confusion, surtout à l'endroit des dates; nous avons dû souvent
l'élucider. A cette époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne
commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était préoccupé, comme
Barère, que du soin de sa réhabilitation. Cependant sa version coïncide
tout-à-fait avec le rapport de Vouland, consigné dans le _Moniteur_ du
11 décembre: «--Votre comité de sûreté générale, dit Vouland, ne cesse
de faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du
Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux des effets volés:
c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Régent_, qui, dans le
dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le cacher,
on avait pratiqué, dans une pièce de charpente d'un grenier, un trou
d'un pouce et demi de diamètre. Le voleur et le réceleur sont arrêtés;
le diamant, porté au Comité de sûreté générale, doit servir de pièce de
conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comité, de
décréter que ce diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et
que les commissaires de cet établissement seront tenus de le venir
recevoir séance tenante.» Ces propositions furent décrétées. Quant à
l'homme dont parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le
fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre de la
guerre, il entra avec un grade dans un régiment de la ligne. Que
devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte-rendu
du Tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès de faux
assignats, on trouve parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme
étant celui aux indications duquel on doit la découverte du _Régent_.
Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer.
Le sort de ce _Régent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on
l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement à un prêt de cinq
millions. Retiré ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de
l'épée consulaire de Bonaparte.
Mais retournons à la procédure du Tribunal criminel. Le ministre de
l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une grande énergie de ce prétendu
complot; il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y était
complétement étranger, car il devenait de plus en plus évident que les
acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous des malfaiteurs
d'antécédents connus, et qu'ils avaient immédiatement cherché à réaliser
à leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-même les
citoyens qui avaient des communications à lui faire à ce sujet. Un
joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure
suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On
comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas
effaroucher ce mystérieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur
les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il alléchât par
quelques avances le vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant
quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de deux cent
mille livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait,
jusqu'à l'heure où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou;
alors la comédie fut terminée et notre homme mis entre les mains de la
justice. Grâce à l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette
opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule capture valut au
trésor un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres. Le jour que l'on
vint dissoudre le Tribunal, c'est-à-dire le 29 novembre 1792, il
s'occupait encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas
d'achever l'instruction. Le président fit venir les deux principaux
coupables, Chambon et Douligny; et il leur annonça que le Tribunal
cessant ses fonctions, il était à craindre pour eux que le sursis qu'ils
avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur conseilla de se
pouvoir en cassation ou de s'adresser à la Convention nationale.
Singulière preuve de la vérité de cet axiome: _Qui a terme ne doit
rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant de
nouveaux juges, en furent quittes pour quelques années de fers. Encore
a-t-on prétendu que dans un des mouvements de la révolution, ces
misérables trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons.
Quelques jours avant la dissolution du Tribunal du 17 août, Thomas
Payne, comparant Louis XVI à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de
la sorte au sein de la Convention:--«Il s'est formé entre les brigands
couronnés de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la
liberté française, mais encore celle de toutes les nations: tout porte à
croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet
homme en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le _seul de sa bande_
dont on se soit assuré. _Je considère Louis XVI sous le même point de
vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l'affaire du
Garde-Meuble_: leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle
ils appartenaient.»--Quelle impudence et quelle folie!
Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans le vol des diamants un
complot politique, à en juger par la teneur d'une sentence du Tribunal
révolutionnaire, prononcée le 12 prairial, an II, qui condamne à mort le
sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien commis au bureau de
l'extraordinaire, «pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au
Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis coalisés de la
France[10].» Ce ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette
prévention. Par décision du conseil des Anciens, prise dans la séance du
29 pluviôse, six mille livres d'indemnité furent accordées à la
citoyenne Corbin, première dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il
y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la mulâtresse dont
il est question dans le récit de Sergent. «Les recherches de la
commission, ajoute le _Moniteur_, ont mis à même de juger que, quoi
qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble
n'était lié à aucune combinaison politique, et qu'il fut le résultat des
méditations criminelles des scélérats à qui le 2 septembre rendit la
liberté.» C'est ce que nous avons posé en commençant.
[10] Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la
Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Baboeuf, on avait
condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.
Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol homérique était
loin d'être terminée. Même aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La
soustraction des diamants a été évaluée à TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814,
il en fut restitué pour 5 millions; l'histoire de cette restitution est
même des plus intéressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un
employé subalterne du nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les
bijoux. Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un
sans-culotte, vint lui remettre une boîte en le priant de la garder
jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de temps après, Charlot
fut renvoyé, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de
l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le
dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé de l'attendre et
finissant par concevoir des soupçons, il finit un jour par forcer la
serrure du petit coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il
reconnut plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre
diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter,
n'était-ce pas s'exposer à être pris lui-même pour le voleur, ou tout au
moins n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison
préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, ou plutôt il
décida qu'il attendrait les événements; il cacha les diamants et les
garda.
Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence
étaient si bornés, que Mme Cordonnier, sa soeur, marchande orfèvre près
le marché au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot et son
penchant à l'ivrognerie obligèrent sa soeur à le renvoyer. Il alla alors
occuper une très petite chambre dans un grenier, où il vécut, pour ainsi
dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de sa
connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment était
un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu aisé lui-même, lui
prêtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus
complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un négociant
d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à côté
d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces
diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être reconnu
comme un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre côté, les
communications avec l'Angleterre étaient interdites.
La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba
mortellement malade. Sentant sa fin très-prochaine, il dit un jour à
Dumontville, qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup
d'intérêt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite
boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; prends-la, et si je
meurs fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la
boîte qui était fermée par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il
voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui
apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville de
briser le papier cacheté: il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé
que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne de son trésor;
son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir verrouillé sa
porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil
pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations
et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, M. Delattre, ancien
membre de l'Assemblée législative et qui avait été chargé autrefois de
faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; il apprit de lui
que les susdits diamants étaient la propriété de l'Etat. Effrayé de sa
découverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme avait
fait autrefois Charlot.
Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda à solliciter une
audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui
remettre la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa
loyauté, sa fidélité et le patriotisme pur qui l'avait guidé à conserver
intact ce trésor national pour ne le déposer qu'entre les mains de ses
légitimes possesseurs. Quelques mois après cette entrevue, Dumontville
(il n'était alors qu'un modeste employé des droits-réunis) reçut le
titre de chevalier de la Légion-d'Honneur et le brevet d'une pension de
six mille francs.
Cette aventure, qui est racontée longuement par l'abbé de Montgaillard,
représente, jusqu'à présent du moins, le dernier chapitre de cette
procédure romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis _jusqu'à
présent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le
croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux
miraculeux; bien des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont
Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une
partie de leur éblouissant butin; bien des poutres ont été dérangées
dans les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces
obstinés chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans cesse préoccupés
des millions de Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore à
ces maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les
trésors des émigrés?
II.
JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE SECTION.--NICOLAS ROUSSEL.
Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est-à-dire nous reporter au
lendemain du vol du Garde-Meuble, au 18 septembre. Ce jour-là, la
seconde section du Tribunal criminel commença à instruire le procès de
Nicolas Roussel, ancien contrôleur ambulant des barrières. Mais, avant
l'ouverture de l'audience, le commissaire national donna lecture au
peuple de la loi relative à la sûreté des prisonniers; cette lecture fut
suivie d'un discours du président Laveaux, dans lequel il rappela les
devoirs de l'humanité et invoqua éloquemment le respect dû à
l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau mouvement, cria tout
d'une voix:--Nous jurons de respecter les accusés!
Après les désordres qui avaient signalé les procès de Montmorin et de
Backmann, ce n'était pas une précaution inutile.
Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue Mouffetard, comparut
ensuite devant les jurés; il avoua qu'il avait fait partie
pendant quelques jours des brigades contre-révolutionnaires de
Collenot-d'Angremont et qu'il recevait cinquante sous par jour pour
aller prêcher le royalisme dans les cafés et dans les groupes. Cela
méritait bien la mort. Le 19 septembre, cet _apôtre du machiavélisme et
de la tyrannie_, comme l'appelle un journal, fut conduit à la guillotine
à deux heures de l'après-midi.
Dans la même journée, l'Assemblée décréta que la Commune serait tenue de
choisir pour les exécutions une autre place que celle qui allait devenir
la place du palais de la Convention.
Pour ne laisser échapper aucun des documents qui se rattachent à
l'histoire du Tribunal du 17 août, citons un fait qui concerne
directement un des ex-membres de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le
_Moniteur_ du 20 septembre: «Le ministre de l'intérieur adresse un
reproche à l'Assemblée touchant le peu de force et le peu d'exactitude
que l'on met à la préservation des biens nationaux; il se plaint qu'on
répète avec scandale que le _voleur d'Aubigni_ aspire à être employé
dans une commission; il assure qu'à l'avenir il ne signera aucune
commission sans en connaître à fond le sujet.»
CHAPITRE VII.
CAZOTTE.--SON DERNIER MARTYRE.
Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze ans, traqué
pour un paquet de lettres confidentielles!--Eh quoi! la Commune cherche
à détourner d'elle tout soupçon de participation aux crimes de
Septembre, et voilà qu'elle se montre plus féroce cent fois que les
égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner un
septuagénaire devant lequel leurs haches rougies s'étaient abaissées. Le
peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le reprit, et le Tribunal du
17 août le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi
l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les
jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux
heures d'angoisse suprême subies par Jacques Cazotte devant l'abject
tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes
réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en
cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à
peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation
débordée ayant totalement perdu le sens humain.
--Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en
présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait
croire que c'était aussi la devise de la Commune; lorsqu'un ordre signé
Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la
seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son
jugement.»
Cazotte n'en montra point de surprise. Malgré sa récente délivrance
(délivrance presque triomphale, on s'en souvient), il avait gardé un
pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant:
Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M.
de Saint-Charles fut du nombre.
--Eh bien! vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.
--Je ne crois pas, répondit Cazotte.
--Comment cela?
--Je serai guillotiné sous très-peu de jours.
--Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air
profondément affecté du vieillard.
--Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud.
Et comme on le pressait de questions, il ajouta:
--Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est
venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre.
J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de
là au Tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu,
que j'ai mis ordre à mes affaires: voici des papiers importants pour ma
femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.
Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries
et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison
avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il
revint, quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation.
Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth obtint de suivre son
père jusqu'au Tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne
la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en
partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait
aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès
de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte.
Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne, que nous avons vu et
que nous verrons figurer plusieurs fois dans nos récits. Julienne s'est
fait beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont
été confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire
biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthènes, ni celui de
Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le
sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un
peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le
grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a
dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il
obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.»
--Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de
l'audience.
Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Elisabeth ne pût
l'entendre:
--Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je
ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille.
On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après
quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la
compétence du Tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que
Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par
le peuple souverain, on ne pouvait sans porter atteinte à la
souveraineté de ce même peuple procéder contre Jacques Cazotte à un
jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite
élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des
juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas
reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles
fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la
Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles
pas les Tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première
aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes
encore: les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour
avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce.
Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna
qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er
septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix,
commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné
connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque
lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux.
Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.
La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de
l'accusateur public, le Tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle
ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au
bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés,
ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur.
On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il
avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme
visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué
que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte
des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés
entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît
guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement
indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère
d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les
profanes. Mais encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi
qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte
des Martinistes.
--Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce
sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour
faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu
était il y a cinq ans en Angleterre.
Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait
régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry.
--Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un
prêtre auquel vous ne croyez pas.
--Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire
de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel;
mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait bien des miracles
comme les autres apôtres.
Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut
celui-ci:
--Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et
_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres?
--J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis.
Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute
considération humaine.
Ces paroles valent un code.
On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il
pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution?_
--Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a
fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne
suis pas juge du roi.
--Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en
correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que
dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez vous
dire quel était le nom de cet officier-général qui, entre autres, vous
avait si bien instruit?
--Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un?
Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne
consentirai à une pareille infamie!
Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient
quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les
regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte:
--Vous êtes peut-être fatigué; le Tribunal est prêt à vous accorder le
temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement.
--Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du
Tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la
fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que
messieurs les jurés et les juges.
Le procès continua donc.
Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec
Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente.
--Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien
fâché d'y entraîner ma famille.
--Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos
lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre
les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de
piques et ceux qui les soldent»?
--Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à
Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces
armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le
maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises
par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut
que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute.