VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR

Ce serait un ennui pour moi, et aussi, j'en suis très certain, un

ennui pour vous, si j'entreprenais de vous raconter le menu de

notre existence depuis le jour où cet homme vint sous notre toit,

ou de quelle façon il en vint à gagner peu à peu notre affection à

tous.

Avec les femmes, ce ne fut pas une tâche bien longue, mais il ne

tarda pas à dégeler mon père lui-même, chose qui n'était pas des

plus aisées.

Il avait même fait la conquête de Jim Horscroft aussi bien que la

mienne.

À vrai dire, nous n'étions guère, à côté de lui, que deux grands

enfants, car il était allé partout, il avait tout vu, et quand il

avait passé une soirée à jaser, en son anglais boiteux, il nous

avait emportés bien loin de notre simple cuisine, de notre

maisonnette rustique pour nous jeter au milieu des cours, des

camps, des champs de bataille, de toutes les merveilles du monde.

Horscroft avait d'abord été assez maussade avec lui, mais de Lapp,

par son tact, par l'aisance de ses manières, l'avait bientôt

séduit, avait entièrement conquis son coeur, si bien que voilà Jim

assis, tenant dans sa main, la main de la cousine Edie, et tous

deux perdus dans l'intérêt qu'ils prenaient à écouter tous les

récits qu'il nous faisait.

Je ne vais pas vous conter tout cela, mais aujourd'hui encore,

après un si long intervalle, je pourrais vous dire comment, d'une

semaine, d'un mois à l'autre, par telle ou telle parole, telle ou

telle action, il arriva à nous rendre tels qu’il voulait.

Un de ses premiers actes fut de donner à mon père le canot dans

lequel il était venu, en ne se réservant que le droit de le

reprendre s'il venait à en avoir besoin.

Les harengs vinrent fort près de la côte cette année-là, et avant

sa mort mon oncle nous avait donné un bel assortiment de filets,

de sorte que ce présent nous rapporta bon nombre de livres.

Quelquefois, de Lapp s'y embarquait seul, et je l'ai vu pendant

tout un été ramant lentement, s'arrêtant tous les cinq ou six

coups de rame, pour jeter une pierre attachée au bout d'une corde.

Je ne compris rien à sa conduite jusqu'au jour où il me l'expliqua

de son propre gré.

-- J'aime à étudier tout ce qui a du rapport aux choses de la

guerre, dit-il, et je n'en laisse jamais échapper une occasion. Je

me demandais s'il serait difficile à un commandant de corps

d'armée d'opérer un débarquement ici.

-- Si le vent ne venait pas de l'Est, dis-je.

-- Oui, s'est bien cela, si le vent ne venait pas de l'Est. Avez-

vous pris des sondages ici?

-- Non.

-- Votre ligne de vaisseaux de guerre serait forcée de se tenir au

large, mais il y a ici assez d'eau pour qu'une frégate de quarante

canons puisse approcher jusqu'à portée de fusil. Bondez vos canots

de tirailleurs, déployez-les derrière ces dunes de sable, puis

soutenez-les en en lançant encore d'autres, lancez des frégates

une pluie de mitraille par-dessus leurs têtes. Cela pourrait se

faire! Cela pourrait se faire.

Ses moustaches raides comme celles d'un chat se hérissèrent plus

que jamais, et je pus voir à l'éclat de son regard qu'il était

emporté par ses rêves.

-- Vous oubliez que nos soldats seraient sur la plage, dis-je avec

indignation.

-- Ta! Ta! Ta! s'écria-t-il, naturellement pour une bataille, il

faut être deux. Voyons maintenant, raisonnons la chose. Combien

d'hommes pouvez-vous mettre en ligne? Dirons-nous vingt mille,

trente mille? Quelques régiments de bonnes troupes, le reste!

Peuh! Des conscrits, des bourgeois armés. Comment appelez-vous ça?

Des volontaires?

-- Des gens courageux, criai je.

-- Oh oui, très braves, mais des imbéciles. Ah! mon Dieu! on ne

saurait dire à quel point ils seraient imbéciles. Non pas eux

seulement, mais toutes les jeunes troupes. Elles ont tellement

peur d'avoir peur, qu'elles ne prendraient aucune précaution. Ah!

j'ai vu cela. En Espagne, j'ai vu un bataillon de conscrits

attaquer une batterie de dix pièces: il fallait voir comme ils

avançaient bravement, si bien que de l'endroit, où je me trouvais,

la montée avait l'air... comment appelez-vous cela en anglais?...

avait l'air d'une tarte aux framboises. Et notre beau bataillon de

conscrits, qu'était-il devenu? Puis un autre bataillon de jeunes

troupes tenta l'assaut. Ils partirent au pas de course, criant,

hurlant, tous ensemble, mais que peuvent faire des cris contre une

décharge de mitraille? Aussi voilà votre second bataillon étendu

sur la pente. Alors ce sont les chasseurs à pied de la garde, de

vieux soldats, à qui l’on dit de prendre la batterie: à les voir

marcher, ce n’était guère captivant, pas de colonne, pas de cris,

personne de tué. Tout juste une ligne de tirailleurs disséminés,

avec des pelotons de soutien, mais au bout de dix minutes, les

batteries était réduites au silence; et les artilleurs espagnols

taillés en pièces: La guerre, mon jeune ami, c'est une chose qui

s'apprend, tout comme l'élevage des moutons.

-- Peuh! dis-je, pour ne pas me taire devant un étranger; si nous

avions trente mille hommes sur la crête de cette hauteur là-bas,

vous en viendriez à être fort heureux d'avoir vos bateaux derrière

vous.

-- Sur la crête de la hauteur? dit-il en promenant rapidement ses

regards sur la crête. Oui, si votre homme connaissait son affaire;

il aurait sa gauche appuyée à votre maison, son centre à

Corriemuir, et sa droite par là, vers la maison du docteur, avec

une forte ligne de tirailleurs en avant. Naturellement sa

cavalerie manoeuvrerait pour nous couper dès que nous serions

déployés sur la plage. Mais qu'il nous laisse seulement nous

former, et nous saurons bientôt ce que nous avons à faire. Voilà

le point faible, c'est le défilé ici: je le balaierais avec mes

canons. J'y engagerais ma cavalerie. Je pousserais l'infanterie en

avant en fortes colonnes, et cette aile-ci se trouverait en l'air:

Eh Jock, vos volontaires, où seraient-ils?

-- Sur les talons de votre dernier homme, dis-je.

Et nous partîmes tous deux de cet éclat de rire cordial par lequel

finissaient d'ordinaire ces sortes de discussions.

Parfois, lorsqu'il parlait ainsi, je croyais qu'il plaisantait. En

d'autres moments, il n'était pas aussi facile de l'admettre.

Je me souviens très bien qu'un soir de cet été-là, comme nous

étions assis à la cuisine, lui, mon père, Jim, et moi, et que les

femmes étaient allées se coucher, il se mit à parler de l'Écosse

et de ses rapports avec l'Angleterre.

-- Jadis vous aviez votre roi à vous, et vos lois se faisaient à

Édimbourg, dit-il. Ne vous sentez-vous pas pleins de rage, et de

désespoir, à la pensée que tout cela vient de Londres.

Jim ôta sa pipe de sa bouche.

-- C'est nous qui avons imposé notre roi à l'Angleterre, et si

quelqu'un devait enrager, ce seraient ceux de là-bas.

Évidemment l'étranger ignorait ce détail. Cela lui imposa silence

un instant.

-- Oui, mais vos lois sont faites là-bas, dit-il enfin, et

assurément ce n'est pas avantageux.

-- Non. Il serait bon qu'on remit un Parlement à Édimbourg, dit

mon père, mais les moutons me donnent tant d'occupation que je

n'ai guère le loisir de penser à ces choses-là.

-- C'est aux beaux jeunes gens comme vous que revient le devoir

d'y penser, dit de Lapp. Quand un pays est opprimé, ce sont ses

jeunes gens qui doivent le venger.

-- Oui, les Anglais en veulent trop pour eux, quelquefois, dit

Jim.

-- Eh bien, s'il y a beaucoup de gens qui partagent cette manière

de voir, pourquoi n'en formerions-nous pas des bataillons, afin de

marcher sur Londres s'écria de Lapp.

-- Cela ferait une belle partie de campagne, dis-je en riant, mais

qui nous conduirait?

Il se redressa, fit la révérence, en posant la main sur son coeur,

de sa bizarre façon.

-- Si vous vouliez bien me faire cet honneur, s'écria-t-il.

Puis nous voyant tous rire, il se mit a rire aussi, mais je suis

convaincu qu'il n'avait pas voulu plaisanter le moins du monde.

Je n'arrivai jamais à me faire quelque idée de son âge, et Jim

Horscroft n'y réussit pas mieux.

Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l'air jeune,

parfois au contraire pour un jeune qui avait l'air vieillot.

Sa chevelure brune, raide, coupée court, n'avait nul besoin d'être

coupée ras au sommet de la tête, où elle se raréfiait pour finir

en une courbe polie.

Sa peau était sillonnée de mille rides très fines, qui

s'entrelaçaient, formaient un réseau; elle était, comme je l'ai

dit, toute recuite par le soleil. Mais il était agile comme un

adolescent, souple et dur comme de la baleine, passait tout un

jour à parcourir la montagne ou à ramer sur la mer sans mouiller

un cheveu.

Tout bien considéré, nous jugeâmes qu'il devait avoir quarante ou

quarante-cinq ans, bien qu'il fût malaisé de comprendre comment il

avait pu voir tant de choses à une telle période de la vie.

Mais un jour on se mit à parler d’âge, et alors il nous fit une

surprise.

Je venais de dire que j'avais juste vingt ans et Jim qu'il en

avait vingt-sept.

-- Alors je suis le plus âgé de nous trois, dit de Lapp.

Nous partîmes d'un éclat de rire, car, à notre compte, il aurait

parfaitement pu être notre père.

-- Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j'ai eu

vingt-neuf ans en décembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre

quelle existence extraordinaire avait été la sienne.

Il vit notre étonnement et s'en amusa.

-- J’ai vécu! j'ai vécu! s'écria-t-il. J'ai employé mes jours et

mes nuits; je n'avais que quatorze ans, que je commandais une

compagnie dans une bataille où cinq nations prenaient part. J'ai

fait pâlir un roi aux mots que je lui ai chuchotés à l'oreille,

alors que j'avais vingt ans. J'ai contribué à refaire un royaume

et à mettre un nouveau roi sur un grand trône l'année même où je

suis devenu majeur. Mon Dieu, j'ai vécu ma vie.

Ce fut là ce que j'appris de plus précis, d'après ses dires, sur

son passé.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait à

hocher la tête ou à rire.

Dans de certains moments, nous pensions qu’il n'était qu'un adroit

imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d'influence et de

talents serait-il venu perdre son temps dans le comté de Berwick?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que

sa vie avait en effet un passé très rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour très

proche voisin un vieil officier de la guerre d'Espagne, le même

qui avait dansé autour du feu de joie avec sa soeur et les deux

bonnes.

Il s'était rendu à Londres pour quelque affaire relative à sa

pension et à son indemnité de blessure, et avec quelque espoir

qu'on lui trouverait un emploi, de sorte qu’il ne revint que vers

la fin de l’automne.

Dès les premiers jours de son retour, il descendit pour nous

rendre visite, et alors ses yeux se portèrent pour la première

fois sur de Lapp.

Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer pareille

stupéfaction.

Il regarda fixement notre hôte pendant une longue minute sans dire

seulement un mot.

De Lapp lui rendit ce regard avec la même persistance, mais sans

que rien indiquât qu'il le reconnaissait.

-- Je ne sais qui vous êtes, monsieur, dit-il enfin, mais vous me

regardez comme si vous m'aviez déjà vu.

-- En effet je vous ai vu, dit le major.

-- Jamais, que je sache.

-- Mais je le jure.

-- Où donc, alors?

-- Au village d'Astorga, en 18...

De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin.

-- Mon Dieu, s'écria-t-il, quel hasard, et vous êtes le

parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous, monsieur.

Permettez-moi de vous dire un mot à l'oreille.

Il le prit à part, causa en français avec lui, d'un air très

sérieux, pendant un quart d'heure, gesticulant des mains, donnant

des explications, pendant que le major hochait de temps à autre sa

vieille tête grisonnante.

À la fin, ils parurent s'être mis d'accord pour quelque

convention, et j'entendis le major dire à plusieurs reprises:

_Parole d'honneur_, et ensuite _Fortune de la guerre_, mots que je

compris fort bien, car chez Birtwhistle on nous poussait fort

loin.

Mais depuis je remarquai constamment que le major ne se laissait

jamais aller à la même familiarité de langage, dont nous usions

avec notre locataire, qu'il s'inclinait en lui adressant la

parole, et qu'il lui prodiguait les marques de respect.

Plus d'une fois je demandai au major ce qu'il savait à ce sujet,

Mais il se déroba toujours, et je ne pus rien tirer de lui.

Jim Horscroft passa tout cet été à la maison, mais vers la fin de

l'automne, il retourna à Édimbourg, pour les cours d'hiver, car il

se proposait de travailler assidûment et d'obtenir son diplôme au

printemps prochain, s’il pouvait, et il reviendrait passer la

Noël.

Il y eut donc une grande scène d’adieu entre lui la cousine Edie.

Il devait faire poser sa plaque et se marier dès qu'il aurait le

droit d'exercer.

Je n'ai jamais vu un homme aimer une femme avec une telle

tendresse, et elle avait de son côté, quelque affection pour lui,

à sa manière, et en effet, elle eût cherché en vain dans toute

l'Écosse un plus bel homme que lui.

Cependant quand il était question de mariage, elle faisait une

légère grimace en songeant que tous ses rêves mirifiques

aboutiraient à n'être que la femme d'un médecin de campagne. Mais

tout bien considéré, elle n'avait de choix qu'entre Jim et moi, et

elle se décida pour le meilleur des deux.

Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais nous le sentions

d'une classe tout à fait différente de la nôtre: donc il ne

comptait pas.

En ce temps-là, je ne fus jamais bien fixé sur ce point: Edie se

préoccupait-elle ou non de lui?

Quand Jim était à la maison, ils ne faisaient guère attention l’un

et l’autre.

Après son départ, ils se rencontrèrent plus souvent, ce qui était

assez naturel, car Jim avait pris une grande partie du temps

d'Edie.

Une fois ou deux fois, elle me parla de Lapp comme si elle ne le

trouvait pas à son gré, et pourtant elle n'était pas à son aise

lorsqu'il n'était pas là le soir.

Edie, plus qu'aucun de nous, se plaisait à causer avec lui, à lui

faire mille questions.

Elle se faisait décrire par lui les costumes des reines, dire sur

quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles avaient des

épingles à cheveux dans leur coiffure, combien de plumes elles

portaient à leurs chapeaux, et je finissais par m'étonner qu'il

trouvât réponse à tout cela.

Et pourtant il avait toujours une réponse. Il jouait de la langue

avec tant de dextérité, de vivacité. Il montrait tant

d'empressement à l'amuser, que je me demandais comment il se

faisait qu'elle n'eût pas plus d'affection pour lui.

Bref, l'été, l'automne et la plus grande partie de l'hiver se

passèrent, nous étions encore tous très heureux ensemble.

L’année 1815 était déjà fortement entamée.

Le grand Empereur vivait toujours à l'île d'Elbe, se rongeant le

coeur; tous les ambassadeurs, réunis à Vienne, continuaient à se

chamailler sur la façon de se partager la peau du lion, maintenant

qu'ils l'avaient réduit aux abois pour tout de bon.

Quant à nous, dans notre petit coin de l'Europe, nous étions tout

absorbés par nos menues et pacifiques occupations, le soin des

moutons, les voyages au marché de bestiaux de Berwick, et les

causeries du soir devant le grand feu de tourbe.

Nous ne nous figurions guère que les actes de ces hauts et

puissants personnages pussent avoir une influence quelconque sur

nous.

Quant à la guerre, eh bien, n'était-on pas tous d'accord pour

admettre que la grande ombre avait disparu pour toujours de dessus

nos têtes, et que si les Alliés ne se prenaient pas de querelle

entre eux, il se passerait cinquante autres années avant qu'il se

tirât en Europe un seul coup de fusil.

Il y eut pourtant un incident qui se dresse en contour très net

dans ma mémoire. Il survint, je crois, vers la fin de février de

cette année-là, et je vous le conterai avant d'aller plus loin.

Vous savez, j'en suis sûr, comment sont faites les tours d'alarme

de la frontière.

Ce sont des masses carrées, disséminées de distance en distance le

long de la ligne de partage et construites de façon à donner asile

et protection aux gens du pays contre les maraudeurs et les

bandits.

Lorsque Percy et ses hommes étaient partis pour les Marches, on

amenait une partie de leur bétail dans la cour de la tour, on

fermait la grosse porte, et on allumait du feu dans les brasiers

placés au sommet.

C'était un signal auquel devaient répondre de même les autres

tours d'alarme.

Les lueurs clignotantes franchissaient ainsi les hauteurs de

Lammermuir et portaient les nouvelles jusqu'au Pentland, puis à

Édimbourg. Mais maintenant, comme on le pense bien, tous ces

antiques donjons étaient gondolés, croulants, et offraient aux

oiseaux sauvages des emplacements superbes pour leurs nids.

J'ai récolté un bon nombre de beaux oeufs pour ma collection, dans

la tour d'alarme de Corriemuir.

Un jour, j'avais fait une longue marche pour aller porter un

message aux Armstrongs de Laidlaw, qui demeurent à deux milles en

deçà d'Ayton.

Vers cinq heures, au moment même où le soleil allait se coucher,

je me trouvais sur le sentier de la lande, de façon à voir

exactement devant moi le pignon de West Inch, tandis que la

vieille tour d'alarme était un peu à ma gauche.

Je considérais à loisir le donjon, qui faisait un effet fort

pittoresque pour le flot de lumière rouge qui déversait sur lui

les rayons horizontaux du soleil, et la mer s'étendant au loin en

arrière.

Et comme je regardais avec attention, j'aperçus soudain la figure

d'un homme qui se mouvait dans un des trous du mur.

Naturellement je m'arrêtai, étonné de cela, car que pouvait faire

un individu quelconque dans cet endroit, et à ce moment-là, car

l'époque de la nidification n'était pas encore venue.

C'était si singulier que je me déterminai à tirer l'affaire au

clair.

Donc, malgré ma fatigue, je tournai le dos à la maison et me

dirigeai d'un pas rapide vers la tour.

L'herbe monte jusqu'au bas même du mur, et mes pieds ne firent que

peu de bruit jusqu'au moment où j'arrivai à l'arc coulant où se

trouvait jadis l'entrée.

Je jetai un coup d'oeil furtif dans l'intérieur.

C'était Bonaventure de Lapp qui était là, debout dans l'enceinte,

et qui regardait par ce même trou où j'avais vu sa figure.

Il était tourné de profil par rapport à moi.

Évidemment il ne m'avait pas vu du tout, car il regardait de tous

ses yeux dans la direction de West Inch.

Je fis un pas en avant. Mes pieds firent craquer les décombres de

l'entrée. Il sursauta, fit demi tour et se trouva tourné vers moi.

Il n'était pas de ceux à qui on peut faire perdre contenance, et

sa figure ne changea pas plus que s'il était là depuis un an à

m'attendre. Mais il y avait dans l'expression de ses yeux quelque

chose qui me disait qu'il aurait payé une somme assez ronde pour

me revoir prendre le sentier.

-- Hello! dis-je, qu’est-ce que vous faites ici?

-- Je pourrais vous faire la même question, dit-il.

-- Je suis venu parce que j'ai vu votre figure à la fenêtre.

-- Et moi, parce que, comme vous avez pu fort bien vous en

apercevoir, je m'intéresse très vraiment à tout ce qui a un

rapport quelconque avec la guerre, et naturellement les châteaux

sont de ce nombre. Vous m'excuserez un moment, mon cher Jock.

Puis s'avançant, il s'élança soudain par l'ouverture du mur, de

manière à n'être plus sous mes yeux.

Mais ma curiosité était beaucoup trop excitée pour l'excuser aussi

facilement.

Je me hâtai de changer de place afin de voir ce qu'il faisait.

Il était debout au dehors, et agitait la main avec une ardeur

fébrile, comme pour faire un signal.

-- Qu'est-ce que vous faites? criai-je.

Et aussitôt je sortis en courant, pour me placer près de lui, et

chercher du regard sur la lande, à qui il faisait ce signal.

-- Vous allez trop loin, monsieur, dit-il d'un ton irrité, je ne

croyais pas que vous iriez aussi loin. Un gentleman est libre

d'agir comme il l'entend, sans que vous veniez l'espionner. Si

nous devons rester amis, vous ne devez pas vous mêler de mes

affaires.

-- Je n'aime pas ces façons mystérieuses, dis-je, et mon père ne

les aimerait pas davantage.

-- Votre père peut s'en expliquer lui-même, et il n'y a là rien de

secret, dit-il d'un ton sec. C’est vous qui faites tout le secret

avec vos imaginations. Ta! Ta! Ta! ces sottises m'impatientent.

Et sans me faire seulement un signe de tête, il me tourna le dos

et d'un pas rapide se mit en route vers West Inch.

Je le suivis, et d'aussi mauvaise humeur que possible, car j'avais

le pressentiment de quelque méfait qui se tramait, et cependant,

je n'avais pas la moindre idée du monde de ce que cela pouvait

être.

Et j'en revins s'en m'en apercevoir, à songer à tous les incidents

mystérieux de l'arrivée de est homme, et de son long séjour au

milieu de nous.

Mais qui donc pouvait-il attendre à la Tour d'alarme?

Ce personnage était-il un espion, qui avait un collègue en

espionnage qui venait en cet endroit pour lui parler?

Mais cela était absurde.

Que pouvait bien venir espionner dans le Comté de Berwick?

Et d'ailleurs le Major Elliott savait parfaitement à quoi s'en

tenir sur lui et ne lui eût pas témoigné autant de respect, s'il y

avait eu quelque chose de suspect.

J'en étais arrivé à ce point-là, au cours de mes réflexions quand

je m'entendis saluer par une voix joyeuse. C'était le major en

personne, qui descendait la côte venant de chez lui, tenant en

laisse son gros bulldog Bounder.

Ce chien était un animal des plus dangereux, et il avait causé

maint accident aux environs, mais le major l'aimait beaucoup, et

ne sortait jamais sans lui, tout en le tenant à l'attache au moyen

d'une bonne et forte courroie.

Or, comme je regardais venir le major, et que j'attendais son

arrivée, il buta de sa jambe blessée par-dessus une branche de

genêt; en reprenant son équilibre, il lâcha la courroie et

aussitôt voilà ce maudit animal parti à fond de train de mon côté,

au bas de la côte.

Cela ne me plaisait guère, je vous en réponds, car je n’avais à ma

portée ni un bâton, ni une pierre, et je savais cette bête

dangereuse.

Le major l'appelait de là-haut par des cris perçant, mais je crois

que l'animal prenait ce rappel pour une excitation; car il n'en

courait que plus furieusement. Mais je connaissais son nom, et

j'espérais que cela me vaudrait peut-être les égards dus à une

vieille connaissance.

Aussi quand il fut presque sur moi, son poil hérissé, son nez

enfoncé entre deux yeux rouges, je criai de toute la force de mes

poumons:

-- Bounder! Bounder!

Cela produisit son effet, car l'animal me dépassa en grondant, et

partit par le sentier sur les traces de Bonaventure de Lapp.

Celui-ci se retourna à tout ce bruit et parut comprendre au

premier coup d'oeil de quoi il s'agissait; mais il continua à

marcher sans plus se presser.

J'étais terrifié pour lui, car le chien ne l'avait jamais vu.

Je courus de toute la vitesse de mes jambes pour écarter de lui

l'animal. Mais je ne sais comment, quand il bondit et qu'il

aperçut le jeu de doigts que faisait de Lapp derrière son dos avec

le pouce et l'index, sa furie tomba tout à coup, et nous le vîmes

agitant son tronçon de queue, et lui caressant le genou avec sa

patte.

-- C'est donc votre chien, major, dit-il à son maître, qui

arrivait en boitant. Ah! c'est une belle bête, une belle, une

jolie créature.

Le major était tout essoufflé, car il avait fait le trajet presque

aussi vite que moi.

-- J'avais peur qu'il ne vous fit du mal, dit-il, tout haletant.

-- Ta! Ta! Ta! s'écria de Lapp, c'est un joli animal, bien doux.

J'ai toujours aimé les chiens. Mais je suis content de vous avoir

rencontré, major, car voici ce jeune gentleman, auquel je suis

redevable de beaucoup, et qui commençait à me prendre pour un

espion. N'est-ce pas vrai, Jock?

Je fus si abasourdi par ce langage que je ne trouvai pas un mot à

répondre. Je me contentai de rougir et de détourner les yeux, de

l'air gauche d'un campagnard que j'étais.

-- Vous me connaissez, major, dit de Lapp, et vous allez lui dire,

j'en suis sûr, que c'est chose absolument impossible.

-- Non, non, Jock. Certainement non! certainement non, s'écria le

major.

-- Merci, dit de Lapp, vous me connaissez et vous me rendez

justice. Et vous-même? J'espère que votre genou va mieux, et qu’on

vous redonnera bientôt votre régiment.

-- Je me porte assez bien, répondit le major, mais on ne me

donnera jamais d'emploi à moins qu'il n'y ait une guerre, et il

n'y aura plus de guerre de mon vivant.

-- Oh! vous croyez cela! dit de Lapp, avec un sourire. Eh bien,

nous verrons, nous verrons, mon ami.

Il ôta son chapeau, puis faisant vivement demi-tour, il se dirigea

d'un bon pas du côté de West Inch.

Le major resta à le suivre des yeux, l'air pensif.

Puis, il me demanda ce qui m'avait fait croire qu'il était un

espion.

Quand je le lui eus dit, il ne répondit rien, hocha seulement la

tête, et il avait alors l'air d'un homme qui n'a pas l'esprit bien

tranquille.

La grande ombre · 第 12 / 20 题