nommé du jour de sa création--se fit au Palais-de-Justice, dans la
grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considérable,
que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée. Le grand escalier
était principalement couvert de ces agitateurs à gages, que nous
retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de
l'échafaud comme sur les degrés de l'autel de l'Etre-Suprême, dans
les tribunes de la Convention et dans la nef souillée de
Notre-Dame,--éternel ramas de ces hommes _perdus de dettes et de
crimes_, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute révolution.
Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la
_huaille_. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des
huées; son enthousiasme procédait par vociférations. Elle se croyait le
peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des étangs battus.
On voulait donner et l'on donna une certaine pompe à cette cérémonie; on
emprunta même des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de
monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer ces mots, en
s'adressant à la foule:--Peuple! je suis un tel, de telle section,
demeurant dans telle section, exerçant telle profession; avez-vous
quelque reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger
les autres.
Après une minute d'attente, si personne n'élevait la voix, il descendait
et faisait place à un autre.
Il n'y eut de réclamation contre aucun membre.
Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent également purs,
également honorables? Leur passé était-il si complétement à l'abri de
tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du
sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte? Ah! c'était sans
doute l'impudence de quelques-uns de ces jurés, qui, banqueroutiers,
voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la
justice leur nom flétri par la loi et dire en face au peuple:--Jugez-moi
avant que je juge les autres!
Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant n'eut pas le courage de
faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque à ces
magistrats de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au respect;
nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade où l'audace
les a hissés!
Cette première formalité accomplie, les juges, les jurés, les
accusateurs publics prêtèrent, en présence des représentants de la
Commune, le serment d'être fidèles à la nation et de maintenir
l'exécution des lois ou de mourir à leur poste.
A leur tour, les juges reçurent le même serment des commissaires
nationaux et des greffiers.
Puis, on se mit à l'oeuvre.
Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à choisir. Les cachots
regorgeaient, grâce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrêt du
Comité de surveillance et aux dénonciations particulières. Des princes,
des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prêtres, des
militaires! La moisson promettait d'être grasse, elle le fut.
Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la journée à des
dispositions générales[3] indispensables, on convint d'instruire
l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le
compte de Louis XVI.
[3] «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses opérations
toute la célérité dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a
nommé pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans
ceux de la maison-commune tous les papiers et pièces dont il a
besoin pour accélérer l'importante mission dont il est chargé, MM.
Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE, l'an IVe de
la liberté et Ier de l'égalité.» (_Procès-verbaux de la Commune._)
Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans ses premiers travaux,
examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antécédents des membres
qui le composent;--et, avant qu'ils ne la rendent aux autres,
rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur est due.
III.
UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.--NICOLAS OSSELIN.
«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il
devrait en être de même des hommes de loi; on peut m'en croire, car je
l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément à la tribune, le 22
septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonné la place de président de
la première section du Tribunal pour celle de député à la Convention.
Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. Nicolas Osselin
avait été un triste et honteux homme de loi avant la Révolution. Les
scandales de sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis dans
la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait traité d'une charge,
il plaida lui-même contre eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois
aisé; il possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à un visage
agréable une grande élégance de costume et de manières. Il composait des
vers galants, et l'une de ses romances: _Te bien aimer, ô ma tendre
Zélie!_ qui fit longtemps les délices des boudoirs, est peut-être encore
vivante dans le souvenir de quelques octogénaires. On peut donc supposer
qu'il ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant il
tenait à être quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas
satisfaite par des succès de salon ou par des triomphes de coulisses.
En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; puis devint membre de
la municipalité, dont Bailly était le maire. Osselin se conduisit avec
mesure dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau contre les
exigences d'un peuple naissant à la liberté. Mais les événements, à
cette époque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent,
Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans réserve les
théories démocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit
néanmoins les excès populaires. Le propre de ces organisations extrêmes
est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La
Fayette voulut donner sa démission de commandant des gardes nationales,
Osselin, dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier à genoux le
général de conserver son commandement,--démarche peu digne, que censura
Bailly lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin
et pour le pousser dans les exagérations déjà trop naturelles à ce
caractère faible et mobile[4].
[4] _Histoire des Prisons de l'Europe._
Bailleul, dans son _Almanach des Bizarreries humaines_ ou recueil
d'anecdotes sur la Révolution, dépeint Osselin comme «un pauvre homme,
un brouillon avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un
révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette faculté qu'on
appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste à donner à des riens une
tournure plaisante. Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il
croyait en être un, il en riait le premier à gorge déployée et sans
fin.»
Osselin était administrateur des domaines lorsque le voeu des électeurs
l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figuré parmi
les moteurs de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en juillet,
il avait pris la défense de Manuel et de Pétion, lors de leur
destitution successive. Tous ces services méritaient une récompense; le
refus de Robespierre le laissa président de la première section du
Tribunal,--poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines,
c'est-à-dire jusqu'au jour où il alla siéger à la Convention nationale.
Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement
dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg
Saint-Germain.
Pendant son court passage au Tribunal du 17 août, Osselin,--tout le
monde s'accorde à le reconnaître,--fit preuve de modération et
s'acquitta de ses fonctions de président avec une conscience qui
mécontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'était
pas au fond un méchant homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une
aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère des plus
dangereuses...
IV.
MATHIEU.--PEPIN-DÉGROUHETTE.--LAVEAUX.--D'AUBIGNI.--COFFINHAL-DUBAIL.
Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal du 17 août, comme
Osselin. Au bout de quelques séances, on ne retrouve plus son nom.
«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de cul-de-jatte, avait été
renfermé à Bicêtre pendant quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis
postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La
fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait épousée et associée à
sa misère.» Ces quelques lignes de biographie, dues à la plume bien
informée d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa
d'être le défenseur de Fouquier-Tinville, après avoir été celui de tous
les voleurs du royaume), ne contiennent rien de chargé.
Pepin-Dégrouhette était un homme méprisable de tous points; il joignait
la corruption de l'âme à la bassesse du visage. _Son immoralité n'était
un problème pour personne_, selon l'expression d'un témoin dans le
procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, où il avait remplacé
Osselin à la présidence de la première section, il fut arrêté comme
prévenu de s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et
il n'échappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en
remplissant à Saint-Lazare le rôle odieux de _mouton_ ou
délateur,--ainsi que nous le verrons plus tard.
A côté de cet être abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre
vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des
collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la _Monarchie
prussienne_, le célèbre lexicographe Laveaux. Celui-là au moins n'a pas
de taches avilissantes sur son passé; c'est un révolutionnaire ardent,
mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de
Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire de littérature
française à Berlin, Laveaux avait écrit une trentaine de volumes de
toute sorte, lorsque la Révolution française fit explosion. Il crut
qu'il devait ses lumières à son pays et il revint en France, où jusqu'au
mois de mai 1792 il rédigea le _Courrier de Strasbourg_, pour lequel il
essuya quelques persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10
août; lié avec les principaux chefs de la démocratie, il ne fut pas
oublié par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut
nommé président de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite
répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de son savoir et de son
expérience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les
ordres dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui
porte son nom.
Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni,
fils d'un ancien notaire de Blérancourt, dans le département de l'Aisne,
est un portrait qui répugne au pinceau autant que le portrait de
Pepin-Dégrouhette.
Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un
homme d'une probité exacte, d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous
arrive toute noircie à travers les nuages de la Révolution. Ancien
procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit
poindre après la prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6
octobre, où il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il
se fait recevoir membre de la société des _Amis de la Constitution_,
séant aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il
_joue un rôle_, selon une expression d'alors, et il apparaît comme un
des plus fougueux champions de la démocratie.
La journée du 10 août le vit se multiplier aux alentours du château et
dans le château même. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut
qu'il ait été un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce
jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses armes et la fraîcheur de
son uniforme avaient fait arrêter à huit heures et demie du matin sur la
terrasse des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni, chassé depuis de
la municipalité nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et
d'invectives; il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de son
sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la
manière la plus énergique. Sur ces entrefaites arrive Théroigne de
Méricourt; elle lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat
comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'état de
défense, on le saisit, on le taille en pièces[5].»
[5] _Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du 10 août_,
par J. Peltier.
Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de sa déportation,
Vilain d'Aubigni a prétendu avoir sauvé la vie à une foule de personnes
dans la journée du 10 août, notamment à la compagnie colonnelle des
Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major de ce régiment. Cette
assertion, qui ne repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît
combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, publié, celui-là,
en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien
différente: «Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner
d'avoir, dans la nuit et la matinée de l'immortelle journée du 10 août,
détruit leur espoir, en livrant à une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les
principaux chefs qu'ils avaient chargés de l'exécution de leur
conjuration.»
Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité de commissaire de
la section des Tuileries, inventoria, après l'invasion du château, les
objets précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit
main-basse sur quelques sacs;--on a prétendu, on a même imprimé que sa
femme, craignant les perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la
Commune cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni eut à subir
divers interrogatoires à cet égard, il se défendit mal; mais comme il
était l'ami de Danton et que Danton était tout-puissant à cette époque,
on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appelé par les électeurs
à faire partie du Tribunal du 17 août.--Quel juge!
Le dernier qui se présente sous notre plume, ce n'est pas un voleur,
c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs,
d'épais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le
portrait de cet Auvergnat, d'abord médecin, ensuite procureur au
Chatelet, puis révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté à son
nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frères, Coffinhal et
Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les
premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispensé d'en
parler davantage en ce moment.
V.
LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.--RÉAL, LULLIER.
«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqué dans le monde un
vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise,
d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore
virile et quelque fois sémillante, qui ne rappelait en rien la caducité
de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui
avait été agréable, et qui l'était encore à force d'expression; coiffé
de beaux cheveux blancs qu'on envierait à vingt ans, et armé d'un regard
bleu, lucide et transparent où n'avait jamais cessé de briller le feu
d'une ardente jeunesse.
»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation devenait
tout-à-coup générale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai
vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies
femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien
accentuée, s'élevait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et
finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que
n'était plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui
en font les frais; c'était une narration spirituelle, animée, riche sans
digression, pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, et polie sans
afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux écouteurs
que l'historien avait presque toujours été un des principaux personnages
des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là de ces scènes
vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son
importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement
que le reflet de son nom couvrira la pauvreté de son récit. C'était du
grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la
Révolution y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires
qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient
fait empereur; et voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de
parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre
encore.
»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte Réal.»
En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapporté cette vive
peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise
sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits fermement et
spirituellement arrêtés. Réal, pour qui l'on devait créer un jour le
titre d'_Historiographe de la République française_, est, comme Laveaux,
un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement parce qu'ils ne sont
pas à leur place) parmi les brutes et les scélérats qui débordent en
temps de révolution. Ils font un vilain métier, mais au moins ils ont
les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens
distingués, érudits, à demi-passionnés et à demi-habiles, de ceux-là qui
se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi
la fortune rapide de ce Pierre-François Réal, fils d'un garde-chasse,
ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal
du 17 août, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du
gouvernement au département de Paris, conseiller d'Etat, préfet de
police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-là,
disons-nous, ne doit pas étonner.
Son collègue Lullier, avec moins d'importance réelle, s'agita davantage,
mais il ne réussit qu'à être odieux. Favori de la Commune, il fut, en
décembre, le compétiteur de Chambon pour la place de maire de Paris.
Nous le verrons, dans les hideuses journées de septembre, continuer à la
Force le rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août et
désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde et charmante de la
princesse de Lamballe.
VI.
LEROI.--BOTTOT.--LOHIER.--LOYSEAU.--CAILLÈRE DE
L'ÉTANG.--BOUCHER-RENÉ.--MAIRE, ETC.
Ceux-ci représentent le jury d'accusation et quelques suppléants. Le
premier est un ci-devant marquis,--le marquis de Montflabert,--maire de
Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à son nom pour s'affubler
du sobriquet de _Dix-Août_. On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire
un juré qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible qu'un autre
de se laisser influencer par les dépositions des témoins.--Il mourra sur
l'échafaud.
Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques
prévenus;--il sera destitué.
L'épicier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera
content de lui au Tribunal du 17 août, on le conservera au Tribunal
révolutionnaire.
Loyseau était chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la
Révolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement
sévère qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges de Louis
XVI, et qu'il se trouvera un département pour l'envoyer à la Convention
nationale.
Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit.
Boucher-René exercera les fonctions de maire de Paris, par intérim,
après la démission de Pétion.
Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y
sera pas suivi par une réputation de clémence.
Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis dans l'ombre, tels
que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de
l'Université, évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas
le littérateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et
le dédain une grâce.
Cette brigade d'accusation était commandée par l'homme oublié dans le
_Moniteur_, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et
_assassin en première instance_.
VII.
FOUQUIER-TINVILLE.
Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses premières armes. Il
débutait au Tribunal du 17 août. Que dis-je? C'était un nouvel époux; il
venait tout récemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille
NOBLE, de petite taille, mais de très-jolie figure,--car l'accusateur
public était sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la
bonne chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il avait
surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection pour les danseuses de
spectacles, auxquelles il sacrifia sans réserve sa fortune.»--C'était du
temps de sa première femme que ce _goût de prédilection_ lui était venu;
cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son
patrimoine. Cela donna du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par
bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant sa liberté et trois
enfants.
Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la petite aristocrate en
question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait
besoin; car, après avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des
dettes.--C'était la mode, chez quelques sans-culottes, d'épouser des
filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre
tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une
Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez donc contre les titres et
contre l'argent!
Toutes les réhabilitations ont été tentées,--même celle de
Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de déclarer que ce n'est
pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouvé un écrivain pour une
pareille tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, la
connaissance profonde des affaires, le courage même,--mais aucun, aucun
entendez-vous, ne lui a accordé le coeur d'un homme. Ses complices se
reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient avec une admiration
effrayée. Le _dépopulateur_! ainsi l'appelait-on au Comité de salut
public; et Collot-d'Herbois,--Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas
épouvanter, cependant!--l'a flétri par une monstrueuse et éloquente
parole, en disant de lui: IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE!
Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures
qui en ont été faites, et mieux encore par le portrait _écrit_ de
Mercier, dans le _Nouveau Paris_ de l'an VI. Lorsqu'il fut nommé
directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé de quarante-cinq ans
à peu près. Il avait la tête ronde, les cheveux très-noirs et unis, le
front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et
d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe,
faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front
et fronçait les sourcils,--qu'il avait néanmoins plus ouverts que ne le
veulent les mélodrames;--sa voix était haute, impérieuse. Simplement
retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint
dans la suite expéditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme
grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié;
il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait
être Tristan, le sinistre _compère_ de Louis XI.
Fouquier-Tinville était grand et robuste.
J'ai vu souvent son écriture;--elle est ferme, assurée, lisible, droite,
ni trop grasse ni trop maigre,--une écriture de procureur.
Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille nombreuse, il prit le
nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frères, dont l'un
était fermier et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près
de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M.
Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemblée
législative.--Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de
famille, que l'accusateur public était un peu parent de Camille
Desmoulins.
VIII.
DISPOSITIONS.
A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par quelques difficultés
de détail. Il nomma une députation chargée d'aller solliciter auprès de
l'Assemblée la suppression d'une partie de ces formes «qui ne tendent
qu'à entraver la procédure sans la rendre plus lumineuse.»--Le 19 au
matin, cette députation ayant été admise à la barre, sa demande fut
immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire et convertie en
décret.
Dès lors, la justice put avoir son cours.