LIVRE VII

Mon aventure avec le duc d'Aumont m'avoit fait deux grands biens: elle

m'avoit fait renoncer à un projet de mariage formé à la légère, et dont

j'ai eu depuis quelque raison de croire que je me serois repenti; elle

avoit mis pour moi dans l'âme de Bouvard les germes de cette amitié qui

m'a été si salutaire. Mais ces bons offices n'étoient pas les seuls que

le duc d'Aumont m'eût rendus en me persécutant.

D'abord mon âme, que les délices de Paris, d'Avenay, de Passy, de

Versailles, avoient trop amollie, avoit besoin que l'adversité lui

rendît son ancienne trempe et le ressort qu'elle avoit perdu; le duc

d'Aumont avoit pris soin de remettre en vigueur mon courage et mon

caractère. En second lieu, sans m'occuper bien sérieusement, le

_Mercure_ ne laissoit pas de captiver mon attention, de consumer mon

temps, de me dérober à moi-même, de m'interdire toute entreprise

honorable pour mes talens, et de les asservir à une rédaction minutieuse

et presque mécanique; le duc d'Aumont les avoit remis en liberté, et

m'avoit rendu l'heureux besoin d'en faire un digne et noble usage.

Enfin, j'étois résolu à sacrifier au travail du _Mercure_ huit ou dix

des plus belles années de ma vie, avec l'espérance d'amasser une

centaine de mille francs, auxquels je bornois mon ambition. Or, les

loisirs que m'avoit procurés le duc d'Aumont ne me valurent guère moins

dans le même nombre d'années, sans rien prendre sur les plaisirs de mes

sociétés à la ville, ni des campagnes délicieuses où je passois le temps

des trois belles saisons.

Je ne compte pas l'avantage d'avoir été reçu à l'Académie françoise plus

tôt que je n'aurois dû l'être en ne faisant que le _Mercure_.

L'intention du duc d'Aumont n'étoit pas de m'y conduire par la main; il

le fit cependant sans le vouloir, et même en ne le voulant pas.

J'ai observé plus d'une fois, et dans les circonstances les plus

critiques de ma vie, que, lorsque la fortune a paru me contrarier, elle

a mieux fait pour moi que je n'aurois voulu moi-même. Ici me voilà

ruiné, et, du milieu de ma ruine, vous allez, mes enfans, voir naître le

bonheur le plus égal, le plus paisible et le plus rarement troublé dont

un homme de mon état se puisse flatter de jouir. Pour l'établir

solidement et sur sa base naturelle, je veux dire sur le repos de

l'esprit et de l'âme, je commençai par me délivrer de mes inquiétudes

domestiques. L'âge ou les maladies, celle surtout qui sembloit être

contagieuse dans ma famille, diminuoient successivement le nombre de ces

bons parens que j'avois eu tant de plaisir à faire vivre dans l'aisance.

J'avois déjà obtenu de mes tantes de cesser tout commerce, et, après

avoir liquidé nos dettes, j'avois ajouté des pensions au revenu de mon

petit bien. Or, ces pensions de cent écus chacune étant réduites au

nombre de cinq, il me restoit à moi d'abord la moitié de mes mille écus

de pension sur le _Mercure_; j'avois de plus les cinq cents livres

d'intérêts de dix mille francs que j'avois employés au cautionnement de

M. Odde; j'y ajoutai une rente de cinq cent quarante livres sur le duc

d'Orléans, et, du surplus des fonds qui me restoient dans la caisse du

_Mercure_, j'achetai quelques effets royaux. Ainsi, pour mon loyer, mon

domestique et moi, je n'avois guère moins de mille écus à dépenser. Je

n'en avois jamais dépensé davantage. Mme Geoffrin vouloit même que le

payement de mon loyer cessât dès lors; mais je la priai de permettre que

j'essayasse encore un an si mes facultés ne me suffiroient pas, en

l'assurant que, si mon loyer me gênoit, je le lui avouerois sans rougir.

Je ne fus point à cette peine. Bien malheureusement le nombre des

pensions que je faisois diminua par la mort de mes deux soeurs qui

étoient au couvent de Clermont, et que m'enleva la même maladie dont

étoient morts nos père et mère. Peu de temps après je perdis mes deux

vieilles tantes, les seules qui me restoient à la maison. La mort ne me

laissa que la soeur de ma mère, cette tante d'Albois qui vit encore.

Ainsi j'héritois tous les ans de quelques-uns de mes bienfaits. D'un

autre côté, les premières éditions de mes _Contes_ commencèrent à

m'enrichir.

Tranquille du côté de la fortune, ma seule ambition étoit l'Académie

françoise, et cette ambition même étoit modérée et paisible. Avant

d'atteindre à ma quarantième année j'avois encore trois ans à donner au

travail, et dans trois ans j'aurois acquis de nouveaux titres à cette

place. Ma traduction de Lucain s'avançoit, je préparois en même temps

les matériaux de ma _Poétique_, et la célébrité de mes _Contes_ alloit

toujours croissant à chaque édition nouvelle. Je croyois donc pouvoir me

donner du bon temps.

Vous avez vu de quelle manière obligeante l'officieux Bouret avoit

débuté avec moi. La connoissance faite, la liaison formée, ses sociétés

avoient été les miennes. Dans l'un des contes de _la Veillée_, j'ai

peint le caractère de la plus intime de ses amies, la belle Mme Gaulard.

L'un de ses deux fils[61], homme aimable, occupoit à Bordeaux l'emploi

de la recette générale des fermes; il avoit fait un voyage à Paris; et,

la veille de son départ, l'un des plus beaux jours de l'année, nous

dînions ensemble chez notre ami Bouret, en belle et bonne compagnie. La

magnificence de cet hôtel que les arts avoient décoré, la somptuosité de

la table, la naissante verdure des jardins, la sérénité d'un ciel pur,

et surtout l'amabilité d'un hôte qui, au milieu de ses convives,

sembloit être l'amoureux de toutes les femmes, le meilleur ami de tous

les hommes, enfin tout ce qui peut répandre la belle humeur dans un

repas, y avoient exalté les esprits. Moi qui me sentois le plus libre

des hommes, le plus indépendant, j'étois comme l'oiseau qui, échappé du

lien qui le tenoit captif, s'élance dans l'air avec joie; et, pour ne

rien dissimuler, l'excellent vin qu'on me versoit contribuoit à donner

l'essor à mon âme et à ma pensée.

Au milieu de cette gaieté, le jeune fils de Mme Gaulard nous faisoit ses

adieux; et, en me parlant de Bordeaux, il me demanda s'il pouvoit m'y

être bon à quelque chose. «À m'y bien recevoir, lui dis-je, lorsque

j'irai voir ce beau port et cette ville opulente: car, dans les rêves de

ma vie, c'est l'un de mes projets les plus intéressans.--Si je l'avois

su, me dit-il, vous auriez pu l'exécuter dès demain: j'avois une place à

vous offrir dans ma chaise.--Et moi, me dit l'un des convives (c'étoit

un juif appelé Gradis[62], l'un des plus riches négocians de Bordeaux),

et moi je me serois chargé de faire voiturer vos malles.--Mes malles,

dis-je, n'auroient pas été lourdes; mais pour mon retour à

Paris?...--Dans six semaines, reprit Gaulard, je vous y aurois

ramené.--Tout cela n'est donc plus possible? leur demandai-je.--Très

possible de notre part, me dirent-ils, mais nous partons demain.» Alors,

disant quatre mots à l'oreille au fidèle Bury, qui me servoit à table,

je l'envoyai faire mes paquets; et aussitôt, buvant à la santé de mes

compagnons de voyage: «Me voilà prêt, leur dis-je, et nous partons

demain.» Tout le monde applaudit à une résolution si leste, et tout le

monde but à la santé des voyageurs.

Il est difficile d'imaginer un voyage plus agréable: une route superbe,

un temps si beau, si doux, que nous courions la nuit, en dormant, les

glaces baissées. Partout les directeurs, les receveurs des fermes

empressés à nous recevoir; je croyois être dans ces temps poétiques et

dans ces beaux climats où l'hospitalité s'exerçoit par des fêtes.

À Bordeaux, je fus accueilli et traité aussi bien qu'il étoit possible,

c'est-à-dire qu'on m'y donna de bons dîners, d'excellens vins, et même

des salves de canon des vaisseaux que je visitois. Mais, quoiqu'il y eût

dans cette ville des gens d'esprit et faits pour être aimables, je jouis

moins de leur commerce que je n'aurois voulu: un fatal jeu de dés, dont

la fureur les possédoit, noircissoit leur esprit et absorboit leur âme.

J'avois tous les jours le chagrin d'en voir quelqu'un navré de la perte

qu'il avoit faite. Ils sembloient ne dîner et ne souper ensemble que

pour s'entr'égorger au sortir de table; et cette âpre cupidité, mêlée

aux jouissances et aux affections sociales, étoit pour moi quelque chose

de monstrueux.

Rien de plus dangereux pour un receveur général des fermes qu'une telle

société. Quelque intacte que fût sa caisse, sa seule qualité de

comptable lui devoit interdire les jeux de hasard, comme un écueil sinon

de sa fidélité, au moins de la confiance qu'on y avoit mise; et je ne

fus pas inutile à celui-ci pour l'affermir dans la résolution de ne

jamais se laisser gagner à la contagion de l'exemple.

Une autre cause altéroit le plaisir que m'auroit fait le séjour de

Bordeaux: la guerre maritime faisoit des plaies profondes au commerce de

cette grande ville. Le beau canal que j'avois sous les yeux ne m'en

offroit que les débris; mais je me formois aisément l'idée de ce qu'il

devoit être dans son état paisible, prospère et florissant.

Quelques maisons de commerçans, où l'on ne jouoit point, étoient celles

que je fréquentois le plus et qui me convenoient le mieux; mais aucune

n'avoit pour moi autant d'attrait que celle d'Ansely[63]. Ce négociant

étoit un philosophe anglois, d'un caractère vénérable. Son fils, quoique

bien jeune encore, annonçoit un homme excellent; et ses deux filles,

sans être belles, avoient un charme naturel dans l'esprit et dans les

manières qui m'engageoit autant et plus que n'eût fait la beauté. La

plus jeune des deux, Jenny, avoit fait sur mon âme une impression vive.

Ce fut pour elle que je composai la romance de _Pétrarque_, et je la lui

chantai en lui disant adieu.

Dans les loisirs que me laissoit la société d'une ville où, le matin,

tout le monde est à ses affaires, je repris le goût de la poésie, et je

composai mon _Épître aux poètes_. J'eus aussi pour amusement les

facéties qu'on imprimoit à Paris dans ce moment-là contre un homme qui

méritoit d'être châtié de son insolence, mais qui le fut aussi bien

rigoureusement: c'étoit Le Franc de Pompignan.

Avec un mérite littéraire considérable dans sa province, médiocre à

Paris, mais suffisant encore pour y être estimé, il y auroit joui

paisiblement de cette estime, si l'excès de sa vanité, de sa

présomption, de son ambition, ne l'avoit pas tant enivré.

Malheureusement, trop flatté dans ses académies de Montauban et de

Toulouse, accoutumé à s'y entendre applaudir dès qu'il ouvroit la bouche

et avant même qu'il eût parlé, vanté dans les journaux dont il savoit

gagner ou payer la faveur, il se croyoit un homme d'importance en

littérature; et, par malheur encore, il avoit ajouté à l'arrogance d'un

seigneur de paroisse l'orgueil d'un président de cour supérieure dans sa

ville de Montauban; ce qui formoit un personnage ridicule dans tous les

points. D'après l'opinion qu'il avoit de lui-même, il avoit trouvé

malhonnête qu'à la première envie qu'il avoit témoignée d'être de

l'Académie françoise on ne se fût pas empressé à l'y recevoir; et,

lorsqu'en 1758 Sainte-Palaye y avoit eu sur lui la préférence, il en

avoit marqué un superbe dépit. Deux ans après, l'Académie n'avoit pas

laissé de lui accorder ses suffrages, et il n'y avoit pour lui que de

l'agrément dans l'unanimité de son élection; mais, au lieu de la

modestie que les plus grands hommes eux-mêmes affectoient, au moins en y

entrant, il y apporta l'humeur de l'orgueil offensé, avec un excès

d'âpreté et de hauteur inconcevable. Le malheureux avoit conçu

l'ambition d'être je ne sais quoi dans l'éducation des enfans de France.

Il savoit que, dans ses principes de religion, M. le Dauphin n'aimoit

pas Voltaire, et qu'il voyoit de mauvais oeil l'atelier encyclopédique;

il faisoit sa cour à ce prince; il croyoit s'être rendu recommandable

auprès de lui par ses odes sacrées, dont la magnifique édition ruinoit

son libraire; il croyoit l'avoir très flatté en lui confiant le

manuscrit de sa traduction des _Géorgiques_; il ne savoit pas à qui sa

vanité avoit affaire; il ne savoit pas que cette traduction, si

péniblement travaillée, en vers durs, raboteux, martelés, sans couleur

et sans harmonie, comparée au chef-d'oeuvre de la poésie latine, étoit,

par le Dauphin lui-même, soumise à l'oeil moqueur de la critique et

tournée en dérision. Il crut faire un coup de parti en attaquant

publiquement, dans son discours de réception à l'Académie françoise,

cette classe de gens de lettres que l'on appeloit philosophes, et

singulièrement Voltaire et les encyclopédistes.

Il venoit de faire cette sortie lorsque je partis pour Bordeaux; et, ce

qui n'étoit guère moins étonnant que son arrogance, c'étoit le succès

qu'elle avoit eu. L'Académie avoit écouté en silence cette insolente

déclamation; le public l'avoit applaudie; Pompignan étoit sorti de là

triomphant et enflé de sa vaine gloire.

Mais, peu de temps après, commença contre lui la légère escarmouche des

_Facéties parisiennes_; et ce fut l'un de ses amis, le président

Barbot[64], qui, étant venu me voir, m'apprit que «ce pauvre M. de

Pompignan étoit la fable de Paris». Il me montra les premières feuilles

qu'il venoit de recevoir; c'étoient les _Quand_ et les _Pourquoi_. Je

vis la tournure et le ton que prenoit la plaisanterie.

«Vous êtes donc l'ami de M. Le Franc? lui demandai-je.--Hélas! oui, me

dit-il.--Je vous plains donc, car je connois les railleurs qui sont à

ses trousses. Voilà les _Quand_ et les _Pourquoi_; bientôt les _Si_, les

_Mais_, les _Car_, vont venir à la file; et je vous annonce qu'on ne le

quittera point qu'il n'ait passé par les particules.» La correction fut

encore plus sévère que je n'avois prévu; on se joua de lui de toutes les

manières. Il voulut se défendre sérieusement; il n'en fut que plus

ridicule. Il adressa un mémoire au roi; son mémoire fut bafoué. Voltaire

parut rajeunir pour s'égayer à ses dépens: en vers, en prose, sa malice

fut plus légère, plus piquante, plus féconde en idées originales et

plaisantes qu'elle n'avoit jamais été. Une saillie n'attendoit pas

l'autre. Le public ne cessoit de rire aux dépens du triste Le Franc.

Obligé de se tenir enfermé chez lui pour ne pas entendre chanter sa

chanson dans le monde, et pour ne pas se voir montré au doigt, il finit

par aller s'ensevelir dans son château, où il est mort sans avoir jamais

osé reparoître à l'Académie. J'avoue que je n'eus aucune pitié de lui,

non seulement parce qu'il étoit l'agresseur, mais parce que son

agression avoit été sérieuse et grave, et n'alloit pas à moins, si on

l'en avoit cru, qu'à faire proscrire nombre de gens de lettres, qu'il

dénonçoit et désignoit comme les ennemis du trône et de l'autel.

Lorsque nous fûmes sur le point, Gaulard et moi, de revenir à Paris:

«Allons-nous, me dit-il, retourner par la même route? n'aimeriez-vous

pas mieux faire le tour par Toulouse, Montpellier, Nîmes, Avignon,

Vaucluse, Aix, Marseille, Toulon, et par Lyon, Genève, où nous verrions

Voltaire, dont mon père a été connu?» Vous pensez bien que j'embrassai

ce beau projet avec transport; et, avant de partir, j'écrivis à

Voltaire.

À Toulouse, nous fûmes reçus par un ami intime de Mme Gaulard, M. de

Saint-Amand, homme de l'ancien temps pour la franchise et la politesse,

et qui dans cette ville occupoit un très bon emploi[65]. Pour moi, je

n'y retrouvai plus aucune de mes connoissances. J'eus même de la peine à

reconnoître la ville, tant les objets de comparaison et l'habitude de

voir Paris la rapetissoient à mes yeux.

De Toulouse à Béziers, nous fûmes occupés à suivre et à observer le

canal du Languedoc. Ce fut là véritablement pour moi un sujet

d'admiration, parce que j'y voyois réunies la grandeur et la simplicité,

deux caractères qui ne se montrent jamais ensemble sans causer

d'étonnement.

La jonction des deux mers et le commerce de l'une et de l'autre étoient

le résultat de deux ou trois grandes idées combinées par le génie. La

première étoit celle d'un amas d'eaux immense, dans l'espèce de coupe

que forment des montagnes du côté de Revel, à quelques lieues de

Carcassonne, pour être perpétuellement la source et le réservoir du

canal; la seconde étoit le choix d'une éminence inférieure au réservoir,

mais dominant, d'un côté, l'intervalle de ce point-là jusqu'à Toulouse,

et, de l'autre côté, l'espace du même point jusqu'à Béziers; en sorte

que les eaux du réservoir, conduites jusque-là par une pente naturelle,

s'y tiendroient suspendues dans un vaste niveau, et n'auroient plus qu'à

s'épancher d'un côté vers Béziers, de l'autre vers Toulouse, pour

alimenter le canal et aller déposer les barques dans l'Orbe d'un côté,

et de l'autre dans la Garonne. Enfin, une troisième et principale idée

étoit la construction des écluses dans tous les points où les barques

auroient à s'élever ou à descendre; l'effet de ces écluses étant, comme

l'on sait, de recevoir les barques, et, en se remplissant ou se vidant à

volonté, de leur servir comme d'échelons dans les deux sens, soit pour

descendre, soit pour monter au niveau du canal.

En vous épargnant des détails de prévoyance et d'industrie où

l'inventeur étoit entré pour rendre intarissable la source des eaux du

canal et en mesurer le volume, sans jamais le faire dépendre du cours

des rivières voisines, ni communiquer avec elles, je dirai seulement que

je ne négligeai aucun de ces détails. Mais le principal objet de mon

attention fut le bassin de Saint-Ferréol, la source du canal et le

réservoir de ses eaux. Ce bassin, formé, comme je l'ai dit, par un

cercle de montagnes, a deux mille deux cent vingt-deux toises de

circonférence et cent soixante pieds de profondeur. La gorge des

montagnes qui l'environnent est fermée par un mur de trente-six toises

d'épaisseur. Lorsqu'il est plein, ses eaux s'épanchent en cascade; mais,

dans les temps de sécheresse, ces épanchoirs n'en versent plus, et alors

c'est du fond du réservoir qu'on les tire. Voici comment: dans

l'épaisseur de la digue sont pratiquées deux voûtes qui, à quarante

pieds de distance, se prolongent sous le réservoir; à l'une de ces

voûtes sont adaptés verticalement trois tubes de bronze du calibre des

plus gros canons, et par lesquels, quand leurs robinets s'ouvrent, l'eau

du réservoir tombe dans un aqueduc pratiqué le long de la seconde voûte;

en sorte que, lorsqu'on pénètre jusqu'à ces robinets, on a cent soixante

pieds d'eau sur la tête. Nous ne laissâmes pas de nous avancer

jusque-là, à la lueur du goudron enflammé que notre conducteur portoit

dans une poèle: car nulle autre lumière n'auroit tenu à la commotion de

l'air qu'excita bientôt sous la voûte l'explosion des eaux, quand tout à

coup, avec un fort levier de fer, notre homme ouvrit le robinet de l'un

des trois tuyaux, puis celui du second, puis celui du troisième. À

l'ouverture du premier, le plus effroyable tonnerre se fit entendre sous

la voûte; et deux fois, coup sur coup, ce mugissement redoubla. Je

croyois voir crever le fond du réservoir, et les montagnes des environs

s'écrouler sur nos têtes. L'émotion profonde, et, à dire vrai, la

frayeur que ce bruit nous avoit causée, ne nous empêcha point d'aller

voir ce qui se passoit sous la seconde voûte. Nous y pénétrâmes, au

bruit de ces tonnerres souterrains; et là nous vîmes trois torrens

s'élancer par l'ouverture des robinets. Je ne connois dans la nature

aucun mouvement comparable à la violence de la colonne d'eau qui, en

flots d'écume, s'échappoit de ces tubes. L'oeil ne pouvoit la suivre;

sans étourdissement on ne pouvoit la regarder. Le bord de l'aqueduc où

fuyoit ce torrent n'avoit que quatre pieds de large; il étoit revêtu

d'une pierre de taille polie, humide et très glissante. C'étoit là que

nous étions debout, pâlissans, immobiles; et, si le pied nous eût

manqué, l'eau du torrent nous eût roulés à mille pas dans un clin d'oeil.

Nous sortîmes en frémissant, et nous sentîmes les rochers auxquels la

digue est appuyée trembler à cent pas de distance.

Quoique bien familiarisé avec le mécanisme du canal, je ne laissai pas

d'être émerveillé encore, lorsque du pied de la colline de Béziers je

vis comme un long escalier de huit écluses contiguës, par où les barques

descendoient ou montoient avec une égale facilité.

À Béziers, je trouvai un ancien militaire de mes amis, M. de La

Sablière, qui, après avoir joui longtemps de la vie de Paris, étoit venu

achever de vieillir dans sa ville natale, et y jouir d'une considération

méritée par ses services. Dans l'asile voluptueux qu'il s'étoit fait, il

nous reçut avec cette hilarité gasconne à laquelle contribuoient

l'aisance d'une fortune honnête, l'état d'une âme libre et calme, le

goût de la lecture, un peu de la philosophie antique, et cette salubrité

renommée de l'air qu'on respire à Béziers. Il me demanda des nouvelles

de La Popelinière, chez lequel nous avions passé ensemble de beaux

jours. «Hélas! lui répondis-je, nous ne nous voyons plus; son fatal

égoïsme lui a fait oublier l'amitié. Je vais vous confier ce que je n'ai

dit à personne:

«Immédiatement après le mariage de ma soeur, j'avois obtenu pour son mari

un emploi à Chinon, l'entrepôt du tabac, emploi facile et simple, et que

ma soeur auroit pu conserver si elle avoit perdu son mari. Cet emploi

valoit cent louis. En même temps La Popelinière avoit obtenu, pour un de

ses parens, l'emploi des traites de Saumur, emploi de receveur

comptable, et qui, d'un détail infini et d'une extrême difficulté, ne

valoit que douze cents livres. La Popelinière ne laissa pas de me prier

d'en accepter l'échange, en alléguant la bienséance, vu que son homme, à

lui, demeuroit à Chinon. Comme il me demandoit ce service au nom de

l'amitié, je ne balançai pas à le lui rendre. Je tâchai même de me

persuader que les talens de mon beau-frère auroient été ensevelis dans

un magasin de tabac; au lieu que, dans une recette qui demandoit un

homme instruit, vigilant, appliqué, il pourroit se faire connoître et

mériter de l'avancement. Je ne crus donc pas lui faire tort; et,

généreux à ses dépens, je le fus à l'excès: car, l'emploi de Chinon

étant d'une valeur double de celui de Saumur, La Popelinière m'offroit

pour cet échange un dédommagement annuel de douze cents livres; et moi

je ne voulus, pour compensation, que le plaisir de l'obliger. Eh bien!

ce mince emploi, où mon beau-frère avoit rétabli l'ordre, l'activité,

l'exactitude, et qu'on lui avoit permis de joindre à celui du grenier à

sel qu'il avoit obtenu depuis, quelqu'un, à mon insu, l'a sollicité pour

un autre, et mon beau-frère l'a perdu.--Et La Popelinière a souffert

qu'on vous l'ait enlevé?--Que vouliez-vous qu'il fît?--Et, sandis!

étoit-il sans crédit dans sa compagnie? et du moins ne devoit-il pas

reconnoître et faire valoir ce que vous aviez fait pour lui?--Que

direz-vous donc, ajoutai-je, quand vous saurez que c'est lui-même qui,

sans m'en dire un mot, a demandé, sollicité cet emploi pour son

secrétaire, et en a dépouillé le mari de ma soeur?--Cela n'est pas

possible.--Cela n'est que trop vrai: les fermiers généraux eux-mêmes me

l'ont dit.» La Sablière, confondu, garda quelque temps le silence; et

puis: «Mon ami, me dit-il, nous l'avons aimé, vous et moi; ne pensons

qu'à cela; jetons un voile sur le reste.» En effet, nous ne fîmes plus

que nous retracer l'heureux temps où La Popelinière étoit pour nous un

hôte aimable, et cette galerie mouvante de tableaux et de caractères qui

chez lui nous avoit passé devant les yeux. «J'en aime encore le

souvenir, me dit-il, mais comme d'un songe dont le réveil est sans

regrets.»

Montpellier ne nous offrit rien d'intéressant que le Jardin des plantes;

encore ne fut-il pour nous qu'une promenade agréable, car nous étions en

botanique aussi ignorans l'un que l'autre; mais, comme nous nous

connoissions en jolies femmes, nous eûmes le plaisir d'en suivre des

yeux quelques-unes qui, avec un teint brun, nous sembloient très

piquantes. Ce qu'on distingue en elles, c'est un air éveillé, une

démarche leste et un oeil agaçant. J'observai singulièrement qu'elles

étoient très bien chaussées, ce qui, par tout pays, est un présage

heureux.

À Nîmes, sur la foi des voyageurs et des artistes, nous nous attendions

à être frappés d'admiration: rien ne nous étonna. Il y a des choses dont

la renommée exagère si fort la grandeur ou la beauté que l'opinion qu'on

en a eue de loin ne peut plus que décroître lorsqu'on les voit de près.

L'Amphithéâtre ne nous parut point vaste, et la structure ne nous

surprit que par sa massive lourdeur. La Maison carrée nous fit plaisir à

voir, mais le plaisir que fait une petite chose régulièrement

travaillée.

Je ne veux pas oublier qu'à Nîmes, dans le cabinet d'un naturaliste

appelé Séguier[66], nous vîmes une collection de pierres grises qui,

fendues par lits, comme le talc, présentent les deux moitiés d'un

poisson incrusté dont la figure est très distincte; et cela n'est pas

merveilleux; mais, ce qui l'est pour moi, c'est ce que m'assura ce

naturaliste, que ces pierres se trouvent dans les Alpes, et que l'espèce

des poissons qu'elles renferment ne se trouvent plus dans nos mers.

_Quærite, quos agitat mundi labor._

Mémoires de Marmontel (Volume 2 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 36 / 43 题