SATIRE.

«J'aimerais mieux être un petit chat, et miauler, que d'être

l'un de ces fabricans de ballades.»

(SHAKSPEARE.)

«Nous avons de ces poètes déhontés, et cependant il est vrai

de dire que nous avons de même des critiques aussi fous et

aussi dépraves.»

(POPE.)

EXTRAIT

DE LA REVUE D'EDIMBOURG.

N° 22. (JANVIER 1808)[418]

[Note 418: Il faut avoir lu cet article pour bien comprendre la satire

des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_; c'est ce qui nous a

décidé à le traduire en forme d'_avant-propos_.]

LES HEURES D'OISIVETÉ, recueil de poésies originales ou traduites, par

Georges Gordon, Lord Byron, mineur; in-8° de 200 pages.--Newark, 1807.

Les poésies de ce jeune lord appartiennent à cette classe que ni les

dieux ni les hommes ne peuvent, dit-on, supporter. Nous ne nous

rappelons pas que dans aucun recueil de vers nous en ayons rencontré si

peu qui s'éloignent de l'exacte médiocrité. Comme une eau stagnante dans

les bas-fonds, les effusions de sa muse ne sauraient s'élever au-dessus,

ou tomber au-dessous d'un niveau désespérant. Le noble lord a grand soin

de plaider sa minorité comme circonstance atténuante de sa faute; nous

voyons sa qualité de mineur sur le titre, nous la retrouvons à la

dernière page, elle s'accole à son nom, c'est une partie favorite de sa

signature. On la fait fortement sonner dans la préface, c'est une

particularité qu'on ne perd de vue dans aucun des poèmes, puisqu'on y

prend soin d'indiquer, par des dates précises, l'âge auquel ils ont été

composés. Cependant la loi nous paraît claire sur ce fait de minorité;

il peut sans doute être utile au défendeur, mais le demandeur ne peut en

aucun cas s'en faire un moyen à l'appui de ses prétentions. Ainsi, si un

procès était intenté à Lord Byron, afin de le forcer à présenter en cour

une certaine quantité de poésies, si un jugement à cet effet était

obtenu contre lui, il est très-probable, qu'on ne le regarderait pas

comme ayant satisfait à l'arrêt, s'il voulait passer, comme poésies, les

pièces contenues dans ce volume. C'est alors qu'il pourrait plaider la

circonstance de sa minorité; mais, comme dans l'espèce c'est lui qui

vient volontairement nous offrir sa marchandise, si elle ne se débite

pas bien sur le marché, il ne saurait arguer de sa qualité de mineur

pour nous forcer à lui en payer le prix en bons éloges au cours du jour.

C'est ainsi que nous envisageons la question, et c'est dans ce sens,

oserons-nous ajouter qu'elle sera jugée.

Peut-être, cependant, ne nous parle-t-il tant de sa jeunesse, que pour

augmenter notre admiration; et non pour désarmer notre critique.

Peut-être veut-il nous dire: «Voyez comme un mineur peut écrire! Cette

pièce de poésie a été composée par un jeune homme de dix-huit ans, et

cette autre par un jeune homme de seize!» Malheureusement nous nous

rappelons toutes les poésies de Cowley à dix ans et celles de Pope à

douze, et, loin d'être surpris qu'un jeune homme puisse écrire de

mauvais vers, depuis son entrée au collège jusqu'à sa sortie, nous

sommes persuadés que cela n'a rien que de très-ordinaire, que c'est le

cas de neuf hommes sur dix, élevés en Angleterre, et que le dixième

écrit encore mieux que Lord Byron.

Notre auteur a l'air de ne citer, qu'en y renonçant, les autres droits

qu'il pourrait avoir au privilége de l'indulgence. Toutefois il fait de

fréquentes allusions à sa famille et à ses ancêtres, tantôt dans le

texte, tantôt dans les notes; tout en rejetant l'idée que son rang

social lui en donne aucun au Parnasse, il a soin de nous rappeler ce mot

de Johnson, que «quand un lord se présente comme auteur, son mérite doit

être généreusement récompensé.» C'est en vérité cette considération qui

nous a portés à donner place, dans cette revue, aux poésies de Lord

Byron, jointe au désir de lui conseiller d'abandonner la poésie, et de

faire un usage plus avantageux de ses grands talens et de l'heureuse

position qu'il occupe dans le monde.

Dans ce but, nous lui demanderons la permission de l'assurer bien

sérieusement, que la rime placée au bout du vers, précédée d'un certain

nombre de pieds, même quand (ce qui n'est que rarement le cas chez lui)

ces pieds seraient scandés régulièrement et scrupuleusement comptés sur

les doigts, ne compose pas encore tout l'art de la poésie. Nous le

supplierions de croire qu'un peu de vivacité, qu'un peu d'imagination,

sont nécessaires pour constituer un poète, et que, pour être lu

aujourd'hui, un poème doit, au moins, contenir une idée, soit un peu

différente de celles des poètes qui ont écrit avant nous, soit

différemment exprimée. Nous en appelons à sa bonne foi; y a-t-il rien

qui mérite le nom de poésie dans les vers suivans, écrits en 1806? et si

un jeune homme de dix-huit ans a cru devoir dire des choses si peu

intéressantes à ses aïeux, un jeune homme de dix-neuf eût-il dû les

publier?

Ombres de héros! adieu! Votre descendant, prêt à quitter

l'antique demeure de ses pères, vous adresse ses adieux!

Dans sa patrie ou hors de son pays, il retrouvera un nouveau

courage, en pensant à la gloire et à vous.

Quoiqu'une larme humecte ses yeux à cette triste séparation,

c'est la nature et non la crainte qui excite ses regrets; il

s'en va au loin, guidé par une noble émulation; jamais il

n'oubliera la gloire de ses ancêtres.

Il jure qu'il chérira toujours votre renommée et votre

mémoire; il jure qu'il ne ternira jamais votre nom; il vivra

comme vous, ou il périra comme vous; puisse à son dernier

jour sa cendre être réunie à la vôtre!

Maintenant nous affirmons positivement qu'il n'y a rien de meilleur que

ces stances dans tout le volume du noble mineur.

Lord Byron devrait aussi se donner de garde d'essayer les sujets que les

plus grands poètes ont traités avant lui, car les comparaisons (il peut

l'avoir vu dans les exemples de son maître d'écriture) sont toujours

odieuses. L'ode de Gray, sur le collége d'Éton, aurait dû le détourner

de nous donner les dix stances boiteuses qu'il a intitulées: _Sur une

vue éloignée du village et du collége d'Harrow_:

Quand l'imagination se plaît encore à retracer la

ressemblance de nos camarades, et des compagnons de nos

premiers plaisirs, de nos premières peines, combien elle me

flatte, cette ressemblance de chacun de vous, que je garde

en mon cœur, quoique sans espoir certain de vous revoir un

jour!

De même, les excellens vers de M. Rogers, _sur une larme_, auraient dû

avertir le noble auteur d'abandonner ce sujet, et nous auraient sauvé

une douzaine de stances de la force des deux suivantes:

Faibles mortels que nous sommes, l'ardeur seule de la

charité ôte à notre âme sa barbarie, la compassion l'émeut,

quand la charité est touchée, et son sentiment se manifeste

par une larme.

L'homme condamné à naviguer, à braver la fureur des vents, à

se frayer un chemin à travers l'Océan, lorsqu'il jette un

coup d'oeil sur ces flots qui peut-être seront son tombeau,

laisse échapper une brûlante larme.

Nous en dirons autant des sujets où les grands poètes avaient échoué

avant lui. Ainsi, nous ne pensons pas que Lord Byron, _encore mineur_,

dût essayer de traduire l'invocation d'Adrien à son ame, quand Pope n'y

avait que si médiocrement réussi. Cependant si le lecteur se trouvait

d'opinion différente, voici la nouvelle traduction:

Oh! mon ame, si douce, si incertaine, si passagère, amie,

associée de mon limon, née pour je ne sais quelles régions

inconnues, où diriges-tu ta course lointaine! tu n'as plus

ta gaieté habituelle, tu es pâle, sans joies, abandonnée.

Quoi qu'il en soit, nous craignons que Lord Byron n'ait un goût

particulier pour les traductions et les imitations. Il nous en donne de

tous les genres, depuis Anacréon jusqu'à Ossian, et, à ne les considérer

que comme des devoirs de classe, elles sont assez passables; mais alors

pourquoi les imprimer, quand leur tems est passé et qu'elles ont rempli

leur but? Pourquoi appeler traduction ce qui se trouve page..., quand

deux mots de l'original (ϑελω λεγειν) y sont délayés en quatre vers, et

ce passage (page...) où µεσανυκοιϛ ποθ'ὡραιϛ est rendu par six vers

boiteux? Nous ne sommes pas juges compétens de ses poésies ossianiques;

nous sommes si peu versés dans ce genre de composition, que nous

craindrions d'attaquer ce qui appartient à Macpherson lui-même, en

essayant d'émettre une opinion sur les rapsodies de Lord Byron. Si donc

ce commencement d'un _chant des poètes_ est de sa seigneurie, nous nous

permettrons de ne l'approuver pas, si tant est que nous le comprenions:

«Quelle est cette forme qui s'élève au milieu des nuages rugissans, et

dont l'ombre noire brille sur le torrent rougeâtre des tempêtes? Sa voix

roule, portée par le tonnerre; c'est Orla, le brun chef d'Octhona. Il

était, etc.» Après avoir arrêté ce _brun chef_ quelque tems, les bardes

lui donnent avis de «lever ses beaux cheveux,» puis de «les épandre sur

l'arc-en-ciel,» et enfin de «sourire à travers les larmes de la

tempête.» Nous avons au moins neuf pages de ce genre; nous oserons nous

aventurer assez loin en leur faveur, pour dire qu'elles ressemblent

beaucoup à du vrai Macpherson, et nous assurons positivement, qu'elles

sont presque aussi stupides et presque aussi ennuyeuses.

C'est une sorte de privilège pour les poètes que l'égoïsme, mais ils

devraient en user et non en abuser. Un poète en particulier qui se

pique, quoique à l'âge un peu mûr de dix-neuf ans, d'être un

poète-enfant, ne devrait pas savoir, ou du moins ne devrait pas faire

voir qu'il sait tant de choses sur ses nobles aïeux. Outre le poème déjà

cité _sur l'antique demeure_ des Byron, nous en avons un autre de onze

pages, sur le même sujet, précédé d'un avertissement où l'auteur nous

apprend qu'_en vérité il n'avait nulle intention de le publier, mais que

les instances particulières de quelques amis_, etc., etc. Cette pièce se

termine par cinq stances sur lui-même, _noble et dernier rejeton d'une

illustre race_. Il n'est pas mal question encore de ses aïeux maternels

dans son poème sur _Lachin y Gair_, montagnes où il a passé une partie

de sa jeunesse, et où il aurait pu apprendre que _pibroch_[419] n'est

pas synonyme de _baypipe_, non plus que _duo_ ne l'est de _violon_.

[Note 419: On appelle _pibroch_ en général un air martial destiné à

rassembler les _clans_ et à les conduire au combat. _Baypipe_ est

l'instrument sur lequel les airs de cette nature sont joués; il revient

absolument à notre cornemuse.]

L'auteur ayant consacré une portion si considérable de son livre à

immortaliser l'emploi de son tems à l'école et au collége, nous ne

pouvons prendre congé de lui sans soumettre au lecteur un exemple de ses

confidences ingénieuses. Dans une ode intitulée _Granta_, ode ornée

d'une épigraphe grecque, on trouve ces magnifiques stances:

Là, dans des appartemens petits et humides, le candidat aux

prix de colléges s'assied la nuit près de sa lampe

solitaire, se couche tard, et se lève matin.

Il lit des quantités fautives dans Sele, se tourmente sur un

triangle difficile, se prive de plusieurs repas qui lui

seraient si utiles, condamné à s'occuper d'une latinité

barbare.

Renonçant aux pages qui pourraient lui plaire dans les

historiens, il préfère aux écrits des moralistes le carré de

l'hypothénuse. Toutefois ces occupations innocentes ne

nuisent qu'au malheureux écolier qui s'y adonne, si nous les

comparons à d'autres récréations auxquelles les imprudens se

réunissent pour se livrer.

Nous sommes fâchés d'avoir, sur la psalmodie collégiale, des détails

aussi peu satisfaisans que ceux renfermés dans ces deux stances d'un

style vraiment attique:

A peine notre chœur pourrait-il être excusé, comme une

troupe de débutans dans ce genre; mais quelle indulgence

doit-on avoir pour les croassemens de vieux pécheurs comme

nous?

Si David, après avoir terminé ses psaumes, les eût entendu

chanter par de tels fous, jamais il ne les eût laissé venir

jusqu'à nous, mais il les eût déchirés dans sa juste fureur.

Quelque jugement que l'on porte sur les poésies du noble mineur, il

paraît qu'il faut les prendre telles qu'elles sont, et nous en

contenter, car ce sont les dernières que nous aurons jamais de lui. Il

n'est tout au plus, dit-il lui-même, qu'un étranger dans les bosquets du

Parnasse; il n'a jamais vécu dans un grenier, comme les poètes-nés, et

quoiqu'il ait erré autrefois sans souci dans les montagnes de l'Écosse,

il n'a pas, depuis long-tems, joui de cet avantage. De plus, il n'attend

nul profit de cette publication, quel que soit son succès ou sa chute;

il est très-improbable, d'après sa position et les devoirs qu'elle va

lui imposer, qu'il condescende de nouveau à se faire auteur. Nous devons

donc prendre ce qu'on nous donne et remercier. Quel droit avons-nous,

nous autres pauvres diables, d'être si difficiles? Ne devons-nous pas

nous tenir tout contens et tout aises d'avoir obtenu quelque chose d'un

homme du rang de sa seigneurie, qui n'habite pas un grenier, mais qui

règne en souverain dans la noble abbaye de Newsteadt. Encore une fois,

soyons reconnaissans; appelons, avec l'honnête Sancho, les bénédictions

de Dieu sur le bienfaiteur, et n'allons pas regarder de trop près la

bouche du cheval qui nous est donné.

PRÉFACE

DE LA SECONDE ÉDITION.

Tous mes amis, lettrés ou non, m'ont conjuré de ne point publier cette

satire avec mon nom. Si j'étais susceptible d'être détourné du chemin

que je me suis tracé, par des sophismes et les boulettes de papier de

l'imagination, je me serais rendu à leur désir; mais je ne suis point

homme à me laisser effrayer par des injures, ou à trembler devant des

journalistes armés ou sans armes. Je puis dire, en conscience, que je

n'ai attaqué _personnellement_ aucun homme qui n'ait auparavant pris

l'offensive contre moi. Les ouvrages des auteurs sont la propriété du

public; celui qui achète a le droit de juger et de publier son opinion,

si cela lui convient, et les auteurs dont j'ai parlé peuvent en user à

mon égard comme je l'ai fait au leur: ils réussiront mieux, j'en suis

sûr, à prouver que mes ouvrages sont mauvais, qu'à corriger leurs

propres productions; et mon intention n'a pas été de prouver que

j'écrivisse bien, mais de forcer les autres à écrire mieux, _s'il est

possible_.

Ce poème ayant réussi au-delà de mes espérances, je me suis efforcé de

faire dans cette édition quelques additions et quelques corrections pour

le rendre moins indigne du public.

Dans la première édition de cette satire, publiée sans nom d'auteur,

j'avais, au sujet du Pope de Bowles, inséré quatorze vers d'un homme

d'esprit de mes amis, qui a maintenant sous presse un volume de poésies.

Ces quatorze vers ont été effacés et remplacés, dans cette nouvelle

édition, par d'autres de mon propre crû; ma seule raison en cela, et

j'espère que chacun penserait de même en pareil cas, c'est que je suis

déterminé à ne rien publier avec mon nom qui ne soit entièrement et

exclusivement de ma composition.

Quant aux talens réels des poètes dont les ouvrages sont cités, ou

auxquels il est fait allusion dans les pages suivantes, l'auteur espère

qu'il sera généralement d'accord avec la majorité du public éclairé,

quoique, comme d'autres sectaires, chacun de ces écrivains ait son petit

cercle de prosélytes qui exagèrent son mérite, dissimulent ses défauts

et reçoivent sans examen, avec un empressement respectueux, tout ce qui

tombe de sa plume. Mais le génie dont sont incontestablement doués

quelques-uns des écrivains censurés ici ne fait que rendre plus

déplorable la prostitution de leur beau talent. On doit avoir pitié de

la sottise impuissante, on peut tout au plus en rire avant que de

l'oublier, mais de grandes et réelles facultés dont on abuse doivent

être décidément gourmandées. Personne plus que l'auteur n'eût désiré

voir quelque écrivain habile et connu se charger de les exposer à la

vindicte publique; mais Gifford consacre tous ses momens à son édition

de _Massinger_, et, en l'absence d'un médecin véritable, un chirurgien

de campagne peut donner une ordonnance pour empêcher la propagation

d'une épidémie dangereuse, pourvu; toutefois, qu'il n'ait point recours

au charlatanisme. Nous offrons ici un caustique, car il ne faut pas

moins qu'une cautérisation vive pour sauver tant de patiens atteints de

la déplorable rage de rimer. Quant aux journalistes de la _Revue

d'Édimbourg_, il faudrait un autre Hercule pour triompher de cette hydre

nouvelle, et l'auteur, dût-il s'en écorcher un peu la main, sortirait

content du combat, s'il parvenait simplement à briser une des têtes du

serpent.

LES

POÈTES ANGLAIS

ET

LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 17 / 26 题