éclaircis; en conséquence, je demande que l'exécution soit suspendue et
que des commissaires soient envoyés à l'hôtel des Invalides pour
s'assurer de la vérité. Les juges consultent du regard le président.
Maillard murmure; une quarantaine d'accusés ont déjà trouvé grâce devant
lui pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Néanmoins, intimidé
sans doute par le ferme accent de Grappin, il expédie l'ordre; on part.
Pendant ce temps, M. de Sombreuil est enfermé avec sa fille dans un
cabinet, sous la garde de quelques hommes du peuple. Les commissaires
rapportent une lettre du major des invalides, qui confirme les
déclarations du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas
suffisante et déclare qu'il passe outre; déjà le mot fatal: _A la
Force!_ a couru sur ses lèvres et sur celles des juges.--Non! s'écrie
Grappin, vous ne prononcerez pas un jugement inique; les vieux
défenseurs de la patrie sont incapables de trahir la vérité! Ordonnez,
je pars avec quatre nouveaux commissaires que vous nommerez; nous irons
aux Invalides et nous en rapporterons des témoignages dignes de
croyance.
Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux suggestions
chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin se met en route à trois heures
et demie du matin; il arrive avec les quatre commissaires chez le major,
qui était couché; il le réveille, il le force à se lever, il lui dit
qu'une minute de retard peut compromettre les jours de M. de Sombreuil.
Le major descend et fait battre le tambour; huit cents invalides sont
sous les armes. C'est encore Grappin qui va les haranguer:--Amis! leur
crie-t-il, que ceux qui ont des dénonciations à faire contre leur
gouverneur passent de ce côté; que ceux qui n'ont rien à dire passent de
l'autre. Dix à douze dénonciateurs s'ébranlent et en entraînent jusqu'à
cent cinquante. Grappin frémit. Heureusement une dispute vient à
s'élever entre les deux camps: ceux qui tiennent pour M. de Sombreuil
conspuent les autres; Grappin rappelle avec vivacité les services rendus
par le gouverneur, sa bravoure, sa loyauté, son attachement pour ses
frères d'armes. Après avoir convaincu les bourreaux de l'Abbaye, il
était impossible que Grappin échouât auprès de quelques vieux militaires
abusés. Bientôt il a la satisfaction de voir le nombre des dénonciateurs
diminuer à chaque minute:--résiste-t-on jamais à l'éloquence d'un
honnête homme exalté par l'amour de la justice!--ceux qui restent
n'articulent que des accusations vagues, des ouï-dire qui ne peuvent
être d'aucun poids dans la balance du tribunal. Grappin remercie le
major et retourne à la prison avec les quatre commissaires, dont le
témoignage lui est acquis.
Forcé dans ses derniers retranchements, Maillard ne put refuser plus
longtemps l'acquittement de M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-même qui
alla annoncer sa délivrance au vieillard, que les plus anxieuses
incertitudes dévoraient depuis plusieurs heures, et qui confondait ses
larmes avec celles de sa fille. Il les prit tous les deux par la main et
leur fit franchir le guichet funèbre.--C'est un brave officier! C'est un
bon père de famille! dit-il en les présentant à la populace.
On pourrait croire qu'après cet acte de dévouement, Grappin se tint pour
satisfait. Point du tout. Pendant le court espace de temps qu'il avait
été par mégarde enfermé avec les prisonniers, il avait promis à huit
d'entre eux d'aller engager leurs sections à les faire réclamer; il
rentra à l'Abbaye pour prendre leurs lettres et, montant en voiture, il
se rendit dans les sections indiquées. Partout il eut le bonheur de
réussir; des commissaires furent immédiatement envoyés auprès de
Maillard pour réclamer leurs sectionnaires. Il était temps: l'un d'eux,
M. Cahier, se trouvait en présence du tribunal; il était si certain de
sa mort qu'il avait donné déjà sa montre à l'un des juges, et qu'il
s'écriait avec des sanglots:--Adieu, ma femme! Adieu, mes enfants!
Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux appartenant à
l'histoire et appuyés du nom et du témoignage des personnes qui ont
figuré dans ces lugubres scènes. Nougaret et Roussel citent beaucoup
d'autres traits en faveur de Grappin; mais comme ces traits ne nous
semblent pas revêtus d'un égal sceau d'authenticité, nous nous
abstiendrons de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous estimons
d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons d'autant mieux pour un
brave homme, qu'il ne connaissait aucun des individus qui lui durent la
vie; l'humanité fut son unique mobile.--Il est assez difficile, après
cela, de concilier toutes ces allées et venues avec les fonctions de
juge que lui attribuent Maton de la Varenne et l'auteur de l'_Histoire
du Directoire_. Venu à l'Abbaye bien après que Maillard eut fait choix
de ses douze acolytes, pourquoi lui eût-on offert une place au tribunal;
et d'un autre côté, de quel besoin eût été ce juge volant, toujours par
monts et par vaux, tout à l'heure aux Invalides et maintenant dans les
sections? De _ce qu'il a aidé Maillard à faire la justice_, selon les
termes du certificat délivré par celui-ci, faut-il conclure qu'il s'est
assis à ses côtés et a rendu des arrêts de mort? Le contraire a été
démontré d'une façon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges de
l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement criante.
Il faut croire plutôt que, comme tant d'autres, il se fit délivrer cette
attestation afin d'avoir entre les mains une preuve de civisme à opposer
à ses ennemis. Les massacres de septembre avaient donné une grande
importance à Maillard, et pendant longtemps, un grand nombre de
personnes recherchèrent sa protection. Même il est permis de croire que
le remords était entré dans l'âme de l'ex-huissier, car jusqu'à l'heure
de sa fin, arrivée après la chute des chefs terroristes, il ne cessa
d'entourer de sa sollicitude une des personnes échappées malgré lui aux
mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Méard, dont le nom s'est
déjà trouvé sous notre plume.--Quoi qu'il en soit, le certificat de
Maillard n'empêcha pas Grappin, après la loi des suspects, d'être
incarcéré à la Bourbe. La fatalité républicaine voulut qu'il y
rencontrât Mlle de Sombreuil et son père; ils l'accueillirent avec les
plus grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil avait l'habitude
de dire à sa fille en le désignant:--Si cet honnête homme n'était pas
marié, je ne voudrais pas que tu eusses d'autre époux.
Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour le tribunal souverain de
la Force. L'un valut l'autre. Dans la soirée du 2 septembre, Germain
Truchon, surnommé dans les rues de Paris la _Grande-Barbe_, se présenta
chez le concierge et organisa, avec quelques officiers municipaux,
Michonis, Dangers, Monneuse, un tribunal en tout pareil à celui de
l'Abbaye-Saint-Germain. Les mêmes formalités y furent suivies: on y
employa les mêmes semblants d'humanité: à l'Abbaye on envoyait les gens
_à la Force_; à la Force on les envoya _à l'Abbaye_, ce qui signifiait à
la mort. Plus de cent cinquante personnes furent condamnées et
massacrées; le sang coulait jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de
la grande porte de la prison, le pied sur la borne, le pinceau en main,
on affirme que le célèbre David retraçait le dernier moment des victimes
et s'applaudissait d'une occasion si précieuse de _surprendre à la
nature son secret_.--Pétion essaya, dit-on, de faire cesser ce carnage:
s'étant rendu à la Force, il arracha de leur siége deux membres de la
Commune en écharpe; mais à peine fut-il sorti que ces scélérats
rentrèrent et continuèrent leurs fonctions.
Le 3, Hébert et Lullier vinrent se joindre aux complices de Truchon.
Lullier, l'accusateur, n'avait plus rien à faire au tribunal du 17 août,
il cherchait de l'occupation. Ce fut devant ces deux scélérats que
comparut Mme de Lamballe. On sait à quels supplices ils dévouèrent cette
femme courageuse, qui pouvait se sauver en faisant le serment de haïr le
roi et la royauté, et qui aima mieux périr en criant: Vive Louis XVI!
«Sur cette parole, raconte Rétif de la Bretonne, elle reçut d'un faux
Marseillais (un Piémontais soldé par l'Autriche pour augmenter le
désordre parmi nous) le premier coup de sabre dans le ventre, montée
qu'elle était sur un _açervas_ de mourants et de morts; elle fut
déchirée, _ex-viscérée_; sa tête fut sciée, lavée, frisée et portée,
dit-on, au bout d'une pique, sous les fenêtres du Temple.»
On se tromperait toutefois en supposant que personne n'échappa à cette
boucherie. Naturellement, le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent
la vie sauve. Le contraire eut étonné trop de monde. «J'étais à la Force
lors de cette affreuse journée, dit-il dans le mémoire que nous avons
cité déjà, et je devais être égorgé. Des ordres avaient été donnés _ad
hoc_, et je ne dus mon salut qu'à l'adresse et à la prévoyance d'un
gendarme. Les satellites qui devaient me massacrer tinrent le sabre
levé, pendant huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du
concierge de cette prison.» Quelques jours auparavant, Marat était venu
visiter d'Aubigni dans sa chambre et lui avait promis de s'intéresser à
son sort.
A Bicêtre, on se rendit avec sept canons traînés à bras qui furent
rangés en batterie devant le château. Le libraire Louis-Ange Pitou, qui
s'est trouvé mêlé à presque tous les événements de la révolution, et qui
a laissé des notes souvent précieuses, donne les détails suivants sur
cette expédition: «Le chef des égorgeurs, qui conduisit la troupe à
Bicêtre, était un parricide natif d'Angers, nommé Musquinet de la Pagne;
il avait été enfermé pendant plusieurs années dans les cachots
souterrains de cette prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant
faire une barrière de son corps aux prisonniers, fut la première victime
de ce monstre.»
Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, que l'on fera maire du
Havre en récompense de ses exploits, et que le Tribunal révolutionnaire
condamnera à mort en avril 1794.--A Bicêtre, comme à la Force et à
l'Abbaye, le registre des écrous fut apporté, et un tribunal s'installa,
au nom du peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de graciés; on
poussa la barbarie jusqu'à égorger une trentaine de petits malheureux
enfermés par correction: des enfants! Tous les corps amoncelés dans un
coin de la cour furent portés au cimetière par les exécuteurs eux-mêmes,
et brûlés dans des lits de chaux vive.
La Conciergerie eut également ses juges, parmi lesquels il faut ranger
le journaliste Gorsas. On tua M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent
jeté à ses premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des Suisses,
ce qui diminua considérablement la future besogne du Tribunal du 17
août, et ce qui aurait dû même la rendre complétement inutile.
On se contenta de l'appel nominal au couvent des Carmes de la rue de
Vaugirard, où la boucherie fut dirigée par Maillard (pendant un
entr'acte de l'Abbaye) et par un de ses affidés, Mamain. Il ne paraît
point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent Saint-Firmin, aux
Bernardins du quai Saint-Bernard, à la Salpêtrière, etc.
Que ceux qui désirent avoir une idée des horreurs commises dans ces
derniers endroits, consultent l'édition originale de la _Semaine
nocturne_, par Rétif de la Bretonne, appendice aux _Nuits de Paris_;
plus tard, Rétif dut mettre des cartons à la _Semaine_, par ordre de
l'autorité supérieure. Ce fut lors de l'expédition des Bernardins que
cet auteur fut témoin auditif d'un trait «que j'ai sans doute seul
remarqué,» écrit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement
sous ses fenêtres en criant: Vive la nation! Un des tueurs, poussant
l'enthousiasme du crime jusqu'au vertige, s'écria: _Vive la
mort!_--Mieux que beaucoup de pages, ce mot affreux peint l'état des
esprits dans les journées de septembre 1792.
Les massacres durèrent quatre jours, au milieu de la première cité de
l'Europe, «sans que ses autorités eussent cherché à y mettre le moindre
obstacle, fait remarquer un écrivain. Pendant que des monstres à figures
repoussantes, gorgés de vin et couverts de sang, faisaient une hécatombe
d'une portion du genre humain, l'Assemblée Nationale rendait quelques
lois insignifiantes, le corps électoral élisait ses députés à la
Convention, les assemblées de sections enrôlaient pour l'armée, les
tribunaux dictaient leurs jugements, les employés travaillaient dans
leurs bureaux, les agioteurs étaient au Perron, les oisifs au café, les
promeneurs aux Tuileries, les curieux partout. A la Chaussée-d'Antin, on
parlait des scènes horribles qui se passaient dans les prisons, comme
d'un événement qui aurait eu lieu à Constantinople ou à Moscou. Voilà
Paris.»
On a plusieurs fois, à la Convention nationale, agité cette question, à
savoir si l'on ferait le procès aux septembriseurs ou si l'on passerait
l'éponge sur leurs crimes. Il y eut des décrets pour et contre, selon
que chaque faction était en force. «En 1793, raconte Ange Pitou, la
Gironde ayant ordonné une enquête, un fédéré de Marseille, nommé Nevoc,
pâle et tremblant la fièvre, monta à la tribune des Jacobins et tint ce
discours, que j'ai copié dans le temps, sous la dictée de l'orateur:--On
nous menace aujourd'hui pour avoir obéi aux ordres du peuple; _oui, j'en
ai tué vingt, je ne le cache pas!_ Mais on m'a dit que je faisais bien;
vous me l'avez ordonné et je réclame votre appui.--Il s'adressait en ce
moment à Robespierre, à Billaud-Varenne, à Marat et à tous les
administrateurs. La société se leva en masse et leur jura de les sauver
tous ou de périr.» Ce ne fut pas tout; le 8 février, la société dite des
_Défenseurs de la République_, composée en majeure partie des assassins
des prisons, osa se présenter à la barre de la Convention, et par
l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence de faire l'apologie de ces
meurtres. Après une faible opposition, on rapporta le décret qui
ordonnait les poursuites.--L'enquête recommença en 1796, mais presque
tous les inculpés furent absous.
Une seule anecdote servira de conclusion à ce chapitre des _Tribunaux
souverains du peuple_. On sait que la Convention tenait des séances le
soir, qui se prolongeaient parfois très-avant dans la nuit. Dans une de
ces séances, il advint que Danton fut interpellé et monta à la tribune.
Il était deux heures du matin. Une partie de la salle se trouvait à peu
près plongée dans les ténèbres, la lumière étant venue à manquer. Seul,
éclairé par une lueur terne, Danton se démenait à la tribune, et les
éclats de sa parole parvenaient à peine à secouer la somnolence qui
s'était emparée de la majeure partie des députés. Il rappelait avec
emphase les services qu'il avait rendus à la patrie, il énumérait
longuement ses actes de justice et d'humanité; lorsque soudain, du point
le plus obscur de la salle, une voix articula sourdement et lentement
cet unique mot:--_Septembre!_ A la faveur de la clarté qui le frappait
au visage, on vit Danton pâlir et se troubler. Un silence de mort se fit
dans cette assemblée aux aspects si étranges et si lugubres; chacun,
réveillé subitement, semblait se demander d'où sortait cette voix,
funeste comme le remords. Danton essaya de balbutier encore quelques
paroles, mais bientôt, attéré, il descendit de la tribune et regagna sa
place en chancelant.
II.
LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT.
Le Tribunal du 17 août reçut une telle secousse de ces événements, que,
pendant quelque temps, il parut considérer son oeuvre comme achevée.
Il ne recommença guère à donner signe de vie que le 11 septembre. Il
paraît qu'on ne regardait pas alors les massacres des prisons comme tout
à fait terminés, si du moins l'on en juge par cette note insérée au
_Moniteur_ dans le bulletin du 19 septembre: «Les prisonniers de
Sainte-Pélagie adressent à l'Assemblée une pétition pour la supplier, en
attendant leur jugement, de veiller à leur sûreté. _Ils craignent à
chaque moment d'être égorgés._»
Néanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se présenta à la barre de
l'Assemblée, annonçant qu'un rassemblement considérable demandait le
jugement prompt de deux particuliers prévenus d'avoir enlevé la caisse
de leur régiment. Il offrit un projet qui, en garantissant la justice
aux accusés, devait calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du
Tribunal fut convertie en motion et décrétée en ces termes:
«L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui
suit:
»Le Tribunal criminel établi par la loi du 17 août dernier connaîtra
provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait été autrement ordonné, et dans les
formes prescrites par la loi du 19 du même mois, de tous les crimes
commis dans l'étendue du département de Paris.
»Il sera nommé par chaque canton des districts du Bourg-de-l'Egalité et
de Saint-Denis, deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement, dont
il sera formé une liste séparée, et ils ne seront convoqués que pour le
jugement des délits commis dans l'étendue desdits districts.»
De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvèrent considérablement
agrandis, et il put parcourir, en dehors de la politique, tous les
cercles de la criminalité. C'était ce qu'il désirait.
Les deux voleurs qui lui avaient servi de prétexte furent acquittés le
lendemain.
Le 13, il jugea un culottier.
Le 17, un garçon parfumeur qui avait soustrait des cuillers d'argent.
Le 18 septembre, le Tribunal eut en pâture l'importante affaire des
_Diamants de la couronne_; il s'en occupa si bien et si longtemps, qu'il
en eut pour jusqu'au moment où on vint le supprimer, c'est-à-dire
jusqu'au mois de décembre. Pendant près de trois mois, la première
section ne s'occupa exclusivement que de ce procès scintillant, auquel
nous allons consacrer un chapitre détaillé.
L'autre section du Tribunal continua à instruire les _crimes_ politiques
et civils, et aussi les délits correctionnels.
CHAPITRE VI.
I.
LES DIAMANTS DE LA COURONNE.
Les massacreurs de septembre, en exerçant leur fureur dans les prisons
de Paris, avaient épargné toute la tourbe entraînée par la misère ou par
la perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége
d'assouvir la soif sanguinaire de ces bourreaux, on avait laissé passer
entre les réseaux de l'accusation politique un grand nombre de détenus
ordinaires, considérés par les patriotes comme du menu fretin. D'aucuns
ont prétendu qu'ils avaient leur raison pour en agir de la sorte, car
les aristocrates seuls possédaient, sous le satin de leurs doublures,
des louis ou des montres.
N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une liberté complète,
tant la police était occupée alors à déjouer exclusivement les attentats
contre-révolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient
quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur
fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en
ce genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs
dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses
tentatives; ce groupe de malfaiteurs, protégé par le désordre politique,
comptait parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus: l'un
Joseph Douligny, originaire de Brescia (Italie), âgé de vingt-trois ans;
l'autre Jean-Jacques Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de
vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.
Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre entendirent dans un
café du faubourg Saint-Honoré une conversation qui leur fit naître la
pensée d'un vol gigantesque.
--Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à deux habitués qui
méditaient avec lui chaque ligne d'une gazette; ce ministre Roland est
un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austérité un coeur
accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa maison de
véritables scandales, et sous prétexte qu'il aime sa femme, il se croit
forcé de protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste
qui ne soit occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'à
cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à
l'un de ces mendiants!
--Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs en souriant; on voit
bien que tu avais songé à demander pour toi-même cette petite position.
--Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai jamais demandé aucune
faveur, c'est pour cela que je suis indigné contre le conservateur du
Garde-Meuble, un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser! qui
n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs de sa charge. Les
trésors qui lui sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou
entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout serait
dit.
--Tout beau! mais les surveillants?
--Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières...
Chambon et Douligny avaient écouté;--et simultanément la même cause
avait produit chez eux le même effet; ils échangèrent un regard furtif,
et ce regard contenait à lui seul tout un projet d'une audace extrême.
Ils se levèrent tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste
de leur sucre à leurs enfants; mais à peine furent-ils dans la rue,
qu'ils se frottèrent le nez. Les diplomates habiles entendent avant
qu'on leur ait parlé, il en est de même des voleurs émérites: ils se
dirigèrent immédiatement vers la place de la Révolution, afin de
reconnaître le monument contre lequel ils méditaient une attaque.
Particulièrement réservé aux richesses inhérentes à la couronne de
France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations
étrangères, présents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait
des objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés dans trois
salles et symétriquement enfermés dans des armoires; le public était
admis à les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens
rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis
XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la
plus admirable par le fini du travail, celle que François Ier portait à
la bataille de Pavie.
A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale,
on remarquait, sombre et menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait
lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de cinq pieds,
se montrait, orgueilleuse, à côté de deux bonnes petites épées du grand
Henri. Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dépasse par la
taille et le poids les solides pousses d'aubépine. Deux canons
damasquinés en argent, montés sur leur affût, représentaient la vanité
du roi de Siam.--Dépôt plus précieux encore, les diamants de la
couronne, contenus dans différentes caisses, étaient placés dans les
armoires du Garde-Meuble. _Le Régent_, _le Sanci_ et _le Hochet du
Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe d'étoiles.
Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent disposés
dans les salles représentaient également une valeur de plusieurs
millions.
Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: aussi furent-ils pris
de fièvre en voyant qu'un tel vol n'était pas impossible. Les poteaux
des lanternes s'élevaient assez près du mur et assez haut pour faciliter
l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le moindre
corps-de-garde duquel on eût à se méfier; seulement cette équipée
nécessitait le concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent
part de leur audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, dit
le _Petit-Chasseur_, qui les exhorta à réunir l'élite de la bande,
c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur
courage.
D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la déposition de
plusieurs témoins au procès, il paraît démontré que le premier assaut
tenté contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne
rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils
ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de
lanternes, pénétrer par la voie qui leur avait semblé praticable; à
peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet où
ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise à
la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon décidèrent qu'il
fallait convoquer le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de
procéder par des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles de
gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les
assaillants se glisseraient vers le trésor, ne leur parurent pas d'une
invention trop mesquine.