Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commencé son oeuvre. On

avait bien songé, en premier lieu, à instruire le procès du prince de

Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas recueillies, on se

rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Après

avoir reçu les dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte

d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant

le tableau du jury d'accusation, et en présence du commissaire national,

il s'exprima dans les termes usités:

--Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pièces

et les témoins qui vous seront présentés et d'en garder le secret. Deux

motifs principaux rendent ici le secret nécessaire: nous ne sommes point

encore arrivés à cette partie publique de la procédure qui doit faire

juger si l'accusé est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent,

que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation. Le secret est donc

nécessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et

pour que les parents et amis de l'accusé ne soient point informés des

noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter ou à séduire avant

qu'ils ne déposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez

avec loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis; vous ne

suivrez ni les mouvements de la haine et de la méchanceté, ni ceux de la

crainte et de l'affection.

--Je le jure! répondit chaque juré.

Ces déclarations faites, les témoins furent introduits et déposèrent de

nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurés, ayant en mains

toutes les pièces, se retirèrent dans une chambre particulière, pour

examiner l'acte d'accusation.

Après une assez longue délibération, ils conclurent, à la majorité des

voix, qu'il y avait lieu à accusation contre Collenot d'Angremont.

Ces formalités,--qui constituent la tâche du jury d'accusation,--se

répétèrent pour tous les procès instruits par le Tribunal du 17 août.

Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons

plus.

Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la salle de jugement, il

convient de rétablir la liste du _Moniteur_, afin qu'elle ne fasse plus

autorité dans l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis

l'installation du Tribunal jusqu'à sa première séance, c'est-à-dire

depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait eu des démissions, des

mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation

était devenu juge; tel autre avait été institué commissaire national.

C'était une physionomie toute différente.

Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la manière suivante:

PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.--Charles-Nicolas Osselin.

PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.--Jean-Charles-Thiébaut Laveaux.

JUGES.--Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail,

Desvieux, Maire.

COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.--Bottot.

COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.--Legagneur.

ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.--Lullier.

ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.--Réal.

MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau,

Caillère de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois.

GREFFIERS.--Bruslé, Hardy, Méchin, Georges.

COMMIS GREFFIERS.--Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquené, Laisné,

Laplace, Neirot.

HUISSIERS.--Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier l'aîné, Tavernier

le jeune, Nappier, Bissonnet.

CHAPITRE III.

ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS.

I.

LES ROSES DE FRAGONARD.--LA FILLE DE CAZOTTE.

En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de

Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante

ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été jadis un peintre à

la mode, comme Boucher son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans

le jour qui lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la

France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de

Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre

de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle

encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir

tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits

amours vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent

aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors

Nicolas Fragonard était jeune et joyeux; c'était surtout un garçon de

bonne mine, portant le taffetas rose comme les Léandre de la

Comédie-Italienne, plus galant que le dernier numéro des _Veillées

d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la façon des abbés poupins et

pirouettant comme un militaire de paravent.

Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et

douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il

fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième siècle

attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret,

de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni

aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade

ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'Art_. Que

n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur

qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent

sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de

Cupidon! Tous les amateurs connaissent le _Chiffre d'amour_, le

_Sacrifice de la rose_, la _Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine

rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine,

dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui

étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Eliantes du

jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers-généraux.

Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces

deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut

avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution

vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou

écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là,

dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:--On n'a

que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses

politiques; restez là. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le

peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux

étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre

en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, dans

ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment monté,

dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres toujours

remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son

compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son

talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait

été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de

tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre,

ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal

rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un

quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers,

soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de

l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos

petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans

vouloir les voir.

Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les

invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir

lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les

gardes-du-corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre,

Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis, dansant sur

l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée!

car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de

petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux

fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées

des bras de la noblesse aux bras du tiers-état, qui n'entendait que bien

peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du

déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne

le traitât de contre-révolutionnaire.

Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il

laissa de côté sa palette, comme font toutes les renommées chagrines qui

ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la

Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle

lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner

pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns

de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût

supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans

une maison refrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller

solitairement à la mort et à l'oubli.

--S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours

qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le

grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des

chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge

au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres

vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me

rendra mes petites grisettes montées sur des mules hautes de six pouces,

et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles étaient jolies, et

comme cela valait la peine alors d'être peintre!

Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque le 16 août, au

matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite

d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte

d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé

ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de

son coeur que tout n'était pas complètement mort en lui. Il alla ouvrir

et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une

ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud

de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient

toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un

madras.--Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu

surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.--C'est moi,

répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était

moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour

vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?

La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi

dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint

jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression

ardente et douce à la fois.--Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et

je désire que vous fassiez mon portrait.

Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois,

il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable

amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié

suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la

cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la

meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi

pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois

durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans

ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions

singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des

boudoirs--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui

était bien l'oeil d'un illuminé, en effet.

Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant

entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout

d'abord pour le spectre adoré de Mme de Pompadour à quinze ans. Il la

fit asseoir, et lui dit d'un accent ému:

--Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue,

vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure

tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous

attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous

que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue

Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec

mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes

paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma

renommée! Vous êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!

Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle

était venue pour son portrait:--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne

l'ai-je pas déjà fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis

encore là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette et

plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que

j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que

je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le, jamais je n'ai

fait mieux.

Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit

tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au

cou d'un _chien fidèle_.

Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui faire comprendre

qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme à ses

projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à son

père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer.

Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua

douloureusement la tête.

--Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie

pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre

civile, allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de

vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci,

n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du

Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié

mon métier; avec l'âge et avec la révolution, ma main est devenue

tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.

--Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un

sourire.

--Vous le voulez donc bien?

--C'est pour mon père.

--Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons.

Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il

avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à

tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son

adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression

si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète,

que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se

couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une

sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation

chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis dans les

événements du 10 août et que sa correspondance tout entière avait été

découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la

liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de

Paris: il habitait auprès d'Epernay un petit village dont il était le

maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des

perquisitions.

--Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que

cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le

rejoindre, car il doit être bien inquiet!

Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en frémissant. Il savait

que l'orage révolutionnaire franchirait les provinces et il craignait

que la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de

s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de

communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de

la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là.

Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du décret qui

ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans

la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues;

elle essaya de poser cependant. La même désolation opprimait Fragonard.

--Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le

plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce,

faites trève à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de

vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me

faites pas peindre ces pleurs!

A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant.

Mlle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. Les

roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance,

Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole qui avait

été parfaitement jolie et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands

enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, et

cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'étranger

se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée d'une

mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille

remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti

si ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de la Champagne.

--Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.

Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un

ton de voix singulier:

--Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de

cette enfant!

II.

LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.--CORRESPONDANCE.--ARRESTATIONS.

Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une

demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, composée d'un

rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui

n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et

coupée par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la

Martinique apportées et multipliées par Mme Cazotte. En haut d'un perron

très élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un

juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue

aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de

M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les

jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très beaux

assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois.

La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de

Pierry.

En attendant le retour de sa femme et de sa fille qu'il avait envoyées à

Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques

Cazotte, resté seul avec son fils Scévole,--qui, je crois, existe encore

et est retiré à Versailles,--passait les jours dans la lecture des

livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de

taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondément

religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde;

et son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit français,

charmait les gens de qualité et les gens de science qui le fréquentaient

d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre par ses romans, et

entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un

chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la

tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme peut envier

pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si,

en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et

précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est

que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes synonymes

en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est comme

on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable, généralement

imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes

ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir

s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de les combattre;

et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante, il avait

aidé au succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: _les Folies du

mois, journal à deux liards_. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de

Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les articles que

Cazotte lui envoyait de Pierry.

Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à

cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si,

après la journée du 10 août, les papiers de la Liste-civile n'eussent

été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût

tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis

politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille

Elisabeth,--lettres d'ailleurs excessivement remarquables par la forme

et dont quelques-unes ont été publiées dans les journaux

d'alors,--contenaient l'expression sans voile de ses sentiments

royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on

pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des

portions de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes couleurs du

prisme. Voilà ton image.» Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et

disait: «Nous ne serons malheureusement délivrés de cette vermine que

par la vapeur de la poudre à canon.»

Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa

femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui

cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes

continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à

s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la

royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait.

Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à

toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en

France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre.

Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa

femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant

ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois

fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées

vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes

décisions. Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup, s'arrachant

à leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi

d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage

où le vieil Eléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui

veulent le soustraire à la mort:--«Mais lui, considérant ce que

demandaient de lui un âge et une vieillesse si vénérables, et ces

cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui était si

naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait menée depuis sa

jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je paraîtrai plus digne

de la vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple

de courage et de patience, au lieu de chercher à conserver un petit

nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être préservés.»--La

famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en présence

du vieil Eléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus

question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de

conduite des exemples de l'Ecriture.

Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire · 第 4 / 15 段