Dans cette position à la fois élevée et subalterne, et placées, comme

elles le sont, entre le luxe le plus exagéré des puissants de ce monde

et leur propre misère à elles-mêmes, certes, il faut à ces pauvres

filles bien de l'esprit et bien du courage pour résister à la fois à ce

luxe et à cette misère. Car à peine descendue du cinquième étage qu'elle

habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans

les maisons les plus somptueuses; là, elle règne; là, elle dicte ses

lois et sans appel; pendant tout le jour elle préside à la coquetterie

des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces

cadavres, souvent très-laids, des tissus les plus précieux; elle sait à

fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de

tailles contrefaites elle a réparées! que de maigreurs elle a

dissimulées! que de laideurs elle a fait paraître charmantes! et quand

l'idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si

gentilles, quand l'amour arrive, qui emporte dans les fêtes

resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais la parure, qui

est adorable, sans songer que l'ouvrière qui l'a faite est cent fois

plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste

qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a créée, et qui se dit

à elle-même avec un gros soupir: Je suis pourtant plus belle que cela!

Oui, certes, c'est là une de ces immenses tentations auxquelles

résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend très-bien

qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher: sa probité le

sauve; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure

et inconnue qu'elle était, devenir l'admiration et l'amour des hommes,

si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze créé par son aiguille,

renoncer ainsi à ses admirables et faciles conquêtes, voilà, certes, le

plus surprenant de tous les courages! Elle est seule; cette parure est

achevée; les fleurs sont prêtes pour la chevelure, la gaze transparente

pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le

bas brodé pour la jambe faite au tour, le gant pour la main: qui donc

empêche l'humble chrysalide de devenir tout d'un coup le papillon léger,

de réaliser les plus beaux rêves et d'entraîner à sa suite l'admiration

des hommes, la jalousie des femmes? Ainsi vêtue, elle devient tout d'un

coup la reine du monde, elle marche l'égale des plus belles; sa jeunesse

brille de tout son éclat; elle est l'orgueil de nos fêtes, la joie de

nos théâtres; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert:

rien ne doit résister à son triomphe. Victoire! victoire! plus de

travail! plus de misère! Mais non, cette humble pauvreté ne sera pas

vaincue: elle résistera à cette tentation chaque jour renouvelée; la

noble héroïne rendra sans murmurer cette parure à celle qui la paye, et

elle se consolera avec ses chansons, sa gaieté et ses vingt ans.--Ou

bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d'ambitieuses de vingt

ans, qui ont manqué d'une robe pour être adorées, sont renfermées à la

Salpêtrière! Savez-vous bien cependant ce qu'on donne à la grisette pour

prix de tant de travaux, de tant d'héroïsmes, de tant de folies qui la

tuent? Hélas! j'en rougis. Mais cette noble fille, sacrifiée à ces

passions dévorantes, est presque aussi peu payée que nos Alexandres et

nos Césars à quatre sous par jour. Pour se vêtir, pour se nourrir, pour

se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fenêtre, pour le

mouron de l'oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes

qu'elle achète chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien

tenue, pour cette élégance soutenue des pieds à la tête, dont serait

fière plus d'une reine de préfecture, la grisette parisienne gagne à

peine de quoi fournir chaque jour au déjeuner d'un surnuméraire du

ministère de l'intérieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien,

elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse; elle ne

demande en son chemin qu'un peu de bienveillance, un peu d'amour.

Ce n'est pas que dans ce chemin, ou plutôt dans ce modeste sentier, semé

de tant de fleurs des champs et de tant d'épines, qu'elle parcourt d'un

pas si léger, l'aimable fille, elle ne rencontre bien des petits

bonheurs à sa taille et à son usage. Elle se pare de cet or que fabrique

à si peu de frais la médiocrité, et l'or de cette mine est plus

inépuisable que toutes les mines du Pérou. Elle est contente de peu,

elle est contente de rien! La poésie et l'amour, ces deux anges qui

consolent et qui encouragent, l'accompagnent dans sa route; elle tient à

la poésie par sa misère d'abord et ensuite par sa profession, elle tient

à l'amour par ses grâces naturelles et sa beauté sans fard. La grisette

est la providence de cette race à part et imberbe, l'honneur, l'esprit

et le tapage de nos écoles, qu'on peut appeler à bon droit le _printemps

de l'année_; elle est l'amour souriant et désintéressé des poëtes sans

maîtresses, des orateurs en herbe, des généraux sans épée, des Mirabeaux

sans tribune; tout jeune homme qui vit à Paris d'une maigre pension

paternelle et d'espérance est de droit le vainqueur et le tyran de ces

jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche

communauté fondée sur l'amour, sur l'économie et le travail, chacun des

deux amoureux apporte tout ce qu'il a, rien d'abord, et avec cela un

grand appétit, et par-dessus le marché un grand fonds d'insouciance,

tous les adorables ingrédients du bonheur; on travaille chacun de son

côté toute la semaine; l'aiguille et la plume font des merveilles; l'un

dissèque des cadavres, l'autre en habille; celui-ci débrouille les

textes de Justinien, celle-là redresse tous les torts féminins qu'on lui

présente; à peine a-t-on le temps de se voir, de s'entre-sourire; à

peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la

glace est recouverte d'un rideau à demi entr'ouvert. Mais le dimanche

venu, adieu toute contrainte! l'aiguille et la plume se reposent, le

magasin et le livre sont fermés! Liberté, liberté tout entière; c'est le

jour où il est riche, c'est le jour où elle est belle, c'est le jour où

ils s'aiment à ciel et à coeur ouverts. Allons, notre royaume légitime,

la vallée de Montmorency nous appelle; allons, notre beau duché de

Saint-Cloud nous ouvre ses portes; allons; notre belle comté de

Saint-Germain va grimper jusqu'à notre cinquième étage par le chemin de

fer; allons vite: j'ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes épargnes

dans ma poche; prends ton chapeau le plus frais, ton écharpe la plus

rose; prends l'ombrelle que Louise a oubliée chez toi l'autre jour, et

en avant! Et les voilà qui s'emparent ainsi l'un et l'autre des plus

petits recoins de la campagne parisienne; pour leur faire place, à ces

innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux,

ils savent que le dimanche appartient à l'étudiant et à la grisette; et

ainsi dans les campagnes, l'été, dans la ville, l'hiver, ils sont les

maîtres souverains un jour chaque semaine; ils remplissent les bois,

ils remplissent les théâtres; toutes les fleurs des champs et toutes les

larmes du mélodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de

règne dans l'année. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si

longtemps?

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme; il marche ainsi

appuyé sur cette blanche épaule jusqu'à ce qu'il arrive à être quelque

chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne,

l'amour s'en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux

jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne à cette misère si facile à

porter quand on est deux, il change ce coeur aimant contre quelques

arpents de vigne, ou les quelques sacs d'écus dont se compose une dot de

province; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle

pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence,

souvent enfin elle se marie; elle passe ainsi du poëte amoureux au mari

brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misère à l'indigence

brutale; tout est fini pour elle; le papillon devient chrysalide:

heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne

provision de grisettes et de gamins de Paris.

Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses,

de peur de tomber dans l'abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que

n'emporte le premier vent qui souffle? Quel est le fruit mûr qui ne

porte son ver rongeur? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n'est pas

la même pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par

hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu

comme l'entendent les moralistes: je veux à ce propos vous raconter

l'histoire de Jenny, la bouquetière.

Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer,

mesdames. Cependant, comme elle avait un bon coeur et une belle âme, il

faut qu'elle ait, sa biographie à part, une page dans ce recueil

d'artiste. Jenny a été si utile à l'art!

Je dis _Jenny la bouquetière_, parce qu'elle vint à Paris vendant des

roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant! Pour le débit

des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places à Paris: l'Opéra,

le soir, quand l'harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les

femmes riches et parées s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer

aux mornes extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un

magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint

Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts,

des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie

académique; des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent.

Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à espérer pour

Jenny.

Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards,

des roués de la bourgeoisie, qui firent des quolibets à Jenny, qui

l'accablèrent de mots à double sens; mais Jenny ne les comprit pas: le

bourgeois libertin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses

fleurs, mais le commerce allait mal; il fallait sortir de ce misérable

état à tout prix.

Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l'innocence,

pauvre Jenny! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui

s'en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien

pour ton joli visage, ma bouquetière; il y a quelque chose d'innocent à

faire avec ta jeunesse et ta beauté; quelque chose d'innocent à faire,

entends-tu bien? avec ton visage si frais, tes doigts si déliés, ton

port si noble, ta taille svelte, et ton pied arabe qui donne une forme

charmante à tes mauvais souliers.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tiens-toi à distance. Tu

n'as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce

rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Oh! sois

muette et calme, laisse-moi t'envelopper d'art et de poésie; tu seras

mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de

ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les

ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. Reste là, reste, Jenny,

sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon âme, sous mon regard charmé;

que de métamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes

se prosternent à tes pieds; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens

te rêvent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils

arqués, réprime ce sourire; je te fais reine, grande dame; après quoi si

tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu

veux t'abandonner à la poétique langueur d'une fille qui rêve, je fais

de toi plus qu'une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de

Rubens. Pauvre fille, c'est beaucoup plus que si je te faisais la

maîtresse d'un roi.

Jenny, inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et

m'oppresse, la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est

chargée pêle-mêle, ma grossière palette en bois de chêne, ma brosse est

à mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu'on tient en laisse.

Viens, il est temps, Jenny! Et Jenny vient, docile comme l'imagination,

docile et souple, et prête à tout, à tout ce que l'art a d'innocence et

de poésie. Allons, Jenny, pose-toi: je veux voir en toi une belle fille

grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posèrent pour la

statue de la déesse. Tu es ainsi, ma jolie Grecque, ma sévère beauté,

mon Athénienne aux formes ravissantes! Et si je veux changer ma beauté

cosmopolite, ma beauté change; la voilà Romaine, Romaine de l'empire,

Romaine comme les Romaines de Juvénal. Allons, Jenny, sors du festin,

prête l'oreille aux chants des buveurs, relis-moi l'ode d'Horace à

Glycère, à Nééra; sois belle et riche, étends-toi dans ta litière portée

par des esclaves gaulois; remplace les bagues de l'hiver par l'or de

l'été. Mais avant tout, avant de représenter l'ivresse, as-tu déjeuné ce

matin, Jenny? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c'est qu'une

pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve pour vous; vous ne vous

imaginez pas tout ce qu'il y a de péril et de difficulté dans cette

position fixe d'une pauvre femme qui reste des heures entières immobile,

muette, arrêtée; il faut qu'elle unisse la passion au calme, la colère

au calme, l'ivresse au calme, l'amour au calme! La plus grande des

comédiennes, c'est une pauvre fille qui sert de modèle, qui est

comédienne tout un jour, comédienne pour un homme tout seul, comédienne

à huis clos, comédienne qui se drape avec une guenille, reine dont un

foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de

bal, sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une

chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme! Elle passe par tous les

extrêmes, selon le caprice de l'artiste: on la brûle, on l'égorge, on

l'étouffe, on la met en croix, on la plonge dans mille voluptés

orientales; elle est en enfer; elle est au ciel; archange aux ailes

d'or, prostituée à l'air ignoble; elle est tout, elle passe par toutes

les habitudes de la vie: grande dame, bourgeoise, majesté, divinité de

la fable, que voulez-vous? Et cela sans que personne l'applaudisse, sans

un battement de mains, sans la plus petite part dans l'admiration

accordée au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: Que cette femme est

belle! quel regard! quelle main! que d'inspirations véhémentes dans

cette tête! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et

d'honneurs; il n'y a pas un regard pour la pauvre Jenny: or, c'est Jenny

qui a fait le tableau!

Étrange assemblage de beauté et de misère, d'ignorance et d'art,

d'intelligence et d'apathie! Prostitution à part d'une belle personne

qui peut sortir chaste et sainte après avoir obéi en aveugle aux

caprices les plus bizarres! C'est que l'art est la grande excuse à

toutes les actions au delà du vulgaire; c'est que l'art purifie tout,

même cet abandon qu'une pauvre fille fait de son corps; c'est que l'art

est aussi favorisé que l'opérateur à qui on livre le cadavre, sans

repentir et sans remords; c'est qu'aussi Jenny était douce et modeste

autant que jolie; Jenny était soumise à l'artiste, aveuglément soumise

tant qu'il s'agissait de l'art: mais là s'arrêtait sa vocation.

L'artiste redevenait-il un homme! Jenny quittait son rôle brillant, elle

redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait comme placée à

dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux défendre; Jenny

recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs, elle rejetait sur son

beau sein son pauvre mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe nue

dans son bas troué. On n'eût pas respecté la reine ou la sainte: on

respectait Jenny.

Ce qu'est devenue Jenny? vous voulez le savoir! Elle a parsemé nos

temples de belles saintes qu'adorerait un protestant; elle a peuplé nos

boudoirs d'images gracieuses qui font plaisir à voir, de ces têtes de

femmes qu'une jeune femme enceinte regarde si avidement; elle a donné

son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire; sa

bienveillante influence s'est fait longtemps sentir dans l'atelier de

nos artistes; avoir Jenny dans son atelier, c'était déjà un gage de

succès. Jenny dédaignait l'art médiocre, elle s'enfuyait à s'écheveler

quand elle était appelée par nos modernes Raphaëls; elle ne voulait

confier sa jolie figure qu'au génie, elle n'avait foi qu'au génie. Quand

l'artiste favorisé était pauvre, Jenny lui faisait crédit bien

volontiers. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art à elle seule que

nos trois derniers ministres de l'intérieur à eux trois! Mais hélas!

l'art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour; l'art

est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans

fortune, sans idéal!

Ce qu'est devenue Jenny? Elle est devenue ce que deviennent toujours les

femmes très-jeunes et très-jolies, heureuse et riche; elle est à présent

ce que sont toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée,

très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour

d'artiste, son dévouement d'artiste, elle est restée un artiste. Elle a

quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son châle

de hasard; elle a chargé son cou de diamants; les tissus de cachemire

couvrent ses épaules; sa robe est brodée, ses bas de soie sont encore à

jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des

gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l'Orient

pour cette peau si parfumée et si douce; elle a un titre et des laquais.

Eh bien! ne craignez rien, approchez: la grande dame est toujours Jenny,

Jenny la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes un grand artiste, si

vous vous appelez Gérard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez;

dites-lui: Jenny, il me faut une main de femme; Jenny vous jettera au

nez ses gants de Venise; dites-lui: Jenny, il me faut de blanches et

fraîches épaules, il me faut un sein qui bat: Jenny ôtera son cachemire

et vous montrera son sein et ses épaules; dites-lui: Jenny, je fais une

Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante; Jenny, duchesse,

vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la

bouquetière. Bonne fille! et simple, et ingénue, et dévouée à l'art,

aimant la beauté pour elle-même, se félicitant tout haut d'être belle

parce qu'elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le

marbre, sur l'airain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que

l'art ne s'afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours

à l'art, elle est son bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien

la prêter à l'hymen d'un grand seigneur, mais ce n'est qu'un prêt qu'il

lui fait: il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé à rendre

Jenny à l'artiste. C'est une stipulation écrite tacitement dans le

contrat de mariage de Jenny.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n'est pas un artiste de

talent, s'il était juste, qui ne mît de moitié dans sa gloire et dans sa

fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir

comme j'ai commencé, trouvez-moi quelque part, dans tout l'univers, un

petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance il

soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux

plus gaies, frais sourires, larmes amères, abnégation profonde, travail,

paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la

fortune et tous les excès de la misère, d'une parfaite égalité d'humeur

au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux

dans la bure que dans la soie, aussi à l'aise dans le salon que dans la

mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la

fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours.--Grande

dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poëte, artiste,

mondaine, folle de joie, rêveuse, distraite, coquette, amoureuse,

modeste, bonne et vive, prête à tout; et pour dire en un mot,

véritablement, entièrement et complétement--la _Grisette de Paris_.

JULES JANIN.

[Illustration]

[Illustration: L'ÉTUDIANT.]

[Illustration]

L'ÉTUDIANT EN DROIT.

UN jeune homme sort du collége. Il a passé son examen de bachelier ès

lettres, après avoir fait ce qu'on appelle ses études; c'est-à-dire que

dix ans de travaux l'ont rendu capable d'expliquer, à l'aide de bons

dictionnaires, Virgile et les fables d'Ésope. Son père et sa mère, assis

au coin du feu, délibèrent sur la destinée ultérieure de leur fils

unique. «Il faut qu'il fasse son droit, dit le père d'un ton grave et

doctoral; c'est le complément indispensable de l'éducation: le titre

d'avocat mène à tout.»

O bourgeois candide et patriarcal! le titre d'avocat ne mène à rien! Où

vont ces milliers d'élèves qui s'asseyent chaque année sur les bancs de

l'École de droit? sont-ils tous pourvus d'emplois honorables et

lucratifs? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature? Hélas!

non; la majorité ne met jamais le pied au palais. Quelques-uns

deviennent notaires, avoués ou huissiers; le reste se répartit dans

diverses professions. Cet agent d'affaires qui négocie des ventes et des

achats de fonds de commerce sans clientèle, il a fait son droit. Ce

_jeune premier_ qui colporte en province sa misère et ses oripeaux, il a

fait son droit. Cet écrivain public qui rédige en prose et en vers des

compliments à l'usage des cuisinières, il a fait son droit. Ce

dramaturge qui compose des pièces à grand spectacle pour le théâtre de

madame Saqui a prêté le serment d'avocat. Les administrations publiques

et particulières, l'armée, les boutiques, les échoppes, fourmillent

d'ex-étudiants qui végètent et regrettent les trois années qu'ils ont

perdues sous le vain prétexte d'apprendre les lois, dont ils ne savent

pas un mot.

Quoi qu'il en soit, tous les ans, au mois de novembre, une foule de

jeunes gens affluent de toutes les parties de la France, et viennent

s'entasser dans les hôtels du quartier Latin, vaste camp dont les

avant-postes s'étendent d'un côté jusqu'au Pont-Neuf, et de l'autre,

jusqu'à la barrière d'Enfer.

Le nouveau débarqué est installé; il a pris sa première inscription; il

a choisi ses professeurs; il a fait sa première apparition au cours, où

il aura soin de se montrer le moins possible. Que lui faut-il encore?

Une femme, une compagne qui partage avec lui les peines de la vie, et

qui lui cire ses bottes! Il se met en quête, et un de ses compatriotes,

élève de deuxième année, dont les belles manières et la conversation

solide ont ébloui la haute société de son endroit pendant les vacances,

a été chargé par les excellents parents de notre novice de guider sa

jeune expérience à travers les écueils de la Babylone maudite où le

jeune héritier n'a été abandonné qu'en tremblant. Pénétré de sa mission,

le Mentor introduit dès le lendemain de son arrivée son jeune Télémaque

au bal Montesquieu, autant pour le rompre sans retard aux bonnes

habitudes que pour retrouver ses anciennes connaissances personnelles.

Une contredanse et deux galops ont suffi pour lier intimement notre

jeune homme à une élégante danseuse qui répond au nom d'Irma, Amanda, ou

autre nom de la même famille. Elle est sage à n'en pas douter, car elle

a refusé de donner son adresse; mais notre étudiant l'a bientôt

retrouvée. Il l'épie et l'arrête au passage sur le trottoir de la rue

Dauphine, enveloppée d'un long tartan, la tête encadrée dans un bonnet

de velours noir, le bras passé dans un large cabas d'osier, garde-meuble

inséparable de la majorité féminine de notre excellente capitale, et les

pieds protégés par une chaussure équivoque. Sous ces dehors peu

favorables, l'étudiant en droit a reconnu la taille élégante et les

jolis yeux de sa danseuse: il faut ajouter qu'il a deviné un coeur

tendre et des qualités physiques et morales qui lui suffisent. Son choix

est fait, le pacte d'alliance est signé sur une table de la

Grande-Chaumière du Mont-Parnasse. Là vous ne reconnaissez plus la

pauvre fille dont les souliers épargnent de la besogne aux balayeurs.

Elle est pimpante, élégante, éblouissante, frisée, pommadée, attifée,

charmante à voir; elle porte une capote de batiste, une robe de

mousseline, des bas blancs, et une écharpe de crêpe bleu.

Les amours de l'étudiant et de la grisette ne sont point de ces passions

échevelées qui pleurent dans les drames modernes, et bientôt il ne la

traite guère mieux qu'une servante, la charge de ses commissions, lui

envoie chercher du tabac, de l'eau-de-vie et du jambon. Lorsqu'il régale

ses amis, c'est elle qui, avant de présider au festin, fait cuire les

côtelettes et met le couvert. Il faut le dire à sa louange, la grisette

se prête merveilleusement à toutes ces fonctions de ménage, qui la

rendent indispensable et lui donnent un air de femme mariée. Heureuse si

les vacances seules interrompent le cours de cette liaison trop

passagère, si elle peut dire adieu en pleurant à son époux temporaire,

qui lui promettra de lui écrire! Mais souvent, las du ménage, l'ingrat

songe à reconquérir sa liberté. Il cherche querelle à _sa femme_,

l'accuse d'infidélité, et, à force de brouilles préparatoires, arrive à

une rupture définitive. C'est un de ses amis qui lui succède, et la

malheureuse fille passe de main en main comme un billet à ordre, comme

une reconnaissance du mont-de-piété, jusqu'à ce que, vieille et fanée,

elle tombe insensiblement au dernier degré de la dépravation.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 3 / 49 段