où l'on jouait trois

pièces de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs

bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation,

qui pouvait se résumer ainsi: «Combien pensez-vous que ça soit payé à

Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous

représenter?--Mais ça peut bien lui rapporter de cinq à six cent mille

francs par année.--Ah! bah!--Ma parole.--Farceurs d'écrivains! on

m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim à l'hôpital.--Plus souvent! Le

cousin du beau-frère de l'oncle du parrain de mon portier est valet de

chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en

perles fines.--Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisième de chez

le droguiste où il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de

lettres? Quand même il ne gagnerait que cent mille francs en commençant,

ça m'irait encore, allez!»

Rentré chez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous ses livres

classiques, et s'écria, non sans lancer un regard de dédain sur sa

mansarde: «Et moi aussi je serai homme de lettres!»

Eugène se réveilla le lendemain à l'état de _débutant littéraire_,

c'est-à-dire qu'il employa sa matinée à noircir quelques innocentes

feuilles de papier, et son après-midi à découvrir, dans l'Almanach des

25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le

surlendemain, il entra dans cette voie de déceptions et de déboires où,

pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de

l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue

qui aboutit si souvent à la misère, quand elle n'aboutit pas au suicide.

Eugène Préval s'en fut donc offrir son article à la _Revue des

Deux-Mondes_, qui le refusa à titre d'immoral; puis à la _Revue de

Paris_, qui ne put l'admettre comme entaché d'une moralité par trop

digne de feu Berquin. _Le Siècle_ le trouva trop long, et _le Courrier

français_, trop court; _le National_ jugea que les idées qui y étaient

émises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et _la Presse_ déclara

la prose d'Eugène éminemment incendiaire et digne en tout point de

figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits

journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands

confrères, répondant, les uns, qu'il était trop fade; les autres, qu'il

était trop méchant; ceux-ci, que l'idée s'y montrait d'une niaiserie

banale; ceux-là, que le fond en était d'une extravagance impossible.

Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, de trois

à quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques

à la Chaussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg

Saint-Honoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant

sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grands

airs des garçons de bureau, gens espiègles à la façon des petits clercs,

et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de

quelque solidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les

unes et les autres, grâce aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir

dans le cours de leur carrière, commencèrent à s'user sensiblement;

Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu

à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le

droit, et puis de s'en aller dans une ville de province défendre la

veuve et l'orphelin sur le pied d'un écu par tête. Mais un jour, comme

il montait la rue de Sorbonne d'un pas mélancolique, ses regards furent

subitement frappés à la vue d'une affiche colossale, conçue en ces

termes: «_Le Chérubin_, journal littéraire, paraissant le jeudi de

chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Guénégaud, 23.»

«_Le Chérubin_, s'écria notre débutant, le coeur rempli d'espoir; _le

Chérubin_, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refusé...

Essayons-en avant de couper mes ailes.» Et aussitôt il vola à son hôtel,

interrogea l'arcane mystérieuse de son secrétaire, et reconnut, ô joie

surhumaine! que deux pièces de cent sous lui restaient encore. C'était

plus qu'il n'en fallait; et, revêtant aussitôt ses habits les plus

convenables, il s'empressa de courir à la rue Guénégaud.

_Le Chérubin_ était une petite feuille inodore qui avait pour spécialité

d'être tirée sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un

caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gardé souvenir de cet

_estimable_ journal, si ce n'est son imprimeur infortuné, à qui

probablement il reste encore dû quelque vieux reliquat de compte. Ledit

_Chérubin_ florissait au nº 23 de la rue Guénégaud, vieille maison

triste et froide; et ce qui sur les affiches était baptisé

solennellement du nom pompeux de _bureaux_ consistait dans une seule

chambre, meublée d'une banquette circulaire qu'on avait oublié de

rembourrer; au fond se trouvait une alcôve fermée, ornée d'un lit de

sangle, où venaient coucher alternativement ceux des rédacteurs qui

étaient dans de mauvais termes avec leurs propriétaires. Lorsque Eugène

arriva au _Chérubin_, la rédaction tout entière s'était comme donné

rendez-vous aux bureaux, qui _était_ encombré d'une quinzaine de jeunes

gens en train de révolutionner le monde littéraire et de _démolir_ en

bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugène demeura plusieurs

minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait

que l'aspect de ces hommes devait être majestueux et imposant; puis,

d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pénétra dans le

sanctuaire. Il eut un éblouissement. Tout en discutant, la rédaction du

_Chérubin_ battait la semelle dans le but ingénieux de réchauffer, non

pas la discussion, qui était aussi chaude que possible, mais ses pieds,

que l'absence du feu, au coeur de janvier, avait singulièrement

refroidis.

La foudre tombant à l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue

Guénégaud, n'eût pas causé une plus grande surprise que la visite

d'Eugène Préval. C'est qu'il ne vint pas son article à la main, comme

vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il déposa

noblement sur la table, en disant ces paroles si éloquentes dans leur

simplicité: «Messieurs, je viens pour m'abonner!» Sitôt qu'il eut les

talons tournés, la rédaction se leva comme un seul homme, et courut

immédiatement convertir les six livres d'Eugène en marrons et en vin

blanc, que l'on s'empressa de consommer à la santé de la gent abonnable.

[Illustration]

Or, voici le raisonnement profond que notre héros s'était tenu à

lui-même: «Il est impossible que _le Chérubin_ refuse les articles de

son unique abonné.» En effet, lorsque une semaine après, il apporta sa

prose, on l'accueillit avec un véritable enthousiasme; et, à dater de ce

jour, Eugène fut admis à l'honneur insigne de venir battre la semelle,

et démolir quiconque dans les bureaux du _Chérubin_, honneur dont il

abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois

mois que ladite feuille survécut à son premier abonnement, Eugène n'eut

pas occasion de voir apparaître le moindre marron, ni la plus mince

bouteille.

Il est un fait digne d'être observé, c'est que la destinée des choses

qui ont été reçues dans l'origine avec enthousiasme finit presque

toujours d'une façon lamentable. Sans parler ici des quinze cents

tragédies, toutes reçues avec enthousiasme au Théâtre-Français, et qui

toutes sont appelées à une moisissure éternelle, nous citerons l'article

d'Eugène. Savez-vous l'époque où il vint au monde? Juste le jour où _le

Chérubin_ lui disait un éternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut

tard que jamais, et notre débutant, qui n'avait pas fermé l'oeil de la

nuit, dut être, ce jour-là, rangé dans la catégorie des gens vertueux,

car il aima à voir lever l'aurore. Enfin, il était donc homme de

lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son oeuvre imprimée! par

malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'était une myriade de

fautes qui parsemaient son oeuvre, résultat inévitable de son peu

d'expérience en matière de corrections typographiques, témoin un passage

où il avait entendu célébrer le _dévouement_ des femmes, et où ce

n'était pas précisément cette noble qualité dont on l'instituait le

panégyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.--A part cette petite

contrariété, Eugène fut exactement _le plus heureux des hommes_. Il

porta à la poste trente exemplaires du _Chérubin_: il y en avait pour

toutes les autorités civiles et administratives de Château-Chinon; puis

il entra dans les cafés de sa connaissance, dans les cabinets de lecture

qu'il put découvrir, partout demandant _le Chérubin_, et n'en sortant

qu'après avoir savouré lentement sa prose.--Le soir, avant de se

coucher, il s'écrivit à lui-même plusieurs lettres portant la

suscription suivante: «A Monsieur Eugène Préval, journaliste et homme de

lettres,» afin de bien constater son identité aux yeux de la portière.

_Le Chérubin_ mort, ses rédacteurs très-ordinaires sentirent un vide

immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne

plus avoir à leur disposition cette bénévole tribune où ils

s'installaient tout à leur aise pour haranguer la foule qui ne les

écoutait pas; ce que les autres déploraient davantage, c'était d'avoir

perdu un asile et un lit de sangle assurés; bref, il fut résolu à

l'unanimité qu'une nouvelle feuille serait fondée; et, pour solidifier

son existence, on décréta en outre que ledit journal serait créé par

actions. C'est alors que naquit la _Revue de France_, soutenue par une

société d'actionnaires-rédacteurs, s'engageant à payer une cotisation

mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'étendue

de leurs moyens pécuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient

droit à faire insérer deux et trois fois plus d'articles que les autres.

Il était enjoint à tous les rédacteurs, sous peine d'exclusion formelle

de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander à grands cris la

_Revue de France_. Que si, par impossible, un butor de garçon répondait:

_Connais pas!_ le rédacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer

autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent.

Eugène prit part, en qualité d'actionnaire à cinq francs, à la rédaction

de cette _Revue_ qui devait être, suivant la manière de voir du

prospectus, une _pyramide littéraire_, et qui ne fut rien moins qu'une

soeur jumelle du _Chérubin_, à une exception près cependant: le registre

des abonnements décéda vierge et martyr.

Encouragé par deux succès d'un si bon augure, notre héros passa d'emblée

à la rédaction de plusieurs feuilles anonymes, et ayant ouï dire que

tous les gens de lettres un peu bien situés étaient plus ou moins admis

dans le boudoir d'une actrice célèbre, il songea à faire un choix. En

conséquence, il écrivit treize lettres passionnées à la piquante

Frétillon du Palais-Royal, avec prière d'y répondre _le plus tôt

possible_, mais l'actrice ne fit aucune réponse, et nous ne savons pas

ce qui serait advenu de notre débutant, si, à la même époque, et comme

cataplasme, un des journaux dont il était l'assidu mais peu rétribué

collaborateur ne l'avait convié tout à coup à de célestes béatitudes.

Du jour où il avait mis le pied dans la vie littéraire, Eugène s'était

senti dévoré par un fougueux désir qui ne cessait de l'envelopper de ses

replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donné dix années de

sa vie, disait-il, pour avoir ses entrées à un théâtre! et chaque fois

qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un oeil d'envie la porte

spéciale des artistes, il murmurait _in petto_: «Sésame, ouvre-toi!» Or,

le journal dont il a été question ci-dessus lui donna, un beau matin,

une lettre de créance auprès des Folies-Dramatiques, en le chargeant de

rendre compte des premières représentations. Eugène habitait alors la

rue des Mathurins-Saint-Jacques, située à neuf quarts de lieue du

boulevard du Temple, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre à son poste

pendant quarante jours consécutifs. On jouait je ne sais plus quel

indigeste mélodrame; Eugène l'apprit par coeur, et ne tarda pas à

devenir d'une force extraordinaire à l'endroit des appréciations

critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait

d'interpellations consciencieuses adressées à mademoiselle Alphonsine

pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et à

M. Auguste, pour qu'il copiât un peu moins M. Adolphe.

Un soir, par faveur spéciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se

sentait pas d'aise; ses joues étaient enflammées, son oeil étincelait,

son coeur battait à tout rompre, non de peur, mais d'une sainte

émotion; on eût dit un jeune sous-lieutenant à sa première bataille; il

rêvait des voluptés inouïes. Lesdites voluptés se réduisirent à recevoir

sur la tête un nuage qui lui défonça son chapeau, dans les jambes une

chaumière qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu

du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du

pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de délices, il perdit

pied et s'abîma subitement par la trappe du crime, la même qui venait

d'engloutir _le traître_ de la pièce...

Eugène, dans cette soirée, perdit une illusion, et gagna une entorse qui

le força à garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa

le temps de sa convalescence à fabriquer un vaudeville comme, de

jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scène du premier

acte, entre autres, était écrite d'une façon prodigieuse; on y lisait

cette phrase textuelle: «Le théâtre représente une forêt; à gauche, un

arbre.» Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun,

l'indélicatesse de se priver de cette oeuvre remarquable, y compris

celui du Théâtre-Français, à qui elle fut adressée sous le pseudonyme de

comédie. La recette, à cet égard, est des plus simples: d'un habit

veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugène supprima les

couplets peu rimés de son vaudeville, et le tour fut joué, mais non la

comédie.

Cet échec fut cause que notre héros dit un éternel adieu au théâtre, et

rentra dans la voie feuilletonisante, où l'attendaient de nouveaux et

brillants succès.

Ce fut à cette époque qu'Eugène eut l'envie de se faire lithographier

des cartes de visite. Ayant manifesté devant un ami l'embarras où il

était de ne pas avoir une qualité distinctive à se donner en épithète;

ayant ajouté, en outre, qu'il n'était pas ambitieux, et qu'il se

contenterait de la moindre chose, fût-ce même du titre de chevalier de

la Légion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire présenter à

l'Institut historique, et, moyennant six pièces de cent sous, Eugène fut

mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister à des

séances mensuelles de littérature et de géographie, réunions pleines de

charmes, où une trentaine de gens qui n'ont rien à faire se donnent

rendez-vous dans le but spécial de se réciter les uns aux autres de

petits apologues naïfs et des fables innocentes.

Non content de ces titres à l'admiration de ses contemporains, Eugène,

que les honneurs commençaient à enivrer de leurs vapeurs odorantes,

résolut un matin de se faire le séide d'une illustration avouée. Jugeant

le Parnasse trop haut placé pour ses petites jambes, et la gloire un

fruit trop élevé pour ses petits bras, il prit la résolution de se

cramponner à la célébrité, dont les jambes lui semblèrent assez

vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir

l'autre. Son choix fait, il écrivit la lettre suivante, empreinte de

toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible:

«Monsieur,

La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspiré le

désir de vous témoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens

pour vous.

«Agréez, etc.

«EUGÈNE PRÉVAL, homme de lettres.»

Deux jours après, il reçut une réponse ainsi conçue:

A M. EUGÈNE PRÉVAL, HOMME DE LETTRES.

«Venez.--Je suis tout à vous.--Vous presserez la main d'un camarade

qui vous offre son amitié et d'excellents cigares.»

Un fait à observer, c'est que la plupart de nos grands hommes fument.

Serait-ce donc pour cela qu'ils rendent si souvent la pareille à leurs

lecteurs et à leurs libraires?

Il y a déjà quatre ans que se sont passées toutes ces choses et beaucoup

d'autres encore; et d'ailleurs, comme le prétend la sagesse des nations,

à force de forger on devient forgeron. Vous ne serez donc pas surpris

quand je vous dirai que notre débutant, après avoir successivement passé

de journaux payant mal à journaux payant mieux, et de journaux payant

mieux à feuilles payant bien, en est venu maintenant à jouir, tout comme

un autre, d'une petite individualité suffisamment flatteuse. Il n'est

guère d'imprimerie parisienne qui ne connaisse la forme de _sa copie_,

de publications honnêtes qui ne le comptent parmi leurs collaborateurs.

Il n'y aurait rien d'impossible, à ce que M. Curmer lui fît demander un

type pour ses _Français peints par eux-mêmes_, et nul doute que Dantan

ne s'empresse de lui ouvrir bientôt son Panthéon grotesque.

ALBÉRIC SECOND.

[Illustration]

[Illustration: LES FEMMES POLITIQUES.]

[Illustration]

LES FEMMES POLITIQUES.

PARMI tous les livres dont se compose la bibliothèque de l'enfance, au

nombre de tous les auteurs qui étalent complaisamment leurs noms

illustres sur ses rayons dorés, il n'est pas un livre plus populaire

peut-être que _Numa Pompilius_, il ne se trouve pas un auteur plus connu

que son auteur, le chevalier de Florian: c'est à lui et à son livre que

la nymphe Égérie, cet immortel conseiller privé d'un des premiers rois

des Romains, doit l'immense réputation dont elle jouit. C'est à lui que

revient l'honneur d'avoir donné une signification proverbiale au nom de

cette nymphe, et de l'avoir, pour ainsi dire, arraché aux oublis ingrats

de l'histoire, en le plaçant comme un glorieux symbole dans l'alphabet

vulgaire des figures poétiques. Grâce au chevalier de Florian, ce berger

musqué des bosquets de Sceaux-Penthièvre, Agnès Sorel et madame de

Maintenon se sont vues transformées en nymphes aquatiques, et Charles

VII et Louis XIV en Numas de seconde édition, par manière de poétisation

historique.

Mais aujourd'hui qu'il est à peu près décidé qu'un roi constitutionnel

règne et ne gouverne pas, aujourd'hui, en France, une Égérie royale

mourrait d'abstinence dans sa grotte humide; quelque désintéressée que

soit ou que puisse être une Égérie, elle ne s'attache point aux fictions

plus ou moins couronnées: l'Égérie moderne ne veut être l'_adjectif_

féminin que d'une réalité; elle n'habite plus une grotte meublée de

quelques cailloux, de mousses verdâtres et d'un ruisseau d'eau limpide;

elle ne se dérobe plus aux hommages de la foule, pour se repaître

d'ardeurs platoniques; non, l'Égérie du dix-neuvième siècle est moins

impalpable, elle a compris qu'il fallait être femme, et femme _du monde_.

L'Égérie, ou les Égéries que nous connaissons naissent et meurent comme

les plus simples d'entre les mortels; elles se marient, elles ont des

amants, elles montent à cheval, vont au bal, et laissent l'empreinte de

leurs pas sur le sable de nos promenades.

L'Égérie créée par le chevalier de Florian est aujourd'hui nommée femme

politique; le bon La Fontaine la peindrait de nos jours comme la mouche

du coche, et nous croyons que La Fontaine aurait grandement raison.

Seulement nous dirons que le coche de l'état n'étant pas ce dont on

s'occupe le plus, et que chaque parti politique, chaque coterie, ayant

son coche particulier, nous sommes obligés de reconnaître l'existence

d'autant de mouches que l'on compte de coches en France.

Deux grandes divisions se présentent: d'abord, la mouche

gouvernementale, et la mouche des oppositions; elles appartiennent

cependant au même genre, ressortent du même principe moral, et se

touchent par tant de points que la couleur seule peut les faire

reconnaître.

Généralement la femme politique n'est plus une toute jeune femme, son

âge ne se dit plus et ne se devine même pas, et jusqu'au jour de sa mort

elle saura se maintenir dans cette position douteuse qui laisse les

hommes dont elle s'entoure incertains entre le respect et cette galante

impertinence que quelques femmes font entrer dans la catégorie des

hommages. Mais pour soutenir cette prétention au titre de femme

politique, pour voir se transformer son salon, soit en conseil

quasi-ministériel, soit en club, il faut réunir deux conditions

essentielles, qui sont comme la clef de voûte de toutes les autres

conditions nécessaires.

La femme politique, gouvernementale ou opposante, doit appartenir à la

meilleure compagnie et posséder une grande fortune; sans la réunion de

ces deux qualités premières, la femme politique risque fort d'être peu

considérée, et de passer auprès de beaucoup de gens pour une sorte

d'intrigante.

Si elle n'est pas veuve, ce qui serait un avantage immense, elle doit

être munie d'un de ces maris, fonctionnaires subalternes et inaperçus,

modestes et discrets, occupant sans ambition auprès de leurs femmes une

sorte de haute charge de domesticité. Au jour de l'an, ce mari recevra

des cartes de tous les amis politiques de sa femme, mais il ne les

connaîtra point, il s'occupera de la conduite des affaires domestiques

qu'il ne décidera pas, et attendra la permission de donner le bras à sa

fille, sur l'éducation de laquelle il ne devra avoir aucune influence.

En un mot, ce mari ne sera qu'un nom, qu'une raison sociale, dont la

signature appartiendra à la femme.

Comme madame de Régnacourt et madame de Divindroit ont toutes deux une

assez jolie collection d'amants, il va sans dire que les femmes

politiques ne sont pas moins que leurs soeurs exemptes de ce travers.

La littérature a peu d'attraits pour la femme politique; elle s'interdit

les lectures frivoles, et jamais un roman n'aura l'entrée de son salon

ou de son boudoir; mais sur les tables, sur les canapés, sur les

fauteuils et sur la cheminée, les journaux se _prélasseront_ en maîtres,

les brochures politiques, les documents diplomatiques et jusqu'aux

opinions des députés, imprimées à part sur papier vélin, orneront les

planches de sa bibliothèque. La marquise de......, une des femmes

politiques le plus en réputation de notre époque, lit régulièrement

tous les ans les énormes in-folios renfermant les différents chapitres

du budget de l'état.

A certains jours, les femmes politiques remplissent la loge

diplomatique, à la chambre des députés; elles murmurent: elles

approuvent à demi-voix; dans les entr'actes des séances parlementaires,

elles soutiennent de chaudes discussions contre les jeunes et vieux

diplomates qui leur servent de seconde ligne. Quelques-unes, plus

prétentieuses, affectent le langage d'une incompréhensibilité savante,

d'une métaphysique inintelligible à l'esprit nu. Celles-là s'endorment

le soir en lisant le cours philosophique de Cousin, et se promènent au

bois de Boulogne, avec un volume de la philosophie de l'histoire, par M.

Guizot.

La comtesse de ......., _bas-bleu_ politique de la plus haute

distinction, disait dernièrement devant le plus spirituel des auteurs de

mémoires apocryphes:

«J'aime Guizot et Cousin d'une affection presque égale, ou plutôt tous

deux complètent en moi une affection psychique et instinctive; la

dualité de ces grands hommes se confond en une unité complexe, et

m'amène pour ainsi dire à comprendre l'infini; le premier en a la

profondeur, et le second l'étendue.

«--Ne pourrait-on pas plutôt, répondit l'auteur de mémoires, prétendre

avec plus de raison et sans rien leur ôter de leur ressemblance avec

l'infini, qu'ils sont aussi inexplicables?»

La femme politique dont les pensées s'expriment en paroles métaphysiques

est une de ces infortunées créatures fortement éprouvées par les orages

des passions, et qui se survit à elle-même, si l'on peut s'exprimer

ainsi, dans un besoin de sensations et d'expressions mélancoliques; la

politique est pour elle comme une affaire d'amour; elle y porte le

reflet de ses anciennes ardeurs, elle s'enthousiasme; elle hait, elle

adore tel ou tel homme politique, telle ou telle cause, suivant un

instinct secret que la raison ne conduit pas toujours et que la

constance n'accompagne presque jamais.

Cette femme-là est la femme poétiquement politique.

La femme sérieusement politique s'appuie, au contraire, beaucoup sur le

libre arbitre de sa raison, et se vante de la constance de ses

sympathies.

La politique est la continuation de son dernier amant. Pour

quelques-unes, comme pour ces vieilles joueuses que l'on voit pâlir,

avec la lumière des bougies qui s'éteignent, autour d'un tapis vert, la

politique est tout à fait un dernier amant, et peut-être le plus chéri

de tous.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 6 / 49 段