Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une

trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Real se leva. Il

parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple

depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la

perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé,

et, s'adressant à lui:--Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver

coupable après soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi

faut-il que les deux années qui les ont suivies aient été employées à

méditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir

le despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La

vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y

était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants que

vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi

faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne

suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout

être bon citoyen.

«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts,

les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur

l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelques signes

d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était

peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient

recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou

s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle

entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de

ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent

la calmer.»

Ce fut alors que Julienne commença sa défense; il fut éloquent et

sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de

l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si

un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de

ses semblables, n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la

justice après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont

les cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas

trouver quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait

l'humanité?

Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte

fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid

presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de

l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des

jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter.

Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la

défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour

le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple.

C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé.

On fit retirer Elisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans

une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père

viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière

fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept

heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En

entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens

(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour

bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où

l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la

sérénité reparut sur son front.

--Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort.

La loi est sévère, mais je la trouve juste.

La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la

plus étrange et la plus emphatique des exhortations. Jean-Jacques

Rousseau, dans ses mauvaises heures, ne se fût pas exprimé autrement.

--Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des

préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! Toi dont le coeur ne fut

pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as

prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à

ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières

paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume

précieux des consolations; puissent-elles, en te déterminant à plaindre

le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité

qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que

la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs

t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur

conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur

décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage,

rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a

pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un

homme tel que toi.

A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce

discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le

ciel et sourit avec béatitude.

Laveaux continua:

--Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut

de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le

sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi...

que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux

attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé

de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre

un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne

t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi si elle est sévère

quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de

ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la

déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait

particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux

blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta

condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage,

vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la

mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un

regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien,

philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien;

c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.»

Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu'à l'exagération du

faux esprit sentimental du temps, laissa le public frappé de stupeur.

On était dans la soirée du 25 septembre.

Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se

présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et

flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près

de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille.

Ensuite il passa une heure avec un prêtre.

Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma

femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais

souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.»

Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du

30 septembre) de l'exécution, commence son récit en ces termes

officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête

conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord

de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était

aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour

la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une

correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire

d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile!» Après cette froide

raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable

sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs,

et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point quitté, ont

intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.»

Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant

de sortir du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards vers le

peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler.

Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut rompu tout

à coup par ce seul cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère que

deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_; peut-être

que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le respect

qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait

l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir échapper

à la mort. Mais cette fois, le peuple partagea l'impassibilité de la loi

et ne fit aucun mouvement pour arrêter l'exécution de l'arrêt qu'elle

venait de prononcer.

»Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment

ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant

l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques

personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin

d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son

habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa

à la foule de la place du Carrousel, et d'un ton de voix qu'il s'efforça

d'élever: «--Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon

roi!»

Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote

français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à

laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr!

Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de

cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en

Champagne, au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 août, que

cette seule condamnation suffirait pour flétrir éternellement. Elisabeth

Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son père,

vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement.

En 1800, elle épousa M. de Plas qu'elle avait autrefois connu à Epernay.

Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le

front de cette noble femme. Un an après ce mariage, elle mourut dans les

douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie.

CHAPITRE VIII.

PIERRE BARDOL.

La minute du jugement de Cazotte avait été signée par Coffinhal,

Jaillant et Naulin. Ce Naulin, tout nouvellement entré dans le cadre des

juges, était un des affidés de Robespierre.

Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section du Tribunal

n'instruisit que des procès insignifiants: vols d'effets, rixes de

cabarets. Une seule condamnation à mort fut prononcée contre un tailleur

convaincu d'assassinat. Trois inculpés politiques furent acquittés: le

premier était le commissaire national Bottot, suspecté d'humanité dans

l'affaire de M. de Montmorin[11]. Le second était M. Guérin de Sercilly,

ci-devant lieutenant-criminel du bailliage de Melun, accusé d'avoir

accompagné le roi à l'Assemblée législative, dans la journée du 10 août.

Enfin, le troisième était M. de Louvatière, que l'on prétendait avoir vu

ceint de l'écharpe municipale.--Echappé à la sévérité du Tribunal du 17

août, Louvatière succomba plus tard sous la barbarie du Tribunal

révolutionnaire.

[11] A propos de cette affaire, il parut quelque temps après un décret

qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui attribua

leurs fonctions aux accusateurs publics.

Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle se produisit. Une

semaine environ après les massacres de septembre, le cadavre d'un homme

assassiné avait été trouvé au Cours-la-Reine. Ce cadavre était celui de

l'abbé Baduel.

L'abbé Antoine Baduel, ex-supérieur de la maison et communauté de

Sainte-Barbe, brave prêtre, simple de caractère, n'ayant pas adopté la

schismatique _constitution du clergé_, se trouvait exposé aux fureurs

des révolutionnaires. Les crimes commis contre les nobles et les

ecclésiastiques restés fidèles au roi ou au pape, mirent le comble à son

dégoût. Il résolut de quitter Paris et de se réfugier auprès de Pie VI.

Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, il fallait un

passeport, les routes étant infestées de commissaires et de gardes

nationaux qui arrêtaient les diligences et fouillaient les voyageurs,

comme s'ils eussent reçu des leçons de Cartouche ou de Mandrin, ces

célèbres inspecteurs.

Des amitiés puissantes, par exemple celles de sans-culottes connus de

leur section pour avoir donné des preuves de patriotisme, soit en

massacrant des royalistes, soit en dénonçant leurs complots, pouvaient

seules obtenir le précieux sauf-conduit; mais Antoine Baduel n'avait

aucune relation avec ces lugubres favoris de la Commune. Ses intimes

étaient dispersés au souffle de l'ouragan politique ou déjà moissonnés

par la faucille de Sanson. Il ne devait plus fonder d'espoir que sur

deux personnages: son neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre

Bardol.

Le premier était clerc d'avoué. Il avait à peine vingt-cinq ans et

tremblait sans cesse comme un octogénaire, car la peur de la guillotine

lui faisait appréhender une mort très-prochaine. Quand un de ses

camarades lui frappait sur l'épaule dans la rue, où il marchait les yeux

collés sur le pavé, il poussait un hoquet en levant la tête et

tressaillait de tout son corps. Cet inquiet personnage était arrivé de

son pays juste au moment où éclatait la Révolution. Il n'osait pas s'en

retourner, car sa fuite aurait pu le signaler comme indifférent, sinon

comme hostile.

Le second, roué campagnard dégrossi à Paris (on verra en quel sens), se

disait marchand de grains; mais en réalité son commerce n'était qu'un

prétexte à emprunts et à piperies. Cependant on le voyait affilié à des

patriotes si redoutables que personne n'osait divulguer ses déloyautés.

L'abbé Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il n'avait pour

lui qu'une médiocre estime: aussi fut-ce au clerc d'avoué qu'il

s'adressa d'abord.

Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci lisait dans sa chambre

les terribles nouvelles du jour, composées de quelques détails sur la

marche de l'armée aux frontières et surtout d'une liste de gens arrêtés

par le comité de surveillance, deux petits coups mystérieusement frappés

à sa porte lui firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde

aux couleurs nationales et se mit à la frotter pieusement, occupation à

laquelle il se livrait toujours dès que quelqu'un venait le voir.

* * * * *

Un homme recouvert d'un manteau entra. C'était l'abbé Baduel. Le clerc

faillit s'évanouir en le reconnaissant. Un prêtre non assermenté, mis

hors la loi, se présenter à pareille heure chez un paisible citoyen,

c'était vouer à l'échafaud deux victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle

attribua l'émotion du jeune Baduel à un tout autre sentiment.

--Tu me croyais mort, s'écria-t-il; non, mon cher enfant, les monstres

n'ont pas encore bu mon sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'à

toi.

--Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, ou nous sommes

perdus!

L'abbé raconta comment, depuis quinze jours, il couchait à la grâce de

Dieu, tantôt dans une écurie, tantôt dans une église... Mais ce qui

l'avait tourmenté le plus, c'était le désir de tranquilliser son neveu,

dont il connaissait le caractère sensible et dévoué. Enfin, s'étant

procuré à prix d'or des habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-là

dans les rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait chez ce

cher enfant, afin de le prier de lui rendre plusieurs services de la

plus haute importance. D'abord il lui demandait asile.

Le clerc d'avoué montra sa couchette, étroite comme un cercueil. Il

l'avait ainsi achetée en prévision d'une telle importunité. Tenace dans

ses idées, l'abbé déclara se contenter d'une chaise. Aux objections de

rhume, de courbature et d'insomnie, il répondit que ces maux étaient des

douceurs comparativement à ceux qu'il avait endurés depuis un mois.

Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger longtemps son séjour

à Paris. Son départ dépendait de son neveu, car il le chargeait de lui

avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu que le jeune homme

ne crût à une inconcevable raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un

bureau de diligences pour voir seulement arriver et partir les voitures

de sa province, lui qui ne levait pas les yeux sur les passants afin de

ne pas éprouver les glaciales sensations que lui causait un regard

douteux, il irait solliciter un exploit de la municipalité, appeler sur

lui l'attention de la police; autant valait se placer de suite dans la

charrette du bourreau!

--Mon oncle, dit-il, je préfère vous avouer la vérité: moi aussi je suis

enrayé par la vue du sang qui inonde les rues; moi aussi je désirerais

abandonner cette ville, et j'accepterais un passeport avec joie, si je

ne craignais que ce papier ne devînt une preuve de mon manque de

confiance en ce gouvernement paternel!

L'abbé était loin de s'attendre à un pareil langage, car son neveu

n'avait aucun motif de crainte. Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait

tenter un dénonciateur, et sa profession n'était pas de celles qui

soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant une poltronnerie dont le

raisonnement n'eût pas triomphé, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en

retira ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe.

Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, sur un signe de son

neveu, n'eut que le temps de se glisser derrière un rideau.--Bardol se

présenta aux yeux égarés du jeune clerc.

Mieux valait que ce fût lui qu'un étranger, mais cependant il était sage

de lui cacher autant que possible la présence d'un prêtre banni sous ce

toit déjà suspect.

Bardol salua à peine son cousin, aveuglé qu'il fut par le scintillement

d'un nécessaire en écaille, monté en or. Ce bijou dépendant du bagage de

l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquiétante. Il ne revenait

pas de ce qu'un clerc d'avoué possédât un objet si merveilleusement

travaillé. Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de louis, plus

un portefeuille en satin blanc brodé d'or, passablement enflé

d'assignats. L'examen minutieux de ces richesses lui inspira un soupçon

qui prouvait jusqu'à un certain point sa mauvaise nature: il demanda à

Baduel s'il n'était pas redevable de ce butin à quelque équipée contre

un château. Puis, sur sa réponse tremblante et négative, remarquant la

valise sous la table:

--Oh! fit-il, ça sent bien l'aristocrate ici!

Sans songer qu'il s'exposait à compromettre son neveu, l'abbé Baduel

laissa tomber le rideau et s'avança, disant d'une voix calme:

--Bonsoir, Bardol.

Ce dernier sourit et tendit la main au prêtre, déclarant qu'il n'était

nullement ce qu'on paraissait croire, et qu'on avait tort de se méfier

de lui. Il n'allait au club de la section et ne se ménageait des

connivences avec les plus forcenés patriotes qu'afin de mieux être à

même de protéger ses amis et surtout ses parents. On s'était trop hâté

de le juger; il demandait au moins qu'on lui donnât occasion d'agir: et

pour commencer, si l'abbé, son cousin, avait besoin d'un homme de coeur,

il se mettait entièrement à sa disposition.

Dans la situation où il se trouvait, Baduel ne pouvait guère choisir ses

protecteurs. Bardol était d'un caractère entreprenant; il ne paraissait

pas épouvanté par la tourmente révolutionnaire; ses relations avec

l'élite des sans-culottes laissaient présumer qu'il lui serait facile

d'obtenir un passeport. Le bon prêtre accepta ces offres, et même il lui

fit entendre que s'il avait un logement moins exigu que celui de son

neveu, il en prendrait volontiers sa part. Bardol se montra comblé de

joie par cette dernière preuve de confiance, et, après avoir vanté la

largeur de son lit et le bon air de sa table, il pria Baduel d'achever

promptement sa barbe.

La tournure que prenait cette affaire rassura un peu le clerc d'avoué.

Il commença à trembler moins fortement, et même enhardi par l'exemple de

Bardol qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle tout ce qu'il

perdait, lui, il essaya de lutter de prévenance et d'audace, rappelant

que c'était à lui d'abord que l'hospitalité avait été demandée et disant

que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter par son crédit

personnel, il n'était pas impossible que son patron l'avoué ne hasardât

une démarche.

L'abbé se hâta de répondre qu'il ne repoussait pas la main de l'un parce

qu'il prenait le bras de l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage;

il tenait à n'être pas effacé complétement; car il songeait à une petite

fortune qu'Antoine Baduel, un jour ou l'autre, ne saurait à qui laisser.

Bardol emmena son hôte, toujours caché sous les plis du manteau et

chargé de la valise. Il lui servit à souper et lui facilita un sommeil

si tranquille que le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis dans

le désert de sa vie proscrite.

Mais manger et dormir n'avançaient pas d'une ligne ses projets. Il fit

voir à Bardol les louis groupés dans la bourse en soie verte et les

assignats du portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti à

se charger de ces biens terrestres que pour se rendre à Rome, où il

comptait servir la messe de sa sainteté Pie VI.

Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le portefeuille avec des

yeux effrayants; peut-être était-il tellement imbu de principes

républicains que l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes

rumeurs en son âme austère.

Enfin, après huit jours d'attente, il dit à l'abbé que le soir même il

aurait sûrement un passeport; donc, Antoine Baduel partirait le

lendemain. Le clerc d'avoué se trouvait là quand cette bonne nouvelle

fut apportée. Ils sortirent tous trois afin d'aller arrêter une place

aux voitures de Rouen; mais sur les sages objections de Bardol, ils le

laissèrent entrer seul au bureau des messageries. Il revint en disant:

--Vous partez demain, à cinq heures du matin.

Et il prit congé d'eux sous prétexte que ses affaires l'appelaient.

L'abbé fit ses préparatifs avec bonheur. Son neveu, voulant reconquérir

une amitié, compromise peut-être par des craintes égoïstes, se signala

en ce moment décisif par des soins touchants. Il remplit auprès de lui

l'office de perruquier et lui mit les cheveux en queue afin de

dissimuler davantage sa qualité de prêtre. Après quoi il lui dit de

dormir en parfaite tranquillité, se chargeant de revenir à quatre heures

le réveiller, ainsi que Bardol, qui n'était pas encore de retour,

quoique la soirée fût fort avancée.

En effet, à l'heure dite, le neveu arriva, mais Bardol n'était pas

rentré. Ils l'attendirent en proie à une impatience cruelle. Son

insistance à demander un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il

arrêté et écroué déjà dans l'une de ces prisons d'où l'on ne sortait que

pour aller à la mort? Le jour parut verdâtre aux fenêtres de la chambre.

L'abbé priait, le clerc réfléchissait aux terribles conséquences que

pouvait avoir l'arrestation de Bardol; on ne manquerait pas de le mêler

à cette affaire, et il était fort possible qu'il payât de sa tête les

faibles preuves de dévouement données à un prêtre.

A dix heures, le cousin si anxieusement attendu se montra. Il avait,

disait-il, passé la nuit en pourparlers et en démarches pour obtenir le

passeport. Il était certain de l'avoir le lendemain, à trois heures du

matin. Ce contretemps ne retardait que d'un jour le départ de l'abbé.

Bardol s'engagea à obtenir des contrôleurs des messageries un transport

au lendemain de la place arrêtée.

Personne ne suspecta la véracité de ces détours. Seulement le clerc

d'avoué se promit bien de se dégager le plus tôt possible de sa

dangereuse situation. Cependant la physionomie de Bardol n'était pas

celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il s'en fallait de beaucoup.

Il fut convenu que l'abbé et lui partiraient à pied, avant le jour, car

il était prudent, disait-il, d'éviter les patrouilles et d'aller

attendre la voiture en dehors de la ville. En traversant le quartier

Montmartre, il devait frapper chez un de ses amis, grand citoyen, trop

soucieux des affaires publiques pour dormir après deux heures du matin,

et cependant assez complaisant pour aventurer un passeport moyennant une

faible indemnité.

Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire · 第 11 / 15 段