vingt-cinq à trente filous du second ordre, auxquels on promettrait une
part du butin; mais afin de ne pas être trahis, on convint de ne les
instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de
s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres.
Le rendez-vous était à l'entrée des Champs-Elysées; l'heure était celle
de minuit; chacun fut exact.
Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent de ceux qui
étaient revêtus de l'uniforme une patrouille, chargée de rôder le long
des colonnades pour donner à croire aux passants que la police se
faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues des
surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les
deux chefs traversaient la place après avoir pris toutes leurs
dispositions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel avait été la
statue de Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, qui leur
inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le firent
consentir à rester en sentinelle à cet endroit et à pousser des cris
pour attirer vers lui les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On
lui promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.
Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en
s'aidant de la corde du réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs
autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et qui
donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les voleurs
s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne
sourde sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les
fausses clefs et les rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on
se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade
reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout-à-coup, le signal d'alerte se
fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui
sont en haut se laissent glisser le long de la corde du réverbère.
Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pavé et y reste
étendu. Une véritable patrouille, qui avait aperçu la lumière que la
lanterne sourde répandait dans les appartements, avait conçu des
soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court,
trouve Douligny, le relève et s'assure de lui. Le commandant de la
patrouille, après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, frappe
à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements
avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment où il va
s'esquiver; on le joint à son compagnon et l'on envoie chercher le
commissaire.
L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en
flagrant délit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne
dénoncent aucun de leurs compagnons. Au même instant on ramasse sous la
colonnade le beau vase d'or appelé _Présent de la ville de Paris_.
La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria _Qui vive?_ n'ayant
pas le mot d'ordre, crut prudent d'y répondre par la fuite. Elle se
dispersa dans les Champs-Elysées et dans les rues qui y aboutissent. Du
nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, deux se
retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une excavation au fond d'un
fossé, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de
feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres
allèrent déposer leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre se
réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en
sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important
de la bande fit déposer au centre les coffres volés; il en ouvrit un, y
prit un diamant qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre
pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un
dans sa poche pour lui, et, après avoir fait le tour du cercle, d'en
déposer un autre pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un
coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en train de faire la
distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve
qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants à
distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, des
brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain par des
particuliers.
Averti des graves événements de la nuit, et comprenant quelles
insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre
Roland se rendit à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda la
parole pour une communication urgente.--«Il a été commis, dit-il, cette
nuit, un grand attentat. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe.
On a volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets précieux. Deux
personnes ont été arrêtées; leurs réponses dénotent des gens qui ont
reçu de l'éducation et qui tenaient à ce qu'on appelait autrefois des
personnes au-dessus du commun. J'ai donné des ordres relativement à ce
vol.»
Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit entendre les
grondements de sa colère. Le ministre, en montrant derrière les
brouillards de Coblentz l'armée royaliste attendant les trésors du
Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on
songeât au défaut de précautions qui devait retomber sur lui. Quatre
députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour être
présents à l'information.
La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel
fut battu; le ministre de l'intérieur, le maire et le commandant général
se réunirent et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais on
n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; il est vrai que jamais
on n'avait vu un vol si considérable. Certaines rues étaient
littéralement semées de pierreries, de saphirs, d'émeraudes, de topazes,
de perles fines. Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs
précieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient
horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur
épave dans leur paillasse ou au fond de leur commode, afin que leurs
yeux ne fussent pas souillés par la vue d'un métal impur.
Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin pour se rendre à son
travail, trouva un de ces diamants et se hâta d'aller le restituer aux
employés du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à la barre
de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que le hasard avait
pareillement mis entre leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms
seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent encore
retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et rue Florentin. Mais de ces
différents traits de probité le plus éclatant est évidemment celui-ci:
un commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; sur sa cheminée
se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un
objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de l'arrivée du
commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, elle le lance
par la fenêtre. Une vieille mendiante passe quelques minutes après; ses
yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles qui brillent dans
la boue; elle ramasse par curiosité ces étincelles inexplicables pour
elle, et, à quelques centaines de pas, elle entre chez un orfèvre, qui
lui apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle se rend au comité de
sa section, dépose sa trouvaille, demande un reçu et va mendier son
pain.
Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit et surabondamment
nantis de pièces de conviction, n'essayèrent pas, comme nous l'avons
dit, de nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires que leur
firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du
ministre Roland, durent singulièrement flatter ces coquins (un d'eux,
Douligny, était marqué de la lettre V, voleur); pendant quelques jours
ils espérèrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur
courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé leurs
complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le
jugement rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait admis les
idées de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet
arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après une audience continue de
quarante-cinq heures:
«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: 1º qu'il a existé un
complot formé par les ennemis de la patrie, tendant à enlever de vive
force et à main armée les bijoux, diamants et autres objets de prix
déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien et au
secours des ennemis intérieurs et extérieurs conjurés contre elle; 2º
que ce complot a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17
septembre présent mois, et particulièrement dans la nuit du dimanche 16
au lundi 17, par des hommes armés qui ont escaladé le balcon du
rez-de-chaussée et premier étage du Garde-Meuble, en ont forcé les
croisées, enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires,
d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, pierres fines et
bijoux de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe de trente à
quarante hommes, armés de sabres, poignards et pistolets, faisaient de
fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et
faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont dispersés,
ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, que lorsqu'ils ont aperçu
une force publique considérable et que deux d'entre eux étaient arrêtés;
3º que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus
d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, adhérents desdits complots et
vols à main armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce
mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escaladé le
balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé et fracturé les croisées,
portes et armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres
outils, de s'être introduits dans les appartements et d'y avoir pris une
grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres précieuses dont
ils ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; 4º et enfin que,
méchamment et à dessein de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et
J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, le
Tribunal, après avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits
Douligny et Chambon à la peine de mort.»
Sous le coup de cette sentence, leur caractère se produisit à nu:
troublés, pales, ils déclarèrent qu'ils feraient des révélations
complètes, si on voulait leur accorder la vie sauve pour récompense. Le
Tribunal ne sut comment répondre à cette proposition; le président leur
dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande.
Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue à retrouver,
très-incomplètes encore, quelques traces des coupables qu'elle
cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité de sa
section que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de Rohan,
il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants:
l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité qui les avait privés d'une
capture importante; il se consolait néanmoins, espérant, la nuit
suivante, réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien à
désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement
de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des
agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, on y
arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie se rapportaient
au signalement donné. Amené au comité de surveillance, cet homme déclara
se nommer Badarel et être natif de Turin; il nia les propos qu'on lui
imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant été
fouillé, il fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua
que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient
engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant
qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il fît le guet
pendant un quart d'heure. Ces messieurs étaient si honnêtes qu'il avait
cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus
auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa chambre, rue de la
Mortellerie, près l'hôtel de Sens. Là, que s'était-il passé tandis qu'il
avait été chercher des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le
lendemain quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur la
cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant quelques
heures le compagnon de deux nababs déguisés.
Cette histoire, richement brodée comme on voit, n'abusa pas un instant
les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en présence de Douligny et de
Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce sur des
faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître Badarel.
--Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le président du Tribunal
criminel il n'y a plus à vouloir rester blanc comme un agneau; nous
sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et
cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre sincérité. Tu es
dans un très-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? tu n'as
qu'à te rendre avec le citoyen président sous cet arbre des
Champs-Elysées au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès
que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des
juges, mais à de vrais amis.
Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les diables et de prouver
qu'il ne le connaissait pas, mais sa résistance ne put être de longue
durée. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin
ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Elysées avec le
président.
Ce transport de justice eut des résultats considérables; les fouilles
opérées d'après les indications de Badarel firent découvrir 1,200,000
francs de diamants. La procédure recommença avec plus d'acharnement; les
dépositions de Douligny et de Chambon furent jugées si utiles pour
éclairer les recherches et confondre les accusés, que le président du
Tribunal criminel se rendit en personne à la barre de la Convention et y
parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prévenir la Convention
que, depuis vendredi, 21, la première section du Tribunal s'est occupée
sans désemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble.
Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement;
mais hier, lorsque la peine de mort a été prononcée contre eux, ils
m'ont fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; ils
m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur
grâce leur serait accordée. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une
pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vérité,
je porterais leur demande auprès de la Convention nationale; alors le
nommé Douligny m'a révélé toute la trame du complot; il a été confronté
avec un de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer l'endroit
où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je me suis transporté aux
Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves; là le co-accusé m'a découvert
les endroits où il y avait des objets très précieux. N'est-il pas
important de garder ces deux condamnés pour les confronter encore avec
les autres complices? Mais le peuple demande leurs têtes. Que la
Convention rende un décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète soumission aux
ordres de l'assemblée.»
Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût été tuer deux poules
aux oeufs d'or; chacune de leurs déclarations ou plutôt de leurs
dénonciations produisait quelques nouvelles découvertes. La Convention
décida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres.
L'un des premiers complices dont ils révélèrent le nom fut le malheureux
juif Louis Lyre; il n'avait pas aidé à commettre le vol, mais il avait
acheté à vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait
un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant
intégralement payé ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait
pas qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après s'être égayé de son
galimatias, le Tribunal le condamna à la peine de mort. On le conduisit
au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant pas qu'une
spéculation heureuse fût considérée comme un crime, il marcha à la mort
avec le courage que donne la paix de la conscience. Monté dans la
voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une voix très haute et très
libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya
de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les victimes à
l'échafaud était souveraine; elle accorda la parole au juif.
--Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze
pardonne à la loi et à mes zouzes.
Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hâter.
En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant que peu à peu,
Douligny et Chambon espérèrent échapper à la mort, protégés qu'ils
étaient maintenant par la Convention. Conformément à ces calculs, ils
jetèrent quelques jours après une nouvelle proie à la justice. Ce fut
cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_.
Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir
été le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au
16 septembre, il s'était rendu en costume de garde national chez le
nommé Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait
remis des pistolets destinés à protéger l'entreprise. On lui prouva, en
outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un témoin,
un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas à changer son rôle de témoin
contre celui d'accusé, vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le
personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'était rendu chez lui,
afin d'acheter une paire de bottes. Le marché conclu avec la femme
Picard, l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin et à lui
rapporter en même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission
faite, Picard avait vu le _Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans
cette eau-forte; mais les commissaires venant au même instant pour
l'arrêter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de
reconnaître que c'étaient des diamants.
Ecrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior Cottet fut
condamné à la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon
avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes
ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on
reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son
exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille à ses déclarations
interminables. Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore deux heures
par une dernière supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble
avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation.
Monté dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de
complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets.
Mais à la fin la foule impatientée refusa d'attendre plus longtemps le
spectacle qui avait été promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant
du Garde-Meuble, le _Petit-Chasseur_ eut beau crier: «--Citoyens, je ne
suis pas coupable; intercédez pour moi, intercédez pour moi!»--nul ne
fut accessible à la pitié, et la loi reçut son application.
Grâce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrêta
successivement leurs principaux complices, qui furent condamnés à la
peine capitale; des femmes et même un enfant, Alexandre, dit le
_Petit-Cardinal_, se virent impliqués dans cette affaire, qui prit peu à
peu une telle dimension, que le député Thuriot, l'un des membres de la
commission de surveillance, proposa à la Convention d'autoriser le
déplacement du chef du jury afin que ce dernier allât dans les endroits
de la France qu'il croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener
et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, parce
qu'elle n'assurait pas au procès une marche assez rapide.
S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées dans une
lettre datée de Nice-en-Piémont, du 5 juin 1834, et adressée à la _Revue
rétrospective_, ce serait à lui qu'on devrait la découverte des
principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les débats du
Tribunal criminel, alors qu'il était administrateur de la police, une
mulâtresse, habituée de la tribune publique des Jacobins, vint le
trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les
diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une révélation à vous
faire. Je voulais le conduire au comité des recherches de l'assemblée
législative, mais il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous
a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut
que ce soit à vous que la patrie doive d'être rentrée dans la possession
de ces richesses.--Amenez-le très-promptement.
Une heure après, on introduisit dans un des salons du maire, où Sergent
se trouvait seul, un quidam vêtu proprement en garde national; il était
conduit par la mulâtresse.--Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle,
et elle s'éloigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix
basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne;
mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque
vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre?
ne méritez-vous pas au contraire une récompense?--Je ne puis en avoir
d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut être
prononcé sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je
vous promets toute ma discrétion.--Vous ne me reconnaissez pas,
monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet
entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de
magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystère! Révélez, si vous
savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous
sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier
que vous avez visité à la Conciergerie vers la fin du mois d'août, et
que vous avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous savez que
j'étais condamné à mort pour fabrication de faux assignats, et que
j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en
cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais
le Tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien! soyez tranquille, dit
Sergent; voyons, que savez-vous des diamants?
Le quidam entra dans les détails les plus étendus. Une nuit qu'il
feignait de dormir, il avait entendu auprès de lui des gens s'entretenir
en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que
les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une grosse poutre de
la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y
promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore enlevés; mais,
je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.