Et le salon, où est-il? et de la conversation parisienne, ce

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texte.

LES FRANÇAIS.

TOME PREMIER.

IMPRIMERIE

DE DECOURCHANT

rue d'Erfurth, 1.

LES FRANÇAIS

PEINTS PAR EUX-MÊMES.

TOME PREMIER.

PARIS,

L. CURMER, ÉDITEUR,

49, RUE DE RICHELIEU,

AU PREMIER.

M DCCCXL.

A

MESDAMES ANCELOT, DE BAWR, VIRGINIE DE LONGUEVILLE;

MESSIEURS

A. ACHARD, ALTAROCHE, P. AUDEBRAND,

J. AUGIER, M. AYCARD,

DE BALZAC, DE LA BÉDOLLIERRE, P. BERNARD, E. BLAZE,

E. BRIFFAULT, CHAUDES-AIGUES,

A. CLER, F. COQUILLE, DE CORMENIN, L. COUAILHAC,

Comte DE COURCHAMPS, Vicomte D'ARLINCOURT,

P. DUVAL, ECARNOT,

ARNOULD FREMY, J. HILPERT, J. JANIN, A. KARR, A. DE LACROIX,

A. DE LAFOREST, MÉRY, E. NYON, E. REGNAULT, R. PERRIN,

E. ROUGET, L. ROUX, A. SECOND,

F. SOULIÉ,

TAXILE DELORD, Comte HORACE DE VIEL-CASTEL, F. WEY;

GAVARNI et H. MONNIER,

L'ÉDITEUR RECONNAISSANT.

[Illustration: INTRODUCTION]

IL faut bien toujours que les écrivains d'une époque rendent au public

ce que le public leur a prêté, et l'écrivain n'est jamais si heureux et

si populaire, que lorsque le public lui a beaucoup demandé, et lorsqu'il

lui a beaucoup rendu. Plus ses emprunts sont nombreux, plus il est

lui-même un homme de génie. C'est là l'unique raison qui a fait de

Molière le premier poëte du monde; car nul plus que lui n'a emprunté à

l'humaine nature, ses vices, ses ridicules, ses passions, ses haines,

ses amours. Heureusement pour les emprunteurs à venir, que si le fond de

l'humanité est le même toujours, la forme en est changeante et variable

à l'infini. Chaque siècle, que disons-nous? chaque année a ses moeurs et

ses caractères qui lui sont propres; l'humanité arrange toutes les

vingt-quatre heures ses ridicules et ses vices, tout comme une grande

coquette arrange et dispose ses volants, ses bijoux et ses dentelles; et

nous ne voyons pas trop, puisque les marchandes de modes ont des livres

sibyllins tout exprès pour expliquer jour par jour les révolutions de

leur empire, pourquoi donc n'aurions-nous pas, nous aussi, le peuple

frivole et mobile par excellence, un registre tout exprès pour y

transcrire ces nuances si fines, si déliées, et pourtant si vraies, de

nos moeurs de chaque jour? C'est La Bruyère qui l'a dit, et celui-là s'y

connaissait: _Il n'y a point d'année où les folies des hommes ne

puissent fournir un volume de caractères_. Et je vous prie, si pareil

livre eût été fait seulement depuis les derniers livres de Théophraste,

savez-vous une histoire qui fût plus variée, plus remplie, plus

charmante, plus vraie surtout et plus animée par toutes sortes de

personnages? Mais non, les historiens, oubliant l'espèce humaine, se

sont amusés à raconter des siéges, des batailles, des villes prises et

renversées, des traités de paix ou de guerre, toutes sortes de choses

menteuses, sanglantes et futiles; ils ont dit comment se battaient les

hommes et non pas comment ils vivaient; ils ont décrit avec le plus

grand soin leurs armures, sans s'inquiéter de leur manteau de chaque

jour; ils se sont occupés des lois, non pas des moeurs; ils ont tant

fait, que c'est presque en pure perte que ces misérables sept mille

années que nous comptons depuis qu'il y a des hommes en société ont été

dépensées pour l'observation et pour l'histoire des moeurs.

En effet, comptez donc combien peu de moralistes ont daigné entrer dans

ces simples détails de la vie de chaque jour! Comptez donc combien le

nombre des poëtes comiques est inférieur au nombre des logiciens, des

métaphysiciens, ou simplement des casuistes! Dans cette représentation

animée des moeurs et des caractères d'un peuple, l'antiquité ne vit

guère que sur Homère et sur Théophraste, sur Plaute et sur Térence; les

temps modernes s'appuient sur Molière et sur La Bruyère, deux

représentants sérieux et gais à la fois de notre vie publique; l'un,

l'historien du peuple, l'ami du peuple; l'autre, l'historien de la cour,

dont il était loin d'être l'ami. Entre ces deux grands maîtres se

placent, de temps à autre, quelques écrivains subalternes: Sainte-Foix

et Mercier, par exemple. Mais chez les badigeonneurs du carrefour et de

la rue, quels regards sans portée! quels jugements faits au hasard!

Comme ces valets de chambre de l'histoire rapetissent à plaisir leur

triste héros, en le réduisant aux proportions les plus infimes! A ces

faiseurs de silhouettes crayonnées d'une main tremblante sur le mur

d'une cuisine, je préfère encore les satiriques, race acharnée et mal

élevée, il est vrai, mais qui finit cependant par arriver à une certaine

ressemblance, et dont les pages brutales ressemblent à l'histoire, comme

un coup de poignard qui tue ressemble à un coup de bistouri qui sauve.

Mais, quoi! nous ne sommes pas chargés de faire l'histoire des

moralistes: nous voulons seulement rechercher de quelle façon il faut

nous y prendre pour laisser quelque peu, après nous, de cette chose

qu'on appelle la vie privée d'un peuple; car, malgré nous, nous qui

vivons aujourd'hui, nous serons un jour la postérité. Nous avons beau

nous estimer au plus bas, c'est-à-dire nous estimer un peu plus qu'à

notre juste valeur, il faudra bien qu'à notre tour nous tombions tête

baissée dans ce gouffre béant qu'on appelle l'histoire, et qui finira

par absorber l'éternité et Dieu lui-même avec elle. Donc, puisque nous

sommes encore, à l'heure qu'il est, sur le bord de ce gouffre, prenons

nos précautions pour bien tomber dans l'abîme; le pied peut nous

glisser, nous pouvons avoir le vertige, et alors il nous faudrait tomber

là comme des goujats pris de vin ou de sommeil.

Oui, songeons-y, un jour viendra où nos petits-fils voudront savoir qui

nous étions et ce que nous faisions _en ce temps-là_; comment nous

étions vêtus; quelles robes portaient nos femmes; quelles étaient nos

maisons, nos habitudes, nos plaisirs; ce que nous entendions par ce mot

fragile, soumis à des changements éternels, la beauté? On voudra de nous

tout savoir: comment nous montions à cheval? comment nos tables étaient

servies? quels vins nous buvions de préférence? Quel genre de poésie

nous plaisait davantage, et si nous portions ou non de la poudre sur nos

cheveux et à nos jambes des bottes à revers? Sans compter mille autres

questions que nous n'osons pas prévoir, qui nous feraient mourir de

honte, et que nos neveux s'adresseront tout haut comme les questions les

plus naturelles. C'est à en avoir le frisson cent ans à l'avance.

Cependant il faut en prendre votre parti, mes chers contemporains: ce

que vous faites aujourd'hui, ce que vous dites aujourd'hui, ce sera de

l'histoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d'une chose bien

extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux à vapeur,

de vos chemins de fer si mal faits, de votre gaz si peu brillant, de vos

salles de spectacle si étroites, de votre drame moderne si modéré, de

votre vaudeville si réservé et si chaste. Dans ce temps-là, l'on

entendra parler d'une capitale d'un grand royaume qui absorbait le

royaume tout entier, qui attirait à elle toute fortune et toute beauté,

toute intelligence et tout génie, toutes les vertus, mais aussi tous les

crimes; toutes les poésies, mais aussi tous les vices. L'on dira que

dans cette capitale, tout le temps de la vie se passait à parler, à

écrire, à écouter, à lire: discours écrits le matin dans vos feuilles

immenses, discours parlés dans le milieu du jour à la tribune, discours

imprimés le soir; que la seule préoccupation de la ville entière était

de savoir si elle parlerait un peu mieux le lendemain que la veille;

qu'elle n'avait pas d'autre ambition, et que le reste du monde pouvait

crouler, pourvu qu'elle eût chaque matin sa dose d'esprit tout fait et

de café à la crème. On racontera en même temps que cette ville, si

fière de son unité, se divisait cependant en cinq ou six faubourgs,

lesquels faubourgs étaient comme autant d'univers séparés l'un de

l'autre, bien plus que si chacun d'eux était entouré par la grande

muraille de la Chine.

La Bruyère et Molière ne connaissaient l'un et l'autre que ces deux

choses: la cour et la ville; tout ce qui n'était pas la cour était la

ville, tout ce qui n'était pas la ville était la cour. A la ville, on

s'attend au passage dans une promenade publique pour se regarder au

visage les uns les autres; les femmes se rassemblent pour montrer une

belle étoffe et pour recueillir le prix de leur toilette. Il y a dans la

ville la grande et la petite robe; il y a de jeunes magistrats

_petits-maîtres_; il y a les Crispins qui se cotisent en recueillant

dans leur famille jusqu'à six chevaux pour allonger un équipage; les

Sannions qui se divisent en deux branches, la branche aînée et la

branche cadette: ils ont avec les Bourbons, sur une même couleur, le

même métal. La ville possède encore le bourgeois qui dit: _Ma meute_;

André le marchand qui donne obscurément des fêtes magnifiques à Élamire;

le beau Narcisse qui se lève le matin pour se coucher le soir; le

nouvelliste dont la présence est aussi essentielle aux serments des

lignes suisses, que celle du chancelier et des lignes mêmes; il y a

Théramène, qui est très-riche et qui a donc un très-grand mérite, la

terreur des maris, l'épouvantail de ceux qui ont envie de l'être. Paris

est le singe de la cour. Pour imiter les femmes de la cour, les femmes

de la ville se ruinent en meubles et en dentelles; le jour de leurs

noces, elles restent couchées sur leur lit comme sur un théâtre, et

exposées à la curiosité publique. La vie se passe à se chercher

incessamment les uns les autres, avec l'impatience de ne se point

rencontrer. Il est de bon ton d'ignorer le nom des choses les plus

communes; de ne point distinguer l'avoine du froment. A cette heure, les

bourgeois vont en carrosse, ils s'éclairent avec des bougies et ils se

chauffent à un petit feu; l'argent et l'or brillent sur les tables et

sur les buffets, ils étaient autrefois dans les coffres; on ne saurait

plus distinguer la femme du patricien d'avec la femme du magistrat; en

un mot, la ville a tout à fait oublié la vieille sagesse bourgeoise, qui

disait, que ce qui est, dans les grands, splendeur, somptuosité,

magnificence, est déception, folie, ineptie, dans le particulier.

Telle était la ville il y a cent soixante ans à peine. Vous reconnaissez

bien, il est vrai, la ville moderne à quelques-uns de ces traits

généraux; mais pourtant quelle différence! Voilà un tableau où

l'électeur, le juré, le garde national sont oubliés et traités comme des

monstres impossibles; un tableau où l'artiste n'est même pas nommé, où

l'écrivain est oublié tout à fait, où le spéculateur et l'homme d'argent

paraissent à peine. Dans ce tableau sérieux, la grisette parisienne, le

gamin de Paris, la comédienne, la fille folle de son corps, la femme

libre dans toute la liberté du mot, n'obtiennent même pas un regard du

moraliste. On ne s'occupe ni de l'employé des divers ministères, ni de

l'officier à la retraite, ni du savant perdu dans ses livres, ni de

l'homme du peuple qui n'existe pas encore, et qui s'arme tout bas

derrière cette Bastille qui pèse de tout son poids sur le faubourg

Saint-Antoine. A voir ce tableau, il vous semble bien, il est vrai, que

vous avez vu cela quelque part; mais regardez-le d'un coup d'oeil plus

attentif, et vous découvrirez que si le théâtre est à peu près le même,

les acteurs de la scène ont changé: ce qui explique la nécessité de

refaire de temps à autre ces mêmes tableaux dont le coloris s'en va si

vite, aquarelles brillantes qui n'auront jamais l'éternité d'un tableau

à l'huile; et véritablement, pour les scènes changeantes qu'elles

représentent, c'est tant mieux.

Mais voici bien une autre révolution dans les moeurs et dans l'étude des

moeurs! Tout un hémisphère qui disparaît! un monde entier qui s'abîme

comme font ces îles de la mer signalées par les voyageurs de la veille,

et que les navigateurs du lendemain ne retrouvent plus à la place

indiquée par les hydrographes contemporains. Il y avait, dans ce

temps-là, à côté de ce Paris qui était si peu, la cour qui était plus

que tout. Qu'en avez-vous fait, je vous prie? Où se cache-t-il, cet

univers d'or et de soie? Où donc s'est-il perdu, ce type du courtisan

que l'on croyait éternel, maître de son front et de ses yeux, de son

geste et de son visage: profond, impénétrable, dissimulant les mauvais

offices, souriant à ses ennemis, contraignant son humeur, déguisant ses

passions? Avez-vous jamais vu un pareil homme de nos jours? Où sont-ils

ces hommes tout brodés, qui passaient leur vie dans une antichambre ou

sur l'escalier, dans un édifice bâti de marbre et rempli d'hommes fort

doux et fort polis? Qu'avez-vous fait de ce monde à part, courbé sous le

regard du prince qui les enlaidissait tous par sa seule présence; hommes

insolents et emportés, plats dans l'antichambre, vils dans le salon;

flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, leur soufflant

à l'oreille des grossièretés, devinant leurs chagrins, leurs maladies et

fixant leurs couches? Ces gens-là, race perdue sans espoir de retour,

étaient les plus importants de la nation. Ils faisaient les modes,

raffinaient sur le luxe et sur la dépense: ils faisaient des contes; ils

appartenaient à coup sûr aux princes lorrains, aux Rohan, aux Foix, aux

Châtillon, aux Montmorency; mais, hélas! aujourd'hui, les Rohan, les

Foix, les Châtillon, les Montmorency, où sont-ils?

Monde étrange, où il était nécessaire d'être effronté, d'être insolent,

d'être mendiant; où les plus habiles vivaient à la fois de l'église, de

l'épée et de la robe; où la vie se passait à recevoir et à demander, et

à se congratuler et à se calomnier les uns les autres; où l'on se

masquait toute l'année, quoiqu'à visage découvert; où l'oubli, la

fierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude, étaient la monnaie

courante; où l'honneur, la vertu, la conscience, étaient inutiles; où

l'on voyait des gens enivrés et comme ensorcelés de la faveur,

dégouttant l'orgueil, l'arrogance, la présomption. Région incroyable!

«Les vieillards y sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au

contraire, sont durs, féroces, sans politesse; affranchis de la passion

des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir: ils leur

préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Il ne manque à

leur débauche que de boire de l'eau-forte. Dans cet affreux pays, les

femmes précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles

croient servir à les rendre belles; leur coutume est de peindre leurs

lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules qu'elles étalent

avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles

craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire et n'en

pas montrer assez. Ce pays se nomme Versailles; il est à quelque

quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues

de mer des Iroquois et des Patagons!»

Affreuse peinture, et pourtant pleine de verve et d'esprit. Cependant

allez à Versailles: en moins de dix minutes, vous aurez franchi ces onze

cents lieues de mer, et, dans ce palais qui fut la France entière, vous

trouverez la déification la plus entière de ce même peuple qui pénétra

la première fois dans ce palais pour en arracher, de ses mains

sanglantes, le roi, la reine et l'enfant royal. Dans ce pays d'Iroquois

et de Patagons, la royauté s'est faite si humble et si débonnaire, que

c'est à peine si quelques chapeaux se lèvent quand passe le roi qui a

relevé ces murs. Certes, ce sont là d'étranges dissonances qui parlent

plus haut que tous les philosophes du monde, qui nous enseignent mieux

que Salomon lui-même, les vanités de la toute-puissance, et aussi

combien il est nécessaire d'écrire au jour le jour l'histoire mobile et

changeante de cette pauvre humanité.

Oui, ce monde-là s'est perdu; il s'est évanoui dans les révolutions et

dans les tempêtes. Mais cependant, de cet ancien bagage, que de choses

nous sont restées! Nous avons gardé, par exemple, _ce magasin de phrases

toutes faites_ et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres

sur les événements. Aujourd'hui, comme autrefois, _avec cinq ou six

termes de l'art, et rien de plus_, l'on se donne pour connaisseur en

musique, en tableaux, en bâtiments et en bonne chère. Aujourd'hui, comme

autrefois, nous ne manquons pas de ces gens à qui la politesse et la

fortune tiennent lieu d'esprit et de mérite, qui n'ont pas deux pouces

de profondeur, à qui la faveur arrive par accident. Mais ces fortunes-là

se font autrement, elles se produisent autre part: aujourd'hui le

monarque a changé, c'est le peuple qui a des flatteurs à son tour.

N'ayez crainte que le véritable ambitieux attende la fortune de ce qu'on

appelle la cour, par ironie. Quand La Bruyère parle de _la faveur_, il

n'a pas besoin d'ajouter la faveur _royale_. Aujourd'hui, quand vous

parlez de _la faveur_, pour être compris, et même pour parler français,

il faut ajouter une épithète indispensable: on dit la faveur

_populaire_. Nous ne connaissons plus que celle-là.

D'où il suit que plus la société française s'est trouvée divisée, plus

l'étude des moeurs est devenue difficile. Ce grand royaume a été tranché

en autant de petites républiques, dont chacune a ses lois, ses usages,

ses jargons, ses héros, ses opinions politiques à défaut de croyances

religieuses, ses ambitions, ses défauts et ses amours. Le sol de la

France n'a pas été divisé avec plus d'acharnement depuis la perte de la

grande propriété. Maintenant comment donc le même moraliste, le même

écrivain de moeurs, pourrait-il pénétrer dans toutes ces régions

lointaines dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni la

coutume? Comment donc le même homme pourrait-il comprendre tous ces

patois étranges, tous ces langages si divers? Si par hasard il se trompe

de royaume, quel ne sera pas son étonnement en reconnaissant que là et

là ce ne sont plus les mêmes habits, les mêmes coutumes, les mêmes

caractères, la même façon de voir, de comprendre et de sentir? Il est

donc nécessaire que cette longue tâche de l'étude des moeurs se divise

et se subdivise à l'infini, que chacune de ces régions lointaines

choisisse un historien dans son propre lieu, que chacun parle de ce

qu'il a vu et entendu dans le pays qu'il habite. Qu'un seul homme se

chargeât de cette histoire, c'était bon autrefois; peut-être quand il

n'y avait en France que la cour et la ville; mais aujourd'hui que rien

n'existe plus dans ses limites naturelles, aujourd'hui que tous ces

rares éléments d'une grande société sont confondus au hasard, arrivez

tous à cette curée de comédies qu'il faut prendre sur le fait, vous les

malicieux observateurs de ce temps-là!

Pour bien se convaincre de la nécessité de diviser le travail tout

autant que la matière est divisée, ouvrez au hasard quelques-uns des

chapitres de La Bruyère, et vous verrez quelle infinie variété de

matériaux inconnus de son temps. Le chapitre premier traite des

_Ouvrages de l'esprit_: ce simple chapitre est devenu, depuis La

Bruyère, le sujet d'un livre immense qui embrasserait tous les détails

de la vie littéraire, cette nouvelle façon de vivre et d'être un homme

important dont le dix-septième siècle n'avait aucune idée. Du temps de

La Bruyère, _c'était un métier de faire un livre comme de faire une

pendule_: c'est bien pis que cela aujourd'hui, c'est un métier comme de

raccommoder les vieux souliers. Du temps de La Bruyère, on n'avait

jamais vu un chef-d'oeuvre _qui fût l'ouvrage de plusieurs_; nous ne

voyons que cela de nos jours. La Bruyère ne reconnaissait au critique

d'autre droit que celui-ci: dire au public que ce livre _est bien relié

et en beau papier, et qu'il se vend tant_; s'il vivait aujourd'hui, La

Bruyère serait à coup sûr le premier parmi ces critiques qu'il méprisait

si fort.

Du temps de La Bruyère, la vie littéraire commençait à peine, et nous ne

sommes pas bien certains qu'elle ait tout à fait commencé aujourd'hui.

Que sera-t-elle dans un siècle? Dieu lui-même n'en sait rien.

Il y a ensuite un chapitre du _Mérite personnel_, où il est parlé _de la

difficulté de se faire un grand nom_, chose aujourd'hui si facile; de la

grande étendue d'esprit qu'il faut aux hommes _pour se passer de charges

et d'emplois_, pendant qu'aujourd'hui ce sont les médiocres et les moins

ambitieux qui acceptent les emplois et les charges. Dans ce chapitre, il

est dit _que les enfants des dieux se tirent des règles ordinaires de la

nature, qu'ils n'attendent presque rien du temps et des années, que la

mort en eux devance l'âge_. Ceci était écrit dans l'enfance du duc de

Bourgogne. Aujourd'hui les enfants des dieux vont au collége avec des

fils de bourgeois, ils étudient pour apprendre; et quand ils remportent

un second prix d'histoire, c'est qu'ils l'ont tout simplement un peu

plus mérité que leurs condisciples. En un mot, il n'y a rien à comparer

entre le _mérite personnel_ de ce temps-ci et le _mérite personnel_ de

ce temps-là.

Comme aussi ce chapitre infini _des Femmes_ ne saurait se comparer à

rien de ce que nous savons de nos jours en fait de femmes. Mesurez-les

tant que vous le voudrez, depuis la chaussure jusqu'à la coiffure

exclusivement, vous trouverez entre les unes et les autres d'incroyables

différences. C'est bien le même amour du luxe, de la toilette, de la

parure, la même mignardise et la même affectation, le même caprice tout

proche de la beauté pour en être le contre-poison; c'est bien la même

femme, coquette, galante, perfide, pleine de caprices; mais cependant

que de types effacés! Où êtes-vous, Célie, amoureuse tour à tour de

Roscius, de Bathylle, du sauteur Cobus ou de Dracon le joueur de flûte?

Qu'a-t-on fait, dans les bonnes maisons de ce siècle, de ce tyran

domestique qu'on appelait un directeur, un confesseur? Qu'est devenue la

femme dévote _qui veut tromper Dieu et qui se trompe elle-même_? la

femme savante, _que l'on regarde comme on fait une belle arme_? Oui;

mais nous avons de nos jours tant de femmes que le siècle passé ne

comprenait même pas, à commencer par ces femmes de génie en vieux

chapeaux et en bas troués, à finir par cet être nouvellement découvert,

qu'on appelle la femme de trente ans!

Nous avons aujourd'hui, en fait de _passions du coeur_, des passions

échevelées, des amours à coups de poignard, des adultères plus réglés et

plus réguliers que des mariages, des amours moyen âge et barbus, des

délires au clair de la lune; la passion est une exposition publique; le

coeur est en étalage, tout comme les chaînes d'or à la boutique des

bijoutiers; on a tué ainsi deux choses dont les moralistes tiraient un

si bon parti: la galanterie et l'amour.

Et le salon, où est-il? et de la conversation parisienne, cette

supériorité toute française, dont nous étions si fiers à bon droit,

qu'en avons-nous fait, je vous prie? Il me semble que je suis admis dans

un de ces beaux salons d'autrefois, à l'hôtel de Rambouillet, chez

mademoiselle de Lenclos, chez madame de Sévigné: quel spirituel et

poétique murmure! Tous les genres d'esprit sont admis; les médisants,

les satiriques, les bons plaisants, _pièce rare_; les éloquents, les

moralistes, les savants, les futiles, les _puristes_ eux-mêmes. La

politesse et l'élégance sont le centre unique de ces réunions heureuses

où Bossuet prononça son premier sermon, où Molière fit la première

lecture du _Tartufe_. Mais aujourd'hui, holà! prenez garde! fuyez,

madame! défendez votre dentelle et votre écharpe; vous n'êtes pas assez

loin, fuyez encore! car voici la cohorte de nos jeunes gens à la mode

qui envahit le boulevard, l'éperon au pied, le cigare à la bouche, le

chapeau cloué sur la tête! trop heureuse si, couverte de fumée et la

robe déchirée, ces galants jeunes gens ne vous jettent pas sur le

bitume, en passant.

Il n'y a même pas jusqu'à ce simple mot, _un riche_, qui n'ait tout à

fait changé de nom. Autrefois était riche qui pouvait manger des

entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à

la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage et mettre

un duc dans sa famille. Etre riche, aujourd'hui, c'est jouer à la

bourse, habiter un second étage, aller au spectacle avec un billet

donné, et demander pour son fils la fille d'un usurier.

Autrefois, le _manieur d'argent_, l'homme d'affaires, était un ours

qu'on ne savait apprivoiser; aujourd'hui l'homme d'affaires est jeune,

élégant, bien frisé; il dîne au Café de Paris, et il va à l'Opéra.

Autrefois quand on disait: _Cinquante mille-livres de rentes!_ chacun

ouvrait de grands yeux; aujourd'hui, nul ne se retourne: c'est si

commun! Autrefois il y avait les _partisans_ qui finissaient par être

princes, de laquais qu'ils étaient; il y a aujourd'hui des banquiers qui

finissent par être laquais, de princes qu'ils étaient d'abord.

Aujourd'hui cependant, comme hier, comme toujours: «faire fortune est

une si belle phrase, qu'elle est d'un usage universel; on la reconnaît

dans toutes les langues; elle plaît aux étrangers et aux barbares: il

n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait passé, point de solitude où

elle soit inconnue!»

Vous avez donc, à ce sujet, à nous raconter les voies nouvelles de la

fortune, la banque, la bourse, les actions, les actionnaires, les

annonces, les prospectus, les faillites, les rabais, les misères, les

spéculations sans fin sur le rien et sur le vide, et autres commerces

que ce bon dix-neuvième siècle a gardés pour lui-même, ne voulant pas

s'exposer à la malédiction des siècles à venir.

Vous avez dit, à propos de ce chapitre effacé, _de la Cour_, que la race

_des grands_ est perdue. Il est vrai qu'avec M. le prince de Talleyrand

est mort le dernier gentilhomme de ce pays _éminemment_ constitutionnel.

Ne cherchez donc plus cette race à part de gens heureux qui étaient de

toute nécessité les seuls riches, les seuls braves, qui avaient à eux

seuls les riches ameublements, la bonne chère, les beaux chevaux; comme

aussi ne cherchez plus ni les rieurs, ni les nains, ni les bouffons, ni

les flatteurs qui les amusaient: la race est perdue, et en son lieu et

place s'est élevée, tout armée de ses droits et de ses pouvoirs, la

grande nation des épiciers.

L'homme d'argent a remplacé le grand seigneur. Aujourd'hui, c'est

l'homme d'argent qui se pique d'ouvrir une allée dans une forêt, de

soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de

faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre

un coeur content, de combler une âme de joie, de prévenir des extrêmes

besoins ou d'y remédier, la supériorité des hommes d'argent de nos

jours, non plus que des grands seigneurs d'autrefois, ne s'étend pas

jusque-là.

Mais, pour n'avoir pas ce qu'on appelle vulgairement de grands

seigneurs, notre époque a pourtant ce qu'elle appelle ses grands hommes.

Ceux-là sont si heureux, qu'ils n'essuient pas, même dans toute leur

vie, la moindre contrariété, du moins, tant qu'ils obéissent aux

passions populaires, dont ils sont les très-humbles esclaves. Ils font

le métier d'un drapeau dans des mains habiles: comme les grands

d'autrefois _ils croient seuls être parfaits_, ils ne sont jamais que

sur un pied, mobiles comme le mercure; on les loue pour marquer qu'on

les voit de près. Malheureusement ce sont des grandeurs viagères; un

rien les a créées, un rien les tue: moins que rien! une boule noire dans

une élection ou un article de journal.

Ce sont là certainement de notables différences, et qu'il sera très-bon

de signaler, chemin faisant, dans l'étude des moeurs. Quant au chapitre

du _Souverain_, dans les _Caractères_ de La Bruyère, qui a été longtemps

le dernier mot de la science politique et de l'opposition, j'aurais trop

beau jeu à vous faire remarquer quel profond abîme sépare ce chapitre,

écrit en plein Versailles, de la Charte de 1830. Ce seul mot, la Charte,

le gouvernement représentatif, a créé chez nous, et comme par

enchantement, toute une série nouvelle de moeurs, étranges,

incroyables, dont les temps passés ne pouvaient avoir et n'avaient en

effet aucune idée, pas plus que nous n'avons l'idée, nous autres, des

salons du vieux Paris, dans lesquels tous les moralistes du grand

siècle, et à leur tête Molière et La Bruyère, ont trouvé les héros de

leur comédie, Tartufe, Célimène, M. Orgon, Alceste, M. Jourdain et sa

femme, Sganarelle, Valère, Élise, Marianne, Ménalque le distrait, Argyre

la coquette, Gnaton le glouton, Ruffin le jovial, Antagoras le plaideur,

le noble de province, si inutile à sa patrie, à sa famille et à

lui-même; Adraste, libertin et dévot; Triphile, bel esprit comme tant

d'autres sont charpentiers ou maçons. Vous en avez encore, il est vrai,

des uns et des autres, mais modifiés, corrigés, tantôt moins ridicules,

quelquefois plus odieux; et puis aussi, il faut le dire, votre âme se

sent quelque peu contrariée en relisant d'horribles détails devenus

impossibles aujourd'hui. Ce portrait-là, par exemple, dans lequel il

s'agit du paysan de nos campagnes: «L'on voit certains animaux

farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs,

livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent;

ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs

pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes!»

Eh bien! cet animal n'existe plus, Dieu merci; il a relevé la tête, il

est devenu tout à fait un homme; à certaines heures de l'année, les

ambitieux le vont visiter, non pas dans sa _tanière_, mais dans sa

maison, sollicitant son sourire et son suffrage; il n'y a pas même

longtemps qu'un de ces animaux a été nommé chevalier de la Légion

d'honneur pour une charrue de son invention.

Dans La Bruyère, le chapitre _de la Mode_ est naturellement un des

chapitres qui ont le moins vieilli. Il en est de ce sujet éternel comme

des images que reflète le _daguerréotype_, l'instrument tout nouveau. Ce

sera bien, si vous voulez, le même paysage que reproduira la chambre

obscure; mais, comme pas une heure du jour ne ressemble à l'heure

précédente, pas un de ces tableaux représentant le même aspect de la

terre ou du ciel ne sera semblable aux tableaux précédents. Du temps de

La Bruyère, la _viande noire_ était hors de mode; aujourd'hui la mode,

qui s'attache à tout, n'oserait plus s'attacher à la viande: autrefois

le fleuriste cultivait la _tulipe_, le camélia l'emporte aujourd'hui sur

la tulipe; avant-hier, les dalhias avaient tous les honneurs de la

culture; il n'y a pas huit jours, c'étaient les roses. En ce temps-là,

le bouquiniste avait sa maison pleine de livres du haut en bas;

aujourd'hui le bouquiniste choisit ses livres. Mais c'est toujours, dans

le fond de l'âme, le même fleuriste, le même bouquiniste; comme aussi

c'est toujours le vieil amateur de vieilleries, _dont les filles, à

peine vêtues, à peine nourries, se refusent un tour de lit et du

linge blanc_. C'est toujours celui-ci qui aime les oiseaux; sa maison en

est égayée, non pas empestée; cet autre qui aime les insectes, _le

premier homme du monde pour les papillons_; ce troisième est duelliste;

son voisin est grand joueur; l'un est fou et ridicule, _il rêve la

veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour suivant_.

Onuphre est un hypocrite, Zélie est riche, et elle rit aux éclats;

Syrus, l'esclave, a pris le nom d'un roi, il s'appelle Cyrus. Nous aussi

nous avons nos magistrats coquets et galants, nos avocats déclamateurs,

nos calomniateurs à gages, nos ragoûts, nos liqueurs, nos entremets;

nous avons Hermippe qui a porté si loin la science de l'ameublement et

du comfort, qui a trouvé le secret de monter et de descendre autrement

que par l'escalier; nous avons nos médecins à spécifiques: ils font de

l'homoeopathie aujourd'hui, autrefois ils vendaient des drogues; nous

avons nos devins et nos devineresses: seulement nous croyons un peu

moins à la magie que La Bruyère n'y croyait lui-même; nous avons aussi

nos révolutions de grammaires et de dictionnaires, les mots de la langue

qui ont la destinée de la feuille des arbres, qu'un automne emporte,

qu'un printemps ramène. Ce que nous n'avons plus, c'est la chaire

chrétienne, ce sont les grandes assemblées qui se faisaient autour de

l'orateur évangélique; mais en revanche, nous avons la tribune

politique, autour de laquelle sont soulevées tant de passions.

Aujourd'hui comme autrefois, les hommes sont les dupes de l'action et de

la parole et de tout l'appareil de l'auditoire. Il faut dire aussi que

nous n'avons plus d'esprits _forts_. Un homme qui se poserait

aujourd'hui comme un _esprit fort_, qui crierait par-dessus les toits:

_Il n'y a pas de Dieu!_ cet homme-là serait tout au plus ridicule:

autrefois il était un sujet d'épouvante; on faisait contre ce malheureux

de très-gros livres. En revanche, s'il n'y a pas d'esprits forts, il y a

les disciples de Robespierre, de Marat ou de Danton, d'honnêtes jeunes

sans-culottes qui ne voudraient pas tuer une mouche, et qui désirent

tout haut que le genre humain n'ait qu'une tête pour la couper d'un seul

coup; d'où il suit qu'il est très-nécessaire d'être indulgents pour les

anciens, en songeant combien nous aussi nous aurons besoin d'indulgence.

Il ne faut pas prendre trop en pitié les moeurs et les usages de nos

pères; car nous aussi nous serons quelque jour des ancêtres. En fait de

moeurs, nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé; nous sommes

trop proches des moeurs présentes pour les juger à une distance

équitable. Acceptons donc toutes les méthodes dont nos devanciers se

sont servis pour écrire les _caractères_ de leur époque, soit qu'ils

aient appelé à leur aide la comédie ou le drame, le roman ou le

chapitre; qu'ils aient procédé par des définitions, par des divisions,

des tables et de la méthode; ou bien qu'ils aient réduit les moeurs aux

passions, ou encore qu'ils se soient occupés à discerner les bonnes

moeurs d'avec les mauvaises, à démêler dans les hommes ce qu'il y a de

vain, de faible ou de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon,

de saint et de louable; soit enfin que, laissant là toute analyse, ils

aient adopté le pittoresque: toujours est-il que nous devons être

reconnaissants pour ceux qui ont entrepris cette tâche difficile. Il n'y

a même pas jusqu'à la satire, jusqu'à la personnalité, jusqu'à

l'offense, qui n'ait son utilité et sa valeur, car tout compte et tout

sert dans cette étude de l'homme; seulement il faut plaindre les

misérables qui, dans cette analyse de la vie humaine, au lieu d'employer

le scalpel, se servent du poignard.

De nos jours, cette science de la comédie, trop négligée au théâtre,

s'est portée partout où elle a pu se porter, dans les histoires, dans

les romans, dans les chansons, dans les tableaux surtout. Le peintre et

le dessinateur sont devenus, à toute force, de véritables moralistes,

qui surprenaient sur le fait toute cette nation si vivante, et qui la

forçaient de poser devant eux. Pendant longtemps, le peintre allait

ainsi de son côté, pendant que l'écrivain marchait aussi de son côté;

ils n'avaient pas encore songé l'un l'autre à se réunir, afin de mettre

en commun leurs observations, leur ironie, leur sang-froid et leur

malice. A la fin cependant, et quand chacun d'eux eut obéi à sa vocation

d'observateur, ils consentirent d'un commun accord à cette grande tâche,

l'étude des moeurs contemporaines. De cette association charmante il

devait résulter le livre que voici: une comédie en cent actes divers,

mais tout habillée, toute parée, toute meublée, et telle, en un mot,

que, pour être complète, la comédie se doit montrer aux hommes

assemblés. Songez donc que dans cette étude des moeurs publiques et

privées, il y a des époques entières de l'histoire de France qui ne sont

guère représentées que par des images plus ou moins fidèles: Boucher et

Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des moeurs

du siècle passé, que Diderot ou Crébillon fils? Que sera-ce donc quand

ces deux façons de peindre seront réunies dans un seul et même livre? et

quel livre charmant et surtout fidèle c'eût été là, un roman de

Crébillon fils illustré par Watteau?

Je vais plus loin: quel que soit le talent de l'écrivain, et certes je

ne prétends pas le rabaisser ici; quelles que soient l'exactitude et la

vérité de la page historique, un temps arrive où de ces tableaux dont

les originaux sont si faciles à reconnaître pour les contemporains,

quelques traits s'effacent toujours. Les habits changent de forme et de

couleur; les armes disparaissent pour faire place à d'autres armes; la

laine est remplacée par le velours, le velours par la dentelle, le fer

par l'or, la misère par le luxe, l'art grec par l'art de la renaissance,

Louis XIV par Louis XV, Athènes par Rome. En un mot, que ce soit un

siècle, que ce soit un vice qui fasse la différence entre une époque et

une autre époque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livré

à lui-même, saisisse au passage toutes ces nuances? Autant vaudrait lui

imposer la tâche de retenir toutes les chansons diverses que chantent

les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisez les admirables

chapitres du vieux Théophraste, mort à cent cinquante ans, et se

plaignant du peu de durée de la vie des hommes, cela vous étonne de voir

dans ces pages si vives, et cependant si pleines d'esprit et de sel,

grouiller tout le peuple athénien. Les simples chapitres de Théophraste

vous font mieux connaître ce peuple d'Athènes que toutes les histoires

de Xénophon et de Thucydide; mais cependant quelle joie serait la vôtre

si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vêtus, meublés,

nourris, posés comme ils l'étaient du temps de Théophraste, et tels

qu'il les a vus lui-même! Votre joie serait-elle donc gâtée si vous les

pouviez voir passer dans la rue, ces braves gens qui ont posé sans le

vouloir devant le philosophe grec: le _flatteur_, l'_impertinent_, le

_rustique_, le _complaisant_, le _coquin_, le _grand parleur_,

l'_effronté_, le _nouvelliste_, l'_avare_, l'_impudent_, le _fâcheux_,

le _stupide_, le _brutal_, le _vilain homme_, l'_homme incommode_, le

_vaniteux_, le _poltron_, les _grands de la république_! Que celui-là

eût été bien avisé, qui eût accompagné de quelques dessins fidèles ces

personnages si divers! Que d'intérêt il eût ajouté au récit de

Théophraste, et combien nous reconnaîtrions plus facilement ces

originaux, si vivement dépeints!

Mais, Dieu nous protége! ce que nos devanciers n'ont pas fait pour nous,

nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons à eux non

pas seulement peints en buste, mais des pieds à la tête et aussi

ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, où

nous nous passons en revue les uns et les autres, rien ne sera oublié,

pas même d'allumer la lanterne; en un mot, rien ne manquera à cette

oeuvre complète, qui a pour objet l'étude des moeurs contemporaines, et

dont La Bruyère lui-même, notre maître à tous et à bien d'autres, nous a

en quelque sorte dicté le programme quand il dit quelque part[1]: «Nos

pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle

de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes offensives et

défensives, et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie.

Nous ne saurions reconnaître cette série de bienfaits qu'en traitant de

même nos descendants.»

JULES JANIN.

[1] _De la Mode_, chapitre XIII.

[Illustration: L'ÉPICIER.]

[Illustration]

L'ÉPICIER.

D'AUTRES, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte

boutique d'un épicier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux,

mal en casquette, que soit le garçon, quelque frais et réjoui que soit

le maître, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la

déférence qu'a pour eux le _Constitutionnel_. Je laisse aller un mort,

un évêque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec

indifférence un épicier. A mes yeux, l'épicier, dont l'omnipotence ne

date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société

moderne. N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que

remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de

lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de

l'Afrique, le chargé d'affaires des Indes et de l'Amérique? Certes,

l'épicier est tout cela; mais ce qui met le comble à ses perfections, il

est tout cela sans s'en douter. L'obélisque sait-il qu'il est un

monument?

Ricaneurs infâmes, chez quel épicier êtes-vous entrés qui ne vous ait

gracieusement souri, sa casquette à la main, tandis que vous gardiez

votre chapeau sur la tête? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et

grognon; mais l'épicier, toujours prêt à obliger, montre dans tous les

quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, à quelque classe

qu'appartienne le piéton dans l'embarras, ne s'adresse-t-il ni à la

science rébarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionné de viandes

saignantes où trône la fraîche bouchère, ni à la grille défiante du

boulanger: entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit

celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous ou pour demander

son chemin; il est sûr que cet homme, le plus chrétien de tous les

commerçants, est à tous, bien que le plus occupé; car le temps qu'il

donne aux passants, il se le vole à lui-même. Mais quoique vous entriez

pour le déranger, pour le mettre à contribution, il est certain qu'il

vous saluera; il vous marquera même de l'intérêt, si l'entretien dépasse

une simple interrogation et tourne à la confidence. Vous trouveriez plus

facilement une femme mal faite qu'un épicier sans politesse. Retenez cet

axiome, répétez-le pour contre-balancer d'étranges calomnies.

Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de

leurs barbes artistement taillées, quelques gens ont osé dire _Raca!_ à

l'épicier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un

système, une figure européenne et encyclopédique comme sa boutique. On

crie: Vous êtes des épiciers! pour dire une infinité d'injures. Il est

temps d'en finir avec ces Dioclétiens de l'épicerie. Que blâme-t-on chez

l'épicier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun rouge, verdâtre ou

chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse

loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier à

pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvez-vous punir en

lui, vile société sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis,

l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un épicier est censé ne pas

penser le moins du monde, ignorer les arts, la littérature et la

politique? et qui donc a engouffré les éditions de Voltaire et de

Rousseau? qui donc achète _Souvenirs et Regrets_ de Dubufe? qui a usé la

planche du _Soldat laboureur_, du _Convoi du pauvre_, celle de

l'_Attaque de la barrière de Clichy_? qui pleure aux mélodrames? qui

prend au sérieux la Légion d'honneur? qui devient actionnaire des

entreprises impossibles? qui voyez-vous aux premières galeries de

l'Opéra-Comique quand on joue _Adolphe et Clara_ ou _les Rendez-vous

bourgeois_? qui hésite à se moucher au Théâtre-Français quand on chante

_Chatterton_? qui lit Paul de Kock? qui court voir et admirer le Musée

de Versailles? qui a fait le succès du _Postillon de Longjumeau_? qui

achète les pendules à mameluks pleurant leur coursier? qui nomme les

plus dangereux députés de l'opposition, et qui appuie les mesures

énergiques du pouvoir contre les perturbateurs? L'épicier, l'épicier,

toujours l'épicier! Vous le trouvez l'arme au bras sur le seuil de

toutes les nécessités, même les plus contraires, comme il est sur le pas

de sa porte, ne comprenant pas toujours ce qui se passe, mais appuyant

tout par son silence, par son travail, par son immobilité, par son

argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou

saint-simoniens, rendez-en grâce à la grande armée des épiciers. Elle a

tout maintenu. Peut-être maintiendra-t-elle l'un comme l'autre, la

république comme l'empire, la légitimité comme la nouvelle dynastie;

mais certes elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne

maintenait pas un ordre social quelconque, à qui vendrait-elle?

L'épicier est la chose jugée qui s'avance ou se retire, parle ou se tait

aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les

niaiseries consacrées! Empêchez-le de se porter en foule au tableau de

Jeanne Gray, de doter les enfants du général Foy, de souscrire pour le

Champ-d'Asile, de se ruer sur l'asphalte, de demander la translation des

cendres de Napoléon, d'habiller son enfant en lancier polonais, ou en

artilleur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu l'essaierais

en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le premier, inclines plume et

presse à son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatière

de ton abonnement!

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 1 / 49 段