si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires
géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés
pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était
bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête
homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts
prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni
les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considéra
que l'INTÉRÊT GÉNÉRAL, un des cinq ou six grands mots élastiques avec
lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits.
Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort.
Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.
Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut
envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une
fenêtre;--un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent
pénétra jusque dans le salon où étaient réunis Jacques Cazotte, sa
femme, son fils et sa fille.
--Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.
--Oui, monsieur, répondit celui-ci.
Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait à dissimuler sa
présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire.
--C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrêt.
--Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père!
--Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui.
C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la
même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas
venu pour faire tant d'heureux!
On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était
encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez
les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur
maire.
Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni
Elisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte,
ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la
voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain
à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à
l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de
surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire
préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y
attendre que leur procès fût instruit.
Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne, que s'exerçaient
ces arrestations; c'était sur tous les points de la France. Nous avons
voulu, par cette scène détachée du livre de la vie intime, montrer
comment cela se passait ordinairement. Le comité de surveillance s'était
hâté d'envelopper Paris et la province dans un vaste réseau de
proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait été arraché à ses
filles, l'abbé Sicard à ses élèves; c'est ainsi que des émissaires
nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du
nouveau Tribunal.
CHAPITRE IV.
I.
PREMIÈRE AUDIENCE.--PREMIÈRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIÈRE EXÉCUTION.
L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de jugement.
L'assemblée était nombreuse et impatiente. Osselin présidait; de ses
cheveux arrangés avec art, de son linge aristocratique, de toute sa
personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne
sentaient pas d'un bon nez.
L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par les murmures de
l'auditoire. On s'attendait à ce qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût
pas bien au juste quel était son crime; on voulait sa mort quoiqu'on
ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter. Mais il fallait au peuple
une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que
d'Angremont n'eût pas été coupable!
En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait obéi aux ordres et aux
instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade
de police, destinée à surveiller les réunions politiques et à prévenir
les mouvements révolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques
distinctives: tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles,
qu'ils avaient une manière convenue de placer sur leur chapeau ou à leur
bras; ils étaient armés d'un bâton de forme particulière, appelé entre
eux _constitution_.
L'imbécile rédacteur des _Révolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce
style emphatique et atroce qu'on lui connaît, s'exprime de la manière
suivante sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit d'Angremont,
était petit-fils d'un geôlier de Dijon; il devint l'ami, le confident de
Médicis (Médicis, c'est le surnom que Prudhomme a inventé pour
Marie-Antoinette); son ministère consistait à enrôler des scélérats
exercés au métier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a
trouvé une liste énorme dans ses papiers; ce fait a été constaté par le
jury d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée en brigades,
et disséminée dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur
consigne était d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale,
soit à celles des Jacobins, soit à ces séances populaires qui se
trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de
groupes. Ils y prêchaient le royalisme et l'_idolâtrie_, ils y
déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un émettait
librement son opinion, l'ordre était de lui susciter une querelle,
d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde,
d'où il était transféré au bureau central des juges de paix: là, les
soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître à certains signaux; le
juge-de-paix les relâchait et le patriote _était précipité dans les
cachots_...--La nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission _de
voler et d'assassiner_ en détail; la plupart des vols et des meurtres
qui ont été commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils
n'ont pas été punis, c'est que les juges de paix étaient payés pour les
soustraire à la loi.»
Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes leur ridicule,
furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces
meurtres, on ne fournit aucune preuve.
D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer ce que sa situation
avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire. Il convint qu'il était un
excellent et fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être,
ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il avait été maître de
langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'était que dauphine[6]. Plus
tard, il fut employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par Joly,
ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces
entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en
question.
[6] Il avait aussi composé une _Grammaire française_, dont l'Assemblée
constituante avait agréé l'hommage.
J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière à culpabilité. Si
toutefois la reconnaissance et le dévouement sont des crimes, certes,
Collenot d'Angremont était criminel, bien criminel!
Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se faisait rendre compte
tous les soirs, par ses agents, des événements de la journée, et qu'il
en rédigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour
Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud, lieutenant de la
garde du roi. Collenot d'Angremont était, sinon le chef, du moins
l'instituteur et le payeur de cette bande, divisée en dix brigades;--les
brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres;
chaque homme, 2 livres 10 sols.
Un grand nombre de témoins furent entendus: ils déposèrent de faits
insignifiants. En somme, c'était une affaire de police particulière, à
laquelle on donnait l'importance d'un complot.
La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son exposé que nous avons
transcrit. Il attribue à la bande de d'Angremont «la plupart des vols et
des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la bande de
d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le
printemps; elle comptait à peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 août.
Voici les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David Collenot,
dit d'Angremont, ci-devant secrétaire de l'administration de la garde
nationale, à la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait
une levée d'hommes soldés et formés par brigades, _depuis le premier
août jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir
eu l'intention de former un complot tendant à troubler l'Etat dans une
guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres.»
Il est difficile, on en conviendra, de croire à une grande quantité de
vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court
espace _du premier au huit août_.
Mais le Tribunal avait son siége fait.
La liste des témoins étant épuisée, le défenseur officieux de Collenot
d'Angremont eut la parole. Ce défenseur (M. Julienne), dont le journal
de Gorsas lui-même constata les efforts et «les grands talents,» se
retrancha judicieusement dans l'incompétence du Tribunal pour juger le
délit de son client, lequel, ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas
et ne pouvait pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se
prononcer sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas.
Après une séance de trente-deux heures, sans désemparer, le jury déclara
que Collenot d'Angremont était coupable de conspiration contre l'Etat.
Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça la peine de
mort, conformément aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la
seconde partie du Code pénal.
--Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé du jugement, que ne
peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pénétrés.
Marche à la mort avec courage; un sincère repentir est tout ce que la
nation réclame.
D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à l'échafaud. Pendant le
trajet, le peuple le força d'ôter la redingote nationale dont il était
revêtu. L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août à dix
heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, récemment baptisée
place de la Réunion. Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule
était immense, mais muette. C'était la première fois qu'elle voyait
appliquer la guillotine aux châtiments politiques; à partir de cette
nuit-là, le couperet allait avoir une opinion. Le règne du bourreau
était inauguré.
Afin de ne pas égarer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que
c'est à Manuel que nous devons une partie de ces dispositions
sanguinaires. Après avoir installé le Tribunal criminel, il s'était
empressé, le jour même, d'aller installer la guillotine en face des
Tuileries.
Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine,
debout, et attendant une victime. Lorsque la tête du pauvre Collenot
d'Angremont fut tombée, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de
cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de
vouloir démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était pas le compte
de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assisté à l'exécution,
congédia le bourreau d'un signe; la guillotine fut déclarée _en
permanence_, comme l'Assemblée nationale.
Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait avec avantage,--en tant
que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant,
ordonné la destruction.
Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus
calculée. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du
Tribunal:--On compte sur vous!
Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le tome
XXIII des _Mémoires secrets_: «27 juin 1783. Tout devient ressource et
moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un
aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après avoir été
recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur de la
jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour les _Musées_, a
tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a voulu s'associer à
celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses
cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord été
soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin; mais cet
honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat, bien loin de
travailler à son admission, s'est efforcé de lui ôter toute envie de
réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères. Le sieur Collenot,
furieux, a soutenu que c'était une diffamation, et a traduit en
justice et au criminel l'abbé Cordier de Saint-Firmin, etc., etc.»
(Voir pages 31, 32, 33.)
II.
ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMMÉE.
Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres
bénissaient et que les Jacobins eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa
vie privée offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique était
à l'abri de tout reproche; il était probe, franc, serviable, digne.
C'était M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrémissible aux
yeux du Tribunal,--il était intendant de la Liste-civile. On trouva que
cela était assez pour l'envoyer à la mort.
Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amené devant les juges.
Interrogé par le président, il déclara se nommer Arnaud de Laporte et
demeurer au pavillon de l'Infante, dans le château des Tuileries.
Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il
était convaincu «d'avoir abusé des sommes immenses qui lui étaient
confiées en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et
amener par là le retour du despotisme.»
Ces _sommes immenses_ se résumèrent, dans l'instruction, à quelques
centaines de francs pour frais d'affiches; à la subvention des _Folies
du mois_, journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois
seulement, et à l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas
davantage.
M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la netteté et la
justesse de ses réponses. Son procès dura près de quarante heures.
N'était l'échafaud qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé
certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout à détruire
la force des preuves contenues dans différentes lettres surprises chez
lui, en faisant observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire, et
qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers. «Cependant, les
mémoires d'impressions de différents libelles et la reconnaissance de
l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées, ne
laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est
accusé, le jury de jugement déclare qu'il croit à l'existence d'une
conjuration.»
Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intéresser
l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits.
L'auditoire resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot
d'Angremont.
M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer l'arrêt qui le
condamnait à avoir la tête tranchée. Il avait espéré jusque là dans
l'équité de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se tourna
vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré, les paroles suivantes:
--Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un
terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être
le dernier jugement de ce tribunal!
Un murmure unanime et désapprobateur couvrit cette dernière phrase.
--Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne à votre situation;
il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre
jugement est prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu vous
absoudre.
Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!...
De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de
fermeté jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la
soirée. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comblée de
ses bienfaits, suivait la charrette en s'écriant:--Voilà le plus honnête
homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre lui, le
peuple criait, en le menaçant:--Toutes tes créatures périront de même!
Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné par le curé
de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans être soutenu,
le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigèrent vers les
Tuileries.
La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui
s'étaient habitués à considérer Laporte plutôt comme un ami que comme un
serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de pitié
pour cette tête vénérable, et il essaya à cette occasion de tourner les
esprits vers la clémence.--Stériles efforts!
III.
TROISIÈME EXÉCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY.
De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamné à mort
pour ses écrits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes bâillonnés
par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les
libertés,--excepté cependant la liberté de la presse, la liberté de la
parole, la liberté de l'opinion et quelques autres libertés.
De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de
Paris_, avait mérité le surnom de _Stentor de la royauté_. La véhémence
de son style, l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa
polémique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les
Jacobins le haïssaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait
dérobé leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire
leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de
déconsidération personnelle. Il attaquait corps à corps ses adversaires,
et, après une lutte sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon
d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un maître journaliste,
d'ailleurs, qui regardait la dignité comme frivole en ce temps de guerre
civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le
privilége de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilités de
Fontenoy était passée, et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la
monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher à se frayer un
passage, l'épée à la main!
Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, était-elle
devenue d'une lecture très-irritante pour les _patriotes_, qui ne se
faisaient pas faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent
imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte façon avec
laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti
révolutionnaire. «Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de la
population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la
nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des
fêtes où l'on crie: _Vivent les brigands!_»
De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée; on en jugera par cette
fable d'un très-bel et d'un très-fier accent, où il parle des _scélérats
du Manége_:
L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU.
Un aigle, un jour, du haut des cieux,
Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux
Maintes victimes Immolées;
Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées,
Pour régaler ses petits jouvenceaux,
L'imprudent en son nid emporte des morceaux.
Mais, par hasard, une braise enflammée
Tient à l'un des débris, et son feu dévorant
Brûle le nid et la race emplumée:
Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant
Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége.
Tremblez, tremblez, scélérats du Manége!
Des biens dérobés au clergé
Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre;
Monstres, le ciel enfin sera vengé:
Sa foudre est prête à vous atteindre!
Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment ce titre: _Honneur
français_; il y règne un souffle chevaleresque très-élevé. On sent que
le publiciste tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause corps et
âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites. Il appelle ouvertement
l'étranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numéro du 6 juin, où
il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un nouvel ordre de choses va
bientôt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir
délivrer le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la sienne. Vers
la fin de ce mois, les nouvelles vont donc être du plus grand intérêt.
Je suis autorisé à annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée
en campagne, je recevrai très-exactement le bulletin de toutes ses
opérations; quand elles seront d'un intérêt pressant, ce bulletin _sera
écrit sur culasse d'un canon_, plutôt que de faire languir mon
impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie sur moi.»
La _Gazette de Paris_, en effet, _réfléchissait_ fidèlement les
espérances et les inquiétudes du parti royaliste. C'est pourquoi le
numéro du 9 août,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus
complète du désespoir et du découragement.
Voici comment s'exprimait De Rozoy:
«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent,
soit celles qui égorgent, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des
poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se
heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes,
des libelles et des poisons. J'entends quelques êtres, tourmentés par
cette petite curiosité qui s'alimente par des récits, me demander des
_nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du
roi doivent vous faire oublier toute autre chose!
»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le
rapport sur la question de la déchéance. Si les factieux osent prononcer
la déchéance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est
mort!--Mort!--Hélas! qui me répond de mon roi?... Lâches et insouciants
Parisiens, c'était pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry
disait: Si nous gagnons, vous serez des nôtres.»
Les dernières lignes du dernier numéro de la _Gazette de Paris_ étaient
celles-ci: «Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il
éclairer?»
Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mélancoliques
événements_ dont parle Barère.
Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande de garnements, conduits
par Gorsas et quelques autres journalistes démagogues, se rua vers les
bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la
maison. On eût tué le journaliste comme on venait de tuer le journal;
mais de Rozoy s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères,
mus par un esprit de concurrence bien plutôt que par un sentiment de
patriotisme, durent se contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer
le bras.
Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. Il fut arrêté peu
de jours après à Auteuil, dans la maison de campagne où il s'était
réfugié, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de
l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Méard, dans son _Agonie de
trente-huit heures_, a donné quelques détails sur l'arrivée et le séjour
de De Rozoy dans cette prison:
«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour
compagnon d'infortune M. de Rozoy, rédacteur de la _Gazette de Paris_.
Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments
d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous
connais de réputation depuis longtemps... Permettez à un malheureux,
dont la dernière heure s'avance, d'épancher son coeur dans le vôtre.--Je
l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir
et par laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, préparez-vous à
la mort; vous êtes condamné à l'avance... Je m'arrache l'âme, mais vous
savez ce que je vous ai promis. Adieu.»
«Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Méard, je vis couler
des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis
dire à demi-voix:--Hélas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se
coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés de parler des moyens qu'on
avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous
endormîmes. Dès la pointe du jour, de Rozoy composa un mémoire pour sa
justification, qui, quoiqu'écrit avec énergie et fort de choses, ne
produisit cependant aucun effet favorable.»