l'on se demande le motif d'un tel déploiement de barbarie envers des
jeunes gens dont quelques-uns avaient à peine vingt années. Ce motif, il
faut le chercher dans la nécessité où l'on se croyait être de frapper
l'esprit public par des images de répression nationale. Les treize
émigrés dont nous parlons avaient été pris sur les frontières, les armes
à la main; la loi était formelle: ils auraient dû être fusillés à
l'endroit même de leur arrestation.--Néanmoins on les dirigea sur Paris,
où ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les
transférer en plein jour à la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et
inutile cortége d'écharpes municipales. Voulait-on renouveler la scène
des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres des prisons?
Nous serions tenté de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en
effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journée et même pendant une
partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en réclamant la
prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait
perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas
toutefois les résultats qu'on en attendait. Un décret de la Convention
nationale du lendemain nomma une commission chargée de prononcer
immédiatement à l'égard des treize prévenus d'émigration.
Cette commission militaire, composée de cinq membres et présidée par le
général Berruyer, commandant de toutes les troupes du département de
Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la
salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des
spectateurs lorsque furent amenés les treize émigrés.--C'étaient comme
nous l'avons dit, de très-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque
tous gentilshommes et revêtus encore de l'uniforme sous lequel ils
avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils s'étaient rendus sans
résistance, et que quelques-uns d'entre eux s'étaient même jetés
volontairement dans les postes français. Le premier que l'on interrogea,
Dammartin-Fontenoy, répondit avec une grande douceur aux questions
souvent bizarres qui lui furent posées par le général Berruyer:
--Quel âge avez-vous?
--Près de vingt-cinq ans.
--Où serviez-vous avant de quitter la France?
--Dans un régiment provincial que j'ai quitté en 1783; puis dans un
régiment d'infanterie que j'ai quitté en 1785.
--Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie dans un moment où vous
pouviez la servir utilement?
--Je n'étais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois
que je voyageais: j'étais allé en Allemagne, où je comptais m'établir,
et j'y étais effectivement fixé depuis deux ans.
--Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en France?
--Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu
quatre_.
Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq
commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier,
Antoine Marly et Claude Sableau.
Le président continua avec humeur:
--Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez été arrêté?
--Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette à dix pas de moi,
j'ai jeté mon sabre.
--Quel grade aviez-vous?
--Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard. Notre corps marchait sans
hostilité parce que tout Français sous les ordres des princes ne devait
pas agir.
L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularité
qu'une apostrophe au moins singulière du commandant Berruyer. Impatienté
de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision de ses réponses, le
général-président s'écria tout à coup:
--Parlez haut! vous êtes ici devant la République, _car le peuple de
Paris forme TOUTE la république_!
Dammartin ne répliqua pas. Après une courte délibération, les cinq
commissaires prononcèrent contre lui la peine de mort. Il écouta sa
sentence avec cette attention d'un homme qui écoute une chose qui le
concerne peu ou point.
Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au régiment d'Esterhazy,
âgé de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint
qu'il était sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour
sa justification qu'il y avait été provoqué par son père, lequel l'avait
appelé sur la terre autrichienne sous prétexte de lui rendre compte des
biens de sa mère. «--Là, dit-il, mon père qui occupe un haut rang dans
l'armée étrangère, me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la
cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg et jeter dans
une prison, d'où je ne sortis qu'après avoir donné ma parole de
m'attacher au régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme
volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de Longwy, ni à celle de
Verdun. J'ai continuellement cherché tous les moyens de m'échapper,
jusqu'au jour où, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un
domestique et un camarade, à un brigadier de chasseurs.»
Bien que raconté avec un accent de sincérité qui ne pouvait être
suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de
nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire.
--Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les moyens de défense et
les réponses aux interrogatoires faits à Joseph-Alexandre Dumesnil,
accusé d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre Ier de la
seconde partie du Code pénal; et l'art. 1er du décret de la Convention
nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil
soit puni de mort.
Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune homme, presque un enfant,
doux, résigné, qui déclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être âgé
de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son pays par suite des
menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la
Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il
était garde du corps de MONSIEUR. Remarquons à ce sujet une facétie que
crut devoir se permettre le président:
--Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé MONSIEUR; il aurait bien mieux
valu nous l'amener.
On conviendra que le moment était mal choisi pour se permettre un jeu de
mots, quelque soldatesque qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant
que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait: lorsque le
général et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur
spirituel à-propos, ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime.
L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit son arrêt avec
courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de
vingt ans et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un
garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la
Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur
Saint-Hillier subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance
digne des serviteurs du roi.
L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par un quiproquo qui
aurait été plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de
l'accusé fit ressortir. On avait trouvé sur lui un mémoire portant ce
titre: _Compte payé par la triple alliance_, et dans lequel on avait
naturellement vu une pièce de conviction. La triple alliance! cela était
évident, ce ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick, de
Frédéric et de François. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui
avait souri pendant cette explication, essaya de les désabuser par un
récit que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant:
--J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements du 6 octobre 1789,
quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son
roi, pour le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à l'infirmerie
des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous
menaçaient; quoique souffrant, je m'évadai par dessus les murs, en
compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courûmes les
plus grands périls et nous risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le
hasardeux chemin que nous avions adopté. Enfin, nous descendîmes dans un
couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressèrent de nous
offrir une hospitalité dont nous avions doublement besoin, à titre de
fuyards d'abord et à titre de malades ensuite. Nous demeurâmes deux
jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes de
gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent,
mais on conçoit que l'aventure dont nous venions d'être les héros avait
resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment je m'instituai
le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dépenses de
la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois, par un
sentiment de délicatesse, mes deux amis exigèrent que je tinsse une note
exacte de ces dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier
trouvé sur moi, et intitulé: _Compte payé par la triple alliance_,--la
triple alliance était un sobriquet dont, en badinant, nous avions
affublé notre association.
Les membres de la Commission militaire avaient écouté Saint-Hillier avec
une incrédulité visible. Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne
leur en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent encore
entre leurs mains le mémoire soupçonné, puis ils finirent par condamner
Saint-Hillier comme ils avaient condamné les autres.--Sur ces treize
émigrés, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'étaient
quatre domestiques. Ces pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi
leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être payés des gages qui
leur étaient dus. Ces domestiques devaient être de la famille de
Sganarelle qui s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes
gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'écrier à leur tour, en voyant les
neuf émigrés monter à l'échafaud.
L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi de bon matin, en face
de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait
l'immense drapeau orné de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en
danger_. Les neuf jeunes gens montèrent et se rangèrent à la fois sur
l'échafaud; ils conservèrent le même calme que pendant les débats et
leurs regards se portèrent avec curiosité sur les croisées d'alentour.
Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratiquée sur un
des côtés de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scène, nous
montre le costume de l'exécuteur et de ses aides, costume encore décent:
chapeau rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les verra adopter les
modes du peuple: le bonnet rouge à large cocarde, la carmagnole et le
pantalon rayé.
CHAPITRE X.
I.
ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.--DÉLIVRANCE D'UN CONDAMNÉ.
Sur cette même place de Grève, deux jours après l'exécution des neuf
émigrés, le Tribunal du 17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit
ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures de carcan. Dotel
avait été convaincu de meurtre sur un soldat caserné à la Courtille,
mais Dotel avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma son bras,
et il fut homicide sans être assassin. Une foule nombreuse assistait à
son exposition; c'était pour la plupart les habitués de la salle
d'audience, en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait
généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour
de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contractée
exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un
gendarme et lui demanda à être détaché pour quelques besoins (texte du
_Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les
murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista.
--Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts
d'heures à rester exposé.
Cependant le motif de ses supplications se répandait parmi les
assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la
dureté des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait en proie
aux plus atroces souffrances.
--Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes parts.
Les gardes ne bougèrent pas.
Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns
en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en
criant:
--Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de force!
Au milieu du tumulte, un gendarme lança son cheval au galop pour aller
requérir du renfort au corps-de-garde de la réserve. Pendant ce
temps-là, on était monté sur l'échafaud.
--Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les
dénouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de
son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à la hussarde.
Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait chaleureusement
en ces termes:
--Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais pas à son châtiment; mais
c'est un brave garçon, je le connais, et il faut qu'il soit délivré!
La présence de ces soldats a fait croire à un coup de main prémédité.
C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves.
On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu quelques horions, les
gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de
se retirer au secrétariat de la Maison Commune et d'y dresser leur
déclaration. Immédiatement après leur départ, la potence fut ébranlée,
le tabouret jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par le
peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la nation!
Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris.
Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre
devant les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta que la
Convention nationale serait tenue au courant des démarches opérées à ce
sujet.
Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retombé sous les serres
de la justice; il est supposable qu'il aura réussi à gagner la
frontière. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prétendus
complices.
II.
LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE
ARRESTATION.
Personne n'ignore le dévouement du valet de chambre Cléry et les soins
affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa détention dans
l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publié à Londres et répandu à
un nombre infini d'éditions, figure au premier rang dans toutes les
bibliothèques révolutionnaires.
Un soir, vers les six heures,--c'était le 5 octobre,--Cléry, après avoir
accompagné la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec
deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du
grand corps-de-garde, l'arrêta tout-à-coup par le bras.
--Comment vous portez-vous, monsieur Cléry? lui demanda-t-elle.
Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre.
--J'aurais bien désiré vous entretenir quelques minutes, ajouta
mystérieusement la sentinelle.
--Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il ne m'est pas permis de
parler bas à personne.
--On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours
et que vous étiez avec lui.
--Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry.
Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de
nouveaux imprudents semblaient prendre à tâche de compromettre la sûreté
de la famille royale par une indiscrète sollicitude. En outre de cette
considération, Cléry se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant
avec raison qu'on ne lui tendît des piéges.
Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille à ces quelques mots,
mais il n'y trouva rien qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au
contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Cléry
et le factionnaire, confrontés le lendemain, nièrent le fait, et l'on se
contenta pour le moment de condamner ce dernier à vingt-quatre heures de
prison.
Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité, y produisit quelque
agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on déféra
Alexandre-François Breton,--qui était le factionnaire en question,--au
Tribunal du 17 août, afin que son procès y fût instruit. C'était un
jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu à la
reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux
dénicheurs de conspirations.
Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il croyait cet incident
vidé depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dîner de la
famille royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil, pour le
conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient
le sabre à la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un
huissier, tous trois en costume. «Je passai, raconte Cléry, à côté du
roi et de sa famille, qui étaient debout et consternés de la manière
dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple
m'accabla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde
nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce
que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire; et les
mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.»
Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret, et il y resta
plusieurs heures occupé, mais en vain, à rechercher quels pouvaient être
les motifs de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut devant ses
juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il aperçut sur le fauteuil des
accusés le jeune factionnaire soupçonné de lui avoir remis une lettre
trois semaines auparavant. Les débats furent assez obscurs. Cléry
objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement
d'un papier, il était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu
d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer au conseil du Temple.
Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils
furent tous les deux acquittés.
Le président chargea quatre municipaux, présents au jugement, de
reconduire Cléry au Temple. Il était minuit. On arriva au moment où
Louis XVI venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au zélé valet
de chambre de lui annoncer cet heureux retour.
III.
DÉCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER.
Vers cette époque, le tribunal commença à baisser ostensiblement dans
l'opinion publique. Il avait été trouvé trop doux avant les journées de
septembre; il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance du 26 octobre,
un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au
_Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 août,
qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges
avaient récemment condamné à mort une femme prévenue de complicité dans
l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pénal ne portât pas cette
peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajournée au
lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps à
la barre de la Convention, où il s'exprima de la sorte, par la bouche de
son président Mathieu:
--Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a été
faite hier à son égard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car
_il sait que les causes qui ont déterminé sa création n'existant plus_,
la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont
appuyé cette demande.
On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres réclamèrent l'ordre du
jour, qui fut adopté. M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le 28
et réitéra ses plaintes, auxquelles le président de la Convention
répondit par ces mots:
--Le plus grand malheur dont puissent être accablés les hommes chargés
de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon
d'arbitraire et de prévarication. La Convention examinera votre
pétition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la séance.
Les honneurs de la séance étaient devenus chose bien banale et bien
insignifiante.
--Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me paraît pas que le Tribunal ait
répondu à l'inculpation qui lui a été faite par un de nos collègues
d'avoir condamné à mort pour recèlement.
Ces insinuations ébranlèrent beaucoup le crédit du Tribunal. Mal écouté
à la Convention, il porta ses récriminations au club des Jacobins.
Lullier fut l'orateur.
--Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zèle du Tribunal criminel
déplaît à une espèce d'hommes ennemis de la république; depuis longtemps
on le calomnie; on l'a traité de _tribunal de sang_. Ce matin, nous nous
sommes encore présentés à la Convention; je ne sais par quelle fatalité
le président a pu se méprendre, _mais il est aussi scélérat que celui
qui nous a calomniés hier_! Il a dit à la Convention:--«Le Tribunal
criminel, inquiet sur sa position et craignant d'être destitué, propose
d'être entendu.» On voit toute la perfidie de ces expressions. Le
Tribunal ne sollicite pas sa conservation; mais il veut, en descendant
du siége, rester et paraître aussi pur que lorsqu'il y est monté par le
voeu du peuple» (Applaudissements).
Néanmoins, les hommes du 17 août avaient reçu un coup dont ils ne
devaient pas se relever. Après avoir inutilement fatigué la Convention,
ils publièrent des mémoires qu'ils répandirent à foison dans le public.
Les membres du jury d'accusation se justifièrent, en particulier, dans
une brochure de seize pages, devenue excessivement rare, et que nous
avons pu nous procurer. «Le Tribunal du 17 août, disent-ils dans cette
brochure, n'a calculé ni ses dangers, ni la courte durée de son
existence; il n'a vu que les droits du peuple et les moyens de maintenir
sa liberté par des exemples de juste sévérité. Il a fait ce qu'il a pu,
il l'a fait avec un zèle aussi infatigable que désintéressé. Quoi qu'on
puisse dire contre le Tribunal du 17 août, on ne lui enlèvera pas le
mérite d'avoir CALMÉ PARIS (c'est une prétention singulière!), vengé les
atteintes portées à la liberté, et d'y avoir employé tous les moments de
chaque jour et une grande partie des nuits. Il s'est tellement livré à
cette partie du service public, qu'il serait impossible aux plus fortes
santés de soutenir plus d'un petit nombre d'années le pénible effort
d'un pareil travail.»
Une des autres objections dont on se servait pour attaquer le Tribunal,
c'était, ainsi que nous l'avons vu, d'avoir prononcé la peine de mort
contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. La réponse est
insuffisante et embarrassée: «On se plaint de ce que le Tribunal a
condamné à la mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce que
vingt ans de fers; le tribunal _a dû regarder_ les voleurs du
Garde-Meuble comme des instruments de conspiration; il _a dû penser_ que
les ennemis de notre Révolution avaient convoité cette ressource pour
les soulager dans leur détresse. Ils ont vu, en outre, dans
l'attroupement de ces voleurs et de leurs complices, réunis en forme de
patrouille armée et en uniforme, avec le mot d'ordre de la garde
nationale, une circonstance tellement aggravante, qu'elle a
nécessairement changé la nature du délit. Ces caractères de conspiration
et d'usurpation de la force publique ont dû déterminer l'application
d'une peine au-dessus de celle du vol fait avec effraction. Nous étions
au centre des mouvements de la plus grande révolution que nous ayons
faite; il fallait proportionner les peines aux circonstances dont nous
étions environnés, et au besoin que nous avions de remonter aux causes
de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il devait être suivi du
vol du Trésor national et de l'enlèvement des bijoux, vases et effets
précieux des églises de Reims et Saint-Denis.»
* * * * *
Au fond, le Tribunal a été dans ce procès plus sévère qu'il ne fallait
l'être. Il se disculpe mal et cherche à s'appuyer sur la raison
politique, qui ne le regardait pas. Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il
s'excuse de s'être attribué la police correctionnelle. «Personne ne s'en
occupait, dit-il; où donc est la prévarication à avoir fait ce dont
personne ne voulait se charger, et à l'avoir fait non-seulement d'une
manière irréprochable, mais encore avec un esprit de justice et
d'intérêt public digne d'un meilleur traitement?» Voilà des arguments au
moins bizarres.
Cette brochure est signée: Loyseau, Fouquier-Tinville, Dobsen, Caillère
de Létang, Crevel, Lebois, Guillaume Sermaize, _ci-devant Leroi_[12] et
Perdrix.