SATIRE.

Suis-je pour toujours condamné au rôle d'auditeur[420]? Fitzgerald[421]

viendra d'une voix enrouée brailler ses vers ridicules dans la grande

salle d'une taverne, et moi je ne chanterai pas, de peur que peut-être

les journalistes écossais ne m'appellent écrivassier, et ne condamnent

mes vers? Rimons! bon ou mauvais, je veux publier quelque chose: je

prends les sots pour mon sujet; la muse de la satire dictera mes accens.

[Note 420: Imitation.

«_Semper ego auditor tantum? Numquamne reponam

Vexatus toties rauci Theseide Codri_?»

(JUVENAL, sat. I.)]

[Note 421: Me. Fitzgerald, plaisamment surnommé par W. Cobbett le _poète

de la petite bière_, inflige le tribut annuel de ses vers au _Litterary

Sund_; non content de les écrire, il les déclame ridiculement en

personne, quand la compagnie a pris une quantité de mauvais porter

suffisante pour lui permettre de supporter l'opération. (_Note de Lord

Byron_.)]

Oh! toi, le plus noble don de la nature, plume de mon oie grise! esclave

de mes pensées, servante obéissante de ma volonté, arrachée à l'aile

maternelle pour devenir un puissant instrument entre les mains de bien

petits hommes! plume, prédestinée à aider l'enfantement laborieux du

cerveau, quand il travaille péniblement plein de prose et de vers;

quoique les nymphes te négligent, que les critiques puissent se moquer

de ce qui fait la consolation des amans et l'orgueil des auteurs,

combien de beaux-esprits, combien de poètes n'élèves-tu pas tous les

jours! Condamnée à être à la fin complètement oubliée avec les pages que

tu as tracées, que ton usage est fréquent! que tes honneurs sont petits!

Mais toi, du moins, toi ma propre plume, que je quittai naguère, que je

reprends aujourd'hui, comme la plume d'Hamet[422], quand notre tâche

sera accomplie, tu jouiras d'un honorable repos; et quand bien même

d'autres pourraient te mépriser, tu me seras toujours chère! Prenons

donc aujourd'hui notre essor; notre sujet n'est point banal, ce ne sont

point des visions orientales, des rêves fantastiques qui m'inspirent.

Quoique hérissée d'épines, la route que nous devons suivre est belle et

large; que nos vers soient faciles, qu'ils coulent et s'enchaînent

doucement!

[Note 422: Cid Hamet Benengeli promet le repos à sa plume dans le

dernier chapitre de _Don Quichotte_. Oh! plût à Dieu que tant de

_gentlemen_ qui multiplient aujourd'hui les volumes suivissent l'exemple

de Cid Hamet Benengeli! (_Note de Lord Byron_.)]

Quand le vice triomphant exerce un empire souverain, qu'esclaves

volontaires les hommes lui obéissent pendant toute leur vie; quand le

plaisir[423], si souvent l'avant-coureur du crime, déploie ses magasins

variés pour flatter les goûts du jour; quand les fripons et les sots

s'unissent pour dominer; quand la justice boite et que le bon droit

commence à chanceler; même alors les plus hardis redoutent les rires

moqueurs du public; craignant la honte, et ne connaissant point d'autres

craintes; pâlissant devant le ridicule et non devant les lois, ils

évitent du moins le scandale du crime, sinon le crime lui-même.

[Note 423: On a peine à concevoir le singulier contresens qui se trouve

dans la première traduction, d'autant plus que le mot _faith_ substitué

dans le texte au mot _folly_, détruirait la mesure, et que par

conséquent il n'y aurait plus de vers.]

Telle est la puissance de la satire! Mais il ne m'appartient point d'en

lancer les traits; les vices de notre siècle demandent un glaive mieux

aiguisé, une main plus vigoureuse. Cependant il est des folies

auxquelles je puis donner la chasse et trouver encore du plaisir à la

poursuite. Riez quand je ris, je n'ambitionne pas d'autre gloire. La

partie commence, les mauvais écrivains sont mon gibier; en avant Pégase!

Et vous, auteurs épiques, lyriques, élégiaques, à vous; je vous attaque

tous, grands et petits! Et moi aussi je puis barbouiller du papier; une

bonne fois j'inondai la ville d'un déluge de rimes; j'imprimai des

folies d'écolier, également indignes d'éloges et de censures.... de plus

vieux enfans que moi en font autant. Il est flatteur de voir son nom

imprimé; un livre est toujours un livre, quand bien même il n'y aurait

rien dedans. Non que je pense que le son charmant d'un titre puisse

sauver du tombeau un méchant ouvrage ou un méchant écrivain; Georges

Lambe en sait quelque chose, puisque son rang patricien n'a pu dérober

au mépris ses farces méprisables[424]. Qu'importe, Georges continue

toujours d'écrire[425], quoiqu'à la vérité son nom soit aujourd'hui

caché aux regards du public.

[Note 424: On trouvera ailleurs plus de détails sur cet _intéressant_

jeune homme et sur ses ouvrages. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 425: Dans la _Revue d'Édimbourg_. (_Note de Lord Byron_.)]

Encouragé par ce grand exemple, je veux suivre la même route, mais je

ferai ma propre revue; je n'irai point chercher celle du grand

Jeffrey.... Cependant, comme lui, je me constituerai moi-même juge

expert en poésies.

Tous les états exigent un apprentissage, excepté celui de censeur....

Les critiques naissent critiques. Prenez dans Joe Miller quelques

anecdotes usées, apprenez-les par cœur; joignez-y assez d'érudition pour

faire une citation à faux; ayez un esprit assez pénétrant pour découvrir

ou inventer des défauts; une disposition à la pointe et au calembourg,

que vous appellerez sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez silencieux

et discret; il donne exactement dix livres sterling la feuille. Ne

craignez pas de mentir, cela sera pris pour un tour heureux; ne reculez

point devant un blasphème, cela passera pour de l'esprit. N'allez pas

vous piquer de sentimens d'honneur..... sacrifiez tout pour placer vos

bons mots, et devenez un de ces critiques que l'on abhorre et que l'on

caresse.

Et nous nous soumettrons aux jugemens de tels hommes? Non... cherchez

des roses en décembre, de la glace en juin; espérez trouver de la

constance dans le vent, du froment dans la paille déjà battue; croyez-en

sur parole une femme, une épitaphe, ou quelque autre chose mensongère de

soi, plutôt que de vous en rapporter à des critiques; si dignes

eux-mêmes d'être critiqués, plutôt qu'une seule de vos pensées ne vous

soit dictée par le cœur de Jeffrey, ou la tête béotienne de Lambe[426].

[Note 426: MM. Jeffrey et Lambe sont l'alpha et l'oméga, le premier et

le dernier des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, les autres sont

cités plus bas. (_Note de Lord Byron_.)]

Quand nos auteurs plient humblement le genou devant ces jeunes

tyrans[427], qui se sont conjurés pour usurper le trône du goût, où ils

sont si déplacés; quand ils écoutent leur voix comme celle de la vérité,

leurs arrêts comme ceux de la loi; quand de tels hommes font les

censeurs, ce serait un péché que de les épargner; quand je vois de tels

critiques, comment pourrais-je me retenir? Et cependant toutes nos

excellences littéraires sont si près l'une de l'autre aujourd'hui, qu'on

ne sait laquelle chercher, laquelle éviter: nos poètes, nos critiques se

ressemblent tant, qu'on ne sait quand on doit frapper, quand on doit

épargner.

[Note 427:

« ..... _Stulta est clementia, cum tot ubique.

..... Occurras, periturœ parcere chantœ_.»

(JUVENAL, sat. I.)]

Peut-être vous me demanderez, lecteur, pourquoi je me hasarde dans le

sentier que Pope et Gifford ont parcouru avant moi[428]. Si l'ennui ne

vous a pas encore rendus malades, si vous vous sentez la force d'aller

plus avant, continuez de lire; mes vers vous l'apprendront.

[Note 428:

«Cur tamen hoc potiùs libeat decurrere campo

Per quem magnus equos Auruncœ flexit alumnus:

Si vacat, et placidi rationem admittitis, edam.»

(JUVÉNAL, sat. I.)]

Avant que de nos jours dégénérés d'ignobles compositions reçussent un

tribut non mérité d'éloges, il fut un tems où le bon sens, l'esprit et

la poésie marchaient toujours ensemble; grâces plus réelles que celles

de la mythologie, qui, puisant leurs inspirations aux mêmes sources,

florissaient en commun, et, s'appuyant sur le goût, devenaient chaque

jour plus belles à mesure qu'elles grandissaient. C'est alors que, dans

cette île fortunée, Pope essaya de charmer les ames ravies, et qu'il ne

s'essaya pas en vain. Les éloges d'un peuple policé étaient le prix

qu'il ambitionnait; en cherchant sa propre gloire, il augmenta celle de

son pays. Comme lui, Dryden fit entendre un déluge de chants, moins

doux, il est vrai, mais deux fois plus mâles. Alors, sur la scène,

Congrève pouvait exciter le rire, Otway faire couler les larmes; car

alors un parterre anglais sentait le naturel et savait l'applaudir. Mais

pourquoi rappeler tous ces noms et de plus grands encore, quand tous ont

cédé leurs places à des poètes plus faibles? Et cependant comment

détourner nos yeux et nos regrets de ces tems, avec lesquels ont passé

le goût et la raison. Regardons maintenant autour de nous; parcourons

tous ces ouvrages indifférens, toutes ces productions misérables qui

plaisent au public aujourd'hui. Il est une vérité que la satire

elle-même ne peut contester; nous ne saurions nous plaindre d'une

disette de poètes; la presse accablée gémit sous le poids de leurs

productions; les garçons imprimeurs sont rendus de fatigue; les poèmes

épiques de Southey font plier tous les rayons, et les chants lyriques de

Little[429] brillent partout en in-12 élégamment reliés.

[Note 429: _Little_, nom sous lequel Thomas Moore a publié un grand

nombre de poésies libres.]

Le livre saint l'a dit: «Rien de nouveau sous le soleil[430];» et nous

courons sans cesse de changemens en changemens. Que de merveilles

différentes viennent nous tenter en passant! La vaccine...., le

galvanisme et le gaz paraissent tour à tour et font l'étonnement du

vulgaire, jusqu'à ce que la bulle de savon crève.... et tout n'est que

du vent. Combien aussi de nouvelles écoles de poésie ne voit-on pas

s'élever, quand de stupides prétendans se disputent le prix? quand ces

pseudo-poètes font taire le bon goût, chaque club littéraire de campagne

plie le genou devant Baal, et, détrônant le vrai génie, élève en la

place qui lui appartenait un autel, une idole à lui; quelque veau en

plomb doré... Qui? N'importe, depuis Southey, qui se perd dans les nues,

jusqu'au rampant Stott[431].

[Note 430: _Ecclésiaste_, ch. I.]

[Note 431: Stott, plus connu dans le _Morning Post_ sous le nom de

Hafiz. Ce personnage est maintenant le plus acharné à la recherche du

pathos. Je me rappelle une ode de maître Stott à la famille régnante de

Portugal, qui commence ainsi:

(_Stott loquitur quoad hibernia_.)

«Royal enfant de Bragance, Erin vient te complimenter dans cette stance,

etc., etc.»

De plus un sonnet _aux rats_, bien digne du sujet, ainsi qu'une ode des

plus ronflantes qui commence ainsi:

«Oh! maintenant un lai sonore comme la vague qui fouette le rivage

retentissant de Laponie.»

Que le Seigneur ait pitié de nous! Le _Lai du dernier Ménestrel_ n'était

rien en comparaison de celui-ci. (_Note de Lord Byron_.)]

Attention! la tourbe des écrivassiers va défiler devant nous! chaque

escadron divers cherche à se faire remarquer; chaque poète se hâte et

presse de l'éperon son Pégase éreinté. Les vers rimés et les vers blancs

s'avancent de front; les sonnets se pressent sur les sonnets, les odes

sur les odes; les contes effroyables se coudoient et se heurtent dans la

route, et l'on voit courir en avant des vers d'une mesure que l'on ne

saurait mesurer; car la folie au sourire hébété aime des chants variés.

La sottise, toujours amateur de l'étrange et du mystérieux, admire

surtout ce qu'elle ne peut comprendre. Aussi admire-t-elle les lais des

ménestrels[432] (puissent-ils être les _derniers_!) chantés tristement

sur les cordes d'une harpe à demi tendue, et se perdant dans les airs;

tandis que les esprits des montagnes bavardent avec les esprits des

rivières, tout exprès pour que des vieilles femmes puissent avoir le

plaisir d'écouter ce qu'ils disent pendant la nuit; tandis que des

lutins de la famille de Gilpin Horner[433] attirent dans les bois la

jeune noblesse des frontières; sautent à chaque pas Dieu sait combien

haut! et effraient de stupides enfans, Dieu sait pourquoi! tandis que

des dames de haut parage, dans leur cellule magique, défendent la

lecture à des chevaliers qui ne savent pas lire, dépêchent un courrier

au tombeau d'un sorcier, et combattent contre des hommes honnêtes pour

protéger un coquin.

[Note 432: Ouvrez le _Lai du dernier Ménestrel_ au hasard. Se peut-il

rien imaginer de plus absurde et de plus ridicule que l'idée première de

cette production? L'entrée du tonnerre et de l'éclair qui sert de

prologue à la tragédie de Bayes enlève malheureusement le mérite de

l'originalité au dialogue de messieurs les esprits des montagnes et des

eaux dans le premier chant. Nous avons ensuite l'aimable Guillaume de

Lorraine, heureux composé du maraudeur, du voleur de bétail et du voleur

de grand chemin. La convenance de l'injonction que lui fait son amante,

la magicienne, de ne point lire le livre qu'elle lui envoie chercher, ne

peut se comparer qu'à l'aveu ingénu du chevalier, qui répond qu'il n'a

jamais pris la peine d'apprendre à épeler, et que, pour employer ses

expressions élégantes, il ne pourrait pas même lire le premier verset de

son _psaume de pendu_ (_neck-verse_), c'est-à-dire le _miserere mei_,

etc.]

[Note 433: La biographie de Gilpin Horner, et le page merveilleux qui

voyageait deux fois plus vite à pied que le cheval de son maître, et

cela sans le secours de bottes de sept lieues, sont des chefs-d'œuvre de

perfectionnement et de goût. En fait d'incidens, nous avons le coup de

poing invisible, mais très-sensible, que reçoit le page au moment où le

chevalier et son page entrent dans le château, sous le déguisement bien

naturel d'une charretée de foin. Marmion, le héros du second poème, est

exactement ce qu'eût été Guillaume de Lorraine, s'il eût su lire et

écrire. Cet ouvrage a été fabriqué pour MM. Constable, Murray et Miller,

valeur reçue en une certaine somme de monnaie, et en vérité, ayant égard

au motif qui l'a inspirée, c'est une production très-recommandable. Si

M. Scott veut écrire aux gages des libraires, qu'il fasse de son mieux

pour satisfaire ceux qui le paient, mais qu'il ne déshonore plus son

génie, qui sans contredit est très-grand, par de nouvelles imitations de

nos vieilles ballades.]

Après lui, se pavanant fièrement sur son cheval rouan, s'avance le fier

Marmion au casque doré. Tantôt il forge des écritures, tantôt il

s'élance le premier au fort du combat; ce n'est tout-à-fait un scélérat,

ce n'est non plus qu'un demi-chevalier; également propre à briller sur

un gibet et sur un champ de bataille, il offre un mélange étonnant de

grandeur et de bassesse. Penses-tu, Scott, dans ton amour-propre, forcer

le public à admirer ton roman suranné; quoique Murray se réunisse avec

son ami Miller, pour donner à ta muse une demi-couronne de gages par

vers? Non! quand les enfans d'Apollon se mettent dans le commerce, leurs

couronnes se dessèchent, et leurs lauriers sont flétris. Qu'ils

renoncent au nom sacré de poète, ceux qui tourmentent leur cerveau pour

l'amour du gain, et non pour celui de la gloire. Puissent-ils tomber

bien bas dans une abjection méritée, et que le mépris soit le salaire de

leurs travaux sans honneurs! Oui, tel doit être le sort d'une muse

prostituée et d'un poète à gage! Le fils d'Apollon, quand sa plume est

vénale, ne nous inspire plus que du dégoût; et nous disons et pour

long-tems, _bonne nuit, Marmion_[434].

[Note 434: «Bonne nuit, Marmion,» telle est l'exclamation pathétique et

prophétique de Henri Blount, écuyer, au moment de la mort de l'honnête

Marmion. (_Note de Lord Byron_.)]

Voilà les productions qui appellent aujourd'hui nos éloges; voilà les

poètes devant lesquels la muse doit s'incliner respectueusement! Milton,

Dryden, Pope, également oubliés, doivent déposer leurs couronnes sacrées

sur le front de Walter Scott.

Il fut un tems où la muse était encore jeune, alors qu'Homère tenait la

lyre et que Virgile chantait. A peine un siècle sur dix voyait-il naître

un poème épique, et ce nom frappait comme un mot magique les oreilles

des nations étonnées. Chacun de ces hommes immortels n'a laissé qu'un de

ces ouvrages qui ne paraissaient que tous les mille ans[435]. Des

empires ont disparu de dessus la face de la terre, des langues sont

mortes avec ceux qui leur avaient donné naissance, sans la gloire

d'avoir produit une de ces compositions immortelles, qui font qu'un

idiome survit à la ruine des états où il était parlé. Il n'en est pas

ainsi chez nous; quoique des poètes d'un rang inférieur consacrent leur

vie tout entière à la composition d'un seul ouvrage important. Voyez le

marchand de ballades, Southey, s'élever dans les airs avec le vol

audacieux de l'aigle. Le Camoëns, Milton, le Tasse, ne sont rien en

comparaison de ce génie, dont les vers nombreux comme des armées

s'arrangent chaque année sous forme d'un nouveau poème épique! La

première s'avance, Jeanne d'Arc, le fléau de l'Angleterre, et l'orgueil

de la France! Bien qu'elle ait été brûlée, comme sorcière, par ce

méchant Bedford, voyez sa statue placée dans une niche glorieuse; ses

fers se rompent, et délivrée à l'instant de la prison, vierge phénix,

elle renaît de ses cendres.

[Note 435: En effet, la fable de l'Odyssée est si étroitement liée à

celle de l'lliade, qu'on peut les regarder comme ne formant ensemble

qu'un grand poème historique. En parlant de Milton et du Tasse, nous ne

faisons allusion qu'au _Paradis perdu_, et à la _Jérusalem délivrée_;

puisque la _Jérusalem conquise_ du poète italien et le _Paradis regagné_

du poète anglais sont loin d'avoir obtenu la même célébrité..... Lequel

des poèmes de M. Southey survivra? (_Note de Lord Byron_.)]

Après elle, voici venir l'effroyable Thalaba[436], enfant monstrueux,

étonnant et sauvage de l'Arabie; destructeur redouté de Domdaniel, qui a

renversé plus de magiciens fous que le monde n'en a jamais connu! Héros

immortel, tous tes ennemis sont vaincus; règne donc pour toujours.....

l'illustre rival du Petit-Poucet! Puisque le mètre effrayé fuyait de

devant ton nom, c'était avec grande raison que tu avais été destiné à

être le dernier de ta race! Il n'y aurait pas grand mal à ce que les

génies triomphans t'emportassent loin d'ici, illustre vainqueur du sens

commun.

[Note 436: Thalaba, second poème de M. Southey, a été ouvertement écrit

comme une sorte de défi à la poésie et à tout ce que l'on connaissait

jusque-là. M. Southey souhaitait produire quelque chose de nouveau, et

il y a miraculeusement réussi. Jeanne d'Arc était déjà assez

merveilleuse, mais pour Thalaba, c'est un de ces poèmes qui (comme l'a

dit Porson, docteur en théologie, professeur à l'université de

Cambridge, récemment décédé) seront lus quand on aura oublié Homère et

Virgile..... _mais pas avant_!]

Maintenant, le dernier et le plus grand de tous, Madoc, fond sur nous à

pleines voiles; Cacique au Mexique, et prince de Galles, il nous raconte

d'étranges histoires, comme font tous les voyageurs, des histoires plus

vieilles que celles de Mandeville et pas tout-à-fait aussi

vraisemblables. Southey[437]! cesse tes chants si variés; un poète peut

chanter trop souvent et trop long-tems: puisque tu es si fort en vers,

au nom du ciel épargne-nous! Un quatrième poëme épique serait, hélas!

plus que nous n'en pourrions supporter. Mais, si en dépit de tout ce que

le monde peut dire, tu persistes à vouloir te fatiguer à faire des vers;

si, toujours incivil, tu dois, dans de nouvelles ballades de Berkley,

dévouer de vieilles femmes au diable[438], que ta menace n'atteigne que

les enfans qui ne sont pas encore nés; «que Dieu te soit en aide,

Southey, et à tes lecteurs aussi[439].»

[Note 437: Nous en demandons pardon à M. Southey. «Madoc, nous dit-il

dans sa Préface, dédaigne le titre avili de poème épique.» Comment et

par qui ce titre a-t-il été avili? Certes les derniers romans en vers de

MM. Cottle, du lauréat Pye, d'Ogilvy, d'Hoyle, et de la tendre mistress

Cowley, n'ont pas beaucoup relevé la muse épique. Mais puisque M.

Southey ne veut pas de ce titre, qu'il nous soit permis de lui demander

s'il lui a substitué quelque chose de mieux, ou s'il veut se contenter

de rivaliser avec sir Richard Blackmore, pour la quantité aussi bien que

pour la qualité de ses vers. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 438: Voyez _la Vieille de Berkley_, ballade de M. Southey, dans

laquelle une vieille dame de qualité est enlevée par Béelzébut, sur un

cheval qui va au grand trot. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 439: Le dernier vers, «Dieu te soit en aide,» est évidemment un

plagiat de l'_anti-jacobin_, à M. Southey, sur ses dactyles:

Dieu te soit en aide, imbécille.

(_Poésies anti-jacobines_, page 23.)

(_Note de Lord Byron_.)]

Vient ensuite le lourd disciple de ton école, ce bénin apostat des

règles poétiques, le simple Wordsworth, qui à fabriqué un lai plus doux

qu'un soir de ce mois de mai qui lui est si cher; lai dans lequel il

conseille à son ami de laisser là le travail et la peine, et de quitter

ses livres de peur de devenir double[440]; Wordsworth, qui montre,

autant par son exemple que par ses préceptes, que la prose est de la

poésie, et que les vers ne sont que de la prose. Convainquant tout le

monde par une démonstration facile, que les ames poétiques aiment une

prose absurde, et que des histoires du tems de Noël[441], abîmées encore

pour se plier à un mauvais rhythme, contiennent l'essence du vrai

sublime. Aussi quand il raconte l'histoire de Betty Foy, mère idiote

d'un fils idiot, enfant imbécile et lunatique, qui a perdu son chemin,

et qui, comme le poète, confond le jour avec la nuit[442], il peint

d'une manière si pathétique chaque accident, il raconte d'une manière si

sublime chaque aventure, que ceux qui voient l'idiot dans sa gloire sont

convaincus que le poète est lui-même le héros de l'histoire.

[Note 440: _Ballades lyriques_, page 4, stance Ire.]

[Note 441: On ne croirait pas que le premier traducteur ait confondu les

histoires plus libres, les farces de la quinzaine de Noël (le carnaval

des Anglais), avec nos anciens cantiques appelés _des Noëls_.]

[Note 442: M. Wordsworth, dans sa Préface, s'est donné beaucoup de peine

pour prouver que la prose et les vers sont la même chose, et certes on

trouve dans ses ouvrages des exemples parfaitement d'accord avec ce

principe:

«Et ainsi il répondit aux questions de Betty, comme un voyageur hardi,

le coq chanta _Tou-hou_! _Tou-hou_! et le soleil brillait d'un éclat si

froid, etc., etc.» (_Ballades lyriques_, page 129.)]

Laisserons-nous passer inaperçu le tendre Coleridge, si cher à l'ode

emphatique, et aux stances ampoulées? Quoique les petits sujets innocens

soient ceux qui lui plaisent le mieux, il ne laisse pas que d'être

sensible aux charmes d'une docte obscurité. Quand même l'inspiration

refuserait son secours à celui qui a pris une _Pixie_ pour sa muse[443],

qui pourrait surpasser pour la sublimité des vers le poète qui s'est

élevé jusqu'à prendre un âne pour le héros d'une élégie. Comme un tel

sujet convenait bien à son noble esprit! Comme la sympathie nous rend

bons et généreux!

[Note 443: Poésies de Coleridge, page II; _Chant des Pixies_,

c'est-à-dire des fées du comté de Dévon. Nous trouvons, page 42, _Vers à

une jeune dame_, et page 52, _Vers à un jeune âne_.]

Oh! fabricant d'horribles merveilles, Lewis, moine, ou poète, qui ferais

volontiers du Parnasse un cimetière! Là, ce sont des cyprès, et non des

branches de laurier qui ceignent ton front; ta muse est une sorcière; tu

n'es que le fossoyeur d'Apollon! Soit que tu t'asseyes sur d'anciens

tombeaux, pour y recevoir les hommages d'une troupe de spectres de tes

amis; soit que tu composes ces chastes descriptions, délices des femmes

de notre siècle si décent; tous admirent en toi un membre du

parlement[444], du cerveau duquel s'échappent, comme d'un enfer, des

légions de fantômes, à peine couverts d'un drap de lit presque

transparent, dont les ordres font surgir de terre de hideuses sorcières,

des riols du feu, de l'eau, des nuages, avec de petits hommes gris, des

monstres sauvages, et Dieu sait quoi encore, pour te combler d'honneurs

avec Walter Scott. Encore une fois, tous t'admirent; mais si des contes

tels que les tiens peuvent plaire, il n'y a que saint Luc[445] qui

puisse guérir cette maladie. Satan lui-même redouterait d'habiter avec

toi, et de trouver dans ton cerveau un enfer plus profond que le sien!

[Note 444: «Car tout le monde connaît le petit Mathieu, membre du

Parlement.» Voyez dans _le Statesman_, un poème à M. Lewis, supposé

écrit par M. Jekyll.]

[Note 445: Saint Luc est le patron des médecins, et il était médecin

lui-même avant que d'être appelé à l'apostolat.]

Entouré d'un chœur de vierges; animées d'un autre feu que celui de

Vesta, dont les yeux brillent, dont les joues sont enflammées par la

passion, quel est ce poète si tendre, qui fait résonner les cordes d'une

lyre hardie, tandis que les matrones l'écoutent dans un silence

empressé? C'est Moore, le Catulle de notre âge, aussi doux mais aussi

immoral dans ses chants. Quoiqu'affligée de le condamner, la muse doit

cependant être juste; elle ne saurait pardonner les avocats harmonieux

du libertinage. La flamme qui brûle sur son autel est pure; elle se

détourne avec dégoût d'un encens plus grossier. Cependant, indulgente

pour la jeunesse qui se repent, elle te dit: «Moore, corrige tes vers,

va et ne pèche plus à l'avenir.»

Pour toi, auquel appartiennent tout ce clinquant et tous ces ornemens de

mauvais goût dont tu as défiguré le Camoëns en le traduisant, Hibernien

Strangford! Avec tes yeux bleus[446] et tes cheveux rouges ou bruns, si

vantés, toi dont chaque jeune fille, malade d'amour, admire les vers,

toi dont le galimatias harmonieux la fait presque expirer, apprends, si

tu le peux, à respecter le sens de ton auteur, et à ne pas nous vendre

sous un faux titre tes propres sonnets. Crois-tu placer tes vers plus

haut dans l'opinion publique, en couvrant Camoëns de broderies et

d'oripeaux? Corrige, Strangford, corrige tes mœurs et ton goût; sois

ardent, mais pur; sois amoureux, mais chaste. Cesse de vouloir tromper;

rends la harpe que tu as escamotée, et n'enseigne pas au poète

lusitanien à copier Moore.

[Note 446: Les lecteurs qui désireraient quelque explication à ce sujet,

peuvent consulter _le Camoëns_ de Strangford, page 127, la note à la

page 56, ou la dernière page de l'article de la _Revue d'Édimbourg_ sur

le même ouvrage. Il est bon d'observer aussi que les choses qui y sont

données comme étant du _Camoëns_, ne se trouvent pas plus dans

l'original que dans le Cantique de Salomon.

(_Note de Lord Byron_.)]

Dans ce grand nombre de volumes élégamment marbrés, voyez Hayley

essayant en vain de produire quelque chose de nouveau; soit qu'il file

péniblement ses comédies rimées, soit qu'il barbouille du papier dans un

tems donné, comme Wood et Barclay fournissent une course à pied. Le

style de sa maturité est le même que celui de sa jeunesse: toujours

humble et toujours faible. Voyez d'abord briller le _Triomphe du

caractère_; pour ma part j'avouerai qu'il m'a fait sortir du mien. Quant

au _Triomphe de la Musique_, tous ceux qui l'ont lu peuvent jurer que la

malheureuse musique n'y a jamais triomphé[447].

[Note 447: Les deux compositions en vers les plus connues de M. Hayley

sont un poème sur le _Triomphe du caractère_, et un autre sur le

_Triomphe de la musique_. Il a aussi écrit un grand nombre de comédies,

d'épîtres en vers rimés, etc., etc. Comme c'est, du reste; un biographe

et un annotateur assez élégant, nous nous permettrons de lui rappeler le

conseil de Pope à Wicherley, c'est-à-dire que nous l'engagerons à mettre

ses poésies en prose, ce qui se pourrait faire très-aisément en

retranchant de tems en tems la syllabe finale.]

Moraviens, levez-vous, accordez quelques honneurs convenables à

l'ennuyeuse dévotion! Le poète du sabbat, le sépulcral Grahame, répand

en prose décousue ses accens sublimes. Il n'aspire point à la rime; il

met en pièces dans ses vers blancs l'Évangile de saint Luc; fait des

emprunts hardis au Pentateuque, et sans conscience, sans remords,

pervertit les prophètes et pille les psaumes[448].

[Note 448: M. Grahame a publié deux volumes écrits en argot religieux,

sous le nom de _Promenades du dimanche_, et de _Peintures bibliques_.]

Salut, sympathie! ta douce idée nous apporte mille images de mille

choses. Au milieu de tes larmes, où il se baigne et s'enivre, elle nous

fait voir le prince des tristes fabricans de sonnets. N'es-tu pas leur

prince, en effet, harmonieux Bowles? toi le premier, le grand oracle des

ames tendres, soit que tu demandes du secours aux vents qui soupirent,

ou des consolations à la feuille jaunie; soit que tu racontes d'un ton

lamentable quels sons joyeux rendent les cloches d'Oxford[449], ou que,

toujours passionné pour les cloches; tu trouves un ami dans chaque

tintement de celles d'Ostende. Comme ta muse frapperait plus juste au

but, si à toutes les clochettes tu ajoutais un bonnet de fou! Délicieux

Bowles! toujours bénissant, toujours béni, tout le monde aime tes vers,

mais les enfans surtout en raffolent. Tu partages avec le tendre Moore

le privilége de caresser la manie amoureuse de nos jeunes demoiselles!

C'est avec toi qu'elles aiment à répandre des larmes, tant qu'elles sont

encore confinées dans la chambre des enfans. Plus tard, tu perds

graduellement de ton pouvoir; elles abandonnent le pauvre Bowles pour la

muse plus pure de Moore.

[Note 449: Voyez _Sonnets de Bowles_, etc., _Sonnets à Oxford_ et

_Stances en entendant les cloches d'Ostende_.]

Tu dédaignes de borner à des sujets simples les nobles accords d'une

lyre comme la tienne; «muse, t'écries-tu, fais entendre des accens plus

forts et plus nobles[450]!» des accens tels qu'on n'en a jamais

entendus, et qu'on n'en entendra jamais. Toutes les découvertes faites

après le déluge, depuis le moment où l'arche fatiguée s'arrêta sur la

vase, occupent une place plus ou moins considérable dans ton livre,

depuis le capitaine Noé jusqu'au capitaine Cook. Ce n'est pas tout; tu

t'arrêtes dans ta route pour intercaler un tendre épisode[451], et tu

nous racontes gravement.... Écoutez toutes, belles demoiselles... Tu

nous racontes comment Madère trembla pour la première fois au bruit d'un

baiser. Bowles! grave ce prétexte dans ta mémoire; tiens-t'en à tes

sonnets, mon ami, puisque du moins ils se vendent. Mais si quelque

nouveau caprice, si la promesse de quelque nouveau gain te forcent à

écrivasser encore, si quelque poète, naguère la terreur des sots, couché

maintenant dans la poussière du tombeau, n'a plus que des hommages à

attendre; si Pope, dont la gloire et le génie défièrent autrefois le

talent du premier des critiques, doit aujourd'hui soutenir les atteintes

du dernier d'entre eux; viens, essaie, cherche avec soin chaque petite

faute, chaque incorrection: le premier de nos poètes, hélas! ne fut

qu'un homme. Tâche de trouver quelque perle dans le fumier de tes

devanciers; consulte lord Fanny, rapporte-t'en à Curll[452]. Que toutes

les calomnies d'autrefois se retrouvent sous ta plume et inondent tes

pages; affecte une candeur qui ne saurait être vraie, décore ta basse

jalousie du nom de zèle honnête; écris comme si l'ame de Bolingbroke

pouvait encore te dicter ce que tu dois dire, fais en un mot par haine

ce que Mallet a fait pour gagner l'argent qui lui était promis[453]. Oh!

si tu avais vécu dans le tems convenable, pour partager la folie

furieuse de Dennis et rimer de concert avec Ralph[454]; si tu t'étais

réuni à la troupe qui attaquait le lion vivant, au lieu de venir, comme

tu le fais, frapper du pied le lion mort, une juste récompense aurait

couronné tes gains glorieux; le grand homme, pour prix de ton labeur,

aurait immortalisé ton nom dans la _Dunciade_[455].

[Note 450: _Muse, fais entendre_, etc., est le premier vers de l'_Esprit

de découverte_, de Bowles, un joli petit nain de poème épique, plein de

vie et de mouvement. Entre autres vers délicieux, nous avons les

suivans:

«Un baiser volé au milieu du silence attentif! A ce bruit, qu'ils

n'avaient jamais entendu, ils tremblèrent, comme si le pouvoir... etc.»

Ils tremblèrent, ils... les bois de Madère, très-étonnés d'un tel

phénomène, et il y avait de quoi.]

[Note 451: L'épisode auquel on fait allusion plus haut, c'est l'histoire

de Robert à Machin et d'Anna d'Arfet, couple d'amans constans, lesquels

exécutèrent le baiser susdit, qui étonna si vivement les forêts de

Madère.]

[Note 452: Curll est un des héros de _la Dunciade_, il était libraire de

profession. Lord Fanny est le nom poétique de lord Hervey, auteur de

_Vers à l'imitation d'Horace_.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 453: Lord Bolingbroke salaria Mallet pour critiquer Pope après sa

mort, parce que le poète avait conservé quelques copies d'un ouvrage de

sa seigneurie (_Le Roi patriote_), que ce seigneur, homme de génie sans

doute, mais d'un caractère rancunier, lui avait ordonné de détruire.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 454: Dennis le critique et Ralph le rimailleur.

«Silence, loups! quand Ralph mugit et rend la nuit hideuse, c'est aux

hibous à lui répondre.»

(DUNCIADE.)]

[Note 455: Voyez la dernière édition des œuvres de Pope, par M. Bowles,

pour laquelle il a reçu 300 livres sterling. M. Bowles s'est ainsi

convaincu combien il lui était plus aisé de vivre de la réputation des

autres, que de s'en faire une à lui-même.

(_Note de Lord Byron_.)]

Encore un poète épique, qui vient infliger un nouveau déluge de vers

blancs aux malheureux enfans des hommes! Le Béotien Cottle, gloire de la

riche Bristowa, importe de vieilles histoires des côtes de Cambrie, et

envoie sa marchandise au marché... Ils sont tout vivans! Quarante mille

vers, vingt-cinq chants! poisson tout frais venant de l'Hélicon! Qui

veut en acheter? qui veut en acheter? C'est une occasion; c'est pour

rien; qui veut acheter? Ma foi! ce ne sera pas moi. Les enfans de

Bristol aiment trop la soupe à la tortue; ils aiment trop à passer la

nuit autour d'un bol de punch au rack; si le commerce remplit la bourse,

il appauvrit le cerveau, et c'est en vain qu'Amos Cottle a pris la lyre

en main. Contemplez en lui le sort infortuné d'un auteur condamné à

faire aujourd'hui des livres, lui qui en vendait autrefois. Oh! Amos

Cottle! Phébus! quel nom pour remplir la trompette sonore de la

renommée! Oh! Amos Cottle! considère un moment quel maigre profit tu

retires de ta plume et de ton encre usées! Quand elles sont couvertes de

tes rêveries poétiques, qui voudra jeter les yeux sur tes rames de

papier? Oh! plume pervertie, oh! papier mal employé! Si Cottle[456],

courbé sur son pupître, était resté l'ornement du comptoir, ou si, né

pour d'utiles travaux, il eût appris à faire le papier qu'il gâte, qu'il

eût labouré, bêché, ramé; il n'aurait pas chanté le pays de Galles, et

je ne lui eusse pas donné place dans mes vers.

[Note 456: M. Cottle, Amos ou Joseph, je ne sais lequel, mais

certainement l'un ou l'autre, ou même tous les deux, autrefois marchands

de livres qu'ils ne composaient pas, auteurs aujourd'hui de livres qui

ne se vendent pas, ont publié un couple de poèmes épiques: _Alfred_

(pauvre Alfred! tu avais déjà passé par les mains de Pie)! avec _la

chute de la Cambrie_.]

Tel Sisyphe roule sans cesse aux enfers son immense rocher, dont le

mouvement ne saurait être arrêté, tel, délicieux Richemond, l'ennuyeux

Maurice[457], promène le long de tes hauteurs le poids de ses feuilles,

lourdes comme du granit, pétrifications d'un cerveau laborieusement

tourmenté, qui, avant d'arriver au sommet, tombent déchirées en

morceaux.

La lyre brisée, les joues pâles, voyez Alcée[458] redescendre d'un pas

incertain dans le sacré vallon! Ses espérances étaient belles; elles

eussent pu fleurir enfin; elles ont été séchées dans leur bourgeon par

le vent du nord; ses fleurs sont tombées à mesure que le vent s'est

élevé! Que la terre classique[459] de Sheffield pleure ses ouvrages

perdus, qu'une main impie n'aille pas troubler leur sommeil

prématuré[460]!

[Note 457: M. Maurice a manufacturé la valeur d'un gros in-quarto sur

les beautés de _Richemond Hill_ et autres: il décrit aussi les vues

charmantes de Turnham Green, d'Hammersmith, du vieux et du nouveau

Brentford et des lieux adjacens.]

[Note 458: Montgomery.]

[Note 459: L'épithète _classique_ est prise en ironie et même par

antiphrase, Sheffield étant un pays essentiellement manufacturier, et

très-peu célèbre pour la culture des lettres et des arts.]

[Note 460: Pauvre Montgomery! Quoique loué par tous les critiques

anglais, il a été amèrement ravalé par ceux de la _Revue d'Édimbourg_:

Après tout, le poète de Sheffield est un homme d'un talent considérable;

son _Voyageur en Suisse_ vaut mille _ballades lyriques_ et au moins

cinquante _poèmes épiques dégradés_.]

Et cependant, dites-moi, pourquoi un poète renonçerait-il sitôt aux

faveurs des neufs Sœurs? Se doit-il laisser pour jamais épouvanter par

les hurlemens de ces loups du nord, toujours cherchant leur proie dans

l'obscurité? troupe lâche, qui brise en déchirant, pour satisfaire son

instinct infernal, tout ce qui se trouve sur son chemin. Jeunes ou

vieux, vivans ou morts, n'importe, il faut que ces harpies se

repaissent. Pourquoi ceux qu'ils attaquent abandonneraient-ils si

aisément leurs possessions légitimes? pourquoi fuir ainsi timidement

devant leurs griffes? pourquoi ne pas plutôt refouler vers _Arthur's

seat_ ces chiens acharnés[461]?

[Note 461: Arthur's seat, monticule qui domine Édimbourg, pris ici au

figuré pour l'Écosse.]

Salut, immortel Jeffrey! Autrefois l'Angleterre se glorifiait de

posséder un juge dont le nom était presque identique avec le tien: son

ame ressemblait tant à la tienne! il avait ta clémence, ta justice.

Quelques-uns pensent que Satan t'a remis aujourd'hui les pouvoirs qu'il

lui avait confiés, qu'il a renvoyé de nouveau son esprit sur la terre,

et qu'il t'a chargé de décider aujourd'hui sur le sort des lettres,

comme Jeffries décidait naguère de celui des hommes. Ta main est moins

puissante, mais ton cœur n'est pas moins noir, ta voix est aussi

disposée à ordonner les tortures. Élevé de bonne heure dans les cours,

quoique tu n'y aies encore appris de la loi que ce qu'il en faut pour

trouver un défaut, une nullité: si bien instruit à l'école des

patriotes, à te jouer des partis, quoique tu ne sois toi-même que le

jouet, l'instrument d'un parti, qui sait, si le hasard, rendant à tes

patrons le pouvoir qu'ils ont justement perdu, les efforts de ta plume

ne seront pas un jour dignement récompensés, et si, nouveau Daniel, tu

ne parviendras pas à t'asseoir sur le siège d'un juge[462]? Qu'il soit

permis à l'ombre de Jeffries de nourrir cette tendre espérance; qu'il

lui soit un jour permis de te féliciter, en t'offrant une corde, et de

te dire: «Héritier de mes vertus! homme d'une ame égale à la mienne!

habile à condamner et à calomnier le genre humain, reçois cette corde

que je t'ai gardée avec soin, pour la passer au col de tus victimes, et

pour finir par la porter toi-même.»

[Note 462: Cette singulière prédiction de Byron, à laquelle lui-même

n'attachait probablement aucune importance, et qui lui avait sans doute

été suggérée par la seule ressemblance du nom du critique écossais avec

le juge Jeffries d'exécrable mémoire, vient de se réaliser. M. Jeffrey a

quitté la rédaction en chef de la _Revue d'Édimbourg_, et occupe en ce

moment une des principales charges dans la magistrature de son pays.]

Salut au grand Jeffrey! Que le ciel protège sa vie; que son nom

fleurisse sur les bords fertiles de la Fife. Que les dieux prennent soin

de ses jours dans ses guerres futures, puisque les auteurs descendent

quelquefois dans le Champ de Mars! Personne ne se rappelle-t-il ce jour

fameux, ce jour à jamais glorieux, ce jour presque fatal, où Moore lui

présenta un pistolet chargé à poudre, tandis que les myrmidons de la

police les regardaient faire en riant? Oh! jour désastreux[463]! le

château de Dunedin, malgré les rochers solides sur lesquels il est

assis, éprouva une secrète commotion. La Forth, émue de sympathie, roula

des flots noircis par la douleur; les tourbillons de vent du nord

épouvantés firent entendre des gémissemens. La Tweed détacha la moitié

de ses eaux sous forme de larmes; l'autre moitié passa tranquillement

son chemin[464], et le sommet d'Arthur's seat s'inclina vers la base. La

triste Tolbooth elle-même[465] eut peine à se tenir en place; la triste

Tolbooth fut émue; car dans de telles occasions, le marbre peut

s'émouvoir aussi-bien que l'homme. Tolbooth sentit qu'elle était privée

à jamais de ses charmes, si Jeffrey mourait ailleurs que dans ses

bras[466]. Bien plus, miracle non moins important, quoique nous ne le

citions que le dernier, lors de cette fatale matinée, son seizième

étage, où il était né, le grenier matrimonial, s'éboula avec fracas. La

pâle Édin[467] frissonna à ce bruit; les rues d'alentour furent semées

d'un amas de rames de papier aussi blanc que le lait, et le

_Canongate_[468] fut inondé de torrens d'encre. Celle-ci semblait une

image de son ame candide; l'autre représentait sa valeur que le sang

n'avait jamais souillée, et tous deux combinés paraissaient de dignes

emblèmes de son puissant génie. Cependant la déesse de la Calédonie se

tenait dans les airs, au-dessus du champ du combat, et l'arracha à la

fureur de Moore. Elle retira adroitement de chaque pistolet le plomb

vengeur, et le lança vers la tête de son favori. Cette tête, avec un

pouvoir plus que magnétique, attira ce métal pour lequel elle avait plus

d'affinité que Danaé n'avait de goût pour la pluie d'or, et bien que ce

soit un minerai difficile à raffiner, il a pris un prodigieux

accroissement; c'est maintenant une véritable mine. «Mon fils, s'écria

la déesse, n'écoute plus dorénavant cette soif de sang; jette ton

pistolet, reprends ta plume; préside à la politique et à la poésie,

gloire de ton pays, et guide de la Grande-Bretagne. Car aussi long-tems

que les enfans irréfléchis d'Albion reconnaîtront nos lois, tant que le

goût écossais décidera de l'esprit anglais, aussi long-tems durera ton

règne paisible, et nul n'osera prendre ton nom en vain. Regarde, une

troupe choisie t'aidera à accomplir ton plan, et te reconnaîtra pour le

chef suprême du clan des critiques. Le premier, tu distingueras

l'illustre comte fameux pour ses voyages, l'Athénien Aberdeen[469]!

Herbert brandira le marteau de _Thor_[470], et quelquefois, par

gratitude, tu vanteras ses rimes grossières[471]. Sydney, au style

affecté, recherchera une place dans tes pages amères[472]; ainsi fera le

classique Hallam[473], si renommé pour ses connaissances helléniques.

Scott pourra peut-être te prêter le secours de son talent et de sa

renommée, et le méprisable Pillans[474] calomniera au besoin ses amis.

Tandis que Lambe, après avoir offert à la joyeuse Thalie un hommage

qu'elle a rejeté, et s'être vu siffler par tous les autres, essaiera de

condamner à son tour les ouvrages d'autrui[475]. Que ton nom soit connu!

Que ton empire soit sans limites! Les banquets de lord Holland paieront

tous tes travaux; tant que la Grande-Bretagne paiera le tribut

d'hommages qu'elle doit aux gagistes de sa seigneurie, et aux ennemis du

vrai mérite. Mais écoute un avis: avant que ton prochain numéro ne

paraisse, couvert à l'ordinaire de papier jaune et bleu, prends garde

que quelques nouvelles erreurs de Brougham ne viennent détruire la

vente, et ne te forcent à remplacer sur la table le roastbeef par les

_bannocks_[476], et le chou-fleur par un légume plus grossier.» Ayant

ainsi parlé, la déesse au court jupon embrassa son fils, et disparut au

milieu d'un brouillard écossais[477].

[Note 463: En 1806, MM. Jeffrey et Moore se rendirent sur le terrain,

près de Chalk-farm; l'arrivée des officiers de police empêcha le duel

d'avoir lieu. Lorsqu'on examina les pistolets, il se trouva que les

balles s'étaient évaporées avec le courage des combattans. Cette

circonstance fournit le sujet de nombreuses plaisanteries aux journaux

de l'époque.]

[Note 464: La Tweed se comporta dans cette occasion avec tout le décorum

convenable; il eût été répréhensible pour la partie anglaise de la

rivière de donner le moindre signe d'appréhension.]

[Note 465: _Tolbooth_, prison principale d'Édimbourg, que Scott a rendue

si célèbre sous le nom de _the heart of the Mid-Lothian_.]

[Note 466: La sympathie déployée en cette occasion par la Tolbooth, qui

paraît en effet avoir été vivement affectée, ne saurait être trop louée.

On pouvait craindre que le grand nombre de criminels exécutés devant ses

yeux n'eussent endurci son cœur davantage. Nous en parlons ici comme

d'une personne du sexe, parce que la délicatesse de sentimens qu'elle

montra alors avait quelque chose de vraiment féminin, bien que, comme

dans tous les mouvemens qui font agir les femmes, il s'y mêlât un peu

d'égoïsme.]

[Note 467: Nom poétique d'Édimbourg.]

[Note 468: _Canongate_, espèce de _quartier latin_ d'Édimbourg, grande

rue, où de tems immémorial se sont fixés les savans et les gens de

lettres.]

[Note 469: Sa seigneurie a long-tems voyagé sur le continent; elle est

membre de la société Athénienne, et a rédigé dans la Revue l'article sur

la _topographie de Troie_, par Gell.]

[Note 470: _Thor_. C'est le Vulcain de la mythologie saxonne: c'est du

nom de ce dieu que le jeudi est appelé en anglais _Thursday_, jour de

Thor.]

[Note 471: M. Herbert a traduit des poésies icelandiques et autres. Une

des principales pièces est un _Chant sur le marteau de Thor retrouvé_.

Cette traduction est très-plaisante, et écrite d'un style tout à fait

vulgaire.]

[Note 472: Le révérend Sydney Smith, auquel on attribue les _Lettres de

Pierre Plymley_, et quelques critiques sans importance.]

[Note 473: M. Hallam fit un article sur le _Goût_, ouvrage de Payne

Knight, et se montra très-sévère sur quelques vers grecs qu'il y

rencontra. Il ne découvrit que les vers en question étaient de Pindare,

que lorsque la critique fut imprimée et qu'il ne fut plus possible de

l'anéantir. Elle restera comme un monument impérissable des talens et de

la sagacité de M. Hallam.]

[Note 474: Pillans est maître particulier ou répétiteur à l'école

d'Eton, c'est ce que les Anglais appellent _tutor_.]

[Note 475: L'honorable G. Lambe a fait les articles sur les _misères_ de

Beresford; il est, en outre, auteur d'une farce représentée d'abord avec

grand succès sur un théâtre de société, mais qui tomba lourdement sur le

théâtre de Covent-Garden. Elle était intitulée: _Whistle for it_;

«_sifflez, vous l'aurez_.»]

[Note 476: Bannocks, gâteaux faits avec la farine d'avoine ou de pois.]

[Note 477: Je dois des excuses aux honorables déesses, pour en avoir ici

introduit une avec le petit jupon du pays; mais, hélas! que pouvais-je

faire? Je ne pouvais pas dire le génie de la Calédonie; on sait bien

qu'il n'y a pas de génie à rencontrer depuis Clakmannan jusqu'à

Caithness, et cependant, sans le secours d'un être surnaturel, comment

sauver Jeffrey? Les fées nationales, les _Kelpies_, ont un nom trop peu

poétique; quant aux _Brownies_ et aux _Bons voisins_, qui sont des

esprits bons et sages, ils eussent refusé de le délivrer de ce mauvais

pas. Il m'a donc fallu inventer une déesse exprès, et Jeffrey doit m'en

savoir d'autant plus de reconnaissance, que c'est très-probablement la

seule occasion qu'il ait jamais eue et qu'il aura jamais de se trouver

en rapport avec quoi que ce soit de céleste.]

Illustre lord Holland, il serait dur de citer ici tous tes gagistes et

de t'oublier toi-même! Holland à la tête, Henry Petty à la queue, sont,

l'un le piqueur, l'autre le valet de la meute littéraire. Bénis soient

les banquets d'Holland-house, où les Écossais trouvent à dîner et les

journalistes à boire! Les faméliques habitans de _Grub-street_[478]

viendront long-tems dîner sous ce toit hospitalier, dont les shériffs et

les huissiers sont tenus à l'écart. Voyez l'honnête Hallam poser sa

fourchette, prendre sa plume, rendre compte des ouvrages de sa

seigneurie, et plein de reconnaissance pour le fondateur du festin,

déclarer que son hôte peut au moins traduire[479]. Dunedin[480],

contemple tes enfans avec délices; ils écrivent pour manger, et ils

mangent parce qu'ils écrivent. Et de peur qu'échauffés par des libations

trop fréquentes ils ne laissent échapper quelques pensées trop libres,

capables de couvrir d'une rougeur pudique le front de la partie femelle

des lecteurs, milady revoit et écrême chaque critique, répand sur

chacune le souffle de son ame si pure, réforme chaque erreur et repolit

le tout[481].

[Note 478: _Grub street_, rue de Londres, plus particulièrement habitée

par les rimailleurs et les critiques d'un rang tout-à-fait inférieur.]

[Note 479: Lord Holland a traduit quelques morceaux de Lope de Vega,

qu'il a insérés dans sa Vie de l'auteur, ouvrage qui a été jugé

excellent par les convives _désintéressés_ de sa seigneurie.]

[Note 480: Dunedin, ancien nom de l'Écosse.]

[Note 481: Il est certain que milady est soupçonnée d'avoir déployé son

esprit sans égal dans la _Revue d'Édimbourg_. Quoi qu'il en soit, nous

savons de bonne part que les articles lui en sont soumis manuscrits...

sans doute pour être revus et corrigés.]

Maintenant passons au drame: quel spectacle varié! quelles scènes

précieuses invitent tour à tour les yeux étonnés! Des jeux de mots, un

prince renfermé dans un tonneau[482], et l'absurde ouvrage de Dibdin

donnant au public une satisfaction complète. Bien qu'aujourd'hui, grâces

au ciel! la rosciomanie soit passée, et que l'on veuille bien de nouveau

souffrir sur la scène des acteurs parvenus à l'âge d'homme[483]; à quoi

bon s'efforcer de plaire aux critiques anglais, quand ils laissent

passer de pareilles pièces! quand Reynolds nous prodigue impunément ses

jurons et ses interjections perpétuelles, confondant à la fois les lieux

communs et le sens commun; quand le public, laissant le _monde_ de Kenny

aller jusqu'à la fin, donne une preuve de son indulgence excessive;

quand Beaumont nous offre, dans son Caractacus volé, une tragédie

complète en tout, le poème excepté[484]. Qui pourrait ne pas gémir quand

de telles pièces font fureur, quand notre théâtre est ainsi avili et

dégradé! Dieux puissans! Tous les sentimens de pudeur, tous les talens

sont-ils donc éteints? N'avons-nous plus aucun poète de mérite

vivant?... Aucun? Réveillez-vous, Georges Colman, Cumberland,

réveillez-vous! Sonnez la cloche d'alarme; que la sottise frissonne! Oh

Shéridan! Si quelque chose peut émouvoir ta plume, fais que la comédie

remonte sur son trône, abjure les momeries de l'école allemande, laisse

de nouveaux Pizarres à de sots traducteurs, donne un dernier souvenir à

tes contemporains, un drame classique, et réforme le théâtre. Dieux

puissans! La sottise osera-t-elle lever la tête en maîtresse sur ce

théâtre où Garrick s'est montré, où Kemble vit encore pour se montrer?

La farce y osera-t-elle revêtir encore son masque ignoble? Hooke

viendra-t-il y cacher encore ses héros dans un baril? De judicieux

directeurs offriront-ils toujours au public Cherry, Skeffington et _ma

mère l'Oie_, tandis que Shakspeare, Otway, Massinger oubliés,

pourrissent à l'étalage des bouquinistes ou sur les rayons de quelques

bibliothèques? Là, avec quelle pompe les journaux quotidiens proclament

les noms des dignes rivaux qui se disputent aujourd'hui la gloire

dramatique! Quoique les spectres de Lewis fassent d'effrayantes

grimaces, cependant Skeffington et la _mère l'Oie_ partagent le prix

avec lui. Et certes le grand Skeffington a droit à nos applaudissemens,

pour ses habits sans basques et ses squelettes de pièces également

renommés; lui dont le génie ne se borne pas à fournir des sujets aux

décorations magiques de Greenword[485], qui ne s'endort pas après avoir

fait la Belle au bois dormant, mais qui vient de produire les cinq actes

d'une tragédie ronflante[486]. Cependant, frappé de la beauté des

décors, John Bull se demande ce que tout cela veut dire, et comme il

voit quelques amateurs gagés applaudir, John Bull applaudit aussi, pour

éviter de s'endormir tout-à-fait.

[Note 482: Dans le mélodrame de _Tékéli_; ce prince héroïque est

renfermé dans un tonneau sur le théâtre... asile tout nouveau pour les

héros dans le malheur.]

[Note 483: Allusion au jeune _Betty_, surnommé le _Roscius enfant_.

Après avoir débuté, à l'âge de dix ans, sur quelques théâtres

secondaires d'Irlande, et à Dublin, ce jeune homme fut appelé à Londres

pour y remplir les premiers rôles tragiques. Il y excita un enthousiasme

sans exemple, reçut jusqu'à deux cents guinées par représentation.

Bientôt on ne vit plus sur tous les théâtres de la ville et de la

province que des petites merveilles imberbes, jouant les amoureux, et,

au besoin, les vieillards. Malheureusement le tems ne réalisa pas de si

brillantes espérances, la réputation de Betty tomba comme elle s'était

élevée; il s'adonna à l'usage des liqueurs fortes et mourut, il y a

quelques années, acteur inconnu dans une troupe du dernier ordre.]

[Note 484: M. Thomas Sheridan, nouveau directeur de Drury-Lane, laissant

de côté le dialogue de la tragédie de _Bonduca_, eu prit les accessoires

et la mise en scène pour en former le spectacle de _Caractacus_. Une

telle conduite était-elle digne de son grand-père ou de lui-même?]

[Note 485: M. Greenword est peintre-décorateur de Drury-Lane, et, en

cette qualité, M. Skeffington lui a de grandes obligations.]

[Note 486: M. Skeffington est l'illustre auteur de _la Belle au Bois

dormant_ (the Sleeping Beauty) et des _Demoiselles et les Célibataires_

(Maids and Bachelors); _Baccalaurei baculo magis quam lauro digni_.]

Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui! Et comment pourrions-nous sans

gémir songer à ce que nos pères ont été? Anglais dégénérés! Êtes-vous

insensibles à la honte? Aimez-vous la lourde sottise?

N'osez-vous donc siffler ce qui est digne d'être sifflé? Ah! les nobles

Anglais peuvent aujourd'hui contempler avec plaisir toutes les

contorsions du visage de Naldi; ils ont raison de sourire aux

bouffonneries de l'Italie, de s'extasier devant le pantalon de Mme

Catalani[487], puisque le théâtre national ne leur offre plus d'autres

vestiges d'esprit que des jeux de mots, d'autre gaîté que des grimaces.

[Note 487: Les noms de Naldi et de Catalani n'ont pas besoin de notes

explicatives, le visage de l'un et le salaire de l'autre suffiront pour

nous rappeler long-tems ces amusans vagabonds. D'ailleurs nous sommes

encore tout meurtris des efforts qu'il nous a fallu faire pour entrer au

théâtre, la première fois que cette dame s'y montra en culottes.]

Qu'habile dans tous les arts qui adoucissent les mœurs, en corrompant le

cœur, l'Ausonie inonde la ville de folies exotiques, pour sanctionner le

vice et détruire le décorum; que nos dames mariées se pâment devant le

danseur Deshayes, savourant d'avance les espérances que font concevoir

ses formes athlétiques, tandis que Gayton bondit devant les yeux

enchantés de nos vieux marquis et de nos jeunes ducs; que des libertins

de bonne maison contemplent avec ivresse la séduisante Presle, dont les

membres s'agitent sous un voile transparent; qu'Angiolini étale à nos

regards son sein aussi blanc que la neige, qu'elle déploie en mesure ses

bras si blancs, qu'elle se balance avec grâce sur l'extrémité de son

orteil flexible; que Collini, montrant son cou d'albâtre, fasse entendre

des cadences savantes, des accens qui respirent l'amour et charment les

auditeurs transportés! ne levez pas votre faux vengeresse, redresseurs

des vices, saints réformateurs, trop délicats et trop austères! vous

qui, pour sauver nos ames pécheresses, avez rendu ces beaux décrets qui

font qu'on ne voit plus de barbiers raser le dimanche, ni de bière

mousser sur les bords d'un pot d'étain. Nos barbes non faites, nos pots

à bière secs sont là pour attester votre respect religieux pour le saint

jour du sabbat. Je vous salue à la fois, patron et séjour du vice et de

la folie, Greville et Argyle[488]! Dans ce palais superbe, temple révéré

de la mode, dont les vastes portiques s'ouvrent à des adorateurs, si

mélangés, voyez le moderne Pétrone, l'arbitre du goût et des plaisirs!

Là vous trouverez l'eunuque qui chante, à prix d'argent, les chœurs de

l'Hespérie, la flûte ravissante, la lyre douce et lascive, les chants de

l'Italie, les danses de la France, les orgies nocturnes, la valse, le

sourire de la beauté, le vermillon que donne le jus de la grappe; tout

cela pour des fats, des fous, des joueurs, des coquins et des lords

mêlés ensemble: chacun trouve de quoi flatter ses goûts... Comus leur

accorde tout, le champagne, le jeu, la musique et les femmes de leurs

voisins. Enfans affamés du dieu du commerce, ne nous parlez pas d'une

ruine qui est votre propre ouvrage. Mollement couchés au soleil enivrant

de l'abondance, les enfans gâtés de la fortune ne se figurent point la

pauvreté, si ce n'est comme un costume de fantaisie dans une mascarade,

quand un âne nouvellement arrivé à la pairie prend pour un bal de nuit

le costume de mendiant, qui fut peut-être l'habit ordinaire de son

aïeul.

[Note 488: Pour éviter toute erreur, telle que la confusion d'une rue et

d'un nom d'homme, je m'empresse de déclarer que c'est à l'établissement,

et non au duc de ce nom, que je fais ici allusion.

Un gentleman, avec lequel je suis indirectement lié, a perdu à

Argyle-rooms quelques milliers de livres sterling au tric-trac: il est

trop juste d'ajouter, pour l'honneur du directeur de cet établissement,

qu'il montra, en cette occasion, quelque déplaisir. Mais pourquoi

permettre les instrumens d'un jeu aussi immodéré, dans un local destiné

à recevoir la haute société des deux sexes? Il doit être bien agréable

pour les mamans et les demoiselles d'entendre un billard dans une

chambre et le bruit des dés dans une autre! C'est ce dont je puis parler

savamment, moi dernièrement reçu membre indigne d'une institution qui

affecte si matériellement les mœurs des hautes classes, tandis que les

inférieures ne peuvent se mouvoir au son d'un violon et d'un tambourin

sans s'exposer à être arrêtées, comme se livrant à des plaisirs

tumultueux et contraires au bon ordre.]

Mais la petite pièce est jouée, le rideau tombe, les spectateurs montent

à leur tour sur le théâtre; les douairières circulent autour de la

salle, tandis que leurs filles, plus que légèrement vêtues,

s'abandonnent aux charmes de la valse. Les unes se promènent

majestueusement, les autres déploient sans contrainte l'élégance de

leurs formes; celles-ci réparent à force d'art, pour les enfans

débauchés de l'Hibernie, les charmes que le tems n'a pas épargnés,

celles-là cherchent à captiver quelque époux, et, dans leurs manières

effrontées, ne laissent que peu de mystères pour la nuit nuptiale! Oh!

asile heureux de l'infamie et de l'aisance, où l'on oublie tout, excepté

le pouvoir de plaire; chaque jeune fille peut s'abandonner aux pensées

qui la dominent, chaque galant peut enseigner ou apprendre de nouveaux

systèmes. Le jeune officier, récemment revenu des guerres d'Espagne,

coupe élégamment le paquet de cartes, ou proclame le point qu'il vient

d'amener aux dés. L'aimable joueur est assis, il a amené sept, ou...

c'est fait... mille livres sterling pariées sur la levée. Si la perte

dérange votre cerveau, si vous commencez à être fatigué de l'existence,

si toutes vos espérances sont évanouies, tous vos désirs éteints, les

pistolets de Powell[489] sont là tout prêts à vous délivrer de la vie,

ou bien encore vous pouvez épouser quelque lady Paget. Fin digne de la

carrière de l'homme du monde; la folie y a marqué nos premiers pas, nous

l'achevons dans la disgrâce et la honte. Ne voir à son lit de mort que

des domestiques mercenaires, pour laver nos plaies saignantes et

recevoir notre dernier souffle, calomniés par des imposteurs, oubliés du

reste des hommes, victimes d'une querelle née dans une orgie nocturne,

vivre comme Clodius[490] pour tomber comme Falkland[491]! Vérité!

suscite un vrai poète, guide sa main, pour extirper de notre pays cette

peste contagieuse. Même moi, l'homme le moins penseur de ce siècle, où

l'on pense si peu, moi qui n'ai que juste assez de sens pour voir ce qui

est bien et faire ensuite ce qui est mal, moi qui, laissé sans guide à

l'âge où la raison n'est pas encore formée, ai eu à chercher mon chemin

à travers les routes fleuries des passions, attiré tour à tour vers tous

les plaisirs, et que tous les plaisirs ont abandonné après m'avoir

séduit; moi-même, je suis forcé d'élever la voix, de sentir que de

telles scènes et de tels hommes sont des fléaux destructeurs du bien

public! Quand bien même quelqu'ami, blâmant mon zèle, viendrait me dire:

«Insensé présomptueux, en quoi es-tu donc meilleur que ces hommes?» et

que mes anciens compagnons de débauche s'écrieraient au miracle, et

riraient de me voir devenu moraliste, qu'importe? Quand quelque poète,

fort de ses vertus personnelles, Gifford peut-être, daignera faire

entendre les mâles accens d'une satire vengeresse, alors, ma plume, tu

te reposeras pour toujours! et ma voix ne se fera entendre que pour le

féliciter et me réjouir de son triomphe. Oui, je lui apporterai le

faible hommage de mes éloges; oui, je me réjouirai, quand bien même je

serais atteint moi-même de son fouet vengeur.

[Note 489: Powell, armurier de Londres, célèbre pour la bonté et surtout

pour le prix exorbitant de ses armes à feu.]

[Note 490:

_Mutato nomine de te

Fabula narratur_.]

[Note 491: Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le samedi soir,

je l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le

mercredi matin je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le

courage, la sensibilité et tant de nobles passions. C'était un officier

aussi heureux que brave; ses défauts étaient ceux d'un marin, et comme

tels des Anglais auraient dû les excuser. Il mourut comme un brave dans

une meilleure cause; car s'il était ainsi tombé sur le pont de la

frégate qu'il venait d'être appelé à commander, ses compatriotes eussent

recueilli ses derniers momens, comme un modèle pour les héros futurs.]

Quant au menu fretin, quant à ces petits auteurs qui fourmillent

obscurément, depuis le niais Hafiz[492], jusqu'au stupide Bowles,

pourquoi les aller arracher au réduit ignoré qu'ils habitent dans

Saint-Giles-Street ou Tottenham-Road? Ou bien si dans Bond-Street ou le

Regent-Square, quelques hommes à la mode osent noblement écrivailler en

vers; si dans leurs stances inoffensives; justement destinées à fuir

l'œil du public, ils traitent des petits sujets de circonstance ou de

ton, quel mal cela fait-il? En dépit de tous les critiques, sir T..... a

bien le droit de se lire ses vers à lui-même, Miles Andrews peut essayer

ses forces dans quelques couplets, et vivre dans ses prologues, quoique

ses drames aient vécu. Nos lords aussi sont poètes, de telles choses se

voient quelquefois, et après tout, c'est déjà beau pour des lords

d'écrire quoi que ce soit. Mais si le goût et la raison reprenaient leur

empire, qui voudrait accepter leur pairie, à condition d'adopter aussi

leurs vers? Roscommon! Sheffield! vous avez emporté vos lauriers avec

vous dans la tombe, nous n'en verrons plus orner le front de nos lords!

La muse refuse son sourire vivifiant aux efforts du débile Carlisle; on

peut pardonner les faibles essais d'un écolier, pourvu que sa folie lui

passe; mais qui pourrait pardonner au vieillard qui écrit sans relâche,

et dont les vers deviennent plus mauvais à mesure que ses cheveux

blanchissent? Pair du royaume, rimailleur, petit-maître,

pamphlétaire[493], si ennuyeux dans sa jeunesse, si radoteur dans sa

vieillesse, ses pièces eussent suffi pour tuer nos théâtres languissans:

mais à la fin les directeurs se sont écriés: Arrêtez, assez, c'est

assez! et ont refusé d'affliger plus long-tems le public des tragédies

du noble auteur. Permis à sa seigneurie de se rire de leur jugement et

de donner à ses œuvres une reliure sympathique. Oui, arrachez-moi ces

couvertures de maroquin, et couvrez-moi d'une peau de veau ces vers

mensongers[494].

[Note 492: Que penserait l'Anacréon persan, Hafiz, s'il pouvait sortir

du sépulcre magnifique où il repose à Sheeraz; à côté de Ferdousi et de

Sadi, l'Homère et le Catulle de l'Orient, et voir son nom usurpé par un

Scott de Dromore, le plus impudent et le plus exécrable des maraudeurs

littéraires pour la presse quotidienne?]

[Note 493: Le comte de Carlisle a dernièrement publié, au prix de 36

sous, une brochure sur l'état du théâtre, dans laquelle il offre son

plan pour la construction d'une nouvelle salle. Il faut espérer que l'on

permettra à sa seigneurie de présenter tout ce qu'elle croira convenable

au bien de ce théâtre, excepté ses propres tragédies.]

[Note 494: «Ote cette peau de lion, et jette une peau de veau sur ces

membres trompeurs.»

(SHAKSPEARE, _le roi Jean_.)]

Pour vous, druides, dont la tête est lourde de plomb vierge, vous qui,

chaque jour, écrivez pour gagner votre pain de chaque jour, je ne vous

ferai pas ici la guerre; Gifford, de sa main puissante, a écrasé sans

remords votre bande nombreuse. Répandez votre spleen vénal sur _tous les

talens_, ne cherchez pas à vous défendre, mettez-vous plutôt à couvert

derrière la pitié. Que votre tombe se régale de monodies sur Fox; puisse

le Manteau de Melville[495] vous servir aussi de couverture de lit!

Poètes misérables, le Léthé vous attend en commun; que la paix soit avec

vous! c'est là votre meilleure récompense. Il n'y a qu'une immortalité

funeste, telle qu'une Dunciade[496] peut en donner, qui soit capable de

faire vivre vos vers au-delà d'un jour; jusqu'à présent la masse

insipide de vos travaux gît dans un repos prématuré, avec quelques noms

d'une _un peu_ plus grande importance. Loin de moi d'aller impoliment

attaquer l'aimable auteur qui cache son nom sous celui de Rosa, cette

dame dont les poésies, fidèles échos de son esprit, laissent loin, bien

loin derrière, la compréhension étonnée[497]. Quoique les poètes de la

Crusca ne remplissent plus nos journaux, cependant quelques maraudeurs

essaient de tems en tems des escarmouches autour de leurs colonnes.

Demeurés les derniers de cette troupe de gagistes pleurnicheurs,

autrefois sous la direction de Bell, Maltida et Hafiz font encore

entendre des cris et des hurlemens lamentables; et les métaphores de

Merry reparaissent enchaînées à la signature de O.P.Q[498].

[Note 495: _Le Manteau de Melville_, parodie du poème intitulé le

_Manteau d'Elijah_.]

[Note 496: _Dunciade_, poème satirique de Pope contre ses ennemis

littéraires et les méchans écrivains de son tems; Palissot en a fait une

pâle imitation dans un poème auquel il a conservé le même nom.]

[Note 497: Cette petite et aimable Jessica (nom de la jeune juive dans

le _Marchand de Venise_), fille du célèbre juif K..... semble suivre

l'école de la Crusca (académie à Rome, dont les femmes peuvent être

membres). Elle a publié deux volumes qui, par leur absurdité même, ne

laissent pas que d'avoir un certain mérite par le tems qui court. Elle

est encore auteur de quelques petits romans écrits dans le style de la

première édition du _Moine_.]

[Note 498: Ce sont là les signatures de quelques-unes des excellences

qui figurent dans la partie poétique des journaux.]

Quand un jeune homme de belle espérance, naguère habitant d'une échoppe

obscure, prend en main une plume moins pointue que son alêne, qu'il

quitte son étroite boutique, oublie son magasin de souliers, abandonne

saint Crépin et se met à saveter pour les Muses, dieux! comme le

vulgaire s'étonne, comme la multitude applaudit! comme nos dames le

lisent, comme nos lettrés le louent! Si par hasard quelque rieur se

permet une plaisanterie, c'est mauvais naturel tout pur; le monde ne

sait-il pas bien à quoi s'en tenir? Quand nos beaux-esprits admirent des

vers, il faut bien qu'ils aient été dictés par le génie, et Capel

Loft[499] déclare que ceux-ci sont tout-à-fait sublimes. Écoutez, vous

tous qui êtes engagés dans un commerce ingrat, vous aussi, agriculteurs,

quittez la charrue, laissez là votre bêche inutile; Burns, Bloomfield,

que dis-je, un homme bien au-dessus d'eux, Gifford était né sous une

étoile malheureuse, il a dédaigné de se livrer plus long-tems aux

travaux serviles d'une profession mécanique, il a osé affronter la

tempête, il a à la fin triomphé du destin. Pourquoi d'autres n'en

feraient-ils pas autant? Si Phébus t'a souri, Bloomfield, pourquoi ne

sourirait-il pas aussi à ton frère Nathan? La manie des vers, et non la

muse, s'est emparée de lui aussi; ce n'est pas une inspiration, c'est

une maladie. Un paysan ne peut plus aller prendre son dernier gîte, une

commune ne peut être close, qu'il ne fasse aussitôt une ode[500]. Oh!

puisque nous nous perfectionnons à ce point, puisque les dieux

favorisent notre île et ses habitans, que la poésie aille en ayant,

qu'elle s'empare de toutes nos ames, des laboureurs aussi bien que des

ouvriers! Savetiers nés pour l'harmonie, continuez vos chants, faites à

la fois une pantoufle et une chanson. Les yeux de la beauté s'arrêteront

sur vos ouvrages, vos sonnets ne sauraient manquer de lui plaire... et

peut-être aussi vos souliers. Puissent les tisserands des Moorlands[501]

être fiers de leur génie pindarique; puissent les lais des tailleurs

devenir plus longs que leurs comptes! pour récompenser leurs chants

agréables, nos jeunes gens à la mode leur paieront leurs poèmes... quand

ils paieront leurs habits.

[Note 499: Capel Loft, esq., le Mécène des cordonniers, le grand faiseur

de préfaces pour tous les faiseurs de vers dans le malheur; c'est une

sorte d'accoucheur gratuit, pour tous ceux qui désirent se délivrer

d'une quantité quelconque de poésies, mais qui ne savent comment les

mettre au jour.]

[Note 500: Voyez l'ode, l'élégie, ou tout ce que lui ou d'autres

voudront l'appeler, de Nathaniel Bloomfield, sur la clôture de _la

commune d'Honington_.]

[Note 501: Voyez les _Souvenirs d'un tisserand, dans les Moorlands du

comté de Stafford_.]

Après avoir rendu les hommages qui lui étaient dus à la foule de nos

hommes célèbres, qu'il me soit permis de m'occuper de vous, hommes de

génie négligés aujourd'hui. Viens! ô Campbell[502], donne l'essor à ton

beau talent; qui osera aspirer à la gloire, si tu cesses d'espérer? Et

toi, mélodieux Rogers! lève-toi enfin, rappelle l'aimable souvenir du

passé, que la douce mémoire t'inspire encore; redemande à ta lyre ces

sons enchanteurs qui lui sont familiers. Replace Apollon sur son trône

vacant, assure l'honneur de ton pays et le tien propre. Eh quoi, la

poésie abandonnée doit-elle toujours verser des pleurs sur cette tombe,

où ses dernières espérances sont ensevelies avec le religieux Cowper, ou

bien ne la quittera-t-elle que pour aller jeter quelques fleurs sur le

gazon qui recouvre son favori Burns? Non! Quoique le mépris ait

justement flétri la race de ces hommes qui écrivent par manie, ou pour

avoir du pain, la poésie a encore quelques enfans légitimes qui font

tout son orgueil, dont les vers nous touchent d'autant plus qu'ils ne

visent point à l'effet, qui sentent comme ils écrivent, et qui écrivent

comme ils sentent; vous en êtes témoins, Gifford, Sotheby, Macneil[503].

[Note 502: Il serait superflu de rappeler à nos lecteurs l'auteur des

_Plaisirs de la Mémoire_ et des _Plaisirs de l'Espérance_; les deux plus

beaux poèmes didactiques que nous avons en anglais, si l'on en excepte

l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Mais il s'est élevé de nos jours tant de

méchans poètes, que les noms même de Campbell et de Rogers ont quelque

chose d'étrange.]

[Note 503: _Gifford_, auteur de la _Baviade_ et de la _Méviade_, les

deux meilleures satires de l'époque, et traducteur de Juvénal.

_Sotheby_, traducteur de l'_Obéron_ de Wiéland, des _Géorgiques_ de

Virgile, et auteur de _Saül_, poème épique.

_Macneil_, dont les poèmes ont obtenu la popularité qu'ils méritaient si

bien, entr'autres son _Scotland's scaith_ ou _les Malheurs de la

guerre_, dont 10,000 exemplaires se sont vendus en un mois.]

Pourquoi Gifford s'abandonne-t-il au sommeil? On l'a déjà demandé en

vain[504], nous le redemanderons encore une fois, pourquoi Gifford

s'abandonne-t-il au sommeil? n'y a-t-il plus de folies que sa plume

puisse censurer? n'y a-t-il plus de sots dont les reins appellent les

coups de fouet? N'y a-t-il plus de ces fautes, bonnes fortunes pour le

poète satirique? Le vice, plus grand que jamais, ne marche-t-il pas

fièrement dans toutes les rues? Les princes et les pairs du royaume

pourront-ils se vautrer dans le bourbier de la corruption, et échapper

au fouet de la satire comme au glaive de la loi? Éternisant dans les

races futures leur coupable célébrité, deviendront-ils comme autant de

fanaux pour guider au crime impuni? Réveille-toi, Gifford, rend les

hommes meilleurs, ou force-les à rougir.

[Note 504: M. Gifford a promis publiquement que la _Baviade_ et la

_Méviade_ ne seraient point ses derniers ouvrages originaux: qu'il se le

rappelle, _mox in reluctanetes dracones_.]

Infortuné White[505]! quand ta vie était encore dans son printems, et

que ta jeune muse commençait à peine à agiter ses ailes joyeuses, la

mort, qui détruit tout, est venue; toutes tes belles espérances sont

descendues dans la tombe, pour y demeurer à jamais ensevelies! Oh! quel

noble cœur a été anéanti, quand la science a détruit elle-même son fils

bien aimé! Oui! elle a répondu avec trop d'indulgence à ton amour

passionné; elle a semé la semence, mais c'est la mort qui a fait la

moisson. C'est ton propre génie qui t'a donné le coup fatal, c'est lui

qui a aidé les progrès de cette plaie à laquelle tu as succombé! Ainsi,

quand l'aigle blessé demeure étendu sur la plaine, pour ne prendre plus

désormais son essor au milieu des nuages, il a vu ses propres plumes,

attachées au trait fatal, donner des ailes à la flèche qui tremble et

s'agite dans son cœur. Ses angoisses sont pénibles; mais il lui est bien

plus pénible encore de sentir qu'il a nourri lui-même cette plume à

laquelle l'acier doit sa vitesse meurtrière, et que le même plumage qui

avait réchauffé son aire boit maintenant le dernier souffle de sa vie

dans sa poitrine sanglante.

[Note 505: Henri Kirke White mourut à Cambridge, en octobre 1806, par

suite de sa trop grande application à des études qui auraient mûri en

lui ce génie que la maladie et la pauvreté ne purent altérer, et que la

mort elle-même détruisit sans l'abattre. Ses poésies sont pleines de

beautés, bien propres à faire vivement regretter au lecteur qu'il n'ait

eu que si peu de tems à déployer des talens qui eussent fait honneur

même aux fonctions sacrées auxquelles il se destinait.]

Il y en a qui disent que, de nos jours éclairés, de magnifiques

mensonges font seuls la gloire d'un barde; qu'une invention forcée, mais

toujours prête, peut seule pousser le poète à chanter. Il est vrai que

tous ceux qui écrivent en vers, bien plus que tous ceux qui écrivent de

quelque manière que ce soit, reculent devant ce mot fatal au génie.....

usé, déjà fait. Quelquefois, cependant, la vérité communique ses feux

les plus nobles, et orne elle-même les vers qu'elle a inspirés. C'est un

fait qu'au nom de la vertu Crabbe peut attester, lui qui, le peintre le

plus sombre de la nature, en est encore cependant le plus fidèle[506].

Que Shee[507] et le génie qui l'inspire trouvent ici une place, lui qui

manie également bien la plume et le pinceau, dont les arts réunis

dirigent la main pour tracer le chemin que doivent suivre le poète et le

peintre; lui dont la touche magique fait parler la toile, et dont les

vers coulent faciles et harmonieux. De doubles honneurs lui sont dus,

heureux rival des poètes et ardent ami des artistes.

[Note 506: Crabbe a peint la nature avec beaucoup de vérité, mais il l'a

choisie sous ses aspects les plus sombres; il a décrit les passions les

plus hideuses, les vices les plus dégradans, les positions sociales les

plus infâmes, les prisons, les hôpitaux, les charniers, etc. Ses

ouvrages les plus célèbres sont ceux intitulés: _Contes du château_ et

_Contes du village_.]

[Note 507: M. Shee est auteur de _Vers sur l'art_ et des _Élémens de

l'art_.]

Heureux celui qui a osé s'approcher du bosquet qu'ont habité les muses

dans leur enfance, dont les pas ont foulé, dont les yeux ont observé

cette terre qui a enfanté les premiers guerriers et les premiers poètes,

ce berceau de la gloire, cette Ionie, sur laquelle elle se plaît à

planer encore! Mais doublement heureux est celui dont le cœur se sent

ému d'une noble sympathie pour cette terre classique, qui déchire le

voile des siècles, depuis long-tems écoulés, et parcourt avec l'œil d'un

poète les restes de la Grèce antique. Wright[508]! ce fut ton lot

heureux de voir ces rivages chers à la gloire et de les chanter! Certes,

ce n'est pas une muse ordinaire qui guida ta plume, pour saluer

dignement cette terre des dieux et des hommes divins.

Et vous, poètes associés[509], qui avez rappelé à la lumière ces pierres

précieuses, trop long-tems cachées à la vue des modernes; vous dont le

goût s'est combiné pour moissonner dans ce vaste champ où les fleurs de

l'Attique répandent leur doux parfum, et pour embellir de leur douce

haleine votre belle langue maternelle. Quoique ce soit une noble tâche

que de répéter les chants de la muse grecque; quoique vous en offriez un

digne écho, méprisez dorénavant des accens empruntés, laissez-là la lyre

achaïenne, faites-en vibrer une qui vous appartienne en propre.

[Note 508: M. Wright, ex-consul-général des îles Ioniennes, est auteur

d'un très-beau poème intitulé: _Horæ Ionicæ_; c'est une description des

îles Ioniennes et des côtes adjacentes de la Grèce.]

[Note 509: Les traducteurs de l'_Anthologie_ ont depuis publié

séparément des poésies qui montrent un talent naturel, auquel il ne

manque que des occasions pour arriver au plus haut point de perfection.]

Que ces poètes-là, ou ceux qui leur ressemblent, rétablissent les lois

violées des muses; mais cela n'a pas été donné au fracas sonore du mou

Darwin, ce puissant maître dans l'art de faire des vers dépourvus de

sens. Ces cymbales dorées sont chargées d'ornemens, mais elles ne

rendent pas un son clair; elles ont plu à l'œil, mais elles ont fatigué

l'oreille; elles surpassaient d'abord pour la montre la simple lyre,

mais à l'usé elles ont bientôt fait voir qu'elles n'étaient que de

cuivre. Qu'il fuie loin des muses, avec tout son cortège de sylphes qui

s'évaporent en similitudes et en vains sons! puisse le clinquant

disparaître pour toujours avec lui! le faux brillant attire d'abord,

mais blesse bientôt les regards[510].

Que ces poètes ne descendent pas jusqu'à imiter Wordsworth, le plus

minime individu de cette tourbe d'écrivains vulgaires, dont les vers

n'offrent tout au plus qu'un bavardage d'enfans, quoiqu'ils paraissent à

Lambe et à Lloyd[511] harmonieux et divins. Que ces poètes..... mais, ô

ma muse, ne t'avise pas de vouloir enseigner ce qui est au-dessus, bien

au-dessus de ta faible portée. Leur génie naturel leur marquera la voie

qu'ils doivent suivre, et portera leurs chants jusque dans les cieux.

[Note 510: L'oubli dans lequel est tombé _le Jardin botanique_ (de

Darwin) semble indiquer le retour du goût; il n'y avait à louer dans ce

poème que quelques détails descriptifs.]

[Note 511: MM. Lambe et Lloyd sont les plus ignobles disciples de

l'école de Southey et compagnie. (_Note de Lord Byron_.)

M. Southey et quelques auteurs de ses amis habitèrent long-tems

certaines parties du Cumberland couvertes de lacs; leur école est

généralement appelée en Angleterre _the Lake poets, les poètes des

Lacs_.]

Et toi aussi, Scott[512], laisse à des ménestrels sans art le sauvage

cri de guerre de quelques maraudeurs des frontières; laisse-les filer

péniblement des vers qui leur sont payés à l'avance: le génie ne doit

point connaître d'autres inspirations que celles qu'il trouve en

lui-même. Laisse Southey chanter, quoique sa muse féconde, enflant

chaque corde, soit toujours trop prolixe. Laisse le simple Wordsworth

faire ronfler ses vers bons pour les enfans; laisse son confrère

Coleridge endormir les nourrissons entre les bras de leur nourrice.

Laisse le grand faiseur de spectre, Lewis, se proposer pour tout but

d'exciter les ravissemens de la galerie, ou de faire sortir une ombre du

tombeau. Laisse Moore se livrer à ses compositions libertines; laisse

Strangford voler Moore, et jurer que Camoëns a autrefois composé de tels

chants. Laisse Haley continuer ses vers boiteux, Montgomery s'abandonner

à sa folie furieuse, le pieux Grahame psalmodier ses stupides versets,

Bowles polir ses sonnets trop nombreux, s'attendrir et se pâmer au

quatorzième vers; laisse enfin Carlisle[513], Matilda, le reste des

poètes de Grub-street, et les meilleurs de Grosvenor-square, écrivailler

jusqu'à ce que la mort nous en délivre, ou que le sens commun outragé

reprenne ses droits. Mais toi, dont les talens n'ont pas besoin d'être

encouragés par des éloges, tu devrais laisser à des poètes inférieurs

d'ignobles lais; la voix de ton pays, la voix des neuf Muses demandent

une harpe sacrée... cette harpe c'est la tienne. Dis-moi, les annales de

la Calédonie ne t'offriront-elles pas les glorieux souvenirs de quelques

combats plus nobles que les viles incursions de quelques clans de

maraudeurs, dont les exploits les plus magnifiques sont une disgrâce

pour le nom d'homme, ou que les obscurs faits d'armes de Marmion, qui

figureraient plus convenablement dans des contes, comme ceux de Robin

Hood? Écosse, sois encore fière du poète à qui tu as donné le jour: que

tes éloges soient sa première, sa plus belle récompense! Que sa gloire

toutefois ne soit pas confinée dans sa patrie, que le monde entier soit

plein de sa renommée: que ses ouvrages soient connus quand Albion aura

cessé d'exister, qu'ils soient là pour dire ce qu'elle était; qu'ils

perpétuent le souvenir de sa gloire chez les races futures; qu'ils

fassent survivre le nom de sa patrie, même quand sa patrie ne sera plus.

[Note 512: J'espère, pour le dire en passant, que dans le premier poème

de M. Scott son héros ou son héroïne seront plus fidèles à la grammaire

que la dame de son _dernier Lay_ et son spadassin Guillaume de

Lorraine.]

[Note 513: L'on pourra me demander, peut-être, pourquoi je me permets de

censurer le comte de Carlisle, mon tuteur et mon parent, à qui j'ai

dédié, il y a quelques années, le recueil de mes poésies de collège. Il

n'a jamais été mon tuteur que de nom, autant que je l'ai pu connaître;

pour mon parent, il l'est, je ne saurais l'empêcher, et j'en suis bien

fâché; mais puisque sa seigneurie a paru l'oublier dans une occasion

fort importante pour moi, c'est une circonstance dont je ne chargerai

pas ma mémoire plus long-tems. Je ne crois pas que quelques

mésintelligences personnelles puissent excuser un jugement injuste porté

sur un autre écrivain; mais je ne vois pas non plus pourquoi elles

empêcheraient d'en porter aucun, surtout quand l'auteur, noble ou

roturier, a, pendant une suite d'années, dupé le public, en lui vendant

Dieu sait combien de rames de papier couvertes d'absurdités les plus

franches et les plus complètes. En outre, je ne me suis pas détourné de

mon chemin pour aller jeter du blâme sur M. le comte; non..... ses

ouvrages sont venus naturellement à la revue avec ceux de nos autres

patriciens lettrés. Si donc, avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans,

j'ai donné des éloges aux productions de sa seigneurie, cela a été dans

une dédicace respectueuse, plutôt d'après des avis étrangers que d'après

mon propre mouvement, et je saisis avec empressement cette occasion qui

s'offre pour la première fois de démentir mes paroles à ce sujet. J'ai

appris que plusieurs personnes me regardent comme ayant de grandes

obligations à lord Carlisle; je serais, dans ce cas, ravi de savoir ce

qu'elles sont et quand elles m'ont été conférées, afin de les apprécier

comme je le dois et de les reconnaître en public. Ce que j'ai humblement

avancé comme mon opinion sur tout ce qu'il a fait imprimer, je suis prêt

à le soutenir s'il le faut, en citant ses élégies, ses panégyriques, ses

odes, ses épisodes, et certaines tragédies facétieuses et grotesques,

portant son nom et son cachet:

«Qui peut ennoblir des coquins, des sots et des poltrons? Hélas, rien!

non pas même tout le sang des Howards!»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 26 题