Mais cependant à quoi aboutissent ces nobles espérances du poète de
vaincre les siècles et de lutter contre le tems? De nouveaux âges
s'avancent avec rapidité, de nouvelles nations s'élèvent, d'autres
vainqueurs[514] portent leurs noms jusque dans les cieux: quelques
générations de courte durée passent, et déjà leurs enfans ont oublié le
poète et ses ouvrages. Aujourd'hui même combien de bardes autrefois
chéris de leurs contemporains, dont le nom douteux obtient à peine
l'honneur d'une mention passagère. Quand la trompette de la renommée a
fait entendre ses plus nobles fanfares, quoiqu'elles retentissent
long-tems, l'écho se lasse à la fin de les répéter et s'endort: la
gloire, comme le phénix au milieu des flammes, exhale ses doux parfums,
brille et n'est plus.
[Note 514: _Tollere humo, victorque virum volitare per ora_. (VIRGILE.)]
La gothique Granta appellera-t-elle ses noirs enfans, habiles dans les
sciences, plus habiles à faire des pointes et des jeux de mots? Oh! non:
elle fuit et dédaigne jusqu'au grand prix fondé par lord Seaton, bien
que des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des vers rimés
de Hoare et des vers blancs de Hoyle. Je ne veux pas dire ce Hoyle dont
les ouvrages, tant que durera chez nous l'amour du whist, seront
toujours sûrs de commander l'attention[515]. Vous qui aspirez aux
honneurs de Granta, il vous faut monter son Pégase, un âne de la
première force, bien digne de sa mère, dont l'Hélicon est plus ennuyeux
que son Cambridge. Là Clarke, faisant _pour plaire_ des efforts
pitoyables, oubliant que de mauvais vers ne donnent pas les grades
universitaires, soi-disant _satiriste_, bouffon à gages, écrivain
mensuel de quelques plats pamphlets, condamné à travailler péniblement,
le plus vil d'une troupe méprisable, et à forger des mensonges pour un
_Magazine_, dévoue à la calomnie son esprit né pour elle, et est
lui-même un libelle vivant contre le genre humain[516]. Oh! obscur asile
d'une race vandale[517], à la fois l'honneur et la disgrâce des
sciences, si plongé dans la routine et l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine
les noms de Smythe et d'Hodgson[518] seront capables de réhabiliter le
tien! Mais la muse aime à se baigner aux lieux où la belle Isis roule
des eaux plus pures; sur ses bords verdoyans, une couronne d'une verdure
plus durable attend les poètes qui osent pénétrer dans ses classiques
bosquets, où Richards s'enflamme du vrai feu poétique et apprend aux
Bretons modernes à louer dignement leurs ancêtres[519].
[Note 515: Les _Jeux de Hoyle_, si connus des amateurs de whist,
d'échecs, etc., etc., survivront, sans aucun doute, aux rêveries
poétiques de son homonyme, dont le poème, comme il est dit expressément
dans l'avertissement, comprend _toutes les plaies de l'Égypte_.]
[Note 516: Ce personnage a paru dernièrement décidé à embrasser le
métier d'auteurs, il a écrit un poème intitulé: _l'Art de plaire_, comme
l'on dit, _Lucus a non lucendo_, où l'on trouve peu de choses plaisantes
et pas du tout de poésie. Il est aussi salarié au mois, et chargé de
recueillir des calomnies pour _le Satiriste_. Si cet infortuné jeune
homme voulait laisser là ses _Magazines_ pour les mathématiques, et
s'efforcer de passer ses examens avec quelque honneur, peut-être cela
lui serait-il plus avantageux dans la suite que le salaire qu'il reçoit
à présent.]
[Note 517: «L'empereur Probus transporta un corps considérable de
Vandales dans le comté de Cambridge.» (GIBBON.)
Il n'y a aucune raison de douter de la vérité de cette assertion; la
race s'est parfaitement conservée.]
[Note 518: Le nom de ce gentleman n'a pas besoin d'éloges; quand un
homme a comme lui donné dans de simples traductions des preuves
incontestables de génie, on peut s'attendre qu'il devra exceller dans
des compositions originales. Il est à espérer qu'il nous en offrira
bientôt quelque brillant échantillon.]
[Note 519: _Les Bretons aborigènes_, excellent poème de Richards.]
Pour moi qui, sans mission, ai osé dire à mon pays ce que ses enfans
devraient si bien savoir, c'est le zèle de son honneur qui m'engage à
attaquer cette nuée d'idiots qui infeste notre âge. Ton nom honoré a
droit à tous les genres de gloire, Albion: tu es la nation la plus libre
du monde, tu es aussi la plus chère aux Muses. Oh! si tes bardes étaient
les dignes émules de ta renommée, s'il s'en élevait de plus dignes de
ton beau nom! Ce qu'Athènes était pour les arts, Rome pour la puissance,
Tyr pour la richesse, tu as été tout cela à la fois, belle Albion,
dominatrice de la terre, reine puissante de l'Océan. Mais Rome a
dégénéré, Athènes n'est plus qu'un village, et les remparts de Tyr sont
tombés dans la mer. Ta puissance peut cesser, comme la leur: et la
Grande-Bretagne, ce boulevart de l'Europe, peut tomber un jour. Mais
arrêtons-nous; je redoute le sort de Cassandre, dont on méprisa les
avertissemens jusqu'à ce qu'il fût trop tard: je dois me renfermer dans
des sujets moins grands, et me borner à forcer nos poètes à acquérir un
renom égal à celui de leur patrie.
Adieu donc, malheureuse Angleterre! que ceux qui te gouvernent soient
bénis: qu'ils soient les oracles du sénat, et l'objet des railleries du
peuple!
Puisses-tu entendre long-tems tes orateurs si divers prodiguer à la
tribune plus de rhétorique que de bon sens! Les collègues de Canning le
détestent à cause de son esprit, tandis que cette vieille femme de lord
Portland[520] occupe la place de Pitt.
[Note 520: Il y a ici, dans une note de Byron, une plaisanterie que l'on
ne saurait traduire en français. On demandait à un des amis du noble
auteur pourquoi l'on comparaît lord Portland à une vieille femme; je
suppose, dit-il, que c'est parce que sa grâce est _past bearing_,
c'est-à-dire _insupportable_ ou _hors d'âge d'être enceinte_.
(_Note de Lord Byron_.)]
Encore une fois, adieu! Déjà se tend au souffle du vent la voile qui
doit me porter loin d'ici. Il faut que mes yeux se réjouissent à la vue
des côtes d'Afrique, des hauteurs escarpées du mont Calpé[521] et des
minarets de Stamboul[522]. De là je traverserai le pays de la
beauté[523], où le Kaff[524], habillé de rochers, est sans cesse couvert
de neiges sublimes. Mais, si je reviens jamais en Angleterre, aucun
motif ne pourra me forcer à publier les notes prises dans mon voyage.
Que l'orgueilleux Valentia[525] soit le rival du malheureux Carr; qu'il
égale, s'il peut, ses ouvrages à la vente desquels il s'est efforcé de
nuire; qu'Aberdeen et Elgin[526], poursuivant l'ombre de gloire qu'ils
pensent s'acquérir par un prétendu amour des arts, consomment des
milliers de livres sterling pour acquérir des soi-disant ouvrages de
Phidias, monumens difformes, antiques tronqués, qu'ils fassent de leurs
grands salons un bazar général pour tous les blocs de marbre mutilés;
que les _dilettante_ dissertent sur des voyages dans la Troade; pour
moi, je laisse la topographie à Gell[527], et me tenant pour satisfait,
je ne m'aviserai plus d'importuner le monde de ma prose ou de mes vers.
[Note 521: Calpé, ancien nom de Gibraltar.]
[Note 522: Stamboul, nom turc de Constantinople.]
[Note 523: La Géorgie, célèbre pour la beauté de ses habitans.]
[Note 524: Le mont Caucase.]
[Note 525: Lord Valentia (dont les effroyables voyages vont paraître,
avec tout le luxe accessoire, graphique, topographique et typographique)
dit, lors du malheureux procès de sir John Carr, que la satire de Dubois
l'avait empêché d'acheter l'_Étranger en Irlande_. Ah fi! milord, que
cela marque peu d'estime pour un confrère voyageur! Mais, comme dit le
proverbe, deux personnes du même métier ne sont jamais bien ensemble.]
[Note 526: Lord Elgin veut nous persuader que toutes les statues, avec
ou sans nez, qu'il a rassemblées dans sa boutique de maçon, sont
l'ouvrage de Phidias! _Credat Judœus_.
(_Note de Lord Byron_.)]
[Note 527: La topographie de Troie et celle d'Ithaque, par M. Gell, ne
peuvent manquer d'attirer les éloges de tous les hommes d'érudition et
de goût, non-seulement pour les idées nouvelles qu'il y donne au
lecteur, mais encore pour l'habileté et les recherches dont ces deux
ouvrages font foi.
(_Note de Lord Byron_.)]
J'ai jusqu'ici poursuivi la carrière que je m'étais tracée, préparé à la
haine que j'allais soulever, couvert d'acier contre toute espèce de
craintes personnelles. Je n'ai jamais dédaigné d'avouer ces vers comme
miens; je n'avais pas jeté mon nom au public, et cependant je ne m'étais
point caché. Ma voix s'est fait entendre une seconde fois, quoiqu'avec
des accens moins élevés; quoique mes pages fussent d'abord anonymes, je
ne les ai jamais désavouées. Aujourd'hui je déchire entièrement le
voile: courage, meute de chiens, votre proie est devant vous! Je ne suis
point effrayé de tout le bruit de Melbourne-House, du ressentiment de
Lambe, de la femme d'Holland, des pistolets inoffensifs de Jeffrey, de
la rage impuissante d'Hallam, des noirs enfans d'Edin et de leurs pages
incendiaires. Nos journalistes porteront cette fois les coups et les
sentiront, tout cuirassés d'impudence qu'ils soient. Je ne pense pas
sortir de cette lutte sans quelque horion; toutefois celui qui me
vaincra ne trouvera pas en moi un ennemi facile à dompter. Il fut un
tems qu'un mot désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres, qui
semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies n'auraient pu me
forcer à mépriser le plus vil des insectes que je voyais ramper devant
mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien changé de
ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris à penser et à dire
sévèrement la vérité; j'ai appris à me moquer des décrets emphatiques de
nos critiques, et à les briser eux-mêmes sur la roue qu'ils m'avaient
préparée. J'ai appris à repousser du pied la verge que l'on voulait me
faire baiser, à ne point m'inquiéter si la cour et la multitude
m'applaudissent ou me sifflent. Bien plus, quoique tous mes confrères
les rimailleurs froncent le sourcil, et moi aussi je puis terrasser un
méchant écrivain. Sûr de mes armes à l'épreuve, je jette à la fois le
gant aux maraudeurs écossais et aux sots de toute l'Angleterre.
Voici tout ce que j'ai osé quant à présent: jusqu'à quel point mes vers
ont calomnié notre siècle exemplaire, c'est à d'autres de le dire. Je
laisse au public le soin de me juger, lui qui, peu porté à l'indulgence,
blâme cependant rarement avec injustice.
POST-SCRIPTUM
AJOUTÉ LORS DE LA DEUXIÈME ÉDITION.
Depuis que cette seconde édition est sous presse, j'ai appris que mes
fidèles et bien aimés cousins de la _Revue d'Édimbourg_ préparent une
critique véhémente contre ma faible, ma douce, mon inoffensive muse, qui
n'avait déjà que trop à se plaindre de leurs outrages.
_Tanto ene animis cælestibus iræ_?
Je suppose qu'il me faudra dire de Jeffrey ce que sir Andrew Aguecheek
dit de son adversaire: «Si j'avais su qu'il fût aussi fort sous les
armes, je l'aurais envoyé à tous les diables, plutôt que de me battre
avec lui.» Quelle pitié, que je doive être de l'autre côté du Bosphore
avant que le prochain numéro n'ait passé la Tweed! Mais j'espère
toutefois en allumer ma pipe en Perse.
Mes amis du septentrion m'accusent avec justice de personnalités envers
leur grand anthropophage littéraire, Jeffrey; mais quelle autre conduite
pouvais-je tenir envers lui et sa meute méprisable, qui se nourrit de
mensonges et de calomnies, et étanche sa soif dans des flots de
médisances? J'ai cité des faits déjà connus, j'ai exprimé librement ma
façon de penser sur l'ame de Jeffrey, et je ne sache pas qu'il lui en
soit résulté aucun malheur; a-t-on jamais sali un boueur en le jetant
dans la boue? On pourra dire que je quitte l'Angleterre parce que j'y ai
insulté des personnes d'honneur et d'esprit; mais je reviendrai, et
elles pourront bien entretenir la chaleur de leur ressentiment jusqu'à
mon retour. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que rien n'est plus
étranger aux motifs qui me font quitter l'Angleterre, que des craintes
comme écrivain ou comme homme: ceux qui ne me connaissent pas pourront
s'en convaincre. Depuis la publication de cette satire, je n'ai jamais
caché mon nom, j'ai presque toujours habité Londres, prêt à répondre à
ceux que j'ai attaqués, m'attendant journellement à recevoir quelque
petit cartel; mais, hélas! le tems de la chevalerie est passé, ou, pour
parler plus vulgairement, il n'y a plus de courage aujourd'hui.
Il y a un jeune homme, appelé Hewson Clarke (écuyer sous-entendu),
_écolier servant_ au collége Emmanuel, et, je crois aussi, _Aubain
affranchi_ de Berwick sur la Tweed, que j'ai introduit dans ces pages en
bien meilleure compagnie qu'il n'en fréquente habituellement. C'est
toutefois un vilain homme, car sans aucun motif que je puisse deviner,
si ce n'est une querelle personnelle avec un ours que j'avais à
Cambridge pour le présenter comme candidat au premier _fellowship_[528]
vacant, et que la jalousie de ses condisciples a seule empêché d'obtenir
ce succès, il n'a cessé depuis plus d'un an de m'insulter dans le
_Satiriste_, et, ce qui est bien plus mal, d'insulter aussi le pauvre
innocent animal précité. En vérité, je n'ai pas conscience de lui avoir
jamais donné aucune provocation; en tout cas, je suis sûr que je ne
connaissais pas son nom avant que de l'avoir vu accouplé avec celui du
_Satiriste_. Il n'a donc aucune raison de se plaindre de moi; aussi je
pense bien que, comme sir Fretful Plagiary, il est _plutôt content que
fâché_. Je viens de citer tous ceux qui m'ont fait l'honneur de
s'occuper de moi et des miens, c'est-à-dire de mon ours et de mon livre,
excepté l'éditeur du _Satiriste_, qui paraît être un vrai _gentleman_.
Plût à Dieu qu'il pût donner un peu de sa politesse à ses scribes
subalternes! J'entends dire que M. Jerningham se dispose à prendre parti
pour son Mécène, lord Carlisle, j'espère que non; dans le peu de
rapports que j'ai eus avec lui, il est du petit nombre de ceux qui m'ont
montré quelque bonté quand j'étais enfant, et quoi qu'il puisse dire ou
faire, je le supporterai patiemment. Je n'ai plus rien à ajouter, si ce
n'est l'expression générale de mes remercîmens aux lecteurs, aux
acheteurs et à l'éditeur de mon livre, et, pour me servir des paroles de
Scott:
«Je leur souhaite, à tous et chacun d'eux, une bonne nuit, un sommeil
léger et des rêves couleur de rose.»
[Note 528: On appelle _fellowships_ certaines rentes fondées dans chaque
université et dans chaque collége, pour les meilleurs élèves de telle ou
telle partie des trois royaumes. Ces rentes sont à vie, elles n'obligent
pas à la résidence, elles ne comportent aucuns devoirs, aucunes
fonctions; mais comme elles ont été presque toutes fondées dans les tems
catholiques, elles se perdent par le mariage du sujet élu.]
M. Fitzgérald ayant écrit les vers suivans sur un exemplaire de la
satire précédente:
«Je vois que Lord Byron méprise ma muse; notre sort diffère en cela: ses
vers sont en sûreté, je ne saurais critiquer des vers que je n'ai jamais
lus;»
Ce même exemplaire tomba par hasard entre les mains de Byron, qui y
ajouta immédiatement cette réponse mordante:
«Je ne lis jamais, s'écrie Fitz, ce que l'on écrit contre moi; pour ce
que tu écris, toi, mon cher Fitz, il est sûr que personne ne le lira.
Voilà simplement le cas; ainsi, mon brave Fitz, tes ennemis sont quittes
avec toi, ou plutôt ils le seraient à l'avenir, s'ils étaient sourds ou
que tu fusses muet. Car, quand à leurs plumes de méchans écrivains
ajoutent leur langue, il n'y a que les garçons de service qui puissent
échapper à la force de leurs poumons[529].»
[Note 529: M. Fitzgérald est dans l'habitude de _réciter_ ses propres
poésies. Voyez _Poètes anglais_, page 329, note 2.
(_Note de Lord Byron_.)]