vie sociale, et que les anciens eussent déifié peut-être! Spéculateur,
vous bâtissez un quartier, ou même un village; vous avez construit plus
ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église;
vous trouvez des espèces d'habitants, vous ramassez un pédagogue, vous
espérez des enfants; vous avez fabriqué quelque chose qui a l'air d'une
civilisation, comme on fait une tourte: il y a des champignons, des
pattes de poulets, des écrevisses et des boulettes; un presbytère, des
adjoints, un garde champêtre et des administrés: rien ne tiendra, tout
va se dissoudre, tant que vous n'aurez pas lié ce microcosme par le plus
fort des liens sociaux, par un épicier. Si vous tardiez à planter au
coin de la rue principale un épicier, comme vous avez planté une croix
au-dessus du clocher, tout déserterait. Le pain, la viande, les
tailleurs, les prêtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout
vient par la poste, par le roulage ou le coche; mais l'épicier doit être
là, rester là, se lever le premier, se coucher le dernier; ouvrir sa
boutique à toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans
lui, aucun de ces excès qui distinguent la société moderne des sociétés
anciennes auxquelles l'eau-de-vie, le tabac, le thé, le sucre, étaient
inconnus. De sa boutique procède une triple production pour chaque
besoin: thé, café, chocolat, la conclusion de tous les déjeuners réels;
la chandelle, l'huile et la bougie, source de toute lumière; le sel, le
poivre et la muscade, qui composent la rhétorique de la cuisine; le riz,
le haricot et le macaroni, nécessaires à toute alimentation raisonnée;
le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien
amère; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon
Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie. Mais ne serait-ce
pas dépeindre tous nos besoins que détailler les unités à trois angles
qu'embrasse l'épicerie? L'épicier lui-même forme une trilogie: il est
électeur, garde national et juré. Je ne sais si les moqueurs ont une
pierre sous la mamelle gauche, mais il m'est impossible de railler cet
homme quand, à l'aspect des billes d'agate contenues dans ses jattes de
bois, je me rappelle le rôle qu'il jouait dans mon enfance. Ah! quelle
place il occupe dans le coeur des marmots auxquels il vend le papier des
cocottes, la corde des cerfs-volants, les soleils et les dragées! Cet
homme, qui tient dans sa montre des cierges pour notre enterrement et
dans son oeil une larme pour notre mémoire, côtoie incessamment notre
existence: il vend la plume et l'encre au poëte, les couleurs au
peintre, la colle à tous. Un joueur a tout perdu, veut se tuer:
l'épicier lui vendra les balles, la poudre ou l'arsenic; le vicieux
personnage espère tout regagner, l'épicier lui vendra des cartes. Votre
maîtresse vient, vous ne lui offrirez pas à déjeuner sans l'intervention
de l'épicier; elle ne fera pas une tache à sa robe qu'il ne reparaisse
avec l'empois, le savon, la potasse. Si, dans une nuit douloureuse, vous
appelez la lumière à grands cris, l'épicier vous tend le rouleau rouge
du miraculeux, de l'illustre Fumade, que ne détrônent ni les briquets
allemands, ni les luxueuses machines à soupape. Vous n'allez point au
bal sans son vernis. Enfin, il vend l'hostie au prêtre, le
_cent-sept-ans_ au soldat, le masque au carnaval, l'eau de Cologne à la
plus belle moitié du genre humain. Invalide, il te vendra le tabac
éternel que tu fais passer de ta tabatière à ton nez, de ton nez à ton
mouchoir, de ton mouchoir à ta tabatière: le nez, le tabac et le
mouchoir d'un invalide ne sont-ils pas une image de l'infini aussi bien
que le serpent qui se mord la queue? Il vend des drogues qui donnent la
mort, et des substances qui donnent la vie; il s'est vendu lui-même au
public comme une âme à Satan. Il est l'alpha et l'oméga de notre état
social. Vous ne pouvez faire un pas ou une lieue, un crime ou une bonne
action, une oeuvre d'art ou de débauche, une maîtresse ou un ami, sans
recourir à la toute-puissance de l'épicier. Cet homme est la
civilisation en boutique, la société en cornet, la nécessité armée de
pied en cap, l'encyclopédie en action, la vie distribuée en tiroirs, en
bouteilles, en sachets. Nous avons entendu préférer la protection d'un
épicier à celle d'un roi: celle du roi vous tue, celle de l'épicier fait
vivre. Soyez abandonné de tout, même du diable ou de votre mère, s'il
vous reste un épicier pour ami, vous vivrez chez lui, comme le rat dans
son fromage. Nous tenons tout, vous disent les épiciers avec un juste
orgueil. Ajoutez: Nous tenons à tout.
Par quelle fatalité ce pivot social, cette tranquille créature, ce
philosophe pratique, cette industrie incessamment occupée, a-t-elle donc
été prise pour type de la bêtise? Quelles vertus lui manquent? Aucune.
La nature éminemment généreuse de l'épicier entre pour beaucoup dans la
physionomie de Paris. D'un jour à l'autre, ému par quelque catastrophe
ou par une fête, ne reparaît-il pas dans le luxe de son uniforme, après
avoir fait de l'opposition en bizet? Ses mouvantes lignes bleues à
bonnets ondoyants accompagnent en pompe les illustres morts ou les
vivants qui triomphent, et se mettent galamment en espaliers fleuris à
l'entrée d'une royale mariée. Quant à sa constance, elle est fabuleuse.
Lui seul a le courage de se guillotiner lui-même tous les jours avec un
col de chemise empesé. Quelle intarissable fécondité dans le retour de
ses plaisanteries avec ses pratiques! avec quelles paternelles
consolations il ramasse les deux sous du pauvre, de la veuve et de
l'orphelin! avec quel sentiment de modestie il pénètre chez ses clients
d'un rang élevé! Direz-vous que l'épicier ne peut rien créer? QUINQUET
était un épicier; après son invention, il est devenu un mot de la
langue, il a engendré l'industrie du lampiste.
Ah! si l'épicerie ne voulait fournir ni pairs de France ni députés, si
elle refusait des lampions à nos réjouissances, si elle cessait de
piloter les piétons égarés, de donner de la monnaie aux passants, et un
verre de vin à la femme qui se trouve mal au coin de la borne, sans
vérifier son état; si le quinquet de l'épicier ne protestait plus contre
le gaz son ennemi, qui s'éteint à onze heures; s'il se désabonnait au
_Constitutionnel_, s'il devenait progressif, s'il déblatérait contre le
prix Monthyon, s'il refusait d'être capitaine de sa compagnie, s'il
dédaignait la croix de la Légion d'honneur, s'il s'avisait de lire les
livres qu'il vend en feuilles dépareillées, s'il allait entendre les
symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admirait Géricault en temps
utile, s'il feuilletait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un
dépravé qui mériterait d'être la poupée éternellement abattue,
éternellement relevée, éternellement ajustée par la saillie de l'artiste
affamé, de l'ingrat écrivain, du saint-simonien au désespoir. Mais
examinez-le, ô mes concitoyens! Que voyez-vous en lui? Un homme
généralement court, joufflu, à ventre bombé, bon père, bon époux, bon
maître. A ce mot, arrêtons-nous.
Qui s'est figuré le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit
garçon épicier, rougeaud, à tablier bleu, le pied sur la marche d'un
magasin, regardant les femmes d'un air égrillard, admirant sa
bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet
de spectacle, considérant le patron comme un homme fort, enviant le jour
où il se fera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa
femme lui apprêtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voilà la
véritable Arcadie? Être berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos
moeurs. Être épicier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec qui
vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses
conditions humaines.
Artistes et feuilletonistes, cruels moqueurs qui insultez au génie aussi
bien qu'à l'épicier, admettons que ce petit ventre rondelet doive
inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques
épiciers, en présentant arme, présentent une panse rabelaisienne qui
dérange l'alignement inespéré des rangs de la garde nationale à une
revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre
amèrement. Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle? il serait
déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés. Voilà qui est
dit, il a du ventre. Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur, et la
Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! mais si vous
songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur
bourse, vous admirerez cet homme et lui pardonnerez bien des choses.
S'il n'était pas sujet à faire faillite, il serait le prototype du bien,
du beau, de l'utile. Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens délicats,
que d'avoir en amour, à quatre lieues de Paris, une campagne dont le
jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de
calicot jaune imprimé de rosaces rouges; de s'y asseoir sur le velours
d'Utrecht à brosses fleuries; il est l'éternel complice de ces infâmes
étoffes. On se moque généralement du diamant qu'il porte à sa chemise et
de l'anneau de mariage qui orne sa main; mais l'un signifie l'homme
établi, comme l'autre annonce le mariage, et personne n'imaginerait un
épicier sans femme. La femme de l'épicier en a partagé le sort jusque
dans l'enfer de la moquerie française. Et pourquoi l'a-t-on immolée en
la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller à la
cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'éprouve le besoin d'en
sortir, et où la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trône?
car elle est vertueuse: rarement l'infidélité plane sur la tête de
l'épicier, non que sa femme manque aux grâces de son sexe, mais elle
manque d'occasion. La femme d'un épicier, l'exemple l'a prouvé, ne peut
dénouer sa passion que par le crime, tant elle est bien gardée.
L'exiguïté du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de
marche en marche et pose ses chandelles, ses pains de sucre jusque sur
le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu,
toujours exposée aux regards publics. Aussi, forcée d'être vertueuse,
s'attache-t-elle tant à son mari, que la plupart des femmes d'épiciers
en maigrissent. Prenez un cabriolet à l'heure, parcourez Paris, regardez
les femmes d'épiciers: toutes sont maigres, pâles, jaunes, étirées.
L'hygiène, interrogée, a parlé de miasmes exhalés par les denrées
coloniales; la pathologie, consultée, a dit quelque chose sur
l'assiduité sédentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras,
de la voix, sur l'attention sans cesse éveillée, sur le froid qui
entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut-être,
en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas osé
dire que la fidélité avait quelque chose de fatal pour les épicières,
peut-être a-t-elle craint d'affliger les épiciers en leur démontrant les
inconvénients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces ménages que vous
voyez mangeant et buvant enfermés sous la verrière de ce grand bocal,
autrement nommé par eux _arrière-boutique_, revivent et fleurissent les
coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un
épicier, en quelque quartier que vous en fassiez l'épreuve, ne dira ce
mot leste: _ma femme_; il dira: _mon épouse_. Ma femme emporte des idées
saugrenues, étranges, subalternes, et change une divine créature en une
chose. Les sauvages ont des femmes; les êtres civilisés ont des épouses;
jeunes filles venues entre onze heures et midi à la mairie, accompagnées
d'une infinité de parents et de connaissances, parées d'une couronne de
fleurs d'oranger toujours déposée sous la pendule, en sorte que le
mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval. Aussi, toujours fier
de sa victoire, l'épicier conduisant sa femme par la ville, a-t-il je ne
sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien
le bonheur de quitter sa boutique, son épouse fait si rarement des
toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un épicier orné de son
épouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple.
Débarrassé de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il
ressemblerait assez à tout autre citoyen, n'étaient ces mots, _ma bonne
amie_, qu'il emploie fréquemment en expliquant les changements de Paris
à son épouse, qui, confinée dans son comptoir, ignore les nouveautés. Si
parfois, le dimanche, il se hasarde à faire une promenade champêtre, il
s'assied à l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de
Vincennes ou d'Auteuil, et s'extasie sur la pureté de l'air. Là, comme
partout, vous le reconnaîtrez, sous tous ses déguisements, à sa
phraséologie, à ses opinions. Vous allez par une voiture publique à
Meaux, Melun, Orléans, vous trouvez en face de vous un homme bien
couvert qui jette sur vous un regard défiant: vous vous épuisez en
conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avoué?
est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme
souffrante dit qu'elle n'est pas encore remise du choléra. La
conversation s'engage. L'inconnu prend la parole.
--_Môsieu..._ Tout est dit, l'épicier se déclare. Un épicier ne prononce
ni _monsieur_, ce qui est affecté, ni _msieu_, ce qui semble infiniment
méprisant; il a trouvé son triomphant _môsieu_, qui est entre le respect
et la protection, exprime sa considération, et donne à sa personne une
saveur merveilleuse.--Môsieu, vous dira-t-il, pendant le choléra, les
trois plus grands médecins, Dupuytren, Broussais et môsieu Magendie, ont
traité leurs malades par des remèdes différents; tous sont morts, ou à
peu près. Ils n'ont pas su ce qu'est le choléra; mais le choléra, c'est
une maladie dont on meurt. _Ceux_ que j'ai vus se portaient déjà mal. Ce
moment-là, môsieu, a fait bien du mal au commerce.
Vous le sondez alors sur la politique. Sa politique se réduit à ceci:
«Môsieu, il paraît que les ministres ne savent ce qu'ils font! On a beau
les changer, c'est toujours la même chose. Il n'y avait que sous
l'empereur où ils allaient bien. Mais aussi, quel homme! En le perdant,
la France a bien perdu. Et dire qu'on ne l'a pas soutenu!» Vous
découvrez alors chez l'épicier des opinions religieuses extrêmement
répréhensibles. Les chansons de Béranger sont son Évangile. Oui, ces
détestables refrains frelatés de politique ont fait un mal dont
l'épicerie se ressentira longtemps. Il se passera peut-être une centaine
d'années avant qu'un épicier de Paris, ceux de la province sont un peu
moins atteints de la chanson, entre dans le Paradis. Peut-être son envie
d'être Français l'entraîne-t-elle trop loin. Dieu le jugera.
Si le voyage était court, si l'épicier ne parlait pas, cas rare, vous le
reconnaîtriez à sa manière de se moucher. Il met un coin de son mouchoir
entre ses lèvres, le relève au centre par un mouvement de balançoire,
s'empoigne magistralement le nez, et sonne une fanfare à rendre jaloux
un cornet à piston.
Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un
grand inconvénient à l'épicier: il se retire, disent-ils. Une fois
retiré, personne ne lui voit aucune utilité. Que fait-il? que
devient-il? il est sans intérêt, sans physionomie. Les défenseurs de
cette classe de citoyens estimables ont répondu que généralement le fils
de l'épicier devient notaire ou avoué, jamais ni peintre ni journaliste,
ce qui l'autorise à dire avec orgueil: J'ai payé ma dette au pays. Quand
un épicier n'a pas de fils, il a un successeur auquel il s'intéresse; il
l'encourage, il vient voir le montant des ventes journalières, et les
compare avec celles de son temps; il lui prête de l'argent: il tient
encore à l'épicerie par le fil de l'escompte. Qui ne connaît la
touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir à laquelle il est sujet?
Un épicier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respiré
les mille odeurs de son plancher, descendu le fleuve de la vie en
compagnie de myriades de harengs, et voyagé côte à côte avec une
infinité de morues, balayé la boue périodique de cent pratiques
matinales, et manié de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet
homme riche au delà de ses désirs, ayant enterré son épouse dans un bon
petit terrain à perpétuité, tout bien en règle, quittance de la Ville au
carton des papiers de famille; il se promène les premiers jours dans
Paris en bourgeois; il regarde jouer aux dominos, il va même au
spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquiétudes. Il s'arrêtait devant
les boutiques d'épiceries, il les flairait, il écoutait le bruit du
pilon dans le mortier. Malgré lui cette pensée: Tu as été pourtant tout
cela! lui résonnait dans l'oreille, à l'aspect d'un épicier amené sur le
pas de sa porte par l'état du ciel. Soumis au magnétisme des épices, il
venait visiter son successeur. L'épicerie allait. Notre homme revenait
le coeur gros. Il était _tout chose_, dit-il à Broussais en le
consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer
positivement la Suisse ou l'Italie. Après quelques excursions lointaines
tentées sans succès à Saint-Germain, Montmorency, Vincennes, le pauvre
épicier dépérissant toujours, n'y tint plus; il rentra dans sa boutique
comme le pigeon de la Fontaine à son nid, en disant son grand proverbe:
_Je suis comme le lierre, je meurs où je m'attache!_ Il obtint de son
successeur la grâce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le
remplacer au comptoir. Son oeil, déjà devenu semblable à celui d'un
poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au café du coin,
il blâme la tendance de l'épicerie au charlatanisme de l'Annonce, et
demande à quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le
cacao.
Plusieurs épiciers, des têtes fortes, deviennent maires de quelque
commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation
parisienne. Ceux-là commencent alors à ouvrir le Voltaire ou le Rousseau
qu'ils ont acheté, mais ils meurent à la page 17 de la notice. Toujours
utiles à leur pays, ils ont fait réparer un abreuvoir, ils ont, en
réduisant les appointements du curé, contenu les envahissements du
clergé. Quelques-uns s'élèvent jusqu'à écrire leurs vues au
_Constitutionnel_, dont ils attendent vainement la réponse; d'autres
provoquent des pétitions contre l'esclavage des nègres et contre la
peine de mort.
Je ne fais qu'un reproche à l'épicier: il se trouve en trop grande
quantité. Certes il en conviendra lui-même, il est commun. Quelques
moralistes, qui l'ont observé sous la latitude de Paris, prétendent que
les qualités qui le distinguent se tournent en vices dès qu'il devient
propriétaire. Il contracte alors, dit-on, une légère teinte de férocité,
cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de
son agrément. Je ne contredirai pas ces accusations, fondées, peut-être,
sur le temps critique de l'épicier. Mais consultez les diverses espèces
d'hommes, étudiez leurs bizarreries, et demandez-vous ce qu'il y a de
complet dans cette vallée de misères. Soyons indulgents envers les
épiciers! D'ailleurs où en serions-nous s'ils étaient parfaits? il
faudrait les adorer, leur confier les rênes de l'État, au char duquel
ils se sont courageusement attelés. De grâce, ricaneurs auxquels ce
mémoire est adressé, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces
intéressants bipèdes: n'avez-vous pas assez du gouvernement, des livres
nouveaux et des vaudevilles?
DE BALZAC.
[Illustration]
[Illustration: LA GRISETTE.]
[Illustration]
LA GRISETTE.
DE tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans
contredit, c'est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les
pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins
royaux, des musées, des cathédrales, des églises plus ou moins
gothiques; comme aussi, chemin faisant, partout où vous conduira votre
humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des
prélats et des capitaines, des manants et des grands seigneurs; mais
nulle part, ni à Londres, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Berlin, ni à
Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si
frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu'on appelle la
grisette. Que dis-je, en Europe? vous parcourriez toute la France que
vous ne rencontreriez pas dans toute sa vérité, dans tout son abandon,
dans toute son imprévoyance, dans tout son esprit sémillant et
goguenard, la grisette de Paris.
Les savants (foin des savants!), qui expliquent toute chose, qui
trouvent nécessairement une étymologie à toute chose, se sont donné bien
de la peine pour imaginer l'étymologie de ce mot-là, _la grisette_. Ils
nous ont dit, les insensés! qu'ainsi se nommait une mince étoffe de bure
à l'usage des filles du peuple, et ils en ont tiré cette conclusion:
_Dis-moi l'habit que tu portes, et je te dirai qui tu es!_ comme si nos
élégantes duchesses de la rue, nos comtesses qui vont à pied, nos fines
marquises qui vivent du travail de leurs mains, toute cette galante et
sceptique aristocratie de l'atelier et du magasin, étaient condamnées à
porter à tout jamais une triste robe de laine; comme si elles avaient
renoncé, ces anachorètes blanches et roses, aux plus douces joies de la
vie, au ruban de soie, à la broderie, aux souliers neufs, aux gants
neufs, à toutes les ressources ingénieuses de cette coquetterie facile
qui est à la portée de toutes les belles personnes qui sont pauvres,
bien faites, et qui ont vingt ans!
Donc laissons là les étymologistes et leurs étymologies saugrenues. Ce
sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne
peut pas dire à propos de ces deux échantillons de la coquetterie
française, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne définit pas ce qui
est net, vif et beau. La seule façon de comprendre ce monde des
grisettes parisiennes, monde à part dans le monde, c'est de le voir de
près. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour
de vous quelle est la première femme éveillée dans ce riche Paris qui
dort encore: c'est la grisette! Elle se lève un instant après le jour,
et tout de suite la voilà qui se fait belle pour toute la journée. Son
ablution de chaque jour est complète, ses beaux cheveux sont peignés de
fond en comble: ses vêtements sont reluisants de propreté; je le crois
bien, ma foi! c'est elle-même qui les a faits, elle-même qui les a
blanchis. En même temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite;
elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possède, elle décore sa misère
comme d'autres femmes ne sauraient pas décorer leur opulence. Ceci fait,
elle jette un dernier coup d'oeil sur son miroir, et quand elle s'est
bien assurée qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'était hier,
elle s'en va à son travail. En effet, et voilà ce qu'elles ont de
touchant et de respectable, qui dit une grisette dit en même temps un
petit être charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une
grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes: elle devient
alors tout autre chose; elle sort tout à fait de cet honnête département
des grisettes; une fois oisive, elle franchit la faible limite qui la
sépare du vice parisien.--De celle-là nous n'en parlons pas, elle
gâterait notre sujet.
Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la
grisette? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel
n'est pas son travail, car qui dit une grisette, dit une fille bonne à
tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses
suffit à produire des montagnes; eh bien! la grisette est comme la
fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et
pauvres, Dieu le sait! elles opèrent autant de prodiges que des armées.
Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la
gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes elles
donnent la vie, elles donnent la grâce, l'éclat: elles les créent, pour
ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l'Europe; et,
croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de
l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la
pointe de l'épée.
Ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou
blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus
belle partie du genre humain; leurs doigts légers exécutent comme en se
jouant les tours de force les plus difficiles; tout ce que le caprice
des femmes dans leurs plus ingénieux accès de coquetterie peut inventer,
nos charmants artistes l'exécutent. Elles règnent en despotes sur la
parure européenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le
tablier des bergères. Et faut-il que ce goût français soit universel
pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront
pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes
tout-puissants de la mode dans l'univers entier! Détruisez cette race
intelligente et laborieuse, c'en est fait de la grâce européenne; déjà
je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde vêtues au
hasard, c'est-à-dire mal vêtues, et qui s'écrient en soupirant: Où
allons-nous?