Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; décider l'abbé à se

rendre de nuit dans les Champs-Elysées, où Bardol préméditait de

l'assassiner. Il conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les

accompagner, sous prétexte qu'à pareille heure, par ces temps de

méfiance extraordinaire, il fallait le moins possible troubler le

silence des rues. Ce dernier ne demandait qu'un semblant de raison pour

s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa l'abbé,--lequel

l'engagea aussi à se résigner et lui donna naïvement deux assignats de

cinq livres afin de le consoler d'une peine qu'il n'éprouvait certes

pas.

La nuit était noire, et les réverbères balancés au vent trouaient à

peine la masse des ténèbres en répandant leur rougeâtre lueur. On ne

rencontrait plus, comme autrefois, ces viveurs attardés qui, au sortir

de chez les danseuses, s'en allaient cassant les vitres et rossant le

guet. Les héros de ces joyeux scandales étaient la plupart couchés

maintenant sur un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en

trouvait un seul dans ces mêmes rues, il se faufilait, pâle et déguisé

en savetier peut-être, il cherchait la barrière, et ce n'était pas pour

y surprendre Tonton ou Joujou endormie dans sa délicieuse folie de

Boulogne; c'était afin d'échapper aux brigands philanthropes qui ne

voulaient plus qu'on portât le rouge au talon, mais au cou.

Bardol et l'abbé Baduel disparurent au sein de cet océan de ténèbres...

Le lendemain, dès les premières clartés du jour, des ouvriers de la

pompe à feu de Chaillot, se rendant à leur travail, aperçurent une masse

noire étendue sur le bord d'un fossé, sous une contre-allée des

Champs-Elysées, vis-à-vis le bac des Invalides.

Ils s'approchèrent et reconnurent le cadavre d'un homme de cinquante

ans, frappé de trois coups de couteau à la poitrine et, sans doute afin

qu'il ne fût pas reconnu, la tête écrasée avec un marteau qu'on retrouva

à quelque distance. Le meurtrier avait dû songer à enfouir son crime

dans la Seine, ainsi que le prouvait une corde attachée aux pieds de la

victime; mais troublé probablement par les voitures des maraîchers, il

s'était enfui sans avoir pu prendre toutes ses précautions.

Les commissaires de la section des Champs-Elysées ayant examiné cette

tête meurtrie, déclarèrent que c'était celle d'un abbé, ainsi que

l'attestaient des vestiges de tonsure. Bientôt des échos bavards

s'emparèrent de la nouvelle et la promenèrent par les rues de Paris.

Pierre Bardol sucrait son café au lait sur une charmante petite table

d'acajou, dans la chambre de la citoyenne Eléonore, qui, en déshabillé

blanc, donnait des gimblettes à son carlin. Il devisait joyeusement sur

l'inconstance des femmes et sur la versatilité de toutes choses

humaines. De la poche de son habit tomba un petit portefeuille en satin

blanc brodé d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il en sortit

des assignats qui s'éparpillèrent comme un jeu de cartes sur le parquet.

--Oh! dit Eléonore, je ne vous connaissais pas un portefeuille si riche!

--Vous l'avez vu en ma possession il y a plus d'un an, ma chère.

Seulement je ne m'en sers pas tous les jours, craignant de l'user. Il

m'a été donné par une religieuse de mon pays, qui l'avait brodé à mon

intention.

--Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment garni d'assignats?

--Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en retirant de sa poche une

bourse en soie verte au fond de laquelle sonnèrent des louis; ne

m'avez-vous jamais vu non plus sans ma belle bourse?

En ce moment le jockey de Mlle Eléonore--cette demoiselle avait un

jockey--entra pour demander s'il ne fallait pas promener le carlin.

--Dieu! s'écria le Crésus-Bardol, votre jockey est pitoyablement

habillé! Qu'il vienne donc chez moi, je lui donnerai des nippes, à

passer pour un ci-devant...

Mlle Eléonore accepta pour son valet et son valet accepta pour lui-même

avec empressement. Bardol acheva de savourer son café au lait, après

quoi s'étant miré dans une glace afin d'arranger le noeud de sa cravate,

il se récria sur le négligé de sa barbe. Cela ne l'empêcha point de

baiser la main de la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le

jockey, maigre personnage qui avait nom Louis Charmet.

Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique d'un perruquier, il

dit au jeune drôle d'y entrer avec lui.--Le barbier et son aide

prodiguaient les grâces de leur savonnette à deux clients, tandis que

d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des nouvelles. C'étaient

de bons commerçants du quartier, très-effrayés au fond de l'âme, car les

affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit révolutionnaire

tourmentait la nation; mais ils s'efforçaient tous de paraître fort

gais, afin que leur tristesse ne fût pas interprétée comme l'expression

de leur pensée politique. On devenait si bien suspect alors pour s'être

montré sans un sourire sur ses lèvres ou sans une parole de colère,

suivant que les ennemis du peuple étaient écrasés ou épargnés! Ceux qui

ne pouvaient s'adonner à une gaîté factice, en étaient réduits à une

fausse fureur, continuellement excitée par les prétendues menées de la

réaction. Annonçait-on que deux ou trois royalistes venaient d'être

exécutés, ils juraient et levaient le poing en demandant pourquoi on

n'en avait pas guillotiné soixante-douze; racontait-on les détails d'une

victoire remportée par l'armée des frontières, les généraux étaient des

scélérats qui trouvaient moyen de trahir, même en accomplissant tous

leurs devoirs. Parmi ces pauvres bourgeois obligés de jouer le rôle de

furieux, il y en avait chez qui l'habitude devenait si bien une seconde

nature, que leur femme et leurs enfants étaient tout surpris de voir un

beau jour cette comédie transformée en réalité. L'honnête homme, à force

de hurler avec les loups, devenait loup lui-même, et il dévorait aussi

férocement que les autres.

De ces fausses fureurs opposées à de faux contentements naissaient

souvent des querelles qui ensanglantaient les rues et les boutiques. En

ce moment, c'étaient des rieurs qui bavardaient chez le perruquier.

--Avez-vous entendu raconter, disait un grand benêt à tête de veau, la

pénurie de la famille Capet au Temple?

--Elle est dans la pénurie; oh! c'est très-bien! c'est très-drôle!

firent deux ou trois voix.

--Ces gens-là, n'ayant pas eu le temps de faire leurs paquets aux

Tuileries, ne possèdent ni linge ni souliers; et, d'après ce qu'on dit,

le tyran a la même chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce pas à

lui.

--Ah! ah! hi! hi!

On eût juré un troupeau de dindons se mettant à glousser en choeur.

Bardol et le diaphane Louis Charmet ne manquaient point de faire leur

partie dans ce concert.

Puis, comme cela devenait fade, on se mit à parler des mines piteuses

des derniers condamnés à mort. Tandis que cette agréable causerie

égayait la boutique, les barbes à faire succédaient aux barbes faites.

Le tour de Bardol étant arrivé, il se plaça sur le fauteuil et livra son

menton à l'inondation préalable d'une mousse blanche.

Un nouveau bavard ayant pris rang dans le cercle, se frotta les mains en

disant d'un air guilleret:

--On a assassiné un abbé cette nuit, un abbé déguisé; bien certainement

c'était un _insermenté_.

--Oh! qu'on a bien fait d'éviter cette besogne à Sanson, dit un boucher

au tablier sanglant.

--Mais on l'a assassiné pour le voler, on a reconnu qu'il avait été

fouillé; ses poches étaient retournées à l'envers, et sur le sable se

trouvait l'empreinte d'une valise.

Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-être: que tuer un

conspirateur pour le voler ensuite, c'était agir selon les bons

principes.

Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit un mouvement sur son

fauteuil et pria le barbier de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car

il suffoquait.

--En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? demanda le garçon de

boutique.

Aux Champs-Elysées, répondit le colporteur de nouvelles en se frottant

toujours les mains.

--Et aucune patrouille n'est accourue aux cris de l'abbé?

--Les patrouilles ont à surveiller l'intérieur de la ville; elles ne

vont pas jusqu'aux promenades désertes. Néanmoins, on est sur les traces

de l'assassin.

Ces derniers mots firent tressaillir Bardol comme si on lui eût mis de

la glace dans le dos.

--Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, impatienté.

--Ta serviette m'étrangle, tu l'as trop serrée autour de mon cou.

--Allons... tiens... ça va-t-il mieux? respire donc! on dirait que tu

t'évanouis!

--Ta serviette me gêne moins; rase-moi.

Le perruquier poursuivit son oeuvre, mais arrêté à tout moment par

l'agitation de Bardol, il s'écria en ricanant:

--Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il soit peu!

--A moi! fit celui-ci, devenant livide.

--Oui, à toi.

--Mais pourquoi?

--Dam! parce que, quand on te rase, tu remues sans cesse. Oh! oh! voyez

donc comme je lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! ajouta le

barbier en riant aux éclats.

--Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit Bardol.

--C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi au moins achever ta

joue gauche.

Ce ne fut pas sans attaquer légèrement l'épiderme qu'il put terminer son

opération.

Les clients parlaient toujours de l'abbé assassiné, et, si cette

conversation mettait Bardol à la torture, elle intéressait le jeune

jockey Louis Charmet. En ce temps-là, on était tellement accoutumé à

entendre raconter des crimes politiques, qu'un assassinat commis la nuit

sur la personne d'un abbé déguisé offrait une diversion d'un puissant

intérêt. Enfin, Bardol s'élança hors de cette maudite boutique, et Louis

Charmet le suivit.

Le grand air dissipa son émotion si complétement, qu'il se prit à rire

de ses frayeurs, se disant que, malgré les bavardages qu'il venait

d'entendre, personne ne savait ni le nom du prêtre, ni celui de son

meurtrier. Il lui avait écrasé le visage de façon à le défigurer, et, du

reste, un très-petit nombre de citoyens de Paris connaissaient

l'ex-supérieur de la communauté de Sainte-Barbe. La police n'avait aucun

intérêt à rechercher l'identité de la victime; un prêtre non assermenté

(le déguisement de celui-ci indiquait sa situation vis-à-vis de la loi)

était voué naturellement au massacre. Bardol se rassura donc, subissant

à son insu cette loi providentielle qui veut que le criminel se confie à

une fausse sécurité, comme le serpent repu s'endort sur le bord du

chemin. Mais sa sérénité ne fut pas de longue durée.

Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Eléonore, il dit à ce jeune

homme de s'asseoir, tandis qu'il faisait un paquet de vieilles hardes.

Ce Louis Charmet, curieux comme un chien de race, examinait tout dans la

chambre. Il aperçut une valise sous un rideau; il s'en approcha.

--Vous avez une valise, vous, comme l'abbé assassiné, fit-il observer.

Bardol, troublé, feignit de n'avoir pas entendu. Louis Charmet regarda

cet objet, le tourna et le retourna, jusqu'à ce que Bardol lui dît

enfin:

--Ne te gêne pas, mon garçon, tu es sans doute chez toi, ici?

--C'est que je remarquais des grains de sable sur votre valise.

--Tu es un bélître, tu ne sais ce que tu dis, murmura Bardol en se

détournant.

Louis Charmet n'avait encore aucun soupçon; mais il se formait dans son

intelligence de vagues conjectures, qu'un rien pouvait changer en

certitudes.

En ce moment le cousin, clerc d'avoué, entra discrètement et sans voir

le jockey, qui avait fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur:

--Eh bien! Bardol, dit-il à voix basse, avez-vous trouvé la voiture à la

barrière, cette nuit?

Le diable se plaisait à inquiéter ce coquin. Etait-ce le feu infernal

qui le brûlait déjà? A chaque instant on lui causait des sensations de

damné. Il ne put imposer silence au clerc, car le regard du jockey

pesait sur lui.

--Tout s'est fort bien passé, hasarda-t-il, espérant en finir par ce

mot.

--La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle a dû te fatiguer

énormément?

--Pas tant... que tu crois... balbutia-t-il.

--Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elysées, vous avez pu vous

reposer tous deux. Il ne s'y trouvait personne à pareille heure?

Le clerc remarqua enfin le bouleversement de Bardol, dont les yeux

demeuraient fixés sur le coin de la chambre où stationnaient deux

oreilles étrangères. Machinalement il dirigea son regard timide vers le

point indiqué. En apercevant le jockey, il eut un frémissement, comme

s'il eût vu la guillotine tendant vers lui ses bras rouges. Ce

frémissement fut interprété par Louis Charmet dans le sens des faits et

des paroles qui venaient de le frapper. Il crut, à compter de ce moment,

que Bardol était l'assassin de l'abbé, d'autant qu'il était certain que

la valise découverte sous un rideau avait été portée aux Champs-Elysées

pendant la nuit.

Le jeune Baduel attribua à sa légèreté l'effroi de Bardol. Il crut avoir

dénoncé son oncle, son cousin, s'être livré lui-même. La terre lui

manquait sous les pieds.

--Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol à Louis Charmet en lui

jetant un paquet.

Le jockey, après l'avoir remercié, mit les objets sous son bras et

partit. Mais afin de s'acquitter immédiatement, sans doute, il parla au

concierge et lui adressa plusieurs questions très-précises, auxquelles

ce dernier répondit, d'une manière satisfaisante, il faut croire, car

Louis Charmet s'esquiva promptement pour aller raconter ses grandes

découvertes à la citoyenne Eléonore...

--Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc sourd et aveugle! Quoi, je

ne m'apercevais pas de tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus,

n'est-ce pas? ce petit scélérat va nous dénoncer comme ayant protégé une

évasion nocturne; mon oncle, toi et moi, nous allons être condamnés à

mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient ainsi!

Telles étaient les lamentations de Baduel neveu, resté seul avec Bardol.

--Tu es une brute! Il lui répondit ce dernier.

--Je serai cause de votre malheur et du mien. J'en suis au désespoir.

Mais aussi, pourquoi introduire chez toi des gens de cette espèce, sans

me prévenir, sans me les montrer? Je suis myope, tu sais bien que je

suis myope!--Tiens! Bardol, notre oncle a donc oublié sa tabatière en

or!... la voici sur cette table.

--Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, comment a-t-il pu

l'oublier?

--Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels il se faisait les ongles.

Il les a laissés sur la cheminée.

--C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant ces objets et se

mordant les lèvres.

--Encore ses lunettes? s'écria le clerc, étonné... Mais que signifie?...

--Il était si inquiet... Il n'avait pas la tête à lui quand nous avons

quitté cette chambre.

--Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le clerc d'avoué,

continuant ses perquisitions. Bardol, explique-moi ce mystère. Notre

oncle est-il parti, oui ou non?

--Il est parti, certainement; mais il m'a prié de lui garder ses

bagages, que je dois lui expédier par une prochaine occasion.

Ces étranges explications, faites d'une voix mal assurée, plongèrent

Baduel dans un océan de doutes. Réduit à des suppositions, il s'y perdit

complétement; et son épouvante, déjà grande, atteignit bientôt une force

incommensurable. Il demeura muet pendant un instant; puis, sans dire un

mot d'adieu à son cousin, il partit, espérant par une fuite prompte

échapper aux vertiges qui s'emparaient de lui.--Dans la rue, il entendit

crier les nouvelles; des gosiers fêlés, avinés, rauques, hurlaient à

assourdir les passant: «Voici les détails d'un assassinat commis cette

nuit aux Champs-Elysées sur la personne d'un abbé!» Ces paroles

répétées, commentées par des groupes d'oisifs et de beaux parleurs, lui

laissèrent entrevoir la vérité sanglante. Il courait ahuri, chancelant,

comme s'il eût été coupable de ce crime.

Cependant Louis Charmet ayant communiqué ses impressions à la citoyenne

Eléonore, celle-ci en fit part à un des agents de police avec lesquels

elle était en relation. Aussitôt on se transporta au domicile de Pierre

Bardol et on l'arrêta. Il eut beau dire aux commissaires qu'ils étaient

les instruments innocents d'une trame royaliste dirigée contre lui; il

eut beau invoquer sa vie de commerçant irréprochable et l'amitié des

patriotes les plus ardents de sa section, on l'écroua à la Conciergerie.

La justice eut bientôt instruit son affaire; il s'assit sur le terrible

banc le 10 octobre.

Le Tribunal, sans se l'avouer, était heureux d'avoir à juger un

véritable criminel. L'accusateur public et le président avaient déjeuné

avec plus d'appétit ce jour-là. Et ils marmottaient certain bon discours

qu'ils brûlaient de prononcer depuis un mois, et qu'ils avaient retenu

captif au fond de leur mémoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait

le hasarder en cette circonstance.

Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement la puissance de

ses ennemis politiques en ce moment. Son cousin Baduel,--cité en qualité

de témoin, ainsi que la citoyenne Eléonore, Louis Charmet et

d'autres,--avait une mine tout aussi pendable, car la peur rongeait son

âme innocente, et nul ne ressemble autant à un coupable que l'homme qui

craint d'être interrogé.

L'acte d'accusation, formulé absolument comme notre récit, sauf nos

observations personnelles, souleva à la fois le mépris et l'indignation

de Bardol. Il demanda la parole, afin que les juges connussent bien

l'homme qu'on avait l'audace de traîner devant eux. Nous citons

textuellement:--«Je suis un citoyen des plus irréprochables,

s'écria-t-il avec animation, et l'un des plus chauds partisans de la

Révolution. Mes antécédents sont dignes d'éloges; j'ai pour amis et pour

protecteurs des sommités politiques prêtes à répondre de ma vie et de

mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant son séjour à

Saint-Flour, où je demeurais alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir à ma

table. En 1790, j'ai été délégué par mes concitoyens à la fête de la

fédération. A Paris, comme en Auvergne, M. de Lafayette m'invita à

manger sa soupe très-souvent. Et savez-vous comment il me recevait, ce

ci-devant général? Il quittait tout le monde, il interrompait sa

conversation avec des ministres, afin de venir me prendre la main. Et il

n'y avait pas que lui qui m'estimât, à sa table. Je fis connaissance de

M. l'abbé Fauchet et de M. l'abbé Verron, le député. Le premier, quand

il fut nommé évêque du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se

rendre à son poste, m'emprunta deux mille écus; le second me doit six

cents livres, et encore je ne compte ni à l'un ni à l'autre les

intérêts! Voilà qui je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a chargé d'un

crime abominable. Cette odieuse imputation ne vous prouvera que l'audace

de mes ennemis, qui me persécutent parce que je ne transige pas avec le

royalisme et la contre-révolution. Qu'ils se présentent, les scélérats;

ce sont eux que vous condamnerez!...»

Le commissaire national interrompit ce discours en disant qu'il fallait

écouter l'accusation avant la défense. Bardol, essoufflé, reprit place

sur son banc.

L'infortuné clerc, Baduel, fut interrogé le premier. Il s'évanouit deux

fois. On attribua sa faiblesse à son attachement pour son oncle et à

l'horreur que lui inspirait le crime. Le président en prit occasion de

lui dire en langage à fleurs: «Continue, jeune homme, à fermer ton âme

aux mauvais penchants et à frémir de terreur dès que le génie du mal

accomplit ses forfaits, même loin de toi!» Les deux assignats de cinq

livres que lui avait donnés son oncle furent confrontés avec ceux que

contenait le portefeuille en satin blanc saisi sur Bardol. On reconnut

par leur numéro et leur lettre qu'ils étaient de la même série. Quant à

la tabatière en or et aux autres objets, Pierre Bardol persista à dire

que l'abbé les avait oubliés chez lui.

Louis Charmet et la citoyenne Eléonore n'éclairèrent pas moins la

religion des juges. Mais ce furent les témoins à décharge, cités à la

requête de Bardol, qui finirent de l'accabler très-involontairement.

Un certain Goutier, homme de loi,--le bourreau se disait homme de loi,

alors,--éleva la voix afin de vanter les vertus et le civisme de son ami

Bardol. Le commissaire national, convaincu de la mauvaise foi de ce

panégyriste, requit qu'il fût transféré en la chambre du conseil, afin

d'y être fouillé en présence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des juges

du tribunal, et du citoyen Gobert, le défenseur.

Cette inspection, minutieusement opérée, procura la saisie de diverses

lettres écrites de la main de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin

de leur apprendre en quels termes ils devaient déposer.

Une dernière circonstance asséna le dernier coup sur la tête encore

audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de

Sauvage, horloger, avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle

appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée depuis deux ans à

un juif étranger. Mais le registre de Sauvage ayant été vérifié, on y

lut, à une date peu reculée, la mention de vente de cette montre au

directeur de Sainte-Barbe.

Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient pas; une

pâleur livide lui couvrait le visage.

L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il

résuma tous les témoignages, toutes les preuves. Il termina son

réquisitoire par ces mots:

«--S'il est des hommes qui ne veulent pas croire à une Providence,

qu'ils viennent à la terrible école qui s'ouvre ici sous nos yeux,

qu'ils étudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les

ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable

réussir, et se déclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A

peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agité,

poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice

commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrelé, ne fait plus qu'enfanter

mille projets qui se croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!);

il ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation qui marqua le

premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et

l'égarement sont dans son coeur. Ce bruit qui se répand dans la ville,

cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans

cesse à ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant

l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassiné qui a les

pieds liés d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est

peinte sur son visage, etc., etc.»

Les questions ayant été posées, et les jurés ayant déclaré Bardol

convaincu d'avoir assassiné Baduel, le Tribunal le condamna à la peine

de mort.

En proie à un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il

n'échappa point au pathos du président.

«--Homme (_homme_ est superbe!) désormais effacé par la loi du nombre

des vivants, chez un peuple libre, dont la loyauté fut toujours le

partage, même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les douceurs

de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du sang, tu as méconnu les

droits sacrés de l'amitié; que dis-je?... tu as donné la mort à ton

allié, à l'être faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute sans

pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter _les regrets_ de tes pairs

qui t'ont jugé, de la loi qui t'a condamné? Veux-tu exciter la

compassion dans l'âme de tes juges? _Couronne ton trépas_ par une action

noble et généreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique

te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh

bien! _élève-toi à la hauteur du républicain_: rends avant de mourir un

dernier service à ta patrie, fais-lui connaître tes complices. En

emportant leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des monstres

qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation salutaire, tu marqueras ta

mort par un acte de patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit

l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne s'occupera plus, à

l'instant de se séparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais

elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit

toujours un acte de vertu_!»

Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda

stupidement ses juges et ne répondit rien. Quelques heures après, revêtu

de la chemise rouge des assassins, on le conduisit à l'échafaud, et là,

_un vent d'acier lui sépara l'âme du corps_, selon l'énergique

expression d'un vieux chroniqueur.

CHAPITRE IX.

ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS.

UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU.

Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire · 第 12 / 15 段