L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour expliquer et justifier la

conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes

blasphématrices que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance

que nous en avons: «Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est présent

partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas

plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrême,

MAIS SEUL CONVENABLE, de prévenir les horreurs qu'on lui préparait et de

se montrer sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent point eu

pour lui.»

Jean Julien condamné,--on revint au procès de Backmann, qui

s'instruisait devant la deuxième section du Tribunal.

VIII.

BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE

SEPTEMBRE.

Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué _surtout_ pour

juger les Suisses, n'en avait encore jugé aucun depuis son installation;

Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi

le dernier; on trouva plus commode et plus expéditif d'égorger ceux qui

restaient,--dans ces épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre

où nous allons entrer.

Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de domicile, il

répondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Léger-Backmann; je suis

né en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf

ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure ordinairement à Paris,

rue Verte, faubourg Saint-Honoré.

LE PRÉSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation

dressé contre vous.

Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait,

il accusa Backmann d'avoir usé de son influence auprès de ses soldats

pour les engager à tirer sur le peuple, et particulièrement sur les

citoyens armés de piques. Il le représenta comme un homme ayant toujours

manifesté des principes contraires à la Révolution, et il ajouta,--car

l'accusation d'avoir repoussé la force par la force eût été

ridicule,--qu'on le _soupçonnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonné

le feu qui avait été exécuté dans les escaliers du château.

En terminant, Réal annonça que Backmann et les autres Suisses qui

étaient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par

laquelle ils déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant qu'ils

ne devaient être jugés que par leur nation.--Cette difficulté occupa les

juges pendant quelques instants.--Le commissaire national était d'avis

de passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit observer avec

raison qu'il était de la loyauté du peuple français d'en référer à

l'Assemblée nationale, «attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français

qui voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme otages et le seront

sans doute jusqu'au moment où l'on aura appris le résultat de ce qui se

passe à Paris.»

Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente observation,

sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre

autocratique et portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire que

le peuple, dont les droits avaient été si longtemps méconnus, ne serait

plus dans le cas de se faire justice lui-même, devant l'attendre de ses

représentants et de ses juges.» C'était de la menace et de la

compression; cela voulait dire: Hâtez-vous, sinon nous ferons faire

votre besogne par le peuple! cela annonçait enfin les massacres de

septembre.

Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira

en la chambre du conseil pour délibérer, et conclut en se déclarant

compétent.

L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile à Backmann

d'y répondre d'une manière précise et sensée.

--Depuis quelque temps, dit le président, les Suisses, accoutumés

autrefois à une discipline exacte, paraissaient abandonnés à eux-mêmes;

ils fréquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de

Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand

scandale des citoyens voisins.

--J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait de moi pour

maintenir l'ordre; il y avait des têtes qui n'étaient pas saines, ce

n'est pas ma faute.

LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de

la poudre à canon dans l'eau-de-vie qui fut distribuée à vos soldats?

BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdité.

Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait entendre autour du

Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à

chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges

demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire avait vidé la

salle dès les premières rumeurs. Bientôt des cris déchirants partirent

de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu

plus pâles, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une

heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphêmes, de

portes enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène ne manquait

pas de majesté sinistre. Tout-à-coup, un grand nombre de gens armés se

précipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances

du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé! livrez-nous Backmann!

C'était le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de

massacrer une vingtaine de détenus, dont les cadavres gisaient dans la

cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle même du

tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On a toujours supposé avec

raison que cette démarche avait été conseillée par les ordonnateurs de

Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le

courage de condamner Backmann.

L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta l'effroi dans l'âme des

soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour déposer

dans le procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se

blottirent sous les bancs, derrière les juges et les jurés. Backmann

seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altération ne parut sur

son visage; il devait cependant être fatigué, car depuis trente-six

heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit

avec calme de son fauteuil et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire

aux assassins qui le réclamaient:--Me voilà! vous pouvez me frapper. Ce

courage les impressionna. Le président profita de ce moment d'hésitation

pour les exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son glaive.

La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans

insister[9].

[9] Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal.

Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevèrent la tête et

puis le corps, l'ordre se rétablit autant qu'il pouvait se rétablir.

Mais le major s'aperçut bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on

avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de forcer par la terreur

le jury à sacrifier une nouvelle victime. Déclaré coupable sur tous les

points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres

qui recommençaient au dehors. La charrette de l'exécuteur l'attendait à

la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.--Ma mort

sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann était enveloppé

de son grand manteau rouge, brodé d'or.

Cette hâtive besogne terminée, les membres du Tribunal se séparèrent en

désordre; leur office devenait tout à fait inutile, du moins pour le

moment. Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre qui

venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons,

d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les

_Tribunaux souverains du peuple_!

CHAPITRE V.

I.

TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE.

Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se

dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les

trébuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions

du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces dates

particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le théâtre

reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent que

dans des cachots à peine éclairés par la torche et par l'acier,

l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, est, avec

la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes nationales.

Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale

(et de ceux-là il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois

tenté de présenter ces massacres sous un côté supportable,

compréhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu'à la

simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le

patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.

Nous avons moins à nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui

les ordonnèrent et qui les sanctionnèrent. On sait que la prison de

l'Abbaye-Saint-Germain, située encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite,

fut la première par laquelle on commença. Après avoir égorgé--sans

jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres, la

multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir au greffe de

l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, chargé de donner une apparence de

justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu

président par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard

autour de lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste.

Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: le fruitier

Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier.

Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en outre du

registre d'écrou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre

pour tout le monde. C'était le 2 septembre au soir.

Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce

tribunal dérisoire; quelques détenus furent réclamés par leur section;

d'autres surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux

quelques sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons

de connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les

semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de

quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un

vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de

trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est

trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut

d'ailleurs la lire tout entière en songeant qu'elle fut publiée peu de

temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de

Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de

Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements.

Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des

témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient

de se fier en ces monstrueuses circonstances.

Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration

très émouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rédigée sur les

lettres de Mlle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de

l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu

la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison;

elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des

massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle

se mit aux aguets, écoutant avec anxiété retentir un à un les noms des

détenus.

«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques

Cazotte.

»--Jacques Cazotte!

»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a

retenti dans les cloîtres supérieurs.

»Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle

traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse

les uns, elle glisse à travers les autres, se fraie un passage de gré,

de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au

moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de

dire froidement:

»--A la Force!

»On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes

aux assommeurs.

»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont

l'entraîner au dehors.

»--Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous

n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur.

»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth étreint le vieillard

et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les

bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime.

»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils

écoutaient avec surprise et curiosité.

»--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.

»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait

dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis

levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore

permis d'embrasser sa noble fille.

»--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers

jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.

»--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si

je ne puis te sauver!

»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant

à le couvrir de son corps.

»--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le.

»--C'est un vieillard sans force et sans défense, reprit la jeune fille;

voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non,

c'est impossible, épargnez mon père, mon bon père!

»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la

poignée en faisant ployer la lame; il semblait incertain.

»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient

approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa

voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui

vivaient encore en eux à leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini

de parler, haletante, épuisée, l'un dit:

»--Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal?

»Ces mots opérèrent une réaction.

»--Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il

respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard,

un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.

»--Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des

aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!

»--Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est

une brave fille qui aime bien son vieux père.

»--Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait

pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_.

»--Non! non!

»--Si!

»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante

discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait:

»--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.

»--Jamais! répondit-elle.»

(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus de DEUX

HEURES dans ces terribles débats...)

«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents

avis:

»--Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du

civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez

avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort!

»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs

se désaltéraient chacun à leur tour.

»Elisabeth prit le verre:

»--Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux.

»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser

d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette

proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui.

»--Allons, reprit l'homme, après avoir versé; vive la liberté, l'égalité

ou la mort!

»--Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et

portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait.

»Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient

s'écrièrent:

»--Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du

triomphe!

»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies;

on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la

fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les

élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour

de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.

»--Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.

»--Honneur à l'innocence et la beauté!

»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter

Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortége se met

en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans

relâche:

«--Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les

conspirateurs!»

Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger Mme

Cazotte. Elisabeth, jusque là si courageuse et si forte, tomba évanouie

dans les bras de sa mère.

D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut

craindre pendant plusieurs jours pour sa vie...

M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la Révolution

française_ (t. IV), a raconté différemment cette touchante aventure: «Il

y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y

était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur

d'opéras-comiques, _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y

avait contre lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y

avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la

jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la

faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille

courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les

gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il ne

trouva plus personne qui voulût le tuer.»

Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre

histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les

royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des écoles.

Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée et non moins courageuse

qu'Elisabeth Cazotte, obtint également la grâce de son père. C'était

Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prétendu que

les bourreaux avaient mis à leur clémence une abominable condition, en

la forçant de boire un verre de sang humain; on a même ajouté qu'il en

était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu'à la fin

de ses jours. J'avoue que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse,

que rien,--du moins à ma connaissance,--ne paraît justifier; et je

préfère à tous égards m'en rapporter à la version d'un contemporain

habituellement bien renseigné, qui a raconté dans ses plus grands

détails le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est

autant au zèle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille

que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier

s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel, mérite de passer à la

postérité.» Ce n'était qu'un simple agriculteur de Bourgogne, marié et

père d'une nombreuse famille; une spéculation sur les vins l'avait

conduit à Paris, où il résidait depuis quelques mois seulement.

M. Granier de Cassagnac, dans sa récente _Histoire du Directoire_, croit

devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin,

dit-il, domicilié dans la section des Postes, fut envoyé avec un homme

de coeur nommé Bachelard, à l'Abbaye, pendant les massacres, pour

réclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye,

Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec lui les prisonniers,

ainsi que le constate un certificat délivré à Grappin par Maillard et

portant que Grappin l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire

justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées par M. Granier de

Cassagnac à l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitulé: _Histoire

particulière des événements qui se sont passés en France dans l'année

1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vérité. Ainsi, il

me paraît évident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les

scélérats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouvé

que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye, soixante à soixante-dix

personnes, parmi lesquelles M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges

de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout démontré que

Grappin ait siégé au Tribunal souverain du peuple; les douze juges

étaient installés et avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs

détenus lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait par

Alexis Roussel: «La section du _Contrat social_ avait nommé huit de ses

sectionnaires pour se transporter à l'Abbaye et réclamer deux

prisonniers. Grappin était un des huit députés. Arrivés à la prison, on

demande les deux détenus; on ne les connaît pas; on parcourt toutes les

chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par

leurs noms, personne ne répond. Cependant on est certain qu'ils ont été

conduits à l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas été retirés. Grappin allait

partir avec la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se

désespérer et le conduit dans une salle échappée à ses perquisitions.

Là, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il

commençait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par

une cheminée tombe criblé de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade

met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui

et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers voués à la

mort.»

Ce jeune homme qui essayait de se sauver par une cheminée, c'était M. de

Maussabré, que l'on avait arrêté quelques jours auparavant chez Mme

Dubarry, où il s'était caché derrière un lit. En apprenant cette

tentative d'évasion, Maillard avait ordonné, comme une chose toute

naturelle, que l'on tirât sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on

allumât de la paille. Cet incident était survenu pendant

l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Méard.--Voilà donc l'alibi de

Grappin parfaitement posé jusque-là.

Bientôt son uniforme de garde national, sur lequel pendait son sabre, le

fit reconnaître du guichetier. Dès qu'il se vit libre, il s'inquiéta de

ses collègues de la section; mais ils étaient partis, emmenant avec eux

les deux individus qu'ils étaient enfin parvenus à retrouver. Grappin,

n'ayant plus rien à faire, allait quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra

les assommeurs qui conduisaient devant le tribunal M. le comte de

Sombreuil et sa fille. Il s'arrêta. L'aspect de cette jeune personne,

tenant son père enlacé et ne le quittant que pour s'humilier devant les

juges; la contenance digne du vieux militaire, tout cela l'émut

profondément. Il voulut rester spectateur de ce débat.

L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, M. de Sombreuil

lut son arrêt dans les yeux de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts.

Sur un signe de Maillard, on se disposa à l'entraîner hors de la _salle

d'audience_.--Prenez ma vie! s'écriait mademoiselle de Sombreuil, mais

sauvez mon père!--Les assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs

mains tachées de sang continuaient de s'imprimer sur le collet du

vieillard, lorsque Grappin s'avance près du tribunal et demande à

adresser une question à M. de Sombreuil; les juges s'étonnent, mais son

double caractère de garde national et de délégué de section leur impose;

ils accèdent à sa proposition.--Avez-vous quitté votre poste dans

la journée du 10 août? demande Grappin au gouverneur des

Invalides.--Pourquoi aurais-je déserté l'hôtel confié à ma garde? répond

celui-ci en relevant la tête; hélas! je n'ai contre moi que des

dénonciations surprises par mes ennemis à la crédulité d'un petit nombre

d'invalides.

Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin comme vers un ange

apparu soudainement.

Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire · 第 7 / 15 段