La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le

conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put céler,

et, que pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en latin cette

question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_

(Croyez-vous que cette affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse

ambiguë qu'il reçut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de

l'avenir. Laporte était mort avec fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au

moins _singer ses derniers moments_.»

Les principaux chefs d'accusation portés contre lui étaient--qu'il avait

tenu un registre sur lequel les personnes qui désiraient, comme lui, le

rétablissement de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire à toute

heure;--qu'il avait provoqué une convocation armée tendant à immoler les

patriotes,--et qu'il avait publié la _Gazette de Paris_, journal connu

par ses opinions _liberticides_.

Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés et fastidieux: «Ne

pouvant éluder la loi qui lui avait été lue, de Rozoy chercha à y

échapper par ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges

voyages au président, qui, par complaisance, paraissait disposé à le

suivre d'un pôle à l'autre, si l'un des juges ne l'eût circonscrit dans

une sphère plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions en

l'interpelant de répondre catégoriquement et sans détours par

l'affirmative ou la négative.»

On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres à lui adressées

et prouvant suffisamment ses relations avec les émigrés et les

contre-révolutionnaires; une entr'autres, signée par quelques habitants

de Rennes, le félicitait de son rare courage à défendre la bonne cause:

«--Continuez, y était-il dit, à tenir une liste exacte des factieux qui

bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil de la

justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprimés qui

marchent toujours, guidés par le panache du bon Henri.»

Interpelé par le président de s'expliquer sur l'existence de ces

registres:--Je ne suis point responsable, répondit de Rozoy, des

diverses présomptions dont se sont investis à mon égard tels ou tels

individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien à

dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le

déclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine

de mes concitoyens.

Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il

interrompit la lecture des pièces et demanda à prononcer un discours

qu'il avait tracé sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il

s'adressa tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés. Après avoir

combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi:

--Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise,

d'autres la république. Il ne me convient pas, en ce moment que je

n'appartiens plus à la terre, de juger les opinions des différents

partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui

pourraient résulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris

l'olivier à la main afin de prévenir autant que possible l'effusion du

sang français... On m'accuse d'avoir provoqué une convocation armée pour

venir interposer son autorité conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai

fait dans l'intention d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les

haines.

Après une courte et insultante réplique de l'accusateur, le défenseur de

De Rozoy fut entendu.

Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait Leroi.

Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi sert l'éloquence contre

la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury était aux

opinions... De Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient,

conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion l'arrêt qui le

condamnait à la peine de mort. Après avoir prononcé cet arrêt, le

président lui témoigna ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents

pour la cause de la liberté. Le commissaire national lui tint un langage

à peu près semblable. De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se

retirant, il salua le Tribunal.

Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie pour lui lire sa

sentence, il l'écouta tranquillement. Ensuite, il écrivit deux lettres,

l'une au Tribunal où il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du

sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les veines d'un

vieillard. «De cette façon, disait-il, mon trépas pourra être utile au

genre humain.» On comprend que cette proposition fut repoussée par les

juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle qui l'avait averti

de la condamnation probable, se terminait par ces mots: «--Il eût été

beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la

Saint-Louis[7]!»

[7] Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy; elle mourut de

douleur quelques jours après.

Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a

prétendu qu'il était à demi-mort lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier.

C'est une erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha et

se donna un coup si violent à la tête qu'il tomba en faiblesse. On fut

obligé de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il

reprit ses sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y élança

avec la plus grande rapidité.

Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné pendant sa vie, se

déchaînèrent contre lui après sa mort. Mille outrages furent vomis sur

son tombeau. On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance; on

l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait le proxénète de quelque

hauts ecclésiastiques, et d'avoir emprunté jusqu'à son nom et son titre.

On railla même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son

courage:--«_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;»--«_fermeté

feinte_,» ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse

rancune contenues dans l'âme des journalistes s'exhala au pied de cet

échafaud, pour se mêler aux malédictions stupides d'un peuple égaré.

Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté!

Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier quelques jours avant

sa mise en accusation: «Quoi! vous annoncez une liberté qui doit faire

le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits à

forger des chaînes, à multiplier des cachots pour ceux à qui la

conscience, ce premier bienfait de la divinité, dit malgré vous que

cette liberté n'est qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste!

Vous m'annoncez _avant tout_ la liberté; et ce que je vois déjà, moi,

_avant tout_, ce sont des milliers de victimes entassées dans des

prisons, au nom de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres, n'espérez pas

me séduire! Vous avez changé ma patrie, mais vous ne changerez pas mon

coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous

l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrés

ou chéris, dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner,

soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que

glorieux!»

De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole.

IV.

PREMIER ACQUITTEMENT.

Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une

dénonciation récente venait de signaler comme un des dilapidateurs du

Garde-Meuble, s'était dérobé par la fuite à la clameur publique. Il fut

remplacé par le nommé Jaillant.

Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal crut avoir acquis le

droit de déployer un peu d'humanité. Le premier coquin qui lui fut

amené, il l'acquitta.

Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de

limonadier avec celles d'officier de paix de la section de

Bonne-Nouvelle. Accusé de complicité avec Collenot d'Angremont, sur les

listes duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne, et prévenu

d'enrôlements contre-révolutionnaires, il comparut le 26. Sa défense fut

marquée au sceau de la bassesse et de la duplicité. Il convint

qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de

d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce

qu'il pensait que ce plan émanait du maire et de la municipalité; mais

que, détrompé plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier de

paix, d'être tout entier à d'Angremont pour mieux pénétrer ses projets.

--Mon intention, dit-il, n'était point de le servir réellement, mais

bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me

rendre son dénonciateur_.

En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent à leur aise; ils

commençaient à se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des

hommes ouverts, distingués et justes. Ils se montrèrent remplis de

prévenance pour cet espion de bas étage, ils l'écoutèrent avec bonté,

l'approuvèrent en de certains moments, et l'excusèrent dans d'autres.

Evidemment il y avait eu méprise dans son arrestation; sa place n'était

pas parmi ceux dont on voulait se débarrasser,--l'erreur était

grossière, palpable!

On l'acquitta avec empressement.

Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire et sur les bancs des

jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes démonstrations, et si ce

n'eût été l'heure avancée,--il était trois heures du matin,--on aurait

certainement promené d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris.

La République utilisa plus tard les petits talents de cet honnête

citoyen; il devint agent _secret_ du comité de sûreté générale, et se

fit remarquer par d'importantes captures; il arrêta un peu tout le

monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet

d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut

lui-même arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait le

mieux--à la Bourbe.

D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre éclatant répandu sur

son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mémoire justificatif,

adressé à _ses concitoyens_ et publié dans l'an IV, il évoque avec

orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10 août, écrit-il, j'ai

été traduit devant le tribunal institué à cette époque pour juger les

faits relatifs à cette journée; j'ai été acquitté _aux acclamations du

peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8]»

[8] _D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et une

calomnies débitées et imprimées contre lui._ Imprimerie de Laurent

aîné, rue d'Argenteuil, 211.

On nous permettra de ne pas être entièrement de l'avis de M. l'agent

secret.

Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de se vanter de son

acquittement. Le premier enthousiasme évaporé, il y eut une sorte de

réaction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la

délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois après son procès,

quelques honnêtes gens--il y en avait encore--demandèrent son renvoi de

la section Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il _affectait de se montrer dans

son café pour braver les patriotes_. Après une longue et mûre discussion

en assemblée générale, on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa

famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, «afin

d'éviter les malheurs qui pourraient résulter de son odieuse conduite.»

Tels sont les termes du procès-verbal.

Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté générale, a consacré dans

ses _Mémoires_ posthumes un long panégyrique à Jean-Baptiste

d'Ossonville. Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout

naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été investi, par

testament, de la propriété des _Mémoires_ de Sénart. Il les vendit, en

1823, à M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'année suivante.

V.

ÉPISODE.--POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT.

Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était terminé vers les

trois heures du matin. On était alors au dimanche 27, jour fixé pour la

pompe funèbre ordonnée en l'honneur des citoyens tués au château des

Tuileries. Le Tribunal criminel avait été convoqué pour cette solennité,

où il devait occuper la première place; en conséquence, il suspendit ses

travaux et se rendit à la Maison commune, d'où le cortége se mit en

route.

Une gravure des _Révolutions de Paris_ (nº 164) a conservé la

physionomie de cette fête nationale, qui ne produisit pas l'impression

de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné

lentement par des boeufs, à la manière antique, et suivi d'un groupe de

fédérés, tenant leurs sabres nus, entrelacés de branches de chêne.

Venait ensuite la statue de la loi, armée d'un glaive;--puis le Tribunal

du 17 août, en tête de tous les tribunaux, dont la bannière portait

cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des

lois vengeresses._

Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le grand bassin des

Tuileries; des parfums brûlaient sur des trépieds. Une tribune aux

harangues était placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés et

les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens

sous le commandement de Gossec. Après une marche funèbre, composition

belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y prononça un

discours très-applaudi, dont le peuple lui-même vota immédiatement

l'impression.

Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fête; ils ne

furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: «Cette cérémonie

lugubre, et dont le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement

de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre

dont on célébrait la commémoration, ne produisit pas généralement cet

effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe était à

tous les bras, mais le deuil n'était point sur tous les visages. Un air

de dissipation, et même une joie bruyante, contrastaient d'une manière

beaucoup trop marquée avec les symboles de la douleur et en détruisaient

l'illusion.»

Pour compléter les documents relatifs à cette Pompe funèbre, nous devons

citer une pièce très-singulière, extraite des registres de la section

Poissonnière. Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section, en

l'invitant à un service qui devait être célébré pour le repos des âmes

des malheureux morts à la journée du 10 août. Voici la réponse que la

section fit au curé, par l'organe de son président:

«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de Saint-Laurent, qui

invite l'assemblée à assister à un service pour nos frères morts le 10

août dernier. L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler le

langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait fait la réponse

suivante:

«Les martyrs de la liberté, nos braves frères morts pour la patrie le 10

août, n'ont pas besoin, monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès

d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont versé pour la patrie

efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de

la Divinité.

»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frères au

supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire

qu'il est le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les

êtres.

»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos frères jouissent d'un

bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens

peuvent seuls en douter.

»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la liberté,

couronnées de fleurs, occupant la place de saint Crépin et de saint

Cucufin. Substituez les chants de la liberté aux _absurdes_ cantiques

attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné, le Néron des

Hébreux, alors nous nous réunirons à vous, et nous célébrerons ensemble

le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la

liberté.

»DEV..., _président_.

»TAB..., _secrétaire_.»

L'abandon du culte suit toujours la dépravation du peuple. Ce que la

liberté a de plus pressé à faire, c'est de détruire la religion et de

mettre l'homme en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,--la raison

humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un exemplaire du _Dictionnaire

philosophique_, n'est que le prélude des profanations de Notre-Dame et

de Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache et des

dîners dans le choeur de St-Gervais.

VI.

ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCÈS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU

PEUPLE.

Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que

Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer à Paris, en plein

jour, avait été arrêté et conduit immédiatement à la Force. Nous

reverrons plusieurs fois ce misérable, et toujours il se présentera à

nous chargé du poids de quelque nouvelle inculpation de vol.

L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent du ministre de ce

nom, commença le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les

autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration du 10 août; on

avait trouvé dans ses papiers un plan écrit entièrement de sa main. Il

parut devant la première section du Tribunal, présidée par Osselin, et

détourna avec une habileté extrême la plupart des charges qui pesaient

sur lui. C'était un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi

beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui coururent, ne fut

pas tout-à-fait indifférent à quelques juges.

Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas

étrangère à ce procès, afin d'expliquer l'étrange indulgence dont se

sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi

prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix mille livres en or

comptées à Pepin-Dégrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est

plus évident,--fut arrêté quelques jours après «sous la prévention

d'avoir influencé et provoqué le jugement qui a acquitté le sieur

Montmorin.»

Les termes de ce jugement sont dérisoires et trahissent l'embarras des

fripons qui le rédigèrent: «Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin,

natif de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu d'avoir écrit

un projet de contre-révolution dont l'effet a éclaté le 10 août,

convaincu d'en être l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et

à dessein de nuire_, est acquitté de l'accusation portée contre lui,

avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté, et son écrou rayé de tous

les registres où il se trouverait.»

Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir

conspiré, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à dessein de

nuire_!...

Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août.

Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne comprit pas la

conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures.

--Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen, et dans quinze jours

il nous fera égorger!

--Oui! oui!

--A mort le Montmorin! à mort!

L'indignation était à son comble, et il en fût résulté de funestes

effets, si Osselin, prenant la parole, n'eût fait valoir l'empire des

lois. Il rétablit à peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de

conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et

de le faire écrouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on

vérifiât son procès.

A cette condition seulement, le peuple consentait à se retirer.

Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour, le tribunal du 17

août ne fit plus que déchoir dans l'opinion publique.

Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation du peuple, c'est

qu'au moment où l'on déchargeait M. de Montmorin de toute inculpation,

le bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du prince de Poix,

évasion favorisée, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins

de Marat et de Sergent.

Pareillement, à la même heure, Manuel recevait de Beaumarchais une

rançon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il

avait été enfermé depuis quelques jours.

Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains, relâchait leurs

principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on

aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche

pour se racheter du fer des assassins.

VII.

LE CHARRETIER DE VAUGIRARD.

Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville, aperçut sur

l'échafaud dressé place de Grève un malheureux qui subissait la peine de

l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est

l'habitude, était condamné à douze ans de gêne, pour je ne sais quel

délit. Il était mal embouché: c'était un charretier de Vaugirard.

Exaspéré par les cris de la multitude, il répondit par des injures aux

injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive

Lafayette! au diable la nation!

Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans ce charretier. Il

accourut avec colère et en appela à la vindicte de la loi; il présenta

cet homme comme un émissaire du despotisme qui cherchait à fomenter une

sédition et à rallumer la guerre civile. Il le fit délier et il obtint

de le conduire lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir le

Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour lui dénoncer un _grand

attentat_.

A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le

major-général des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de

peuple et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier de

Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le

punir.

L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté de pouvoir prendre

une revanche de sa mansuétude des jours précédents, condamna à mort,

séance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous étiez condamné à un

esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un

Français, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre,

le pauvre diable fut envoyé sur la place du Carrousel, où il expia son

prétendu crime.

Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son

nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essayé de rattacher cette exécution

aux massacres de septembre. Il _inventa_ une révélation de ce Jean

Julien, et expliqua de la sorte, à sa manière, les actes horribles de

souveraineté populaire qui ensanglantèrent pendant trois jours les

prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les

épaules quand il ne soulève pas le coeur d'indignation.

«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prêt à être

supplicié, révéla, comme pour se venger par des menaces qui n'étaient

que trop fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu, toutes

les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_ à la fois; les prévenus étaient

armés, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que

nous avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la

Force étaient garnis de munitions à cet effet. Le château de Bicêtre,

_aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait à la même heure

tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus déterminés brigands.

On n'oubliait pas non plus de relaxer les prêtres, _presque tous chargés

d'or_, et déposés à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin, à celui

de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés et ailleurs.

»Ces _hordes de démons_ en liberté, grossies de tous les aristocrates

tapis au fond de leurs hôtels, commençaient par s'emparer des postes

principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles

et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq à six quartiers à la

fois_, pour faire une diversion nécessaire au grand projet de délivrer

Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes

incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne maîtresse. Une

armée de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavés_ eût

protégé l'évasion rapide du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy,

avec Brunswick, Frédéric et François.»

L'esprit reste confondu en présence de telles énormités!

Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire · 第 6 / 15 段