Le duc de Choiseul, pour réponse, écrivit au bas de ma lettre, _dans
demi-heure_, et me la renvoya. Dans demi-heure je me rendis à son hôtel,
et je fus introduit.
«Vous voulez que je vous entende, me dit-il, j'y consens. Qu'avez-vous à
me dire?--Que je n'ai rien fait, Monsieur le duc, qui mérite l'accueil
sévère que je reçois de vous, qui avez l'âme noble et sensible, et qui
jamais n'avez pris plaisir à humilier les malheureux.--Mais, Marmontel,
comment voulez-vous que je vous reçoive, après la satire punissable que
vous venez de faire contre M. le duc d'Aumont?--Je n'ai point fait cette
satire; je le lui ai écrit à lui-même.--Oui, et dans votre lettre vous
lui avez fait une nouvelle insulte en lui rendant, en propres termes, le
conseil qu'il vous avoit donné.--Comme ce conseil étoit sage, je me suis
cru permis de le lui rappeler; je n'y ai pas entendu malice.--Ce n'en
est pas moins une impertinence, trouvez bon que je vous le dise.--Je
l'ai senti après que ma lettre a été partie.--Il en est fort blessé; il
a raison de l'être.--Oui, j'ai eu ce tort-là, et je me le reproche comme
un oubli des convenances. Mais, Monsieur le duc, cet oubli seroit-il un
crime à vos yeux?--Non, mais la parodie?--La parodie n'est point de moi,
je vous l'assure en honnête homme.--N'est-ce pas vous qui l'avez
récitée?--Oui, ce que j'en savois, dans une société où chacun dit tout
ce qu'il sait; mais je n'ai pas permis qu'on l'écrivît, quoiqu'on eût
bien voulu l'écrire.--Elle court cependant.--On la tient de quelque
autre.--Et vous, de qui la tenez-vous? (Je gardai le silence.) Vous êtes
le premier, ajouta-t-il, qu'on dise l'avoir récitée, et récitée de
manière à déceler en vous l'auteur.--Quand j'ai dit ce que j'en savois,
lui répondis-je, on en parloit déjà, on en citoit les premiers vers.
Pour la manière dont je l'ai récitée, elle prouveroit aussi bien que
j'ai fait _le Misanthrope_, le _Tartufe_, et _Cinna_ lui-même: car je me
vante, Monsieur le duc, de lire tout cela comme si j'en étois
l'auteur.--Mais enfin, cette parodie, de qui la tenez-vous? C'est là ce
qu'il faut dire.--Pardonnez-moi, Monsieur le duc, c'est là ce qu'il ne
faut pas dire, et ce que je ne dirai pas.--Je gage que c'est de
l'auteur...--Eh bien! Monsieur le duc, si c'étoit de l'auteur,
devrois-je le nommer?--Et comment, sans cela, voulez-vous que l'on croie
qu'elle n'est pas de vous? Toutes les apparences vous accusent. Vous
aviez du ressentiment contre le duc d'Aumont; la cause en est connue;
vous avez voulu vous venger. Vous avez fait cette satire, et, la
trouvant plaisante, vous l'avez récitée; voilà ce qu'on dit, voilà ce
que l'on croit, voilà ce que l'on a droit de croire. Que répondez-vous à
cela?--Je réponds que cette conduite seroit celle d'un fou, d'un sot,
d'un méchant imbécile, et que l'auteur de la parodie n'est rien de tout
cela. Eh quoi! Monsieur le duc, celui qui l'auroit faite auroit eu la
simplicité, l'imprudence, l'étourderie de l'aller réciter lui-même, sans
mystère, en société? Non, il en auroit fait, en déguisant son écriture,
une douzaine de copies qu'il auroit adressées aux comédiens, aux
mousquetaires, aux auteurs mécontens. Je connois comme un autre cette
manière de garder l'anonyme; et, si j'avois été coupable, je l'aurois
prise pour me cacher. Veuillez donc vous dire à vous-même: Marmontel,
devant dix personnes qui n'étoient pas ses amis intimes, a récité ce
qu'il savoit de cette parodie; donc il n'en étoit pas l'auteur. Sa
lettre à M. le duc d'Aumont est d'un homme qui ne craint rien; donc il
se sentoit fort de son innocence, et croyoit n'avoir rien à craindre. Ce
raisonnement, Monsieur le duc, est le contre-pied de celui qu'on
m'oppose, et n'en est pas moins concluant. J'ai fait deux imprudences:
l'une de réciter des vers que ma mémoire avoit surpris, et de les avoir
dits sans l'aveu de l'auteur.--C'est donc bien à l'auteur que vous les
avez entendu dire.--Oui, à l'auteur lui-même, car je ne veux point vous
mentir. C'est donc à lui que j'ai manqué, et c'est là ma première faute.
L'autre a été d'écrire à M. le duc d'Aumont d'un ton qui avoit l'air
ironique et pas assez respectueux; Ce sont là mes deux torts, j'en
conviens, mais je n'en ai point d'autres.--Je le crois, me dit-il; vous
me parlez en honnête homme. Cependant vous allez être envoyé à la
Bastille. Voyez M. de Saint-Florentin: il en a reçu l'ordre du roi.--J'y
vais, lui dis-je; mais puis-je me flatter que vous ne serez plus au
nombre de mes ennemis?» Il me le promit de bonne grâce, et je me rendis
chez le ministre, qui devoit m'expédier ma lettre de cachet.
Celui-ci me vouloit du bien. Sans peine il me crut innocent. «Mais que
voulez-vous? me dit-il; M. le duc d'Aumont vous accuse, et veut que vous
soyez puni. C'est une satisfaction qu'il demande pour récompense de ses
services et des services de ses ancêtres. Le roi a bien voulu la lui
accorder. Allez-vous-en trouver M. de Sartine; je lui adresse l'ordre du
roi; vous lui direz que c'est de ma part que vous venez le recevoir.» Je
lui demandai si, auparavant, je pouvois me donner le temps de dîner à
Paris; il me le permit.
J'étois invité à dîner ce jour-là chez mon voisin M. de Vaudesir[52],
homme d'esprit et homme sage, qui, sous une épaisse enveloppe, ne
laissoit pas de réunir une littérature exquise, beaucoup de politesse et
d'amabilité. Hélas! son fils unique étoit ce malheureux Saint-James,
qui, après avoir dissipé follement une grande fortune qu'il lui avoit
laissée, est allé mourir insolvable à cette Bastille où l'on m'envoyoit.
Après dîner, je confiai mon aventure à Vaudesir, qui me fit de tendres
adieux. De là je me rendis chez M. de Sartine, que je ne trouvai point
chez lui; il dînoit ce jour-là en ville, et ne devoit rentrer qu'à six
heures. Il en étoit cinq; j'employai l'intervalle à aller prévenir et
rassurer sur mon infortune ma bonne amie Mme Harenc. À six heures, je
retournai chez le lieutenant de police. Il n'étoit pas instruit de mon
affaire, ou il feignit de ne pas l'être. Je la lui racontai; il en parut
fâché. «Lorsque nous dînâmes ensemble, me dit-il, chez M. le baron
d'Holbach, qui auroit prévu que la première fois que je vous reverrois
ce seroit pour vous envoyer à la Bastille? Mais je n'en ai pas reçu
l'ordre. Voyons si en mon absence il est arrivé dans mes bureaux.» Il
fit appeler ses commis; et ceux-ci n'ayant entendu parler de rien:
«Allez-vous-en coucher chez vous, me dit-il, et revenez demain sur les
dix heures; cela sera tout aussi bon.»
J'avois besoin de cette soirée pour arranger le _Mercure_ du mois.
J'envoyai donc prier à souper deux de mes amis; et, en les attendant, je
passai chez Mme Geoffrin pour lui annoncer ma disgrâce. Elle en savoit
déjà quelque chose, car je la trouvai froide et triste; mais, quoique
mon malheur eût pris sa source dans sa société, et qu'elle-même en fût
la cause involontaire, je ne touchai point cet article, et je crois
qu'elle m'en sut bon gré.
Les deux amis que j'attendois étoient Suard et Coste[53]: celui-ci,
jeune Toulousain, avec lequel j'avois été en société dans sa ville;
l'autre, sur qui je comptois pour la vie, étoit l'ami de coeur que je
m'étois choisi. Il vouloit bien m'entretenir dans cette douce illusion
en m'offrant librement lui-même les occasions de lui être utile. Il
m'auroit offensé s'il eût paru douter du plein droit qu'il avoit de
disposer de moi. Le désir de les occuper utilement pour eux-mêmes
m'avoit fait entreprendre une collection des morceaux les plus curieux
des anciens _Mercures_[54]. Ils en faisoient le choix en se jouant; et
les mille écus nets que me produisoit cette partie de mon domaine se
partageoient entre eux.
Nous passâmes ensemble une partie de la nuit à tout disposer pour
l'impression du _Mercure_ prochain; et, après avoir dormi quelques
heures, je me levai, fis mes paquets, et me rendis chez M. de Sartine,
où je trouvai l'exempt qui alloit m'accompagner. M. de Sartine vouloit
qu'il se rendît à la Bastille dans une autre voiture que la mienne. Ce
fut moi qui me refusai à cette offre obligeante; et, dans le même
fiacre, mon introducteur et moi, nous arrivâmes à la Bastille[55]. J'y
fus reçu dans la salle du conseil par le gouverneur et son état-major;
et là je commençai à m'apercevoir que j'étois bien recommandé. Ce
gouverneur, M. d'Abadie[56], après avoir lu les lettres que l'exempt lui
avoit remises, me demanda si je voulois qu'on me laissât mon domestique,
à condition cependant que nous serions dans une même chambre, et qu'il
ne sortiroit de prison qu'avec moi. Ce domestique étoit Bury. Je le
consultai là-dessus; il me répondit qu'il ne vouloit pas me quitter. On
visita légèrement mes paquets et mes livres, et l'on me fit monter dans
une vaste chambre, où il y avoit pour meubles deux lits, deux tables, un
bas d'armoire et trois chaises de paille. Il faisoit froid; mais un
geôlier nous fit bon feu et m'apporta du bois en abondance. En même
temps on me donna des plumes, de l'encre et du papier, à condition de
rendre compte de l'emploi et du nombre des feuilles que l'on m'auroit
remises.
Tandis que j'arrangeois ma table pour me mettre à écrire, le geôlier
revint me demander si je trouvois mon lit assez bon. Après l'avoir
examiné, je répondis que les matelas en étoient mauvais et les
couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut changé. On me fit
demander aussi quelle étoit l'heure de mon dîner. Je répondis: l'heure
de tout le monde. La Bastille avoit une bibliothèque; le gouverneur m'en
envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la
composoient. Je le remerciai pour mon compte; mais mon domestique
demanda pour lui les romans de Prévost, et on les lui apporta.
De mon côté, j'avois assez de quoi me sauver de l'ennui. Impatienté
depuis longtemps du mépris que les gens de lettres témoignoient pour le
poème de Lucain, qu'ils n'avoient pas lu et qu'ils ne connoissoient que
par la version barbare et ampoulée de Brébeuf, j'avois résolu de le
traduire plus décemment et plus fidèlement en prose, et ce travail, qui
m'appliqueroit sans fatiguer ma tête, se trouvoit le plus convenable au
loisir solitaire de ma prison. J'avois donc apporté avec moi la
_Pharsale_, et, pour l'entendre mieux, j'avois eu soin d'y joindre les
_Commentaires_ de César.
Me voilà donc au coin d'un bon feu, méditant la querelle de César et de
Pompée, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voilà, de son côté,
Bury, aussi philosophe que moi, s'amusant à faire nos lits, placés dans
les deux angles opposés de ma chambre, éclairée dans ce moment par un
beau jour d'hiver, nonobstant les barreaux de deux fortes grilles de fer
qui me laissoient la vue du faubourg Saint-Antoine.
Deux heures après, les verrous des deux portes qui m'enfermoient me
tirent par leur bruit de ma profonde rêverie, et les deux geôliers,
chargés d'un dîner que je crois le mien, viennent le servir en silence.
L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de
faïence commune; l'autre déploie, sur celle des deux tables qui étoit
vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre sur
cette table un couvert assez propre, cuillère et fourchette d'étain, du
bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les
geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit
des serrures et des verrous.
Alors Bury m'invite à me mettre à table, et il me sert la soupe. C'étoit
un vendredi. Cette soupe en maigre étoit une purée de fèves blanches, au
beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que
Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il
m'apporta pour le second service étoit meilleur encore. La petite pointe
d'ail l'assaisonnoit, avec une finesse de saveur et d'odeur qui auroit
flatté le goût du plus friand Gascon. Le vin n'étoit pas excellent, mais
il étoit passable; point de dessert: il falloit bien être privé de
quelque chose. Au surplus, je trouvai qu'on dînoit fort bien en prison.
Comme je me levois de table, et que Bury alloit s'y mettre (car il y
avoit encore à dîner pour lui dans ce qui restoit), voilà mes deux
geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les
mains. À l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence,
cuillère et fourchette d'argent, nous reconnûmes notre méprise; mais
nous ne fîmes semblant de rien; et, lorsque nos geôliers, ayant déposé
tout cela, se furent retirés: «Monsieur, me dit Bury, vous venez de
manger mon dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je mange le
vôtre.--Cela est juste», lui répondis-je; et les murs de ma chambre
furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire.
Ce dîner étoit gras; en voici le détail: un excellent potage, une
tranche de boeuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de
graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un
d'épinards, une très belle poire de crésane, du raisin frais, une
bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka; ce fut
le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit, qu'il voulut bien
me réserver.
L'après-dîner, le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me
trouvois bien nourri, m'assurant que je le serois de sa table, qu'il
auroit soin lui-même de couper mes morceaux, et que personne que lui n'y
toucheroit. Il me proposa un poulet pour mon souper; je lui rendis
grâce, et lui dis qu'un reste de fruit de mon dîner me suffiroit. On
vient de voir quel fut mon ordinaire à la Bastille, et l'on peut en
induire avec quelle douceur, plutôt quelle répugnance, l'on se prêtoit à
servir contre moi la colère du duc d'Aumont.
Tous les jours j'avois la visite du gouverneur. Comme il avoit quelque
teinture de belles-lettres et même de latin, il se plaisoit à suivre mon
travail, il en jouissoit; mais bientôt, se dérobant lui-même à ces
petites dissipations: «Adieu, me disoit-il, je m'en vais consoler des
gens plus malheureux que vous.» Les égards qu'il avoit pour moi
pouvoient bien n'être pas une preuve de son humanité; mais j'en avois
d'ailleurs un bien fidèle témoignage. L'un des geôliers s'étoit pris
d'amitié pour mon domestique, et bientôt il s'étoit familiarisé avec
moi. Un jour donc que je lui parlois du naturel sensible et compatissant
de M. d'Abadie: «Ah! me dit-il, c'est le meilleur des hommes; il n'a
pris cette place, qui lui est si pénible, que pour adoucir le sort des
prisonniers. Il a succédé à un homme dur et avare, qui les traitoit bien
mal; aussi, quand il mourut, et que celui-ci prit sa place, ce
changement se fit sentir jusque dans les cachots; vous auriez dit
(expression bien étrange dans la bouche d'un geôlier), vous auriez dit
qu'un rayon de soleil avoit pénétré dans ces cachots. Des gens auxquels
il nous est défendu de dire ce qui se passe au dehors nous demandoient:
«Qu'est-il donc arrivé?» Enfin, Monsieur, vous voyez comment est nourri
votre domestique, nos prisonniers le sont presque tous aussi bien; et
les soulagemens qu'il dépend de lui de leur donner le soulagent
lui-même, car il souffre à les voir souffrir.»
Je n'ai pas besoin de vous dire que ce geôlier lui-même étoit aussi un
bon homme dans son état; et je gardai bien de le dégoûter de cet état,
où la compassion est si précieuse et si rare.
La manière dont on me traitoit à la Bastille me faisoit bien penser que
n'y serois pas longtemps, et mon travail, entremêlé de lectures
intéressantes (car j'avois avec moi Montaigne, Horace et La Bruyère), me
laissoit peu de momens d'ennui. Une seule chose me plongeoit quelquefois
dans la mélancolie: les murs de ma chambre étoient couverts
d'inscriptions qui toutes portoient le caractère des réflexions tristes
et sombres dont, avant moi, des malheureux avoient été sans doute
obsédés dans cette prison. Je croyois les y voir encore errans et
gémissans, et leurs ombres m'environnoient.
Mais un objet qui m'étoit personnel vint plus cruellement tourmenter ma
pensée. En parlant de la société de Mme Harenc, je n'ai pas fait mention
d'un brave homme appelé Durand, qui avoit de l'amitié pour moi, mais
qui, d'ailleurs, n'étoit remarquable que par une grande simplicité de
moeurs.
Or, un matin, le neuvième jour de ma captivité, le major de la Bastille
entra chez moi, et, d'un air grave et froid, sans aucun préambule, il me
demanda si un nommé Durand étoit connu de moi. Je répondis que je
connoissois un homme de ce nom. Alors, s'asseyant pour écrire, il
continue son interrogatoire. L'âge, la taille, la figure de ce nommé
Durand, son état, sa demeure, depuis quel temps je l'avois connu, dans
quelle maison, rien ne fut oublié; et, à chacune de mes réponses, le
major écrivoit avec un visage de marbre. Enfin, m'ayant fait la lecture
de mon interrogatoire, il me présente la plume pour le signer. Je le
signe, et il se retire.
À peine est-il sorti, tous les peut-être les plus sinistres s'emparent
de mon imagination. «Qu'aura-t-il donc fait, ce bon Durand? Il va tous
les matins au café, il y aura pris ma défense; il y aura parlé avec trop
de chaleur contre le duc d'Aumont; il se sera répandu en murmures contre
une autorité partiale, injuste, oppressive, qui accable l'homme innocent
et foible pour complaire à l'homme puissant. Sur l'imprudence de ces
propos, on l'aura lui-même arrêté; et, à cause de moi et pour l'amour de
moi, il va gémir dans une prison plus rigoureuse que la mienne. Foible
comme il est, bien moins jeune et bien plus timide que moi, le chagrin
va le prendre, il y succombera; je serai cause de sa mort. Et la pauvre
Mme Harenc, et tous nos bons amis, dans quel état ils doivent être, ô
Dieu! que de malheurs mon imprudence aura causés!» C'est ainsi que, dans
la pensée d'un homme captif, isolé, solitaire, dans les liens du pouvoir
absolu, la réflexion grossit tous les mauvais présages et lui environne
l'âme de noirs pressentimens. Dès ce moment je ne dormis plus d'un bon
sommeil. Tous ces mets que le gouverneur me réservoit avec tant de soin
furent trempés d'amertume. Je sentois dans le foie comme une
meurtrissure; et, si ma détention à la Bastille avoit duré huit jours
encore, elle auroit été mon tombeau.
Dans cette situation, je reçus une lettre que M. de Sartine me faisoit
parvenir. Elle étoit de Mlle S***[57], jeune personne intéressante et
belle, avec qui j'étois sur le point de m'unir avant ma disgrâce. Dans
cette lettre elle me témoignoit, de la manière la plus touchante, la
part sincère et tendre qu'elle prenoit à mon malheur, en m'assurant
qu'il n'étonnoit point son courage, et que, loin d'affoiblir ses
sentimens pour moi, il les rendoit plus vifs et plus constans.
Je répondis d'abord par l'expression de toute ma sensibilité pour une
amitié si généreuse; mais j'ajoutai que la grande leçon que je recevois
du malheur étoit de ne jamais associer personne aux dangers imprévus et
aux révolutions soudaines auxquelles m'exposoit la périlleuse condition
d'homme de lettres; que, si dans ma situation je me sentois quelque
courage, j'en étois redevable à mon isolement; que ma tête seroit déjà
perdue si, hors de ma prison, j'avois laissé une femme et des enfans
dans la douleur, et qu'au moins de ce côté-là, qui seroit pour moi le
plus sensible, je ne voulois jamais donner prise à l'adversité.
Mlle S*** fut plus piquée qu'affligée de ma réponse, et peu de temps
après elle s'en consola en épousant M. S***.
Enfin, le onzième jour de ma détention, à la nuit tombante, le
gouverneur vint m'annoncer que la liberté m'étoit rendue, et le même
exempt qui m'avoit amené me ramena chez M. de Sartine. Ce magistrat me
témoigna quelque joie de me revoir, mais une joie mêlée de tristesse.
«Monsieur, lui dis-je, dans vos bontés, dont je suis bien reconnoissant,
je ne sais quoi m'afflige encore: en me félicitant, vous avez l'air de
me plaindre. Auriez-vous quelque autre malheur à m'annoncer (je pensois
à Durand)?--Hélas! oui, me dit-il; et ne vous en doutez-vous pas? le roi
vous ôte le _Mercure_.» Ces mots me soulagèrent; et d'un signe de tête
exprimant ma résignation je répondis: «Tant pis pour le _Mercure_.--Le
mal, ajouta-t-il, n'est peut-être pas sans remède. M. de Saint-Florentin
est à Paris, il s'intéresse à vous, allez le voir demain matin.»
En quittant M. de Sartine, je courus chez Mme Harenc, impatient de voir
Durand. Je l'y trouvai; et, au milieu des acclamations de joie de toute
la société, je ne vis que lui. «Ah! vous voilà, lui dis-je en lui
sautant au cou, que je suis soulagé!» Ce transport, à la vue d'un homme
pour qui je n'avois jamais eu de sentiment passionné, étonna tout le
monde. On crut que la Bastille m'avoit troublé la tête. «Ah! mon ami, me
dit Mme Harenc en m'embrassant, vous voilà libre! que j'en suis aise! Et
le _Mercure_?--Le _Mercure_ est perdu, lui dis-je. Mais, Madame,
permettez-moi de m'occuper de ce malheureux homme. Qu'a-t-il donc fait
pour me causer tant de chagrin?» Je racontai l'histoire du major. Il se
trouva que Durand étoit allé solliciter auprès de M. de Sartine la
permission de me voir et qu'il s'étoit dit mon ami. M. de Sartine
m'avoit fait demander ce que c'étoit que ce Durand, et, de cette
question toute simple, le major avoit fait un interrogatoire. Éclairci
et tranquille sur ce point-là, j'employai mon courage à relever les
espérances de mes amis, et, après avoir reçu d'eux mille marques
sensibles du plus tendre intérêt, j'allai voir Mme Geoffrin.
«Eh bien! vous voilà, me dit-elle; Dieu soit loué! Le roi vous ôte le
_Mercure_; M. le duc d'Aumont est bien content, cela vous apprendra à
écrire des lettres.--Et à dire des vers», ajoutai-je en souriant. Elle
me demanda si je n'allois pas faire encore quelque folie. «Non, Madame;
mais je vais tâcher de remédier à celles que j'ai faites.» Comme elle
étoit réellement affligée de mon malheur, il fallut, pour se soulager,
qu'elle m'en fît une querelle: pourquoi avois-je fait ces vers? «Je ne
les ai pas faits, lui dis-je.--Pourquoi donc les avez-vous dits?--Parce
que vous l'avez voulu.--Eh! savois-je, moi, que ce fût une satire aussi
piquante? Vous qui la connoissiez, falloit-il vous vanter de la savoir?
Quelle imprudence! Et puis vos bons amis de Presle et Vaudesir vont
publiant qu'on vous envoie à la Bastille sur votre parole avec toutes
sortes d'égards et de ménagemens!--Eh quoi! Madame, falloit-il laisser
croire qu'on m'y traînoit en criminel?--Il falloit se taire et ne pas
narguer ces gens-là. Le maréchal de Richelieu a bien su dire qu'on
l'avoit deux fois mené à la Bastille comme un coupable, et qu'il étoit
bien singulier qu'on vous eût traité mieux que lui.--Voilà, Madame, un
digne objet d'envie pour le maréchal de Richelieu.--Eh! oui, Monsieur,
ils sont blessés que l'on ménage celui qui les offense, et ils emploient
tout leur crédit à se venger de lui; cela est naturel. Ne voulez-vous
pas qu'ils se laissent manger la laine sur le dos!--Quels moutons!»
m'écriai-je d'un air un peu moqueur; mais bientôt, m'apercevant que mes
répliques l'animoient, je pris le parti du silence. Enfin, lorsqu'elle
m'eut bien tout dit ce qu'elle avoit sur le coeur, je me levai d'un air
modeste, et lui souhaitai le bonsoir.
Le lendemain matin, je m'éveillois à peine, lorsque Bury, en entrant
dans ma chambre, m'annonça Mme Geoffrin. «Eh bien, mon voisin, me
demanda-t-elle, comment avez-vous passé la nuit?--Fort bien, Madame; ni
le bruit des verrous, ni le _qui vive_ des rondes, n'a interrompu mon
sommeil.--Et moi, dit-elle, je n'ai pas fermé l'oeil.--Pourquoi donc,
Madame?--Ah! pourquoi? ne le savez-vous pas? J'ai été injuste et
cruelle. Je vous ai, hier au soir, accablé de reproches. Voilà comme on
est: dès qu'un homme est dans le malheur, on l'accable, on lui fait des
crimes de tout (et elle se mit à pleurer).--Eh! bon Dieu, Madame, lui
dis-je, pensez-vous encore à cela? Pour moi, je l'avois oublié. Si je
m'en ressouviens, ce ne sera jamais que comme d'une marque de vos bontés
pour moi. Chacun a sa façon d'aimer: la vôtre est de gronder vos amis du
mal qu'ils se sont fait, comme une mère gronde son enfant lorsqu'il est
tombé.» Ces mots la consolèrent. Elle me demanda ce que j'allois faire.
«Je vais suivre, lui dis-je, le conseil que m'a donné M. de Sartine,
voir M. de Saint-Florentin, et de là me rendre à Versailles, et aborder,
s'il est possible, Mme de Pompadour et M. le duc de Choiseul. Mais je
suis de sang-froid, je possède ma tête, je me conduirai bien, n'en ayez
point d'inquiétude.» Tel fut cet entretien, qui fait, je crois, autant
d'honneur au caractère de Mme Geoffrin qu'aucune des bonnes actions de
sa vie.
M. de Saint-Florentin me parut touché de mon sort. Il avoit fait pour
moi tout ce que sa foiblesse et sa timidité lui avoient permis de faire;
mais ni Mme de Pompadour ni M. de Choiseul ne l'avoient secondé. Sans
s'expliquer, il approuva que je les visse l'un et l'autre, et je me
rendis à Versailles.
Mme de Pompadour, chez qui je me présentai d'abord, me fit dire par
Quesnay que, dans la circonstance présente, elle ne pouvoit pas me voir.
Je n'en fus point surpris; je n'avois aucun droit de prétendre qu'elle
se fît pour moi des ennemis puissans.
Le duc de Choiseul me reçut, mais pour m'accabler de reproches. «C'est
bien à regret, me dit-il, que je vous revois malheureux; mais vous avez
bien fait tout ce qu'il falloit pour l'être, et vos torts se sont
tellement aggravés par votre imprudence que les personnes qui vous
vouloient le plus de bien ont été obligées de vous abandonner.--Qu'ai-je
donc fait, Monsieur le duc? qu'ai-je pu faire entre quatre murailles qui
m'ait donné un tort de plus que ceux dont je me suis accusé devant
vous?--D'abord, reprit-il, le jour même que vous deviez vous rendre à la
Bastille, vous êtes allé à l'Opéra vous vanter, d'un air insultant, que
votre envoi à la Bastille n'étoit qu'une dérision et qu'une vaine
complaisance qu'on avoit pour un duc et pair, contre lequel vous n'aviez
cessé de déclamer dans les foyers de la Comédie, contre lequel vous avez
écrit à l'armée les lettres les plus injurieuses; contre lequel enfin
vous avez fait, non pas seul, mais en société, la parodie de _Cinna_,
dans un souper, chez Mlle Clairon, avec le comte de Valbelle, l'abbé
Galiani, et autres joyeux convives: voilà ce que vous ne m'avez pas dit,
et dont on est bien assuré.»
Pendant qu'il me parloit, je me recueillois en moi-même, et, lorsqu'il
eut fini, je pris la parole à mon tour. «Monsieur le duc, lui dis-je,
vos bontés me sont chères; votre estime m'est encore plus précieuse que
vos bontés, et je consens à perdre et vos bontés et votre estime si,
dans tous ces rapports qu'on vous a faits, il y a un mot de
vrai.--Comment! s'écria-t-il avec un haut-le-corps, dans ce que je viens
de vous dire pas un mot de vrai?--Pas un mot, et je vous prie de
permettre que, sur votre bureau, je signe article par article tout ce
que je vais y répondre.
«Le jour que je devois aller à la Bastille, je n'eus certainement aucune
envie d'aller à l'Opéra.» Et, après lui avoir rendu compte de l'emploi
de mon temps depuis que je l'avois quitté: «Envoyez savoir, ajoutai-je,
de M. de Sartine et de Mme Harenc, le temps que j'ai passé chez eux: ce
sont précisément les heures du spectacle.
«Quant aux foyers de la Comédie, le hasard fait que depuis six mois je
n'y ai pas mis les pieds. La dernière fois qu'on m'y a vu (et j'en ai
l'époque présente), c'est au début de Durancy[58]; et, auparavant même,
je défie que l'on me cite aucun mauvais propos de moi contre le duc
d'Aumont.
«Par un hasard non moins heureux, il se trouve, Monsieur le duc, que,
depuis l'ouverture de la campagne, je n'ai pas écrit à l'armée; et, si
on me fait voir une lettre, un billet qu'on y ait reçu de moi, je veux
être déshonoré.
«À l'égard de la parodie, il est de toute fausseté qu'elle ait été faite
aux soupers ni dans la société de Mlle Clairon. J'atteste même que chez
elle jamais je n'ai entendu dire un seul vers de cette parodie; et, si
depuis qu'elle est connue on y en a parlé, comme il est très possible,
ce n'a pas été devant moi.
«Voilà, Monsieur le duc, quatre assertions que je vais écrire et signer
sur votre bureau, si vous voulez bien me le permettre; et soyez bien sûr
qu'âme qui vive ne vous prouvera le contraire, ni n'osera me le soutenir
en face et devant vous.»
Vous pensez bien qu'en m'écoutant, la vivacité du duc de Choiseul
s'étoit un peu modérée. «Marmontel, me dit-il, je vois qu'on m'en a
imposé. Vous me parlez d'un ton à ne me laisser aucun doute sur votre
bonne foi, et il n'y a que la vérité qui ose tenir ce langage; mais il
faut me mettre moi-même en état d'affirmer que la parodie n'est point de
vous. Dites-moi quel en est l'auteur, et le _Mercure_ vous est
rendu.--Le _Mercure_, Monsieur le duc, ne me sera point rendu à ce
prix.--Pourquoi donc?--Parce que je préfère votre estime à quinze mille
livres de rente.--Ma foi, dit-il, puisque l'auteur n'a pas l'honnêteté
de se faire connoître, je ne sais pas pourquoi vous le
ménageriez.--Pourquoi, Monsieur le duc? parce qu'après avoir abusé
imprudemment de sa confiance, le comble de la honte seroit de la trahir.
J'ai été indiscret, mais je ne serai point perfide. Il ne m'a pas fait
confidence de ses vers pour les publier. C'est un larcin que lui a fait
ma mémoire; et, si ce larcin est punissable, c'est à moi d'en être puni:
me préserve le Ciel qu'il se nomme ou qu'il soit connu! ce seroit bien
alors que je serois coupable! J'aurois fait son malheur, j'en mourrois
de chagrin. Mais, à présent, quel est mon crime? d'avoir fait ce que,
dans le monde, chacun fait sans mystère; et vous-même, Monsieur le duc,
permettez-moi de vous demander si, dans la société, vous n'avez jamais
dit l'épigramme, les vers plaisans ou les couplets malins que vous aviez
entendu dire? Qui jamais, avant moi, a été puni pour cela? Les
_Philippiques_, vous le savez, étoient un ouvrage infernal. Le Régent,
la seconde personne du royaume, y étoit calomnié d'une manière atroce,
et cet ouvrage infâme couroit de bouche en bouche, on le dictoit, on
l'écrivoit, il y en avoit mille copies; et cependant quel autre que
l'auteur en a été puni? J'ai su des vers, je les ai récités, je ne les
ai laissé copier à personne; et tout le crime de ces vers est de tourner
en ridicule la vanité du duc d'Aumont. Tel est l'état de la cause en
deux mots. S'il s'agissoit d'un complot parricide, d'un attentat, on
auroit droit à me contraindre d'en dénoncer l'auteur; mais pour une
plaisanterie, en vérité, ce n'est pas la peine de me charger du rôle
infâme de délateur, et il iroit non seulement de ma fortune, mais de ma
vie, que je dirois comme Nicomède:
Le maître qui prit soin de former ma jeunesse
Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.»
Je m'aperçus que le duc de Choiseul trouvoit du ridicule dans mon petit
orgueil; et, pour me le faire sentir, il me demanda, en souriant, quel
avoit été mon Annibal. «Mon Annibal, lui répondis-je, Monsieur le duc,
c'est le malheur, qui depuis longtemps m'éprouve et m'apprend à
souffrir.
--Et voilà, reprit-il, ce que j'appelle un honnête homme.» Alors, le
voyant ébranlé: «C'est cet honnête homme, lui dis-je, que l'on ruine et
que l'on accable pour complaire à M. le duc d'Aumont, sans autre motif
que sa plainte, sans autre preuve que sa parole. Quelle effroyable
tyrannie!» Ici le duc de Choiseul m'arrêta. «Marmontel, me dit-il, le
brevet du _Mercure_ étoit une grâce du roi; il la retire quand il lui
plaît; il n'y a point là de tyrannie.--Monsieur le duc, lui
répliquai-je, du roi à moi, le brevet du _Mercure_ est une grâce; mais,
de M. le duc d'Aumont à moi, le _Mercure_ est mon bien, et, par une
accusation fausse, il n'a pas droit de me l'ôter... Mais non, ce n'est
pas moi qu'il dépouille, ce n'est pas moi que l'on immole à sa
vengeance. On égorge, pour l'assouvir, de plus innocentes victimes.
Sachez, Monsieur le duc, qu'à l'âge de seize ans, ayant perdu mon père,
et me voyant environné d'orphelins comme moi, et d'une pauvre et
nombreuse famille, je leur promis à tous de leur servir de père. J'en
pris à témoin le ciel et la nature; et, dès lors jusqu'à ce moment, j'ai
fait ce que j'avois promis. Je vis de peu; je sais réduire et mes
besoins et ma dépense; mais cette foule de malheureux qui subsistoient
du fruit de mon travail, mais deux soeurs que j'allois établir et doter,
mais des femmes dont la vieillesse avoit besoin d'un peu d'aisance, mais
la soeur de ma mère, veuve, pauvre et chargée d'enfans, que vont-ils
devenir? Je les avois flattés de l'espérance du bien-être; ils
ressentoient déjà l'influence de ma fortune; le bienfait qui en étoit la
source ne devoit plus tarir pour eux, et tout à coup ils vont
apprendre... Ah! c'est là que le duc d'Aumont doit aller savourer les
fruits de sa vengeance; c'est là qu'il entendra des cris et qu'il verra
couler des larmes. Qu'il aille y compter ses victimes et les malheureux
qu'il a faits; qu'il aille s'abreuver des pleurs de l'enfance et de la
vieillesse, et insulter aux misérables auxquels il arrache leur pain.
C'est là que l'attend son triomphe. Il l'a demandé, m'a-t-on dit, pour
récompense de ses services; il devoit dire pour salaire: c'en est un
digne de son coeur.» À ces mots, mes larmes coulèrent, et le duc de
Choiseul, aussi ému que moi, me dit en m'embrassant: «Vous me pénétrez
l'âme, mon cher Marmontel: je vous ai peut-être fait bien du mal, mais
je m'en vais le réparer.»
Alors, prenant la plume avec sa vivacité naturelle, il écrivit à l'abbé
Barthélémy: «Mon cher abbé, le roi vous a accordé le brevet du
_Mercure_; mais je viens de voir et d'entendre Marmontel; il m'a touché,
il m'a persuadé de son innocence; ce n'est pas à vous d'accepter la
dépouille d'un innocent; refusez le _Mercure_; je vous en dédommagerai.»
Il écrivit à M. de Saint-Florentin: «Vous avez reçu, mon cher confrère,
l'ordre du roi pour expédier le brevet du _Mercure_; mais j'ai vu
Marmontel, et j'ai à vous parler de lui. Ne pressez rien que nous
n'ayons causé ensemble.» Il me lut ces billets, les cacheta, les fit
partir, et me dit d'aller voir Mme de Pompadour, en me donnant pour elle
un billet qu'il ne me lut point, mais qui m'étoit bien favorable, car je
fus introduit dès qu'elle y eut jeté les yeux.
Mme de Pompadour étoit incommodée et gardoit le lit. J'approchai; j'eus
d'abord à essuyer les mêmes reproches que m'avoit faits le duc de
Choiseul; et, avec plus de douceur encore, j'y opposai les mêmes
réponses. Ensuite: «Voilà donc, lui dis-je, les nouveaux torts qu'on me
suppose pour obtenir du roi qu'après onze jours de prison il porte la
sévérité jusqu'à prononcer ma ruine! Si j'avois été libre, j'aurois
peut-être enfin, Madame, pénétré jusqu'à vous. J'aurois démenti ces
mensonges, et, en vous avouant ma seule et véritable faute, j'aurois
trouvé grâce à vos yeux; mais on commence par obtenir que je sois
enfermé entre quatre murailles; on profite du temps de ma captivité pour
me calomnier impunément tout à son aise; et les portes de ma prison ne
s'ouvrent que pour me faire voir l'abîme que l'on a creusé sous mes pas.
Mais c'est peu de nous y traîner, ma malheureuse famille et moi; on sait
qu'une main secourable peut nous en retirer encore; on craint que cette
main, dont nous avons déjà reçu tant de bienfaits, ne redevienne notre
appui; on nous ôte cette dernière et unique espérance; et, parce que
l'orgueil de M. le duc d'Aumont est irrité, il faut qu'une foule
d'innocens soient privés de toute consolation. Oui, Madame, tel a été le
but de ces mensonges, qui, en me faisant passer dans votre esprit pour
un méchant ou pour un fou, vous indisposoient contre moi. C'est là
surtout l'endroit sensible par où mes ennemis avoient su me percer le
coeur.
«À présent, pour me mettre hors de défense, on exige de moi que je nomme
l'auteur de cette parodie dont j'ai su et dit quelques vers. On me
connoît assez, Madame, pour être bien sûr que jamais je ne le nommerai;
mais ne pas l'accuser, c'est, dit-on, me condamner moi-même; et, si je
ne veux pas être infâme, je suis perdu. Certes, si je ne puis me sauver
qu'à ce prix, ma ruine est bien décidée. Mais depuis quand, Madame,
est-ce un crime que d'être honnête? depuis quand même est-ce à l'accusé
de prouver qu'il est innocent? et depuis quand l'accusateur est-il
dispensé de la preuve? Je veux bien cependant repousser par des preuves
une attaque qui n'en a point; et mes preuves sont mes écrits, mon
caractère assez connu, et la conduite de ma vie. Depuis que j'ai eu le
malheur d'être nommé parmi les gens de lettres, j'ai eu pour ennemis
tous les écrivains satiriques. Il n'est point d'insolences que je n'en
aie reçues et patiemment endurées. Que l'on me cite de moi une
épigramme, un trait mordant, une ironie, enfin une raillerie approchant
du caractère de celle-ci, et je consens qu'on me l'impute; mais, si j'ai
dédaigné ces petites vengeances, si ma plume, toujours décente et
modérée, n'a jamais trempé dans le fiel, pourquoi, sur la parole et sur
la foi d'un homme que la colère aveugle, croit-on que cette plume ait
commencé par distiller contre lui son premier venin? Je suis calomnié,
Madame, je le suis devant vous, je le suis devant ce bon roi, qui ne
peut croire qu'on lui en impose; et, sans la pitié généreuse que je
viens d'inspirer à M. le duc de Choiseul, ni le roi, ni vous-même, vous
n'auriez jamais su que je fusse calomnié.»
À peine j'achevois, on annonça le duc de Choiseul. Il n'avoit pas perdu
de temps, car je l'avois laissé à sa toilette. «Eh bien! dit-il, Madame,
vous l'avez entendu? Que pensez-vous de ce qu'il éprouve?--Que cela est
horrible, répondit-elle, et qu'il faut, Monsieur, que le _Mercure_ lui
soit rendu.--C'est mon avis, dit le duc de Choiseul.--Mais, reprit-elle,
il seroit peu convenable que le roi parût d'un jour à l'autre passer du
noir au blanc. C'est à M. le duc d'Aumont à faire lui-même une
démarche...--Ah! Madame, vous prononcez mon arrêt, m'écriai-je: cette
démarche que vous voulez qu'il fasse, il ne la fera point.--Il la fera,
insista-t-elle. M. de Saint-Florentin est chez le roi; il va venir me
voir, et je vais lui parler. Allez l'attendre à son hôtel.»
Le vieux ministre ne fut pas plus content que moi du biais que prenoit
la foiblesse de Mme de Pompadour, et il ne me dissimula point qu'il en
tiroit un mauvais augure. En effet, l'opiniâtre orgueil du duc d'Aumont
fut intraitable: ni le comte d'Angiviller, son ami, ni Bouvard, son
médecin, ni le duc de Duras, son camarade, ne purent lui inspirer un
sentiment tant soit peu noble. Comme en lui-même il n'avoit rien qui pût
le faire respecter, il prétendit au moins se faire craindre; et il ne
revint à la cour que bien déterminé à ne pas se laisser fléchir,
déclarant qu'il regarderoit comme ses ennemis ceux qui lui parleroient
d'une démarche en ma faveur. Personne n'osa tenir tête à l'un des hommes
qui approchoient de plus près de la personne du roi, et tout cet intérêt
que l'on prenoit à moi se réduisit à me laisser une pension de mille
écus sur le _Mercure_; l'abbé Barthélémy en refusa le brevet, et il fut
accordé à un nommé Lagarde[59], bibliothécaire de Mme de Pompadour, et
digne protégé de Colin[60], son homme d'affaires.
Dix ans après, le duc de Choiseul, en dînant avec moi, me rappela nos
conversations, auxquelles il auroit bien voulu, disoit-il, que nous
eussions eu des témoins. Je n'ai pu en donner, de souvenir, qu'une
esquisse légère, et telle que ma mémoire, dès longtemps refroidie, a pu
me la retracer; mais il faut que la situation m'eût bien vivement
inspiré, car il ajouta que de sa vie il n'avoit entendu un homme aussi
éloquent que je le fus dans ces momens-là; et, à ce propos: «Savez-vous,
me dit-il, ce qui empêcha Mme de Pompadour de vous faire rendre le
_Mercure_? ce fut ce fripon de Colin, pour le faire donner à son ami
Lagarde.» Ce Lagarde étoit si mal famé que, dans la société des
Menus-Plaisirs, où il étoit souffert, on l'appeloit _Lagarde-Bicêtre_.
C'étoit donc, mes enfans, à Lagarde-Bicêtre que l'on m'avoit sacrifié,
et le duc de Choiseul m'en faisoit l'aveu!
Aussi dépourvu d'instruction que de talent, ce nouveau rédacteur fit si
mal sa besogne que le _Mercure_, décrié, tomboit, et n'alloit plus être
en état de payer les pensions dont il étoit chargé. Les pensionnaires,
effrayés, vinrent me supplier de consentir à le reprendre, et
m'offrirent d'aller tous ensemble demander qu'il me fût rendu; mais,
ayant une fois quitté cette chaîne importune, je ne voulus plus m'en
charger. Heureusement, Lagarde étant mort, le _Mercure_ fut fait un peu
moins mal et dépérit plus lentement; mais, pour sauver les pensions, il
fallut enfin qu'on en fît une entreprise de librairie.