LIVRE IX

Monsieur de Marigny, raccommodé avec sa femme, abrégeoit son voyage de

Fontainebleau pour aller avec elle à Ménars. Il désiroit que je fusse de

ce voyage; sa femme m'en prioit encore plus instamment que lui.

Confident de leur brouillerie, j'espérois pouvoir contribuer à leur

réconciliation; et, par reconnoissance pour lui autant que par amitié

pour elle, je consentis à les accompagner. «Vous ne pouvez croire,

Monsieur, m'écrivoit-il de Fontainebleau, le 12 octobre 1767, tout le

plaisir que vous me faites de venir à Ménars. Il me seroit permis d'être

un peu jaloux de celui que Mme de Marigny m'en a témoigné.»

Ma présence ne leur fut pas inutile dans ce voyage. Il s'éleva entre eux

plus d'un nuage qu'il fallut dissiper. Sur la route même, en parlant

avec éloge de sa femme, M. de Marigny voulut attribuer les torts qu'elle

avoit eus à la comtesse de Séran; mais la jeune femme, qui avoit du

caractère, se refusa à cette excuse. «Je n'ai eu, lui dit-elle, aucun

tort avec vous, et vous étiez injuste de m'en attribuer; mais vous

l'êtes bien plus encore d'en supposer à mon amie.» Et, à quelques mots

trop amers et trop légers qui lui échappèrent sur cette amie absente:

«Respectez-la, Monsieur, lui dit sa femme; vous le devez pour elle, vous

le devez pour moi, et je veux bien vous dire que vous ne l'offenserez

jamais sans me blesser au coeur.»

Il est vrai que, dans l'intimité de ces deux femmes, tout le soin de Mme

de Séran s'employoit à inspirer à son amie de la douceur, de la

complaisance, et, s'il étoit possible, de l'amour pour un homme qui

avoit, lui disoit-elle, des qualités aimables, et dont il ne falloit que

tempérer la violence et adoucir l'humeur pour en faire un très bon mari.

Un peu de force et de fierté ne laissoit pas d'être nécessaire avec un

homme qui, ayant lui-même de la franchise et du courage, estimoit dans

un caractère ce qui étoit analogue au sien. Nous prîmes donc avec lui le

ton d'une raison douce, mais ferme, et je remplis si bien entre eux

l'office de conciliateur qu'en les quittant je les laissai d'un bon

accord ensemble. Mais j'en avois assez vu, et surtout assez appris dans

les confidences que me faisoit la jeune femme, pour juger que ces deux

époux, en s'estimant l'un l'autre, ne s'aimeroient jamais.

Au printemps suivant, je fus encore de leur voyage en Touraine. Dans

celui-ci, j'eus le plaisir de voir M. de Marigny pleinement réconcilié

avec Mme de Séran; hormis quelques momens d'humeur jalouse sur

l'intimité des deux femmes, il fut assez aimable entre elles. À mon

égard, il étoit si content de m'avoir pour médiateur qu'il m'offrit, en

pur don, pour ma vie, auprès de Ménars, une jolie maison de campagne. Un

petit bosquet, un jardin, un ruisseau de l'eau la plus pure, une

retraite délicieuse située au bord de la Loire, rien de plus séduisant;

mais ce don étoit une chaîne, et je n'en voulois point porter.

À mon retour, ce fut à Maisons que je me rendis. Cette retraite avoit

pour moi des charmes; j'aimois tout ce qui l'habitoit, et je me flattois

d'y être aimé. Je n'aurois pas été plus libre et plus à mon aise chez

moi. Lorsque quelqu'un de mes amis vouloit me voir, il venoit à Maisons,

et il y étoit bien reçu. Le comte de Creutz étoit celui qui s'y plaisoit

le plus et qu'on y goûtoit davantage, parce qu'avec les qualités les

plus rares du côté de l'esprit, il étoit simple et bon.

Un bosquet près d'Alfort étoit le lieu de repos de nos promenades. Là,

son âme se dilatoit et se déployoit avec moi. Les sentimens dont il

étoit rempli, les tableaux que l'observation et l'étude de la nature

avoient tracés dans sa mémoire, et dont son imagination étoit comme une

riche et vaste galerie; les hautes pensées que la méditation lui avoit

fait concevoir, et que son esprit répandoit dans le mien avec abondance,

soit qu'il parlât de politique ou de morale, des hommes ou des choses,

des sciences ou des arts, me tenoient des heures entières attentif et

comme enchanté. Sa patrie et son roi, la Suède et Gustave, objets de son

idolâtrie, étoient les deux sujets dont il m'entretenoit le plus

éloquemment et avec le plus de délices. L'enthousiasme avec lequel il

m'en faisoit l'éloge s'emparoit si bien de mes esprits et de mes sens

que volontiers je l'aurois suivi au delà de la mer Baltique.

L'un de ses goûts les plus passionnés étoit l'amour de la musique, et la

bienfaisance étoit l'âme de toutes ses autres vertus.

Un jour il vint me conjurer, au nom de notre amitié, de tendre la main à

un jeune homme qui étoit, disoit-il, au désespoir et sur le point de se

noyer, si je ne le sauvois. «C'étoit un musicien, ajouta-t-il, plein de

talent, et qui ne demande qu'un joli opéra-comique pour faire fortune à

Paris. Il vient de l'Italie; il a fait à Genève quelques essais. Il

arrivoit avec un opéra fait sur l'un de vos contes (_les Mariages

samnites_); les directeurs de l'Opéra l'ont entendu, et ils l'ont

refusé. Ce malheureux jeune homme est sans ressource; je lui ai avancé

quelques louis; je ne puis faire plus; et, pour dernière grâce, il m'a

prié de le recommander à vous.»

Jusque-là je n'avois rien fait qui approchât de l'idée que je croyois

avoir conçue d'un poème françois analogue à la musique italienne; je ne

croyois pas même en avoir le talent; mais, pour plaire au comte de

Creutz, j'aurois entrepris l'impossible.

J'avois sur ma table, dans ce moment, un conte de Voltaire (_l'Ingénu_);

je pensai qu'il pouvoit me fournir le canevas d'un petit opéra-comique.

«Je vais, dis-je au comte de Creutz, voir si je puis le mettre en scène,

et en tirer des sentimens et des peintures qui soient favorables au

chant. Revenez dans huit jours, et amenez-moi ce jeune homme.»

La moitié de mon poème étoit faite lorsqu'ils arrivèrent. Grétry en fut

transporté de joie, et il alla commencer son ouvrage, tandis que

j'achevois le mien._ Le Huron_[94] eut un plein succès; et Grétry, plus

modeste et plus reconnoissant qu'il ne l'a été dans la suite, ne

trouvant pas sa réputation assez bien établie encore, me supplia de ne

pas l'abandonner. Ce fut alors que je fis_ Lucile_[95]».

Par le succès encore plus grand qu'eut celle-ci, je m'aperçus que le

public étoit disposé à goûter un spectacle d'un caractère analogue à

celui de mes _Contes_; et, avec un musicien et des acteurs en état de

répondre à mes intentions, voyant que je pouvois former des tableaux

dont les couleurs et les nuances seroient fidèlement rendues, je pris

moi-même un goût très vif pour cette espèce de création: car je puis

dire qu'en relevant le caractère de l'opéra-comique, j'en créois un

genre nouveau. Après_ Lucile_, je fis_ Sylvain_[96]; après_ Sylvain_,

_l'Ami de la maison_[97], et _Zémire et Azor_[98]; et nos succès à l'un

et à l'autre allèrent toujours en croissant. Jamais travail ne m'a donné

des jouissances plus pures. Mes acteurs de prédilection, Clairval,

Caillot, Mme La Ruette, étoient les maîtres de leur théâtre. Mme La

Ruette nous donnoit à dîner. Là je lisois mon poème, et Grétry chantoit

sa musique. L'un et l'autre étant approuvés dans ce petit conseil, tout

se préparoit pour mettre l'ouvrage au théâtre; et, après deux ou trois

répétitions, il étoit donné.

La sincérité de nos acteurs à notre égard étoit parfaite; soit pour

leurs rôles, soit pour leur chant, ils savoient ce qu'il leur falloit;

et ils avoient un pressentiment des effets plus infaillible que

nous-mêmes. Pour moi, je n'hésitois jamais à déférer à leurs avis;

quelquefois même ils m'accusoient d'être trop docile à les suivre. Par

exemple, dans l'intervalle de_ Lucile_ à_ Sylvain_, j'avois fait un

opéra-comique en trois actes de celui de mes_ Contes_ qui a pour titre

_le Connoisseur_. J'en fis lecture au petit comité. Grétry en fut

charmé, Mme La Ruette et Clairval applaudirent; mais Caillot fut froid

et muet. Je le pris en particulier. «Vous n'êtes pas content, lui

dis-je; parlez-moi librement, que pensez-vous de ce que vous venez

d'entendre?--Je pense, me dit-il, que ce n'est qu'un diminutif de _la

Métromanie_; que le ridicule du bel esprit n'est pas assez piquant pour

un parterre comme le nôtre, et que cet ouvrage pourrait bien n'avoir

aucun succès. «Alors, revenant vers la cheminée où étoit notre monde:

«Madame, et vous, Messieurs, leur dis-je, nous sommes tous des bêtes;

Caillot seul a raison», et je jetai mon manuscrit au feu. Ils

s'écrièrent que Caillot me faisoit faire une folie. Grétry en pleura de

douleur; et, en s'en allant avec moi, il me parut si désolé qu'en le

quittant j'avois la tristesse dans l'âme.

L'impatience de le tirer de l'état où je l'avois vu m'ayant empêché de

dormir, le plan et les premières scènes de_ Sylvain_ furent le fruit de

cette insomnie. Le matin je les écrivois, quand je vis arriver Grétry.

«Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, me dit-il.--Ni moi non plus, lui

dis-je. Asseyez-vous et m'écoutez.» Je lui lus mon plan et deux scènes.

«Pour le coup, ajoutai-je, me voilà sûr de ma besogne, et je vous

réponds du succès.» Il se saisit des deux premiers airs, et il s'en alla

consolé.

Ainsi s'employoient mes loisirs, et le produit d'un travail léger

augmentoit tous les ans ma petite fortune; mais elle n'étoit pas assez

considérable pour que Mme Gaulard eût pu y voir un établissement

convenable à sa nièce; elle lui donna donc un autre mari, comme je l'ai

dit; et bientôt cette société, que j'avois cultivée avec tant de soin,

fut rompue. Un autre incident me jeta dans des sociétés nouvelles.

Il étoit naturel que l'aventure de_ Bélisaire_ eût un peu refroidi Mme

Geoffrin sur mon compte, et que, plus ostensiblement tournée à la

dévotion, elle eût quelque peine à loger chez elle un auteur censuré.

Dès que je pus m'en apercevoir, je prétextai l'envie d'être logé plus

commodément. «Je suis bien fâchée, me dit-elle, de n'avoir rien de mieux

à vous offrir; mais j'espère qu'en ne logeant plus chez moi, vous n'en

serez pas moins du nombre de mes amis, et des dîners qui les

rassemblent.» Après cette audience de congé, je fis mes diligences pour

sortir de chez elle; et un logement fait à souhait pour moi me fut

offert, par la comtesse de Séran, dans un hôtel que le roi lui avoit

donné. Ceci me fait reprendre le fil de son roman.

À son retour d'Aix-la-Chapelle, le roi l'avoit reçue mieux que jamais,

sans oser davantage. Cependant le mystère de leurs rendez-vous et de

leurs tête-à-tête n'avoit pas échappé aux yeux vigilans de la cour; et

le duc de Choiseul, résolu d'éloigner du roi toute femme qui ne lui

seroit pas affidée, s'étoit permis contre celle-ci quelques propos

légers et moqueurs. Dès qu'elle en fut instruite, elle voulut lui

imposer silence. Elle avoit pour ami La Borde, banquier de la cour,

dévoué au duc de Choiseul, auquel il devoit sa fortune. Ce fut chez lui

et devant lui qu'elle eut une entrevue avec le ministre. «J'ai, Monsieur

le duc, lui dit-elle, une grâce à vous demander, mais auparavant je veux

vous engager à me rendre justice. Vous parlez de moi fort légèrement, je

le sais; vous croyez que je suis du nombre des femmes qui aspirent à

posséder le coeur du roi, et à prendre sur son esprit un crédit qui vous

fait ombrage. J'aurois pu me venger de vos propos; j'aime mieux vous

détromper. Le roi désiroit de me voir, je ne me suis pas refusée à ce

désir; nous avons eu des entretiens particuliers et une relation

assidue. Vous savez tout cela, mais ce que vous ne savez pas, les

lettres du roi vont vous l'apprendre. Lisez, vous y verrez un excès de

bonté, mais autant de respect pour moi que de tendresse, et rien dont je

doive rougir. J'aime le roi, ajouta-t-elle, je l'aime comme un père, je

donnerois pour lui ma vie; mais, tout roi qu'il est, il n'obtiendra

jamais de moi que je le trompe, ni que je m'avilisse en lui accordant ce

que mon coeur ne peut ni ne veut lui donner.»

Le duc de Choiseul, après avoir lu les lettres qu'elle lui avoit

remises, voulut se jeter à ses pieds, «Pardon, Madame, lui dit-il, je

suis coupable, je l'avoue, d'en avoir trop cru l'apparence. Le roi a

bien raison: _vous n'êtes que trop admirable_. Maintenant dites-moi ce

que vous demandez et à quoi peut vous être bon le nouvel ami que vous

venez de vous attacher pour la vie.

--Je suis, lui dit-elle, au moment de marier ma soeur à un militaire

estimable. Ni mes parens ni moi ne sommes en état de lui faire une dot.

--Eh bien! Madame, il faut, lui dit-il, que le roi prenne soin de doter

mademoiselle votre soeur, et je vais obtenir pour elle, sur le trésor

royal, une ordonnance de deux cent mille livres.--Non, Monsieur le duc,

non; nous ne voulons, ni ma soeur ni moi, d'un argent que nous n'avons

pas gagné et ne gagnerons point. Ce que nous demandons est une place que

M. de La Barthe a méritée par ses services; et la seule faveur que nous

sollicitons, c'est qu'il l'obtienne par préférence à d'autres militaires

qui auroient le même droit que lui d'y prétendre et de l'obtenir.» Cette

faveur lui fut aisément accordée; mais tout ce que le roi put lui faire

accepter pour elle-même fut le don de ce petit hôtel où elle m'offroit

un logement.

Comme j'allois m'y établir, je me vis obligé d'en préférer un autre; et

voici par quel incident.

Mon ancienne amie, Mlle Clairon, ayant quitté le théâtre, et pris une

maison assez considérable à la descente du Pont-Royal, désiroit de

m'avoir chez elle. Elle me savoit engagé avec Mme de Séran; mais, comme

elle la connoissoit bonne et sensible, elle l'alla trouver à mon insu;

et, avec son éloquence théâtrale, elle lui raconta les indignités

qu'elle avoit essuyées de la part des gentilshommes de la chambre, et la

brutale ingratitude dont le public avoit payé ses services et ses

talens. Dans sa retraite solitaire, sa plus douce consolation auroit été

d'avoir auprès d'elle son ancien ami. Elle avoit un appartement commode

à me louer; elle étoit bien sûre que je l'accepterois si je n'étois pas

engagé à occuper celui que madame la comtesse avoit eu la bonté de

m'offrir. Elle la supplioit d'être assez généreuse pour rompre elle-même

cet engagement, et pour exiger de moi que j'allasse loger chez elle.

«Vous êtes environnée, Madame, lui dit-elle, de tous les genres de

bonheur, et moi je n'ai plus que celui que je puis trouver dans la

société assidue et intime d'un ami véritable. Par pitié, ne m'en privez

pas.»

Mme de Séran fut touchée de sa prière. Elle me soupçonna d'y avoir donné

mon consentement; je l'assurai que non. En effet, le logement qu'elle

faisoit accommoder pour moi et à ma bienséance m'auroit été plus

agréable; j'y aurois été plus libre et à deux pas de l'Académie. Cette

proximité seule auroit été pour moi d'un prix inestimable dans les

mauvais temps de l'année, durant lesquels j'aurois le Pont-Royal à

traverser si je logeois chez Mlle Clairon. Je n'eus donc pas de peine à

persuader à Mme de Séran qu'à tous égards c'étoit un sacrifice qui

m'étoit demandé. «Eh bien! dit-elle, il faut faire ce sacrifice; Mlle

Clairon a sur vous des droits que je n'ai pas.»

J'allai donc loger chez mon ancienne amie, et, dès les premiers jours,

je m'aperçus qu'à l'exception d'une petite chambre sur le derrière, mon

appartement étoit inhabitable pour un homme d'étude, à cause du bruit

infernal des carrosses et des charrettes sur l'arcade du pont, qui étoit

à mon oreille: c'est le passage le plus fréquent de la pierre et du bois

qu'on amène à Paris. Ainsi, nuit et jour, sans relâche, le broiement des

pavés d'une route escarpée sous les roues de ces charrettes et sous les

pieds des malheureux chevaux qui ne traînoient qu'en grimpant, les cris

effroyables des charretiers, le bruit plus perçant de leurs fouets,

réalisoient pour moi ce que Virgile dit du Tartare:

_Hinc exaudiri gemitus, et sæva sonare

Verbera: tum stridor ferri, tractæque catenæ._

Mais, quelque affligeante que fût pour moi cette incommodité, je n'en

témoignai rien à ma chère voisine; et, autant qu'il étoit possible que

j'en fusse dédommagé par les agrémens de la société la plus aimable et

la mieux choisie, je le fus tout le temps qu'elle et moi habitâmes cette

maison.

Elle y voyoit souvent la duchesse de Villeroi, fille du duc d'Aumont, et

qui, dans le temps que son père me poursuivoit, m'avoit vivement

témoigné le regret de le voir injuste, et de ne pouvoir l'adoucir.

Un soir qu'elle venoit de quitter ma voisine, je fus surpris d'entendre

celle-ci me dire: «Eh bien, Marmontel, vous n'avez jamais voulu me

nommer l'auteur de la parodie de_ Cinna_; je le connois enfin»; et elle

me nomma Cury (alors Cury, sa mère et son fils, étoient morts). «Et qui

vous l'a dit? lui demandai-je avec surprise.--Une personne qui le sait

bien, la duchesse de Villeroi. Elle sort d'ici, et vous avez été l'objet

de sa visite. Son père demande à vous voir.--Moi! son père! le duc

d'Aumont!--Il veut vous consulter sur les spectacles qu'il est chargé de

donner à la cour pour le mariage du Dauphin. «Mais mon père, m'a-t-elle

dit, voudroit que Marmontel ne lui parlât point du passé.--Assurément,

lui ai-je répondu, Marmontel ne lui en parlera point; mais lui, Madame,

n'a-t-il rien à lui dire sur le regret d'avoir été si cruellement

injuste envers lui, car je puis vous répondre qu'il l'a été

vraiment?--Je le sais bien, m'a-t-elle dit, et mon père le sait bien

lui-même. La parodie de_ Cinna_ étoit de Cury; La Ferté nous l'a dit; il

la lui avoit entendu lire; mais, tant que ce malheureux a vécu, il n'a

pas voulu le trahir.»

Je fus obligé de convenir de ce qu'avoit dit La Ferté; et, curieux de

voir quelle seroit vis-à-vis de moi la contenance d'un homme condamné

par sa propre conscience, j'acceptai l'entrevue et me rendis chez lui.

Je le trouvai avec ce même La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs,

examinant sur une table le plan d'un feu d'artifice. Dès qu'il me vit

entrer, il congédia La Ferté; et, avec une vivacité qui déguisoit son

trouble, il me conduisit dans sa chambre. Là, d'une main tremblante, il

avance une chaise, et, d'un air empressé, il m'invite à m'asseoir. La

duchesse de Villeroi avoit dit à Mlle Clairon que, pour les fêtes de la

cour, son père étoit _dans l'embarras_. Ce mot me revint dans la tête,

et, pour engager l'entretien: «Eh bien! lui dis-je, Monsieur le duc,

vous êtes donc bien embarrassé?» À ce début, je le vis pâlir, mais

heureusement j'ajoutai: «pour vos spectacles de la cour»; et il se remit

du saisissement que lui avoit causé l'équivoque. «Oui, me dit-il, très

embarrassé, et je vous serois obligé si vous vouliez m'aider à me tirer

de peine.» Il babilla beaucoup sur les difficultés d'une pareille

commission; nous parcourûmes les répertoires; il parut goûter mes

conseils, et finit par me demander si, dans mon portefeuille, je

n'aurois pas moi-même quelque ouvrage nouveau. Il avoit entendu parler

de _Zémire et Azor_; il me pria de lui en faire entendre la lecture; j'y

consentis, mais pour lui seul. Ce fut l'objet d'un second tête-à-tête;

mais, comme son érudition s'étendoit jusqu'aux_ Contes des Fées_, ayant

reconnu dans mon sujet celui de _la Belle et la Bête_: «Il m'est

impossible, dit-il, de donner ce spectacle au mariage du Dauphin: on

prendroit cela pour une épigramme.» C'étoit lui-même qui l'avoit faite,

et je lui en gardai le secret. Ce qu'il y a de remarquable dans nos deux

entretiens, c'est que cette âme foible et vaine n'eut pas le courage de

me témoigner le regret de m'avoir fait une injustice, et le désir, au

moins stérile, de trouver l'occasion de la réparer.

Dans ce temps-là le prince royal de Suède[99] fit un voyage à Paris; il

s'étoit pris déjà d'une affection très vive pour l'auteur de_

Bélisaire_, et avoit bien voulu être en relation de lettres avec moi. Il

désira de me voir souvent et en particulier. Je lui fis ma cour; et,

lorsqu'il apprit la mort du roi son père, je fus le seul étranger qu'il

reçut dans les premiers momens de sa douleur. Je puis dire avoir vu en

lui l'exemple rare d'un jeune homme assez sage pour s'affliger

sincèrement et profondément d'être roi. «Quel malheur, me dit-il, de me

voir à mon âge chargé d'une couronne et d'un devoir immense que je me

sens hors d'état de remplir! Je voyageois pour acquérir les

connoissances dont j'avois besoin, et me voilà interrompu dans mes

voyages, obligé de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire,

de voir, de connoître les hommes, et avec eux tout commerce intime,

toute relation fidèle et sûre m'est interdite désormais. Il faut que je

dise un adieu éternel à l'amitié et à la vérité.--Non, Sire, lui dis-je,

la vérité ne fuit que les rois qui la rebutent et qui ne veulent pas

l'entendre. Vous l'aimez, elle vous suivra; la sensibilité de votre

coeur, la franchise de votre caractère, vous rend digne d'avoir des amis;

vous en aurez.--Les hommes n'en ont guère; les rois n'en ont jamais,

répliqua-t-il.--En voici un, lui dis-je (en lui montrant le comte de

Creutz, qui dans un coin lisoit une dépêche), en voici un qui ne vous

manquera jamais.--Oui, c'en est un, me dit-il, et j'y compte; mais il ne

sera point avec moi: mes affaires m'obligent de le laisser ici.»

Ce petit dialogue donne une idée de mes entretiens avec ce jeune prince,

dont j'étois tous les jours plus charmé. Après avoir entendu quelques

lectures des_ Incas_, il m'en fit demander par son ministre une copie

manuscrite; et depuis, lorsque l'ouvrage fut imprimé, il me permit de le

lui dédier.

Dans cette même année, je fis à Croix-Fontaine un voyage bien agréable,

mais qui finit par être bien malheureux pour moi. Il régnoit de ce

côté-là, tout le long de la Seine, une fièvre putride d'une dangereuse

malignité. À Saint-Port et à Sainte-Assise, plusieurs personnes en

étoient mortes, et à Croix-Fontaine un grand nombre de domestiques en

étoient attaqués. Ceux qui n'en étoient point atteints servoient leurs

camarades; le mien ne s'y épargnoit pas, et moi-même j'allois assez

souvent visiter les malades, acte d'humanité au moins très inutile.

Cependant je croyois encore être en pleine santé, lorsqu'on m'écrivit de

Paris de me rendre à l'Académie pour la réception de l'archevêque de

Toulouse[100], assemblée que le roi de Suède devoit honorer de sa

présence.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, je me sentis comme assommé.

J'assistai cependant à l'assemblée de l'Académie; j'y lus même quelques

morceaux de mon ouvrage des _Incas_, mais d'une voix éteinte, sans

expression, sans vigueur. J'eus du succès; mais on s'aperçut avec

inquiétude de l'abattement où j'étois. Le soir, la fièvre me saisit. Mon

domestique se sentit frappé en même temps que moi, et l'un et l'autre

nous fûmes quarante jours entre la vie et la mort. Ce fut la première

maladie dont Bouvart me guérit. Il prit de moi les soins d'un ami

tendre, et Mlle Clairon, dans ma convalescence, eut pour moi les plus

touchantes attentions: elle étoit ma lectrice, et les rêveries des

_Mille et une Nuits_ étoient la seule lecture que mon foible cerveau pût

soutenir.

Peu de temps après, l'Académie perdit Duclos[101]; et, à sa mort, la

place d'historiographe de France me fut donnée sans aucune sollicitation

de ma part. Voici d'où me vint cette grâce.

Tandis que je logeois encore chez Mme Geoffrin, un homme de la société

de Mlle Clairon, et dont je connoissois la loyauté et la franchise,

Garville, vint me voir et me dit: «Dans des voyages que j'ai faits en

Bretagne, lorsque le duc d'Aiguillon y étoit commandant, je l'ai vu et

j'ai eu lieu de le connoître. Je suis instruit et convaincu que le

procès qui lui est intenté n'est qu'une affaire de parti et d'intrigue;

mais, quelque bonne que soit sa cause, le crédit des États et du

parlement de Bretagne fait qu'à Paris même il ne peut trouver un avocat;

le seul qui ait osé se charger de le défendre est un enfant perdu, un

jeune homme dont le talent n'est pas formé, mais qui tente fortune. Il

s'appelle Linguet. Il a fait un mémoire dont le duc est très mécontent.

C'est une déclamation ampoulée, un amas informe de phrases ridiculement

figurées; il n'y a pas moyen de publier un verbiage aussi indécent. Le

duc m'en a témoigné sa douleur. Je lui ai conseillé d'avoir recours à

quelque homme de lettres. «Les gens de lettres, m'a-t-il dit, sont tous

prévenus contre moi; ils sont mes ennemis.» Je lui ai répondu que j'en

connoissois un qui n'étoit ennemi que de l'injustice et du mensonge, et

je vous ai nommé. Il m'a embrassé en me disant que je lui rendrois le

plus grand service si je vous engageois à travailler à son mémoire. Je

viens vous en prier, vous en conjurer de sa part.--Monsieur, répondis-je

à Garville, ma plume ne se refusera jamais à la défense d'une bonne

cause. Si celle de M. le duc d'Aiguillon est telle que vous le dites, il

peut compter sur moi. Qu'il me confie ses papiers. Après les avoir lus,

je vous dirai plus positivement si je puis travailler pour lui. Mais

dites-lui que le même zèle que j'emploierai à le défendre, je

l'emploierois de même à défendre l'homme du peuple qui, en pareil cas,

auroit recours à moi, et, en m'acquittant de ce devoir, j'y mettrai deux

conditions: l'une, que le secret me sera gardé; l'autre, qu'il ne sera

jamais question, de lui à moi, de remerciemens ni de reconnoissance; je

ne veux pas même le voir.»

Garville lui rendit fidèlement cette réponse, et le lendemain il

m'apporta son mémoire avec ses papiers. Dans ses papiers je crus voir,

en effet, que le procès qui lui étoit intenté n'étoit qu'une persécution

suscitée par des animosités personnelles. Quant au mémoire, le trouvant

tel qu'on me l'avoit annoncé, je le refondis. En conservant tout ce qui

étoit raisonnablement bien, j'y mis de l'ordre et de la clarté. J'en

élaguai les broussailles d'un style hérissé de métaphores incohérentes,

et je substituai à ce langage outré l'expression simple et naturelle.

Cette correction de détails y fit seule un changement heureux; car

c'étoit surtout par le style que ce mémoire étoit choquant et ridicule.

Cependant j'y ajoutai quelques morceaux de ma main, comme l'exorde, où

Linguet avoit mis une arrogance impertinente, et la conclusion, où il

avoit négligé de ramasser les forces de sa preuve et de ses moyens.

Quand le duc d'Aiguillon vit ma besogne, il en fut très content. Il fit

venir Linguet: «J'ai lu votre mémoire, lui dit-il, et j'y ai fait

quelques changemens que je vous prie d'adopter.» Linguet en prit

lecture, et, bouillant de fureur: «Non, Monsieur le duc, lui dit-il, non

ce n'est pas vous, c'est un homme de l'art qui a mis la main à mon

ouvrage. Vous m'avez fait une injure mortelle; vous voulez me

déshonorer, mais je ne suis l'écolier de personne; personne n'a le droit

de me corriger. Je ne signe que mon ouvrage, et cet ouvrage n'est plus

le mien. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre; ce ne sera plus

moi.» Et il alloit sortir.

Le duc d'Aiguillon le retint. Il se voyoit à sa merci, car nul autre

avocat ne vouloit signer ses mémoires. Il lui permit donc de construire

celui-ci comme il l'entendroit. Toutes les pages qui étoient de moi en

furent retranchées. Linguet refit lui-même l'exorde et la conclusion,

mais il laissa subsister l'ordre que j'avois mis dans tout le reste; il

n'y rétablit aucune des bizarreries de style que j'avois effacées:

ainsi, en rebutant mon travail, il en profita. Cependant il n'eut point

de repos qu'il n'eût découvert de quelle main étoient les corrections

faites à son mémoire; et, l'ayant su, je ne sais comment, il fut dès

lors mon ennemi le plus cruel. Un journal qu'il fit dans la suite fut

inondé du venin de la rage dont il écumoit à mon nom.

Pour le duc d'Aiguillon, il sentit vivement le bien que j'avois fait à

son mémoire, en dépit de son avocat, et il pressa Garville de me mener

chez lui, afin qu'il eût au moins, disoit-il, la satisfaction de me

remercier lui-même. Après m'être longtemps refusé à ses invitations, je

m'y rendis enfin, et j'allai dîner une fois chez lui. Depuis, je ne

l'avois point vu, quand je reçus ce billet de sa main:

_Je viens, Monsieur, de demander pour vous au roi la place

d'historiographe de France, vacante par la mort de M. Duclos. Sa Majesté

vous l'a accordée. Je m'empresse de vous l'annoncer. Venez remercier le

roi._

Cette marque de faveur, dont la cause étoit inconnue, fit taire mes

ennemis à la cour; et le duc de Duras, qui n'avoit pas sur _la Belle et

la Bête_ le même scrupule que le duc d'Aumont, me demanda en 1771

_Zémire et Azor_ pour le spectacle de Fontainebleau. Il y eut un succès

inouï, mais ce ne fut pas sans avoir couru le risque d'y être bafoué.

_L'Ami de la maison_, qui fut donné la même année à ce spectacle, y fut

très froidement reçu. Dès que j'en eus senti la cause, j'y remédiai, et

il eut à Paris même succès que _Zémire et Azor_. Ce sont de bien petites

choses; mais, comme elles m'ont intéressé, elles auront aussi quelque

intérêt pour mes enfans.

Lorsque _Zémire et Azor_ fut annoncé à Fontainebleau, le bruit courut

que c'étoit le conte de _la Belle et la Bête_ mis sur la scène, et que

le principal personnage y marcheroit à quatre pattes. Je laissois dire,

et j'étois tranquille. J'avois donné, pour les décorations et pour les

habits, des programmes très détaillés, et je ne doutois pas que mes

intentions n'eussent été remplies. Mais le tailleur ni le décorateur ne

s'étoient donné la peine de lire mes programmes, et, d'après le conte de

_la Belle et la Bête_, ils avoient fait leurs dispositions. Mes amis

étoient inquiets sur le succès de mon ouvrage. Grétry avoit l'air

abattu; Clairval lui-même, qui avoit joué de si bon coeur tous mes autres

rôles, témoignoit de la répugnance à jouer celui-ci. Je lui en demandai

la raison. «Comment voulez-vous, me dit-il, que je rende intéressant un

rôle où je serai hideux?--Hideux! lui dis-je, vous ne le serez point.

Vous serez effrayant au premier coup d'oeil, mais, dans votre laideur,

vous aurez de la noblesse, et même de la grâce.--Voyez donc, me dit-il,

l'habit de bête qu'on me prépare, car on m'en a dit des horreurs.» Nous

étions à la veille de la représentation; il n'y avoit pas un moment à

perdre. Je demandai qu'on me montrât l'habit d'Azor. J'eus bien de la

peine à obtenir du tailleur cette complaisance. Il me disoit d'être

tranquille, et de m'en rapporter à lui; mais j'insistai, et le duc de

Duras, en lui ordonnant de me mener au magasin, eut la bonté de m'y

accompagner. «Montrez, dit dédaigneusement le tailleur à ses garçons,

montrez l'habit de la bête à Monsieur.» Que vis-je? un pantalon tout

semblable à la peau d'un singe, avec une longue queue rase, un dos pelé,

d'énormes griffes aux quatre pattes, deux longues cornes au capuchon, et

le masque le plus difforme avec des dents de sanglier. Je fis un cri

d'horreur, en protestant que ma pièce ne seroit point jouée avec ce

ridicule et monstrueux travestissement. «Qu'auriez-vous donc voulu? me

demanda fièrement le tailleur.--J'aurois voulu, lui répondis-je, que

vous eussiez lu mon programme; vous auriez vu que je vous demandois un

habit d'homme, et non pas de singe.--Un habit d'homme pour une bête?--Et

qui vous a dit qu'Azor soit une bête?--Le conte me le dit.--Le conte

n'est point mon ouvrage; et mon ouvrage ne sera point mis au théâtre que

tout cela ne soit changé.--Il n'est plus temps.--Je vais donc supplier

le roi de trouver bon que ce hideux spectacle ne lui soit point donné;

je lui en dirai la raison.» Alors mon homme se radoucit et me demanda ce

qu'il falloit faire. «La chose du monde la plus simple, lui répondis-je,

un pantalon tigré, la chaussure et les gants de même, un doliman de

satin pourpre, une crinière noire ondée et pittoresquement éparse, un

masque effrayant, mais point difforme, ni ressemblant à un museau.» On

eut bien de la peine à trouver tout cela, car le magasin étoit vide;

mais, à force d'obstination, je me fis obéir; et, quant au masque, je le

formai moi-même de pièces rapportées de plusieurs masques découpés.

Le lendemain matin, je fis essayer à Clairval ce vêtement; et, en se

regardant au miroir, il le trouva imposant et noble. «À présent, mon

ami, lui dis-je, votre succès dépend de la manière dont vous entrerez

sur le théâtre. Si l'on vous voit confus, timide, embarrassé, nous

sommes perdus; mais, si vous vous montrez fièrement, avec assurance, en

vous dessinant bien, vous en imposerez; et, ce moment passé, je vous

réponds du reste.»

La même négligence avec laquelle j'avois été servi par ce tailleur

impertinent, je l'avois retrouvée dans le décorateur; et le tableau

magique, le moment le plus intéressant de la pièce, il le faisoit

manquer, si je n'avois pas suppléé à sa maladresse. Avec deux aunes de

moire d'argent pour imiter la glace du trumeau, et deux aunes de gaze

claire et transparente, je lui appris à produire l'une des plus

agréables illusions du théâtre.

Ce fut ainsi que, par mes soins, au lieu de la chute honteuse dont

j'étois menacé, j'obtins le plus brillant succès. Clairval joua son rôle

comme je le voulois. Son entrée fière et hardie ne fit que l'impression

d'étonnement qu'elle devoit faire, et dès lors je fus rassuré. J'étois

dans un coin de l'orchestre, et j'avois derrière moi un banc de dames de

la cour. Lorsque Azor, à genoux aux pieds de Zémire, lui chanta:

Du moment qu'on aime,

L'on devient si doux,

Et je suis moi-même

Plus tremblant que vous,

j'entendis ces dames qui disoient entre elles: _Il n'est déjà plus

laid_, et, l'instant d'après: _Il est beau_.

Je ne dois pas dissimuler que le charme de la musique contribuoit

merveilleusement à produire de tels effets. Celle de Grétry étoit alors

ce qu'elle n'a été que bien rarement après moi, et il ne sentoit pas

assez avec quel soin je m'occupois à lui tracer le caractère, la forme

et le dessin d'un chant agréable et facile. En général, la fatuité des

musiciens est de croire ne rien devoir à leur poète; et Grétry, avec de

l'esprit, a eu cette sottise au suprême degré.

Quant à _l'Ami de la maison_, ma complaisance pour Mme La Ruette, mon

actrice, fut la cause du peu de succès que cet ouvrage eut à la cour.

J'aurois voulu d'abord donner le rôle de l'Ami de la maison à Caillot;

je l'avois fait pour lui; il l'auroit joué supérieurement bien, j'en

étois sûr; mais il le refusa pour une raison singulière. «Cette

situation, me dit-il, ressemble trop à celle où nous nous trouvons

quelquefois; et ce caractère est aussi trop semblable à celui qu'on nous

attribue. Si je jouois l'Ami de la maison comme vous l'entendez et comme

je le sens, aucune mère ne voudroit plus me laisser auprès de sa

fille.--Et Tartufe, lui dis-je, ne le joueriez-vous pas?--Tartufe, me

dit-il, n'est pas si près de nous; et l'on ne craint pas, dans le monde,

que nous soyons des Tartufes.»

Rien ne put vaincre sa répugnance pour un rôle qui lui feroit,

disoit-il, d'autant plus de tort qu'il l'auroit mieux joué. Cependant

j'avois observé que La Ruette le convoitoit, et je m'aperçus que sa

femme pensoit qu'après Caillot je ne pouvois le donner qu'à lui. Grétry

pensoit de même; je me laissai aller: je m'en repentis dès les premières

répétitions. Ce rôle demandoit de la jeunesse, de la vivacité, du

brillant dans la voix, de la finesse dans le jeu. Le bon La Ruette, avec

sa figure vieillotte et sa voix tremblante et cassée, y étoit fort

déplacé. Il l'éteignit et l'attrista; comme il étoit mal à son aise, il

ne s'y livra pas même à son naturel: il fit manquer toutes les scènes.

De son côté, Mme La Ruette, qui avoit un peu de pruderie[102], se

persuadant que la finesse et la malice que j'avois mises dans le rôle

d'Agathe n'étoient pas convenables à une si jeune personne, avoit cru

devoir émousser cette pointe d'espièglerie; elle y avoit substitué un

certain air sévère et réservé qui ôtait au rôle toute sa gentillesse.

Ainsi tout mon ouvrage avoit été dénaturé. Heureusement La Ruette

reconnut lui-même que le rôle de Cléon ne lui convenoit ni pour le jeu

ni pour le chant, et je trouvai, au même théâtre, un nommé Julien, moins

difficile que Caillot, et plus jeune que La Ruette, avec une voix

brillante, une action vive, une tournure leste. Nous nous mîmes, Grétry

et moi, à lui montrer son rôle, et il parvint à le chanter et à le jouer

assez bien.

Mme La Ruette étoit peu disposée à entendre ce que j'avois à lui dire;

je lui dis cependant: «Madame, nous serons froids si nous voulons être

trop sages; faites-moi la grâce de jouer le rôle d'Agathe au naturel.

Son innocence n'est pas celle d'Agnès, mais c'est encore de l'innocence;

et, comme elle n'emploie sa finesse et sa malice qu'à se jouer du fourbe

qui cherche à la séduire, croyez qu'on lui en saura gré.» Son rôle eut

le plus grand succès, et la pièce, qu'on redemanda à Versailles (en

1772), y parut si changée qu'on ne la reconnoissoit pas: je n'y avois

pourtant rien changé.

Ce ne fut que trois ans après que je donnai _la Fausse Magie_[103]; et,

quoique le succès n'en fût pas d'abord aussi brillant que celui des deux

autres, il n'a pas été moins durable. Depuis plus de vingt ans qu'on la

revoit fréquemment remise au théâtre, le public ne s'en lasse point. Il

est vrai cependant que ces petits ouvrages ont perdu de leur lustre et

la fleur de leur agrément en perdant les acteurs pour lesquels je les

avois faits.

La même année (1772), j'eus à la cour une apparence de succès d'un autre

genre, et bien plus sensible pour moi: ce fut l'effet que mon épître au

roi sur l'incendie de l'Hôtel-Dieu[104] obtint ou parut obtenir. Ma

vanité n'y étoit pour rien, mais l'impression vive et profonde que

j'avois faite, me disoit-on, alloit changer le sort de ces pauvres

malades dont j'avois fait entendre les gémissemens et les plaintes; et,

pour la première fois de ma vie, je croyois voir en moi un bienfaiteur

de l'humanité. J'en étois glorieux, j'aurois donné mon sang pour que

l'événement eût couronné mon oeuvre; mais je n'ai pas eu ce bonheur.

L'_Ode à la louange de Voltaire_ est à peu près de la même date. Voici

quelle en fut l'occasion. La société de Mlle Clairon étoit plus

nombreuse et plus brillante que jamais. La conversation y étoit vive,

surtout quand la poésie en étoit le sujet; et l'homme de lettres y avoit

pour interlocuteurs des gens du monde d'un goût exquis et d'un esprit

très cultivé. Ce fut dans l'un de ces entretiens qu'en parlant des

poètes lyriques je dis que l'ode ne pouvoit plus avoir parmi nous le

caractère de vérité et de dignité qu'elle avoit dans la Grèce, par la

raison que les poètes n'avoient plus le même ministère à remplir; que

les bardes seuls, dans les Gaules, avoient eu ce grand caractère, parce

qu'ils étoient, par l'État, chargés de célébrer la gloire des héros.

«Et aujourd'hui, me demanda-t-on, qui empêche le poète de revêtir ce

caractère antique, et de le consacrer à ce ministère public?» Je

répondis que, s'il y avoit, comme autrefois, des fêtes, des solennités,

où le poète fût entendu, la pompe de ces grands spectacles lui élèveroit

l'âme et le génie. Pour exemple, je supposai l'apothéose de Voltaire,

et, sur un grand théâtre, au pied de sa statue, Mlle Clairon récitant

des vers à la louange de cet homme illustre. «Croyez-vous, demandai-je,

que l'ode destinée à cet éloge solennel ne prît pas, dans l'esprit et

dans l'âme du poète, un ton plus vrai, plus animé, que celle qu'il

compose froidement dans son cabinet?» Je vis que cette idée faisoit son

impression, et Mlle Clairon surtout en parut vivement émue. De là me

vint le projet de faire, pour essai, cette ode que vous trouverez dans

le recueil de mes poésies.

En la lisant, Mlle Clairon sentit que son talent y pouvoit suppléer au

mien, et voulut bien prêter encore à mes vers le charme de l'illusion

qu'elle savoit si bien répandre.

Un soir donc que la société étoit assemblée dans son salon, et qu'elle

avoit fait dire qu'on l'attendît, comme nous parlions de Voltaire, tout

à coup un rideau se lève, et, à côté du buste de ce grand homme, Mlle

Clairon, vêtue en prêtresse d'Apollon, une couronne de laurier à la

main, commence à réciter cette ode avec l'air de l'inspiration et du ton

de l'enthousiasme. Cette petite fête eut, depuis, le mérite d'en faire

imaginer une plus solennelle, et dont Voltaire fut témoin.

Peu de temps après, le comte de Valbelle, amant de Mlle Clairon, enrichi

par la mort de son frère aîné, étant allé jouir de sa fortune dans la

ville d'Aix en Provence, et le prince d'Anspach s'étant pris de belle

passion pour notre princesse de théâtre, elle fut obligée de prendre une

maison plus ample et plus commode que celle où nous logions ensemble. Ce

fut alors que j'allai occuper, chez la comtesse de Séran, l'appartement

qui m'étoit réservé, et ce fut là que M. Odde vint passer une année avec

moi.

J'aurois voulu me retirer avec lui à Bort; et, pour cela, j'avois en vue

un petit bien à deux pas de la ville, où je me serois fait bâtir une

cellule. Heureusement ce bien fut porté à un prix si haut qu'il passoit

mes moyens, et il fallut y renoncer. Je me laissai donc aller encore à

la société de Paris, et surtout à celle des femmes, mais résolu à me

préserver de toute liaison qui pût altérer mon repos.

Je faisois ma cour à la comtesse de Séran aussi assidûment qu'il m'étoit

possible sans lui être importun. Elle avoit la bonté de vouloir que

j'allasse passer le printemps avec elle en Normandie, dans son petit

château de La Tour[105], qu'elle embellissoit. Je l'y accompagnai. Que

n'aurois-je pas quitté pour elle? Tout ce que peut avoir de charme

l'amitié d'une femme et sa société la plus intime, sans amour, je le

trouvois auprès de celle-ci. Certainement, s'il eût été possible d'être

amoureux sans espérance, je l'aurois été de Mme de Séran; mais elle me

marquoit la limite des sentimens qu'elle avoit pour moi et de ceux qu'il

m'étoit permis d'avoir pour elle avec tant d'ingénuité qu'il n'arrivoit

pas même à mes désirs d'aller au delà.

J'étois aussi lié d'amitié pure et simple avec des femmes qui, sur le

déclin de leur âge, n'avoient pas cessé d'être aimables, et dont

Fontenelle auroit dit: _On voit bien que l'amour a passé par là_. Je

n'avois pas pour elles cette vénération qui n'est réservée qu'à la

vertu; mais elles m'inspiroient un sentiment de bienveillance qui ne m'y

attachoit guère moins, et qui les flattoit davantage. J'étois touché de

voir la beauté vieillissante s'attrister devant son miroir de n'y plus

retrouver ses charmes. Celle de mes amies qui s'affligeoit le plus de

cette perte irréparable, c'étoit Mme de L. P***[106]. Elle me rappeloit,

dans sa mélancolie, ces paroles d'une beauté célèbre dans la Grèce,

suspendant son miroir au temple de sa divinité:

Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle;

Il redouble trop mes ennuis.

Je ne saurois me voir dans ce miroir fidèle,

Ni telle que je fus, ni telle que je suis.

Le coeur le plus sensible, le plus délicat, le plus aimant, étoit celui

de Mme de L. P***. Sans avoir la prétention de la dédommager de ce que

les ans lui avoient fait perdre, je cherchois à l'en consoler par tous

les soins d'un ami raisonnable et tendre; et, comme un malade docile,

elle acceptoit tous les soulagemens que lui présentoit ma raison. Elle

avoit même prévenu mes conseils en essayant de faire diversion à ses

ennuis par le goût de l'étude, et ce goût charmoit nos loisirs.

Dans le premier éclat de sa beauté, personne ne s'étoit douté qu'elle

eût autant d'esprit qu'elle en avoit reçu de la nature. Elle l'ignoroit

elle-même. Tout occupée de ses autres charmes, et ne rêvant qu'à ses

plaisirs, sa mollesse et son indolence laissoient comme endormie au fond

de sa pensée une foule de perceptions délicates, fines et justes, qui

s'y étoient logées, pour ainsi dire, à son insu, et qui, dans le triste

loisir qu'elle avoit eu enfin de se les rappeler, sembloient éclore en

foule et comme d'elles-mêmes. Je les voyois dans nos entretiens se

réveiller et se répandre avec beaucoup de grâce et de facilité. Elle

suivoit, par complaisance, mes études et mon travail; elle m'aidoit dans

mes recherches; mais, tandis que son esprit s'occupoit, son coeur étoit

vide; c'étoit là son tourment. Toute sa sensibilité se porta vers notre

amitié mutuelle, et, renfermée dans les limites des seuls sentimens qui

convenoient à son âge et au mien, elle n'en devint que plus vive. Soit à

Paris, soit à la campagne, j'étois le plus assidu qu'il m'étoit possible

auprès d'elle. Je quittois même assez souvent pour elle des sociétés où,

par goût, je me serois plu davantage, et je faisois pour l'amitié ce que

bien rarement j'avois fait pour l'amour; mais personne au monde ne

m'aimoit autant que Mme de L. P***; et, quand je m'étois dit: «Tout le

reste du monde se passe de moi sans regret», je ne balançois plus à tout

abandonner pour elle. Mes sociétés philosophiques et littéraires étoient

les seules dont elle ne fût point jalouse; par toute autre dissipation

je l'affligeois, et le reproche m'en étoit d'autant plus sensible qu'il

étoit plus discret, plus timide et plus doux.

Dans ce temps-là mes occupations se partageoient entre l'histoire et

l'_Encyclopédie_. Je m'étois fait un point d'honneur et de délicatesse

de remplir dignement mes fonctions d'historiographe, en rédigeant avec

soin des mémoires pour les historiens à venir. Je m'adressai aux

personnages les plus considérables de ce temps-là pour tirer de leurs

cabinets des instructions relatives au règne de Louis XV, par où je

voulois commencer, et je fus moi-même étonné de la confiance qu'ils me

marquèrent. Le comte de Maillebois me livra tous les papiers de son père

et les siens. Le marquis de Castries m'ouvrit son cabinet, où étoient

les mémoires du maréchal de Belle-Isle; le comte de Broglio m'initia

dans les mystères de ses négociations secrètes; le maréchal de Contades

me traça de sa main le plan de sa campagne et le désastre de Minden.

J'avois besoin des confidences du maréchal de Richelieu, mais j'étois en

disgrâce auprès de lui, comme tous les gens de lettres de l'Académie. Le

hasard fit ma paix, et c'est encore une des circonstances où l'occasion,

pour me servir, est venue au-devant de moi.

Une amie particulière du maréchal de Richelieu, se trouvant avec moi

dans une maison de campagne, me dit qu'il étoit bien étrange qu'un

Richelieu et qu'un homme de l'importance de celui-ci essuyât des

désagrémens et des dégoûts à l'Académie françoise. «En effet, lui

dis-je, Madame, rien de plus étrange; mais qui en est la cause?» Elle me

nomma d'Alembert, qui avoit pris, disoit-elle, le maréchal en aversion.

Je répondis «que l'ennemi du maréchal à l'Académie n'étoit point

d'Alembert, mais celui qui cherchoit à l'aigrir contre d'Alembert et

contre tous les gens de lettres.

«Savez-vous, Madame, ajoutai-je, quels sont les gens qui animent contre

l'Académie celui qui est fait pour y être honoré et chéri? Ce sont des

académiciens qui n'y ont eux-mêmes aucune considération, et qui sont

furieux contre elle. C'est l'avocat général Séguier, le dénonciateur des

gens de lettres au Parlement; c'est Paulmy, ce sont quelques autres

intrus, qui, mécontens d'un corps où ils sont déplacés, voudroient, avec

Séguier, notre ennemi, former un parti redoutable. Voilà les gens qui

tâchent d'aliéner de nous l'esprit du maréchal, pour l'avoir à leur tête

et nous nuire par son crédit. Quelle gloire pour lui que de servir ces

haines et ces petites vanités! Vous voyez ce qui lui en arrive. Il

obtient que le roi refuse d'approuver l'élection de deux hommes

irréprochables. L'Académie réclame contre ce refus, et le roi, détrompé,

consent qu'aux deux premières places qui viendront à vaquer ces mêmes

hommes soient élus. C'est donc ce qu'on appelle un coup d'épée dans

l'eau. Non, Madame, le véritable parti d'un Richelieu à l'Académie, le

seul digne de monsieur le maréchal, c'est le parti des gens de lettres.»

Elle trouva que j'avois raison; et, quelques jours après, le maréchal

étant venu dîner à la même campagne, son amie voulut qu'il causât avec

moi. Je lui répétai à peu près les mêmes choses, quoiqu'en termes plus

doux, et, à l'égard de d'Alembert: «Monsieur le maréchal, lui dis-je,

d'Alembert vous croit l'ennemi des gens de lettres et l'ami de Séguier,

leur dénonciateur, voilà pourquoi il ne vous aime pas; mais d'Alembert

est un bon homme, et jamais le sentiment de la haine n'a pris racine

dans son coeur. Il a épousé l'Académie. Aimez sa femme comme vous en

aimez tant d'autres, et venez la voir quelquefois; il vous en saura gré

et vous recevra bien, comme font tant d'autres maris.»

Le maréchal fut content de moi; et, lorsqu'à la place de l'abbé Delille

et de Suard, refusés par le roi, il fallut élire deux autres

académiciens, je fus invité à dîner chez lui le jour de l'élection. À ce

dîner, je trouvai Séguier, Paulmy, Bissy, l'évêque de Senlis[107]. Leur

parti n'étoit pas nombreux; et, quand il auroit eu quelques voix

clandestines, le nôtre étoit formé et lié de façon à être sûr de

prévaloir. Je ne fis donc pas semblant de croire que nous fussions là

pour parler d'élections académiques, et, comme à un dîner de joie et de

plaisir, amenant dès la soupe les propos qui rioient le plus au

maréchal, je le mis en train de causer de l'ancienne galanterie, des

jolies femmes de son temps, des moeurs de la Régence, que sais-je enfin?

du théâtre, et surtout des actrices: si bien que le dîner se passa sans

qu'il fût dit un seul mot de l'Académie. Ce ne fut qu'au sortir de table

que l'évêque de Senlis, me tirant à l'écart, me demanda quel choix nous

allions faire. Je répondis loyalement que je croyois tous les voeux

réunis en faveur de Bréquigny et de Beauzée. Le maréchal, qui étoit venu

nous joindre, se fit expliquer le mérite littéraire de ces messieurs,

et, après m'avoir entendu: «Eh bien, dit-il, voilà deux hommes

estimables; il faut nous réunir pour eux.--Puisque telle est votre

intention, lui dis-je, Monsieur le maréchal, voulez-vous permettre que

j'aille en instruire l'Académie? Ce sont des paroles de paix qu'elle

entendra avec plaisir.--Allez, me dit-il, et prenez dans la cour l'un de

mes carrosses; nous vous suivrons de près.

--Mon ami, dis-je à d'Alembert, ils viennent se réunir à nous; le

maréchal vous fait les avances de bonne grâce; il faut le recevoir de

même.» En effet, il fut bien reçu; l'élection fut unanime; et, depuis ce

jour-là jusqu'à sa mort, il eut pour moi mille bontés. Ainsi ses

portefeuilles furent à ma disposition.

J'avois en même temps, pour les affaires de la Régence, le manuscrit

original des_ Mémoires_ de Saint-Simon, que l'on m'avoit permis de tirer

du dépôt des Affaires étrangères, et dont je fis d'amples extraits; mais

ces extraits et le dépouillement des dépêches et des mémoires qui me

venoient en foule auroient été bientôt aussi ennuyeux que fatigans pour

moi, si je n'avois pas eu, par intervalles, quelque occupation

littéraire moins pénible et plus de mon goût. L'entreprise d'un

supplément de l'_Encyclopédie_, en quatre volumes in-folio, me procura

ce délassement.

Il faut savoir qu'après la publication du septième volume de

l'_Encyclopédie_, la suite ayant été interrompue par un arrêt du

Parlement, on n'y avoit travaillé qu'en silence et entre un petit nombre

de coopérateurs dont je n'étois pas. Un laborieux compilateur, le

chevalier de Jaucourt, s'étoit chargé de la partie littéraire et l'avoit

travaillée à sa manière, qui n'étoit pas la mienne. Lors donc qu'à force

de constance et de sollicitations, l'on obtint que la totalité de

l'ouvrage fût mise au jour, et que le projet du supplément eut été

formé, l'un des intéressés, Robinet, vint me voir, et me proposa de

reprendre ma besogne où je l'avois laissée. «Vous n'avez, me dit-il,

commencé qu'au troisième volume; vous avez cessé au septième; tout le

reste est d'une autre main._ Pendent opera interrupta_. Nous venons vous

prier d'achever votre ouvrage.»

Comme j'étois occupé de l'histoire, je répondis «qu'il m'étoit

impossible de m'engager dans un autre travail.--Au moins, me dit-il,

laissez-nous annoncer que, dans ce supplément, vous donnerez quelques

articles.--Je le ferai, lui dis-je, si j'en ai le loisir; c'est tout ce

que je puis promettre.» Quelque temps après il revint à la charge, et

avec lui le libraire Panckoucke. Ils me dirent que, pour mettre en règle

les comptes de leur entreprise, il leur falloit savoir quelle seroit,

pour les gens de lettres, la rétribution du travail, et qu'ils venoient

savoir ce que je voulois pour le mien. «Que puis-je demander, leur

dis-je, moi qui ne promets rien, qui ne m'engage à rien?--Vous ferez

pour nous ce qu'il vous plaira, me dit Panckoucke; promettez seulement

de nous donner quelques articles, et qu'il nous soit permis d'insérer

cette promesse dans notre _prospectus_, nous vous donnerons pour cela

quatre mille livres et un exemplaire du supplément.» Ils étoient bien

sûrs que je me piquerois de répondre à leur confiance. J'y répondis si

bien que, dans la suite, ils m'avouèrent que j'avois passé leur attente.

Mais reprenons le fil des événemens de ma vie, que mille accidens

varioient.

La mort du roi venoit de produire un changement considérable à la cour,

dans le ministère, et singulièrement dans la fortune de mes amis.

M. Bouret s'étoit ruiné à bâtir et à décorer pour le roi le pavillon de

Croix-Fontaine, et le roi croyoit l'en payer assez en l'honorant, une

fois l'année, de sa présence dans un de ses rendez-vous de chasse,

honneur qui coûtoit cher encore au malheureux, obligé ce jour-là de

donner à toute la chasse un dîner pour lequel rien n'étoit épargné.

J'avois gémi plus d'une fois de ses profusions, mais le plus libéral, le

plus imprévoyant des hommes avoit, pour ses véritables amis, le défaut

de ne jamais vouloir écouter leurs avis sur l'article de sa dépense.

Cependant il avoit achevé d'épuiser son crédit en bâtissant sur les

Champs-Élysées cinq ou six maisons à grands frais, lorsque le roi mourut

sans avoir seulement pensé à le sauver de sa ruine; et, cette mort le

laissant noyé de dettes, sans ressource et sans espérance, il prit, je

crois, la résolution de se délivrer de la vie: on le trouva mort dans

son lit. Il fut, pour son malheur, imprudent jusqu'à la folie; il ne fut

jamais malhonnête.

Mme de Séran fut plus sage. N'ayant plus, à la mort du roi, aucune

perspective de faveur et de protection, ni pour elle ni pour ses enfans,

elle fit un emploi solide de l'unique bienfait qu'elle avoit accepté; le

nouveau directeur des Bâtimens, le comte d'Angiviller, lui ayant proposé

de céder, pour lui, son hôtel à un prix convenable, elle y

consentit[108]. Ainsi nous fûmes délogés l'un et l'autre, en 1776, trois

ans après qu'elle m'eut accordé cette heureuse hospitalité.

L'avènement du nouveau roi à la couronne fut suivi de son sacre dans

l'église de Reims.

En qualité d'historiographe de France, il me fut enjoint d'assister à

cette cérémonie auguste. Je ne répéterai point ici ce que j'en ai dit

dans une lettre qui fut imprimée à mon insu, et que j'ai depuis insérée

dans la collection de mes oeuvres[109]; elle est une foible peinture de

l'effet de ce grand spectacle sur cinquante mille âmes que j'y vis

rassemblées. Quant à ce qui m'est personnel, jamais rien ne m'a tant

ému.

Au reste, j'eus, dans ce voyage, tous les agrémens que ma place pouvoit

m'y procurer, et je crus les devoir à la manière honorable dont le

maréchal de Beauvau[110], capitaine des gardes en exercice, et mon

confrère à l'Académie françoise, eut la bonté de me traiter.

De toutes les femmes que j'ai connues, celle dont la politesse a le plus

de naturel et de charmes, c'est la maréchale de Beauvau[111]: elle mit,

ainsi que son époux, une attention délicate et marquée à donner

l'exemple de celles qu'ils vouloient que l'on eût pour moi; et cet

exemple fut suivi. Sensible aux marques de leur bienveillance, je l'ai

depuis cultivée avec soin. Le caractère du maréchal n'étoit pas aussi

attrayant que celui de sa femme; cependant jamais cette dignité froide

qu'on lui reprochoit ne m'a gêné un moment avec lui. J'étois persuadé

que, dans toute autre condition, son air, ses manières, son ton,

auroient été les mêmes, et, en m'accommodant avec ce qui me sembloit

être son naturel, je le trouvois honnête et bon, obligeant, serviable

même sans se faire valoir.

Pour sa femme, aujourd'hui sa veuve, je ne crois pas qu'il y ait sous le

ciel de caractère plus aimable ni plus accompli que le sien. C'est bien

elle qu'on peut appeler justement et sans ironie la femme qui a toujours

raison; mais la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son

esprit, est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie

et de grâce, qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur

nous. Il semble qu'elle nous communique son esprit, qu'elle associe nos

idées avec les siennes, et nous fasse participer à l'avantage qu'elle a

toujours de penser si juste et si bien.

Son grand art, comme son attention la plus continuelle, étoit d'honorer

son époux, de le faire valoir, de s'effacer pour le mettre à sa place,

et pour lui céder l'intérêt, la considération, les respects qu'elle

s'attiroit. À l'entendre, c'étoit toujours à M. de Beauvau qu'on devoit

rapporter tout le bien qu'on louoit en elle. Observez, mes enfans,

qu'elle n'y perdoit rien, qu'elle n'en étoit même que plus honorée, et

que ce lustre réfléchi qu'elle prêtoit au caractère de son époux ne

faisoit que donner au sien plus de relief et plus d'éclat. Jamais femme

n'a mieux senti la dignité de ses devoirs d'épouse, et ne les a remplis

avec plus de noblesse[112].

Ma lettre sur la cérémonie du sacre, publiée et distribuée à la cour par

l'intendant de Champagne, y avoit produit l'effet d'un tableau qui

retraçoit aux yeux du roi et de la reine un jour de gloire et de

bonheur. C'étoit pour moi, dans leur esprit, un commencement de

bienveillance. La reine, quelque temps après, me témoigna quelque bonté.

Chez elle, sur un petit théâtre, elle voulut faire jouer_ Sylvain_ et

_l'Ami de la maison_. Ce petit spectacle fit un plaisir sensible; et, en

passant devant moi, la reine me dit, de l'air le plus aimable:

_Marmontel, cela est charmant_. Mais ces présages de faveur ne tardèrent

pas à être démentis à l'occasion des deux musiques.

Sous le feu roi, l'ambassadeur de Naples avoit persuadé à la cour de

faire venir d'Italie un habile musicien pour relever le théâtre de

l'Opéra françois, qui, depuis longtemps, menaçoit ruine, et qu'on

soutenoit avec peine aux dépens du trésor public. La nouvelle maîtresse,

Mme du Barry, avoit adopté cette idée, et notre ambassadeur à la cour de

Naples, le baron de Breteuil, avoit été chargé de négocier l'engagement

de Piccini, pour venir s'établir en France, avec deux mille écus de

gratification annuelle, à condition de nous donner des opéras françois.

À peine fut-il arrivé que mon ami, l'ambassadeur de Naples, le marquis

de Caraccioli, vint me le recommander, et me prier de faire pour lui, me

disoit-il, au grand Opéra, ce que j'avois fait pour Grétry au théâtre de

l'Opéra-Comique.

Dans ce temps-là même étoit arrivé d'Allemagne le musicien Gluck, aussi

fortement recommandé à la jeune reine par l'empereur Joseph, son frère,

que si le succès de la musique allemande avoit eu l'importance d'une

affaire d'État. On avoit composé à Vienne, sur le canevas d'un ballet de

Noverre, un opéra françois de l'_Iphigénie en Aulide_. Gluck en avoit

fait la musique; et cet opéra, par lequel il avoit débuté en France,

avoit eu le plus grand succès. La jeune reine s'étoit déclarée en faveur

de Gluck; et Piccini, qui, en arrivant, le trouvoit établi dans

l'opinion publique, à la ville comme à la cour, non seulement n'avoit

pour lui personne, mais à la cour il avoit contre lui l'odieuse

étiquette de musicien protégé par la maîtresse du feu roi, et à la ville

il avoit pour ennemis tous les musiciens françois, à qui la musique

allemande étoit plus facile à imiter que la musique italienne, dont ils

désespéroient de prendre le style et l'accent.

Si j'avois eu un peu de politique, je me serois rangé du côté où étoit

la faveur; mais la musique protégée ne ressembloit non plus, dans ses

formes tudesques, à ce que j'avois entendu de Pergolèse, de Léo, de

Buranello, etc., que le style de Crébillon ne ressemble à celui de

Racine; et, préférer le Crébillon au Racine de la musique, c'eût été un

effort de dissimulation que je n'aurois pu soutenir.

D'ailleurs, je m'étois mis dans la tête de transporter sur nos deux

théâtres la musique italienne; et l'on a vu que, dans le comique,

j'avois assez bien commencé. Ce n'est pas que la musique de Grétry fût

de la musique italienne par excellence; elle étoit encore loin

d'atteindre à cet ensemble qui nous ravit dans celle des grands

compositeurs; mais il avoit un chant facile, du naturel dans

l'expression, des airs et des duos agréablement dessinés, quelquefois

même dans l'orchestre un heureux emploi d'instrumens; enfin, du goût et

de l'esprit assez pour suppléer à ce qui lui manquoit du côté de l'art

et du génie; et, si sa musique n'avoit pas tout le charme et toute la

richesse de celle de Piccini, de Sacchini, de Paësiello, elle en avoit

le rythme, l'accent, la prosodie: j'avois donc démontré qu'au moins dans

le comique la langue françoise pouvoit avoir une musique du même style

que la musique italienne.

Il me restoit à faire la même épreuve dans le tragique, et le hasard

m'en offroit l'occasion. Le problème étoit plus difficile à résoudre,

mais par d'autres raisons que celles qu'on imaginoit.

La langue noble est moins favorable à la musique: 1° en ce qu'elle n'a

pas des tours aussi vifs, aussi accentués, aussi dociles à l'expression

du chant que la langue comique; 2° en ce qu'elle a moins d'étendue,

d'abondance et de liberté dans le choix de l'expression. Mais une bien

plus grande difficulté naissoit pour moi de l'idée que j'avois conçue du

poème lyrique et de la forme théâtrale que j'aurois voulu lui donner.

J'en avois fait avec Grétry la périlleuse tentative dans l'opéra de_

Céphale et Procris_. En divisant l'action en trois tableaux, l'un

voluptueux et brillant: le palais de l'Aurore, son réveil, ses amours,

les plaisirs de sa cour céleste; l'autre sombre et terrible: le complot

de la Jalousie et ses poisons versés dans l'âme de Procris; le troisième

touchant, passionné, tragique: l'erreur de Céphale et la mort de son

épouse percée de ses traits et expirante entre ses bras, je croyois

avoir rempli l'idée d'un spectacle intéressant; mais, n'ayant pas réussi

dans ce coup d'essai, et m'attribuant en partie notre disgrâce, ma

défiance de moi-même alloit jusqu'à la frayeur.

Le sentiment de ma propre foiblesse, et la bonne opinion que j'avois du

célèbre compositeur qu'on m'avoit donné dans Piccini, me firent donc

imaginer de prendre les beaux opéras de Quinault, d'en élaguer les

épisodes, les détails superflus; de les réduire à leurs beautés réelles,

d'y ajouter des airs, des duos, des monologues en récitatif obligé, des

choeurs en dialogue et en contraste; de les accommoder ainsi à la musique

italienne, et d'en former un genre de poème lyrique plus varié, plus

animé, plus simple, moins décousu dans son action, et infiniment plus

rapide que l'opéra italien.

Dans Métastase même, que j'étudiois, que j'admirois comme un modèle de

l'art de dessiner les paroles du chant, je voyois des longueurs et des

vides insupportables. Ces doubles intrigues, ces amours épisodiques, ces

scènes détachées et si multipliées, ces airs presque toujours perdus,

comme on l'a dit, en cul-de-lampe au bout des scènes, tout cela me

choquoit. Je voulois une action pleine, pressée, étroitement liée, dans

laquelle les situations, s'enchaînant l'une à l'autre, fussent

elles-mêmes l'objet et le motif du chant, de façon que le chant ne fût

que l'expression plus vive des sentimens répandus dans la scène, et que

les airs, les duos, les choeurs, y fussent enlacés dans le récitatif. Je

voulois, de plus, qu'en se donnant ces avantages, l'opéra françois

conservât sa pompe, ses prodiges, ses fêtes, ses illusions, et

qu'enrichi de toutes les beautés de la langue italienne, ce n'en fût pas

moins ce spectacle,

Où les beaux vers, la danse, la musique,

L'art de tromper les yeux par les couleurs,

L'art plus heureux de séduire les coeurs,

De cent plaisirs font un plaisir unique.

Mémoires de Marmontel (Volume 2 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 39 / 43 题