VOLTAIRE.

Ce fut dans cet esprit que fut recomposé l'opéra de_ Roland_. Dès que

j'eus mis ce poème dans l'état où je le voulois, j'éprouvai une joie

aussi vive que si je l'avois fait moi-même. Je vis l'ouvrage de Quinault

dans sa beauté naïve et simple; je vis l'idée que je m'étois faite d'un

poème lyrique françois réalisée ou sur le point de l'être par un habile

musicien. Ce musicien ne savoit pas deux mots de françois; je me fis son

maître de langue. «Quand serai-je en état, me dit-il en italien, de

travailler à cet ouvrage?--Demain matin», lui dis-je; et dès le

lendemain je me rendis chez lui.

Figurez-vous quel fut pour moi le travail de son instruction: vers par

vers, presque mot pour mot, il falloit lui tout expliquer; et, lorsqu'il

avoit bien saisi le sens d'un morceau, je le lui déclamois, en marquant

bien l'accent, la prosodie, la cadence des vers, les repos, les

demi-repos, les articulations de la phrase; il m'écoutoit avidement, et

j'avois le plaisir de voir que ce qu'il avoit entendu étoit fidèlement

noté. L'accent de la langue et le nombre frappoient si juste cette

excellente oreille que presque jamais, dans sa musique, ni l'un ni

l'autre n'étoient altérés. Il avoit, pour saisir les plus délicates

inflexions de la voix, une sensibilité si prompte qu'il exprimoit

jusqu'aux nuances les plus fines du sentiment.

C'étoit pour moi un plaisir inexprimable de voir s'exercer sous mes yeux

un art, ou plutôt un génie dont jusque-là je n'avois eu aucune idée. Son

harmonie étoit dans sa tête. Son orchestre et tous les effets qu'il

produiroit lui étoient présens. Il écrivoit son chant d'un trait de

plume; et, lorsque le dessein en étoit tracé, il remplissoit toutes les

parties des instrumens ou de la voix, distribuant les traits de mélodie

et d'harmonie ainsi qu'un peintre habile auroit distribué sur la toile

les couleurs et les ombres pour en composer son tableau. Ce travail

achevé, il ouvroit son clavecin, qui jusque-là lui avoit servi de table;

et j'entendois alors un air, un duo, un choeur complet dans toutes ses

parties, avec une vérité d'expression, une intelligence, un ensemble,

une magie dans les accords, qui ravissoient l'oreille et l'âme.

Ce fut là que je reconnus l'homme que je cherchois, l'homme qui

possédoit son art et le maîtrisoit à son gré; et c'est ainsi que fut

composée cette musique de_ Roland_, qui, en dépit de la cabale, eut le

plus éclatant succès.

En attendant, et à mesure que l'ouvrage avançoit, les zélés amateurs de

la bonne musique, à la tête desquels étoient l'ambassadeur de Naples et

celui de Suède, se rallioient autour du clavecin de Piccini pour

entendre tous les jours quelque scène nouvelle; et tous les jours ces

jouissances me dédommageoient de mes peines.

Parmi ces amateurs de la musique se distinguoient MM. Morellet, mes amis

personnels, et les amis les plus officieux que Piccini eût trouvés en

France. C'étoit par eux qu'en arrivant il avoit été accueilli, logé,

meublé, pourvu des premiers besoins de la vie. Ils n'y épargnoient rien,

et leur maison étoit la sienne. J'aimois à croire que de nous voir

associés ensemble, c'étoit pour eux un motif de plus de l'intérêt qu'ils

prenoient à lui; et, entre eux et moi, cet objet d'affection commune

étoit pour l'amitié un nouvel aliment.

L'abbé Morellet et moi n'avions cessé de vivre depuis vingt ans dans les

mêmes sociétés, souvent opposés d'opinions, toujours d'accord de

sentimens et de principes, et pleins d'estime l'un pour l'autre. Dans

nos disputes les plus vives, jamais on n'avoit vu se mêler aucun trait,

ni d'amertume, ni d'aigreur. Sans nous flatter, nous nous aimions.

Son frère, qui, nouvellement arrivé d'Italie, étoit pour moi un ami tout

récent, m'avoit gagné le coeur par sa droiture et sa franchise. Ils

vivoient ensemble, et leur soeur, veuve de M. Leyrin de Montigny, venoit

de Lyon, avec sa jeune fille, embellir leur société.

L'abbé, qui m'avoit annoncé le bonheur qu'ils alloient avoir d'être

réunis en famille, m'écrivit un jour: «Mon ami, c'est demain qu'arrivent

nos femmes, venez nous aider, je vous prie, à les bien recevoir.»

Ici ma destinée va prendre une face nouvelle; et c'est de ce billet que

date le bonheur vertueux et inaltérable qui m'attendoit dans ma

vieillesse, et dont je jouis depuis vingt ans.

Mémoires de Marmontel (Volume 2 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 40 / 43 题