Nous ne vîmes Avignon qu'en passant, pour aller nous extasier à
Vaucluse. Mais il fallut encore ici rabattre de l'idée que nous avions
du séjour enchanté de Pétrarque et de Laure. Il en est de Vaucluse comme
de Castalie, du Pénée et du Simoïs. La renommée en est due aux Muses,
leur vrai charme est celui des vers qui les ont célébrés. Ce n'est pas
que la cascade de la fontaine de Vaucluse ne soit belle, et par le
volume et par les longs bondissemens de ses eaux parmi les rochers dont
leur chute est entrecoupée; mais, n'en déplaise aux poètes qui l'ont
décrite, la source en est absolument dénuée des ornemens de la nature;
les deux bords en sont nus, arides, escarpés, sans ombrage; ce n'est
qu'au bas de la cascade que la rivière qu'elle forme commence à revêtir
ses bords d'une assez riante verdure. Cependant, avant de quitter la
source de ses eaux, nous nous assîmes, nous rêvâmes; et, sans nous
parler l'un à l'autre, les yeux fixés sur des ruines qui nous sembloient
être les restes du château de Pétrarque, nous fûmes nous-mêmes quelques
momens dans l'illusion poétique, en croyant voir autour de ces ruines
errer les ombres des deux amans qui ont fait la gloire de ces bords.
Mais, ce qui plus réellement est fait pour le plaisir des yeux, ce sont
l'enceinte et les dehors d'une petite ville que la rivière de Vaucluse
vient embrasser, et dont elle baigne les murs; ce qui l'a fait appeler
_l'Île_. Nous croyions en effet voir une île enchantée, en nous
promenant alentour, sous deux rangs de mûriers et entre deux canaux
d'une eau vive, pure et rapide. De jolis groupes de jeunes juives, qui
se promenoient comme nous, ajoutoient à l'illusion que nous faisoit la
beauté du lieu; et d'excellentes truites, de belles écrevisses, que l'on
nous servit à souper dans l'auberge qui terminoit cette charmante
promenade, firent succéder aux plaisirs de l'imagination et à ceux de la
vue les délices d'un nouveau sens.
Le beau temps, qui depuis Paris avoit si agréablement accompagné notre
voyage, nous abandonna sur les confins de la Provence. Le pays où il
pleut le plus rarement fut pluvieux pour nous. La ville d'Aix ne fut
d'abord sur notre route qu'un passage pour aller voir Marseille et
Toulon. Il fallut cependant faire une visite d'usage au gouverneur de la
province, qui résidoit dans cette ville. Ce gouverneur, l'indigne fils
du maréchal de Villars[67], me reçut avec une politesse qui, dans un
autre, m'auroit flatté. Il marqua de l'empressement à nous retenir
jusqu'à la Fête-Dieu. Nous nous y refusâmes; mais il nous fit promettre
que la veille de cette fête nous serions de retour à Aix, pour voir le
lendemain la procession du roi René.
Ce furent pour moi deux objets d'un intérêt très vif et d'une attention
très avide que ces deux ports célèbres, celui de Marseille pour le
commerce, celui de Toulon pour la guerre; et, quoiqu'à Marseille, une
ville neuve, très magnifiquement bâtie, fût digne de nous occuper, le
peu de temps que nous y fûmes s'employa tout à visiter le port, ses
défenses, ses magasins, et tous les grands objets de ce commerce que la
guerre faisoit languir, mais qui redeviendroit florissant à la paix. À
Toulon, le port fut de même l'unique objet de nos pensées. Nous y
reconnûmes la main de Louis XIV dans ces établissemens superbes où étoit
empreinte sa grandeur, et dans lesquels, soit pour la construction, soit
pour l'armement des vaisseaux, tout rappeloit encore une puissance
respectable.
Ici, ce qui sembloit devoir m'en imposer le plus fut ce qui m'étonna le
moins. L'une de mes envies étoit de voir la pleine mer. Je la vis, mais
tranquille; et les tableaux de Vernet me l'avoient si fidèlement
représentée que la réalité ne m'en causa aucune émotion; mes yeux y
étoient aussi accoutumés que si j'étois né sur ses bords.
Le duc de Villars sembloit avoir voulu nous rendre témoins du gala qu'il
donneroit chez lui la veille de la Fête-Dieu. En y arrivant le soir,
nous y trouvâmes toute la bonne compagnie de la ville, le bal, grand jeu
et grand souper.
Le lendemain, le mauvais temps nous priva du spectacle de la procession
qu'on nous avoit si fort vantée. Nous en vîmes pourtant quelques
échantillons: par exemple, un crocheteur ivre, représentant la reine de
Saba; un autre, le roi Salomon; trois autres, les rois mages, et tout
cela crotté jusqu'aux oreilles. La reine de Saba n'en sautoit pas moins
en cadence, et le roi Salomon n'en bondissoit pas moins derrière la
reine de Saba. J'admirois le sérieux des Provençaux à ce spectacle, et
nous eûmes grand soin d'imiter ce respect. J'eus pourtant quelquefois
bien de la peine à ne pas rire. Je remarquai entre autres l'un de ces
personnages qui, au bout d'une gaule, portoit un chiffon blanc, et
derrière lui trois autres polissons qui faisoient dans la rue des
mouvemens d'ivrognes toutes les fois que l'homme au chiffon blanc
renversoit son bâton. Je demandai quel étoit le mystère que cela nous
représentoit. «Ne voyez-vous pas, me répondit le notable à qui je
parlois, que ce sont les trois mages que l'étoile conduit, et qui
s'égarent de leur route dès que l'étoile disparoît?» Je me contins. Rien
n'ôte l'envie de rire comme la peur d'être lapidé.
Le gouverneur avoit exigé de nous de ne partir le lendemain de cette
fête qu'après avoir dîné chez lui. À ce dîner, il se piqua d'assembler
des gens de mérite, M. de Monclar[68] à leur tête. J'étois prévenu de la
plus haute estime pour ce grand magistrat. Je la lui témoignai avec
cette ingénuité de sentiment qui ne ressemble point à de la flatterie.
Il y parut sensible, et y répondit avec bonté. Presque au sortir de
table je pris congé du duc de Villars, aussi reconnoissant qu'on peut
l'être des attentions et des empressemens d'un homme qu'on n'estime pas.
Sur notre route d'Aix à Lyon, il n'y eut rien de remarquable qu'un trait
de bonne foi de l'hôtesse de Tain, village voisin de cette côte de
l'Hermitage que ses vins ont rendue célèbre. À ce village, pendant que
l'on changeoit nos chevaux, je dis à l'hôtesse, en lui présentant un
louis d'or: «Madame, si vous avez d'excellent vin rouge de l'Hermitage,
donnez-m'en six bouteilles, et payez-vous sur ce louis.» Elle me regarda
d'un air satisfait de ma confiance. «Du vin rouge excellent, me
dit-elle, je n'en ai point; mais du blanc, j'en ai du meilleur.» Je me
fiai à sa parole, et ce vin, dont elle ne prit que cinquante sous la
bouteille, ne se trouva pas moins que du nectar.
Pressés de nous rendre à Genève, nous ne nous donnâmes pas même le temps
de voir Lyon, réservant pour notre retour le plaisir d'admirer dans ce
grand atelier du luxe les chefs-d'oeuvre de l'industrie.
Rien de plus singulier, de plus original, que l'accueil que nous fit
Voltaire. Il étoit dans son lit lorsque nous arrivâmes. Il nous tendit
les bras; il pleura de joie en m'embrassant; il embrassa de même le fils
de son ancien ami M. Gaulard. «Vous me trouvez mourant, nous dit-il;
venez-vous me rendre la vie ou recevoir mes derniers soupirs?» Mon
camarade fut effrayé de ce début; mais moi, qui avois cent fois entendu
dire à Voltaire qu'il se mouroit, je fis signe à Gaulard de se rassurer.
En effet, le moment d'après, le mourant nous faisant asseoir auprès de
son lit: «Mon ami, me dit-il, que je suis aise de vous voir! surtout
dans le moment où je possède un homme que vous serez ravi d'entendre.
C'est M. de L'Écluse, le chirurgien-dentiste du feu roi de Pologne,
aujourd'hui seigneur d'une terre[69] auprès de Montargis, et qui a bien
voulu venir raccommoder les dents irracommodables de Mme Denis. C'est un
homme charmant. Mais ne le connoissez-vous pas?--Le seul L'Écluse que je
connoisse est, lui dis-je, un acteur de l'ancien Opéra-Comique.--C'est
lui, mon ami, c'est lui-même. Si vous le connoissez, vous avez entendu
cette chanson du _Rémouleur_, qu'il joue et qu'il chante si bien.» Et à
l'instant voilà Voltaire imitant L'Écluse, et, avec ses bras nus et sa
voix sépulcrale, jouant _le Rémouleur_ et chantant la chanson:
Je ne sais où la mettre
Ma jeune fillette;
Je ne sais où la mettre,
Car on me la che...
Nous riions aux éclats; et lui, toujours sérieusement: «Je l'imite mal,
disoit-il; c'est M. de L'Écluse qu'il faut entendre; et sa chanson de
_la Fileuse_! et celle du _Postillon_! et la querelle des _Écosseuses
avec Vadé_! C'est la vérité même. Ah! vous aurez bien du plaisir. Allez
voir Mme Denis. Moi, tout malade que je suis, je m'en vais me lever pour
dîner avec vous. Nous mangerons un ombre-chevalier, et nous entendrons
M. de L'Écluse. Le plaisir de vous voir a suspendu mes maux, et je me
sens tout ranimé.»
Mme Denis nous reçut avec cette cordialité qui faisoit le charme de son
caractère. Elle nous présenta M. de L'Écluse; et, à dîner, Voltaire
l'anima, par les louanges les plus flatteuses, à nous donner le plaisir
de l'entendre. Il déploya tous ses talens, et nous en parûmes charmés.
Il le falloit bien, car Voltaire ne nous auroit point pardonné de
foibles applaudissemens.
La promenade dans ses jardins fut employée à parler de Paris, du
_Mercure_, de la Bastille (dont je ne lui dis que deux mots), du
théâtre, de l'_Encyclopédie_, et de ce malheureux Le Franc, qu'il
harceloit encore, son médecin lui ayant ordonné, disoit-il, pour
exercice, de courre une heure ou deux, tous les matins, le Pompignan. Il
me chargea d'assurer nos amis que tous les jours on recevroit de lui
quelque nouvelle facétie. Il fut fidèle à sa promesse.
Au retour de la promenade il fit quelques parties d'échecs avec M.
Gaulard, qui, respectueusement, le laissa gagner. Ensuite il revint à
parler du théâtre, et de la révolution que Mlle Clairon y avoit faite.
«C'est donc, me dit-il, quelque chose de bien prodigieux que le
changement qui s'est fait en elle?--C'est, lui dis-je, un talent
nouveau; c'est la perfection de l'art, ou plutôt c'est la nature même
telle que l'imagination peut vous la peindre en beau.» Alors, exaltant
ma pensée et mon expression pour lui faire entendre à quel point, dans
les divers caractères de ses rôles, elle étoit avec vérité, et une
vérité sublime, Camille, Roxane, Hermione, Ariane, et surtout Électre,
j'épuisai le peu que j'avois d'éloquence à lui inspirer pour Clairon
l'enthousiasme dont j'étois plein moi-même; et je jouissois, en lui
parlant, de l'émotion que je lui causois, lorsque enfin prenant la
parole: «Eh bien! mon ami, me dit-il avec transport, c'est comme Mme
Denis; elle a fait des progrès étonnans, incroyables. Je voudrois que
vous lui vissiez jouer Zaïre, Alzire, Idamé! le talent ne va pas plus
loin.» Mme Denis jouant Zaïre! Mme Denis comparée à Clairon! Je tombai
de mon haut, tant il est vrai que le goût s'accommode aux objets dont il
peut jouir, et que cette sage maxime:
Quand on n'a pas ce que l'on aime,
Il faut aimer ce que l'on a,
est en effet non seulement une leçon de la nature, mais un moyen qu'elle
se ménage pour nous procurer des plaisirs.
Nous reprîmes la promenade; et, tandis que M. de Voltaire s'entretenoit
avec Gaulard de son ancienne liaison avec le père de ce jeune homme,
causant de mon côté avec Mme Denis, je lui rappelois le bon temps.
Le soir, je mis Voltaire sur le chapitre du roi de Prusse. Il en parla
avec une sorte de magnanimité froide, et en homme qui dédaignoit une
trop facile vengeance, ou comme un amant désabusé pardonne à la
maîtresse qu'il a quittée le dépit et la rage qu'elle a fait éclater.
L'entretien du souper roula sur les gens de lettres qu'il estimoit le
plus; et, dans le nombre, il me fut facile de distinguer ceux qu'il
aimoit du fond du coeur. Ce n'étoient pas ceux qui se vantoient le plus
d'être en faveur auprès de lui. Avant d'aller se coucher, il nous lut
deux nouveaux chants de _la Pucelle_, et Mme Denis nous fit remarquer
que, depuis qu'il étoit aux Délices, c'étoit le seul jour qu'il eût
passé sans rentrer dans son cabinet.
Le lendemain, nous eûmes la discrétion de lui laisser au moins une
partie de sa matinée, et nous lui fîmes dire que nous attendrions qu'il
sonnât. Il fut visible sur les onze heures. Il étoit dans son lit
encore.
«Jeune homme, me dit-il, j'espère que vous n'aurez pas renoncé à la
poésie; voyons de vos nouvelles oeuvres; je vous dis tout ce que je sais:
il faut que chacun ait son tour.»
Plus intimidé devant lui que je ne l'avois jamais été, soit que j'eusse
perdu la naïve confiance du premier âge, soit que je sentisse mieux que
jamais combien il étoit difficile de faire de bons vers, je me résolus
avec peine à lui réciter mon _Épître aux poètes_: il en fut très
content; il me demanda si elle étoit connue à Paris. Je répondis que
non. «Il faut donc, me dit-il, la mettre au concours de l'Académie; elle
y fera du bruit.» Je lui représentai que je m'y donnois des licences
d'opinions qui effaroucheroient bien du monde. «J'ai connu me dit-il,
une honorable dame qui confessoit qu'un jour, après avoir crié à
l'insolence, il lui étoit échappé enfin de dire: «Charmant insolent!»
L'Académie fera de même.»
Avant dîner, il me mena faire à Genève quelques visites; et, en me
parlant de sa façon de vivre avec les Genevois: «Il est fort doux, me
dit-il, d'habiter dans un pays dont les souverains vous envoient
demander votre carrosse pour venir dîner avec vous.»
Sa maison leur étoit ouverte; ils y passoient les jours entiers; et,
comme les portes de la ville se fermoient à l'entrée de la nuit pour ne
s'ouvrir qu'au point du jour, ceux qui soupoient chez lui étoient
obligés d'y coucher, ou dans les maisons de campagne dont les bords du
lac sont couverts.
Chemin faisant, je lui demandai comment, presque sans territoire et sans
aucune facilité de commerce avec l'étranger, Genève s'étoit enrichie. «À
fabriquer des mouvemens de montre, me dit-il, à lire vos gazettes, et à
profiter de vos sottises. Ces gens-ci savent calculer les bénéfices de
vos emprunts.»
À propos de Genève, il me demanda ce que je pensois de Rousseau. Je
répondis que, dans ses écrits, il ne me sembloit être qu'un éloquent
sophiste, et, dans son caractère, qu'un faux cynique qui crèveroit
d'orgueil et de dépit dans son tonneau si on cessoit de le regarder.
Quant à l'envie qui lui avoit pris de revêtir ce personnage, j'en savois
l'anecdote, et je la lui contai.
Dans l'une des lettres de Rousseau à M. de Malesherbes, l'on a vu dans
quel accès d'inspiration et d'enthousiasme il avoit conçu le projet de
se déclarer contre les sciences et les arts. «J'allois, dit-il dans le
récit qu'il fait de ce miracle, j'allois voir Diderot, alors prisonnier
à Vincennes; j'avois dans ma poche un _Mercure de France_ que je me mis
à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie
de Dijon, qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose
a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en
moi à cette lecture. Tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille
lumières; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une
force et une confusion qui me jetèrent dans un désordre inexprimable. Je
sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une
violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine. Ne pouvant plus
respirer en marchant, je me laisse tomber sous un arbre de l'avenue, et
j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant
j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir
senti que j'en répandois.»
Voilà une extase éloquemment décrite. Voici le fait dans sa simplicité,
tel que me l'avoit raconté Diderot, et tel que je le racontai à
Voltaire.
«J'étois (c'est Diderot qui parle), j'étois prisonnier à Vincennes;
Rousseau venoit m'y voir. Il avoit fait de moi son Aristarque, comme il
l'a dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que
l'Académie de Dijon venoit de proposer une question intéressante, et
qu'il avoit envie de la traiter. Cette question étoit: _Le
rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les
moeurs?_ «Quel parti prendrez-vous?» lui demandai-je. Il me répondit: «Le
parti de l'affirmative.--C'est le pont aux ânes, lui dis-je; tous les
talens médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des
idées communes; au lieu que le parti contraire présente à la philosophie
et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond.--Vous avez raison,
me dit-il après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre
conseil.» Ainsi, dès ce moment, ajoutai-je, son rôle et son masque
furent décidés.»
«Vous ne m'étonnez pas, me dit Voltaire; cet homme-là est factice de la
tête aux pieds, il l'est de l'esprit et de l'âme; mais il a beau jouer
tantôt le stoïcien et tantôt le cynique, il se démentira sans cesse, et
son masque l'étouffera.»
Parmi les Genevois que je voyois chez lui, les seuls que je goûtai et
dont je fus goûté furent le chevalier Huber et Cramer le libraire. Ils
étoient tous les deux d'un commerce facile, d'une humeur joviale, avec
de l'esprit sans apprêt, chose rare dans leur cité. Cramer jouoit, me
disoit-on, passablement la tragédie; il étoit l'Orosmane de Mme Denis,
et ce talent lui valoit l'amitié et la pratique de Voltaire,
c'est-à-dire des millions. Huber avoit un talent moins utile, mais
amusant et très curieux dans sa futilité. L'on eût dit qu'il avoit des
yeux au bout des doigts. Les mains derrière le dos, il découpoit en
profil un portrait aussi ressemblant et plus ressemblant même qu'il ne
l'auroit fait au crayon. Il avoit la figure de Voltaire si vivement
empreinte dans l'imagination qu'absent comme présent ses ciseaux le
représentoient rêvant, écrivant, agissant, et dans toutes ses attitudes.
J'ai vu de lui des paysages en découpures sur des feuilles de papier
blanc où la perspective étoit observée avec un art prodigieux. Ces deux
aimables Genevois furent assidus aux Délices le peu de temps que j'y
passai.
M. de Voltaire voulut nous faire voir son château de Tournay, où étoit
son théâtre, à un quart de lieue de Genève. Ce fut, l'après-dînée, le
but de notre promenade en carrosse. Tournay étoit une petite
gentilhommière assez négligée, mais dont la vue est admirable. Dans le
vallon, le lac de Genève, bordé de maisons de plaisance, et terminé par
deux grandes villes; au delà et dans le lointain, une chaîne de
montagnes de trente lieues d'étendue, et ce Mont-Blanc chargé de neiges
et de glaces qui ne fondent jamais: telle est la vue de Tournay. Là je
vis ce petit théâtre qui tourmentoit Rousseau, et où Voltaire se
consoloit de ne plus voir celui qui étoit encore plein de sa gloire.
L'idée de cette privation injuste et tyrannique me saisit de douleur et
d'indignation. Peut-être qu'il s'en aperçut: car plus d'une fois, par
ses réflexions, il répondit à ma pensée, et, sur la route, en revenant,
il me parla de Versailles, du long séjour que j'y avois fait, et des
bontés que Mme de Pompadour lui avoit autrefois témoignées. «Elle vous
aime encore, lui dis-je; elle me l'a répété souvent; mais elle est
foible et n'ose pas ou ne peut pas tout ce qu'elle veut, car la
malheureuse n'est plus aimée, et peut-être elle porte envie au sort de
Mme Denis et voudroit bien être aux Délices.--Qu'elle y vienne, dit-il
avec, transport, jouer avec nous la tragédie. Je lui ferai des rôles, et
des rôles de reine: elle est belle, elle doit connoître le jeu des
passions.--Elle connoît aussi, lui dis-je, les profondes douleurs et les
larmes amères.--Tant mieux! c'est là ce qu'il nous faut», s'écria-t-il
comme enchanté d'avoir une nouvelle actrice. Et, en vérité, l'on eût dit
qu'il croyoit la voir arriver. «Puisqu'elle vous convient, lui dis-je,
laissez faire; si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai que
le vôtre l'attend.»
Cette fiction romanesque réjouit la société. On y trouvoit de la
vraisemblance; et Mme Denis, donnant dans l'illusion, prioit déjà son
oncle de ne pas l'obliger à céder ses rôles à l'actrice nouvelle. Il se
retira quelques heures dans son cabinet, et le soir, à souper, les rois
et leurs maîtresses étant l'objet de l'entretien, Voltaire, en comparant
l'esprit et la galanterie de la vieille cour et de la cour actuelle,
nous déploya cette riche mémoire à laquelle rien d'intéressant
n'échappoit. Depuis Mme de La Vallière jusqu'à Mme de Pompadour,
l'histoire-anecdote des deux règnes, et dans l'intervalle celle de la
Régence, nous passa sous les yeux avec une rapidité et un brillant de
traits et de couleurs à éblouir. Il se reprocha cependant d'avoir dérobé
à M. de L'Écluse des momens qu'il auroit occupés, disoit-il, plus
agréablement pour nous. Il le pria de nous dédommager par quelques
scènes des _Écosseuses_, et il en rit comme un enfant.
Le lendemain (c'étoit le dernier jour que nous devions passer ensemble),
il me fit appeler dès le matin, et, me donnant un manuscrit: «Entrez
dans mon cabinet, me dit-il, et lisez cela; vous m'en direz votre
sentiment.» C'étoit la tragédie de _Tancrède_, qu'il venoit d'achever.
Je la lus, et, en revenant le visage baigné de larmes, je lui dis qu'il
n'avoit rien fait de plus intéressant. «À qui donneriez-vous, me
demanda-t-il, le rôle d'Aménaïde?--À Clairon, lui répondis-je, à la
sublime Clairon, et je vous réponds d'un succès égal au moins à celui de
Zaïre.--Vos larmes, reprit-il, me disent bien ce qu'il m'importe le plus
de savoir; mais, dans la marche de l'action, rien ne vous a-t-il
arrêté?--Je n'y ai trouvé, lui dis-je, à faire que ce que vous appelez
des critiques de cabinet. On sera trop ému pour s'en occuper au
théâtre.» Heureusement il ne me parla point du style; j'aurois été
obligé de dissimuler ma pensée, car il s'en falloit bien qu'à mon avis
_Tancrède_ fût écrit comme ses belles tragédies. Dans _Rome sauvée_ et
dans _l'Orphelin de la Chine_, j'avois encore trouvé la belle
versification de _Zaïre_, de _Mérope_ et de _la Mort de César_; mais
dans _Tancrède_ je croyois voir la décadence de son style, des vers
lâches, diffus, chargés de ces mots redondans qui déguisent le manque de
force et de vigueur, en un mot la vieillesse du poète: car en lui, comme
dans Corneille, la poésie de style fut la première qui vieillit; et
après _Tancrède_, où ce feu du génie jetoit encore des étincelles, il
fut absolument éteint.
Affligé de nous voir partir, il voulut bien ne nous dérober aucun moment
de ce dernier jour. Le désir de me voir reçu à l'Académie françoise,
l'éloge de mes _Contes_, qui faisoient, disoit-il, leurs plus agréables
lectures, enfin mon analyse de la _Lettre_, de Rousseau, _à d'Alembert
sur les spectacles_, réfutation qu'il croyoit sans réplique, et dont il
me sembloit faire beaucoup de cas, furent, durant la promenade, les
sujets de son entretien. Je lui demandai si Genève avoit pris le change
sur le vrai motif de cette lettre de Rousseau. «Rousseau, me dit-il, est
connu à Genève mieux qu'à Paris. On n'y est dupe ni de son faux zèle, ni
de sa fausse éloquence. C'est à moi qu'il en veut, et cela saute aux
yeux. Possédé d'un orgueil outré, il voudroit que, dans sa patrie, on ne
parlât que de lui seul. Mon existence l'y offusque, il m'envie l'air que
j'y respire, et surtout il ne peut souffrir qu'en amusant quelquefois
Genève, je lui dérobe à lui les momens où l'on pense à moi.»
Devant partir au point du jour, dès que, les portes de la ville étant
ouvertes, nous pourrions avoir des chevaux, nous résolûmes, avec Mme
Denis et MM. Huber et Cramer, de prolonger jusque-là le plaisir de
veiller et de causer ensemble. Voltaire voulut être de la partie, et
inutilement le pressâmes-nous d'aller se coucher; plus éveillé que nous,
il nous lut encore quelques chants du poème de _Jeanne_. Cette lecture
avoit pour moi un charme inexprimable: car, si Voltaire, en récitant les
vers héroïques, affectoit, selon moi, une emphase trop monotone, une
cadence trop marquée, personne ne disoit les vers familiers et comiques
avec autant de naturel, de finesse et de grâce; ses yeux et son sourire
avoient une expression que je n'ai vue qu'à lui. Hélas! c'étoit pour moi
le chant du cygne, et je ne devois plus le revoir qu'expirant.
Nos adieux mutuels furent attendris jusqu'aux larmes, mais beaucoup plus
de mon côté que du sien: cela devoit être, car, indépendamment de ma
reconnoissance et de tous les motifs que j'avois de l'aimer, je le
laissois dans l'exil.
À Lyon, nous donnâmes un jour à la famille de Fleurieu[70], qui
m'attendoit à La Tourette, sa maison de campagne. Les deux jours suivans
furent employés à voir la ville; et, depuis la filature de l'or avec la
soie jusqu'à la perfection des plus riches tissus, nous suivîmes
rapidement toutes les opérations de l'art qui faisoit la richesse de
cette ville florissante. Les ateliers, l'Hôtel de ville, le bel hôpital
de la Charité, la bibliothèque des Jésuites, le couvent des Chartreux,
la salle de spectacle, partagèrent notre attention.
Ici, je me rappelle qu'à mon passage pour aller à Genève, la demoiselle
Destouches[71], directrice du spectacle, m'avoit fait demander laquelle
de mes tragédies je voulois que l'on donnât à mon retour. Je fus
sensible à cette honnêteté, mais je me bornai à lui en rendre grâces; et
je lui demandai, pour mon retour, celle des tragédies de Voltaire que
ses acteurs jouoient le mieux. Ils donnèrent _Alzire_.
Tandis que ma philosophie épicurienne s'égayoit en province, la haine de
mes ennemis ne s'endormoit pas à Paris. J'appris, en y arrivant, que
d'Argental et sa femme faisoient courir le bruit que j'étois perdu dans
l'esprit du roi, et que l'Académie auroit beau m'élire, Sa Majesté
refuseroit son agrément à mon élection. Je trouvai mes amis frappés de
cette opinion; et, si j'avois eu autant d'impatience qu'ils en avoient
eux-mêmes de me voir à l'Académie, j'aurois été bien malheureux. Mais,
en les assurant qu'en dépit de l'intrigue j'obtiendrois cette place d'où
l'on vouloit m'exclure, je leur déclarai qu'au surplus je serois encore
assez fier si je la méritois même sans l'obtenir. Je m'appliquai donc à
finir ma traduction de la _Pharsale_ et ma _Poétique françoise_; je mis
l'_Épître aux poètes_ au concours de l'Académie, et, à mesure que les
éditions de mes _Contes_ se succédoient, j'en faisois de nouveaux.
Le succès de l'_Épître aux poètes_ fut tel que Voltaire l'avoit prédit;
mais ce ne fut pas sans difficulté qu'elle l'emporta sur deux ouvrages
estimables qui lui disputoient le prix: l'un étoit l'_Épître au peuple_,
de Thomas; l'autre l'_Épître_, de l'abbé Delille, _sur les avantages de
la retraite pour les gens de lettres_. Cette circonstance de ma vie fut
assez remarquable pour nous occuper un moment.
À peine avois-je mis mon épître au concours, lorsque Thomas, selon sa
coutume, vint me communiquer celle qu'il y alloit envoyer. Je la trouvai
belle, et d'un ton si noble et si ferme que je crus au moins très
possible qu'elle l'emportât sur la mienne. «Mon ami, lui dis-je après
l'avoir entendue et fort applaudie, j'ai de mon côté une confidence à
vous faire; mais j'y mets deux conditions: l'une, que vous me garderez
le secret le plus absolu; l'autre, qu'après avoir appris ce que je vais
vous confier, vous n'en ferez aucun usage, c'est-à-dire que vous vous
conduirez comme si je ne vous avois rien dit. J'en exige votre parole.»
Il me la donna. «À présent, poursuivis-je, apprenez que j'ai mis
moi-même un ouvrage au concours.--En ce cas, me dit-il, je retire le
mien.--C'est là ce que je ne veux point, répliquai-je, et pour deux
raisons: l'une, parce qu'il est très possible que l'on rejette mon
ouvrage comme hérétique, et qu'on lui refuse le prix: vous en allez
juger vous-même; l'autre, parce qu'il n'est pas décidé que mon ouvrage
vaille mieux que le vôtre, et que je ne veux pas vous voler un prix qui
peut-être vous appartient. Je m'en tiens donc à la parole que vous
m'avez donnée. Écoutez mon épître.» Il l'entendit, et il convint qu'il y
avoit des endroits hardis et périlleux. Nous voilà donc rivaux confidens
l'un de l'autre, et concurrens de l'abbé Delille.
Or un jour, lorsque l'Académie examinoit, pour adjuger le prix, les
pièces mises au concours, je rencontrai Duclos à l'Opéra, et lui en
demandai des nouvelles. «Ne m'en parlez pas, me dit-il; je crois que ce
concours mettra le feu à l'Académie. Trois pièces, comme on n'en voit
guère, se disputent le prix. Il y en a deux dont le mérite n'est pas
douteux, tout le monde en convient; mais la troisième nous tourne la
tête. C'est l'ouvrage d'un jeune fou, plein de verve et d'audace, qui ne
ménage rien, qui brave tous les préjugés littéraires, qui parle des
poètes en poète et qui les peint tous de leur propre couleur, avec une
pleine franchise; ose louer Lucain et censurer Virgile, venger le Tasse
des mépris de Boileau, apprécier Boileau lui-même et le réduire à sa
juste valeur. D'Olivet en est furieux; il dit que l'Académie se
déshonore si elle couronne cet insolent ouvrage, et je crois cependant
qu'il sera couronné.» Il le fut; mais, lorsque je me présentai pour
recevoir le prix, d'Olivet jura qu'il ne me le pardonneroit de sa vie.
Ce fut, je crois, dans ce temps-là que je publiai ma traduction de la
_Pharsale_: dès lors, la rhétorique et la poétique se partagèrent mes
études; et mes _Contes_, par intervalles, leur dérobèrent quelques
momens.
C'étoit surtout à la campagne que cette manière de rêver m'étoit
favorable, et quelquefois l'occasion m'y faisoit rencontrer d'assez
heureux sujets. Par exemple un soir, à Bezons, où M. de Saint-Florentin
avoit une maison de campagne, étant à souper avec lui, comme on me
parloit de mes _Contes_: «Il est arrivé, me dit-il, dans ce village, une
aventure dont vous feriez peut-être quelque chose d'intéressant.» Et, en
peu de mots, il me raconta qu'un jeune paysan et une jeune paysanne,
cousins germains, faisant l'amour ensemble, la fille s'étoit trouvée
grosse; que, ni le curé ni l'official ne voulant leur permettre de se
marier, ils avoient eu recours à lui, et qu'il avoit été obligé de leur
faire venir la dispense de Rome. Je convins qu'en effet ce sujet, mis en
oeuvre, pouvoit avoir son intérêt. La nuit, quand je fus seul, il me
revint dans la pensée, et s'empara de mes esprits, si bien que, dans une
heure, tous les tableaux, toutes les scènes et les personnages
eux-mêmes, tels que je les ai peints, en furent dessinés et comme
présens à mes yeux. Dans ce temps-là le style de ce genre d'écrits ne me
coûtoit aucune peine; il couloit de source, et, dès que le conte étoit
bien conçu dans ma tête, il étoit écrit. Au lieu de dormir, je rêvai
toute la nuit à celui-ci. Je voyois, j'entendois parler _Annette_ et
_Lubin_ aussi distinctement que si cette fiction eût été le souvenir
tout frais encore de ce que j'aurois vu la veille. En me levant, au
point du jour, je n'eus donc qu'à répandre rapidement sur le papier ce
que j'avois rêvé; et mon conte fut fait tel qu'il est imprimé.
L'après-dînée, avant la promenade, on me demanda, comme on faisoit
souvent à la campagne, si je n'avois pas quelque chose à lire, et je lus
_Annette et Lubin_. Je ne puis exprimer quelle fut la surprise de toute
la société, et singulièrement la joie de M. de Saint-Florentin, de voir
comme en si peu de temps j'avois peint le tableau dont il m'avoit donné
l'esquisse. Il vouloit faire venir l'Annette et le Lubin véritables. Je
le priai de me dispenser de les voir en réalité. Cependant, lorsqu'on
fit un opéra-comique de ce conte, le Lubin et l'Annette de Bezons furent
invités à venir se voir sur la scène. Ils assistèrent à ce spectacle
dans une loge qu'on leur donna, et ils furent fort applaudis.
Mon imagination tournée à ce genre de fiction étoit pour moi, à la
campagne, une espèce d'enchanteresse, qui, dès que j'étois seul,
m'environnoit de ses prestiges; tantôt à la Malmaison, au bord de ce
ruisseau qui, par une pente rapide, roule du haut de la colline, et,
sous des berceaux de verdure, va par de longs détours sillonner des
gazons fleuris; tantôt à Croix-Fontaine, sur ces bords que la Seine
arrose, en décrivant un demi-cercle immense, comme pour le plaisir des
yeux; tantôt dans ces belles allées de Sainte-Assise ou sur cette longue
terrasse qui domine la Seine, et d'où l'oeil en mesure au loin le lit
majestueux et le tranquille cours.
Dans ces campagnes on avoit la bonté de paroître me désirer, de m'y
recevoir avec joie, de ne pas plus compter que moi les heureux jours que
j'y passois, de ne jamais me voir m'en aller sans me dire qu'on en avoit
quelque regret. Pour moi, j'aurois voulu pouvoir réunir toutes mes
sociétés ensemble, ou me multiplier pour n'en quitter aucune. Elles ne
se ressembloient pas; mais chacune d'elles avoit pour moi ses délices et
ses attraits.
La Malmaison appartenoit alors à M. Desfourniels; c'étoit la société de
Mme Harenc; et j'ai dit assez de quels étroits liens d'amitié, de
reconnoissance, mon coeur y étoit enveloppé. La femme qui m'a le plus
chéri après ma mère, c'étoit Mme Harenc. Elle sembloit avoir inspiré à
tous ses amis le tendre intérêt qu'elle prenoit à moi. Aimer et être
aimé dans cette société intime étoit ma vie habituelle.
À Sainte-Assise, chez Mme de Montullé, l'amitié n'étoit pas sans réserve
et sans défiance; j'étois jeune, et de jeunes femmes croyoient devoir
s'observer avec moi. De mon côté, je n'avois avec elles qu'une liberté
mesurée et respectueusement timide; mais, dans cette contrainte même, il
y avoit je ne sais quoi de délicat et de piquant. D'ailleurs, la vie
régulière et agréablement appliquée que l'on menoit à Sainte-Assise
étoit de mon goût. Un père et une mère continuellement occupés à rendre
l'instruction facile et attrayante pour leurs enfans; l'un faisant pour
eux de sa main ce curieux extrait des _Mémoires de l'Académie des
sciences_, dont je conserve une copie; l'autre abrégeant et réduisant
l'_Histoire naturelle_ de Buffon à ce qui, sans danger et avec
bienséance, pouvoit en être lu par eux; une institutrice attachée aux
deux filles, leur enseignant l'histoire, la géographie, l'arithmétique,
l'italien, et plus soigneusement encore les règles de la langue
françoise, en les exerçant tous les jours à l'écrire correctement;
l'après-dînée, les pinceaux dans les mains de Mme de Montullé, les
crayons dans les mains de ses filles et de leur gouvernante, et cette
occupation, égayée par de rians propos ou par d'agréables lectures, leur
servant de récréation; à la promenade, M. de Montullé[72] excitant la
curiosité de ses enfans pour la connoissance des arbres et des plantes,
dont il leur faisoit faire une espèce d'herbier où étoient expliqués la
nature, les propriétés, l'usage de ces végétaux; enfin, dans nos jeux
mêmes, d'ingénieuses ruses et des défis continuels pour piquer leur
émulation, et rendre l'agréable utile en insinuant l'instruction jusque
dans les amusemens: tel étoit pour moi le tableau de cette école
domestique, où l'étude n'avoit jamais l'air de la gêne, ni
l'enseignement l'air de la sévérité.
Vous pensez bien qu'un père et une mère qui instruisoient si bien leurs
enfans étoient très cultivés eux-mêmes. M. de Montullé ne se piquoit pas
d'être aimable, et se donnoit peu de soin pour cela; mais Mme de
Montullé avoit dans l'esprit et dans le caractère ce grain d'honnête
coquetterie qui, mêlé avec la décence, donne aux agrémens d'une femme
plus de vivacité, de brillant et d'attrait. Elle m'appeloit philosophe,
bien persuadée que je ne l'étois guère; et se jouer de ma philosophie
étoit l'un de ses passe-temps. Je m'en apercevois; mais je lui en
laissois le plaisir.
Avec plus de cordialité, la bonne et toute simple Mme de Chalut
m'attiroit à Saint-Cloud; et, pour m'y retenir, elle avoit un charme
irrésistible, celui d'une amitié qui, du fond de son coeur, versoit dans
le mien, sans réserve, ce qu'elle avoit de plus caché, ses sentimens les
plus intimes et ses intérêts les plus chers. Elle n'étoit pas nécessaire
à mon bonheur, il faut que je l'avoue; mais j'étois nécessaire au sien.
Son âme avoit besoin de l'appui de la mienne; elle s'y reposoit; elle
s'y soulageoit du poids de ses peines, de ses chagrins. Elle en eut un
dont l'horreur est inexprimable: ce fut de voir ses anciens maîtres, ses
bienfaiteurs, ses amis, le Dauphin, la Dauphine, frappés en même temps
comme d'une invisible main, et, consumés de ce qu'elle appeloit un
poison lent, se flétrir, sécher et s'éteindre[73]. Ce fut moi qui reçus
ses regrets sur cette mort lente. Elle y mêloit des confidences qu'elle
n'a faites qu'à moi seul, et dont le secret me suivra dans le silence du
tombeau.
Mais des campagnes où je passois successivement les belles saisons de
l'année, Maisons et Croix-Fontaine étoient celles qui avoient pour moi
le plus d'attraits. À Croix-Fontaine, ce n'étoient que des voyages; mais
toutes les voluptés du luxe, tous les raffinemens de la galanterie la
plus ingénieuse et la plus délicate, y étoient réunis par l'enchanteur
Bouret. Il étoit reconnu pour le plus obligeant des hommes et le plus
magnifique. On ne parloit que de la grâce qu'il savoit mettre dans sa
manière d'obliger. Hélas! vous allez bientôt voir dans quel abîme de
malheurs l'entraîna ce penchant aimable et funeste. Cependant, comme il
réunissoit deux grandes places de finance, celle de fermier général et
celle de fermier des postes; comme il avoit d'ailleurs, par ses
relations et par la voie des courriers, toute facilité de se procurer,
pour sa table, ce qu'il y avoit de plus exquis et de plus rare dans le
royaume; qu'il recevoit de tous côtés des présens de ses protégés, dont
il avoit fait la fortune, ses amis ne voyoient dans ses profusions que
les effets de son crédit et l'usage de ses richesses.
Mais Mme Gaulard, qui, vraisemblablement, voyoit mieux et plus loin que
nous dans les affaires de son ami, et qui s'affligeoit des dépenses où
se répandoit sa fortune, ne voulant plus en être ni l'occasion ni le
prétexte, avoit pris à Maisons, sur la route de Croix-Fontaine, une
maison simple et modeste, où elle vivoit habituellement solitaire, avec
une nièce d'un naturel aimable et d'une gaieté de quinze ans. J'ai peint
le caractère de Mme Gaulard dans l'un des contes de _la Veillée_, où,
sous le nom d'Ariste, je me suis mis en scène. Ce caractère uni, simple,
doux, naturel, et d'une égalité paisible, s'étoit si aisément accommodé
du mien qu'à peine m'eut-elle connu à Paris et à Croix-Fontaine, elle me
désira pour société intime dans sa retraite de Maisons; et
insensiblement je m'y trouvai si bien moi-même que je finis par y passer
non seulement le temps de la belle saison, mais les hivers entiers,
lorsqu'au tumulte et au bruit de la ville elle préféra le silence et le
repos de la campagne. Quel charme avoit pour moi cette solitude, on s'en
doute, et je le dirois sans mystère, car rien n'étoit plus légitime que
mes intentions et mes vues; mais, comme le succès n'y répondit pas, ce
n'est là que l'un de ces songes dont le souvenir n'a rien d'intéressant
que pour celui qui les a faits. Il suffit de savoir que cette retraite
tranquille étoit celle où mes jours couloient avec le plus de calme et
de rapidité.
Tandis que j'oubliois ainsi et le monde et l'Académie, et que je
m'oubliois moi-même, mes amis, qui croyoient les honneurs littéraires
usurpés par tous ceux qui les obtenoient avant moi, s'impatientoient de
voir dans une seule année quatre nouveaux académiciens me passer sur le
corps sans que j'en fusse ému; tandis qu'à chaque élection nouvelle mes
ennemis, assiégeant les portes de l'Académie, redoubloient de manoeuvres
et d'efforts pour m'en écarter.
En parlant de la parodie de _Cinna_, j'ai oublié de dire qu'il y avoit
un mot piquant pour le comte de Choiseul-Praslin, alors ambassadeur à
Vienne. On sait qu'Auguste dit à Cinna et à Maxime:
Vous qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène.
Ce vers étoit ainsi parodié:
Vous qui me tenez lieu du Merle et de ma femme.
Or, ce nom de _le Merle_ étoit un sobriquet donné au comte de Praslin.
C'est pourquoi, lorsqu'il avoit pris pour maîtresse la Dangeville,
Grandval, qui l'avoit eue, et qu'elle vouloit conserver pour suppléant,
lui répondit:
Le merle a trop souillé la cage,
Le moineau n'y veut plus rentrer.
On m'avoit donc fait un crime auprès du duc de Choiseul de ce vers de la
parodie:
Vous qui me tenez lieu du Merle et de ma femme.
Et, dans l'une de nos conférences, il me le cita comme insulte faite à
son cousin. J'eus la foiblesse de répondre que ce vers n'étoit pas de
ceux que j'avois sus. «Et comment donc étoit le vers que vous saviez?
demanda-t-il en me pressant.» Je répondis pour sortir d'embarras:
«Vous qui me tenez lieu de ma défunte femme.
--Fi donc, s'écria-t-il, ce vers est plat; l'autre est bien meilleur! il
n'y a pas de comparaison.» Praslin n'étoit pas homme à prendre aussi
gaiement la plaisanterie. Il avoit l'âme basse et triste; et, dans les
hommes de ce caractère, l'orgueil blessé est inexorable.
De retour de son ambassade, il fut fait ministre d'État pour les
affaires étrangères. Alors, en profond politique, il tint conseil avec
d'Argental et sa femme sur les moyens de m'interdire, au moins pour
quelque temps encore, l'entrée de l'Académie.
Thomas y remportoit les prix d'éloquence avec une grande supériorité de
talent sur tous ses rivaux. On résolut de me l'opposer; et, pour cela,
le comte de Praslin commença par se l'attacher en le prenant pour
secrétaire, et en lui faisant accorder la place de secrétaire-interprète
auprès des Ligues suisses. C'étoit se donner à soi-même l'honorable
apparence de protéger un homme de mérite. Ainsi se décoroit et croyoit
s'ennoblir la petitesse de la vengeance que l'on exerçoit contre moi, et
l'on n'attendoit que le moment de mettre Thomas en avant pour me barrer
le chemin de l'Académie.
Cependant mes amis et moi, en nous réjouissant du bien qui arrivoit à
Thomas, nous ne pensions qu'à lever l'obstacle qui, dans l'opinion des
académiciens, s'opposoit à mon élection. «Tant que l'on croira, me
disoit d'Alembert, que le roi vous refuseroit, on n'osera pas vous
élire. D'Argental, Praslin, le duc d'Aumont, assurent que nous
essuierons ce refus. Il faut absolument détruire ce bruit-là.»
Rentré en grâce auprès de Mme de Pompadour, je lui communiquai ma peine,
la suppliant de savoir du roi s'il me seroit favorable. Elle eut la
bonté de le lui demander, et sa réponse fut que, si j'étois élu, il
agréeroit mon élection. «Je puis donc, Madame, lui dis-je, en assurer
l'Académie?--Non, me dit-elle, non, vous me compromettriez; il faut
seulement dire que vous avez lieu d'espérer l'agrément du roi.--Mais,
Madame, insistai-je, si le roi vous a dit formellement...--Je sais ce
que le roi m'a dit, reprit-elle avec vivacité, mais sais-je ce que
là-haut on lui fera dire?» Ces mots me fermèrent la bouche, et je revins
contrister d'Alembert en lui rendant compte de mon voyage.
Quand il eut bien pesté contre les âmes foibles, il fut décidé entre
nous de m'en tenir à annoncer des espérances, mais d'un ton à laisser
entendre qu'elles étoient fondées; et, en effet, la mort de Marivaux, en
1763, laissa une place vacante; je fis les visites d'usage de l'air d'un
homme qui n'avoit rien à craindre du côté de la cour. Cependant cette
inquiétude de Mme de Pompadour sur ce qu'on feroit dire au roi me
tracassoit; je cherchois dans ma tête quelque moyen de m'assurer de lui;
je crus en trouver un; mais dans ce moment-là je ne pouvois en faire
usage. Ma _Poétique_ s'imprimoit: il me falloit encore quelques mois
pour la mettre au jour, et c'étoit l'instrument du dessein que j'avois
formé. Heureusement l'abbé de Radonvilliers, ci-devant sous-précepteur
des enfans de France, se présenta en même temps que moi pour la place
vacante, et c'étoit faire une chose agréable à M. le Dauphin, peut-être
au roi lui-même, que de lui céder cette place. J'allai donc à Versailles
déclarer à mon concurrent que je me retirois. J'y avois peu de mérite,
il l'auroit emporté sur moi, et telle étoit sa modestie qu'il fut
sensible à cette déférence, comme s'il n'avoit dû qu'à moi tous les
suffrages qu'il réunit en sa faveur.
Une circonstance bien remarquable de cette élection fut l'artifice
qu'employèrent mes ennemis et ceux de d'Alembert et de Duclos pour nous
rendre odieux à la cour du Dauphin. Ils avoient commencé par répandre le
bruit que mon parti seroit contraire à l'abbé de Radonvilliers, et que
si, dans le premier scrutin, il obtenoit la pluralité, au moins dans le
second n'échapperoit-il pas à l'injure des boules noires. Cette
prédiction faite, il ne s'agissoit plus que de la vérifier, et voici
comment ils s'y prirent. Il y avoit à l'Académie quatre hommes désignés
sous le nom de philosophes, étiquette odieuse dans ce temps-là. Ces
académiciens notés étoient Duclos, d'Alembert, Saurin et Watelet. Les
dignes chefs du parti contraire, d'Olivet, Batteux, et vraisemblablement
Paulmy et Séguier, complotèrent de donner eux-mêmes des boules noires
qu'on ne manqueroit pas d'attribuer aux philosophes; et en effet quatre
boules noires se trouvèrent dans le scrutin.
Grand étonnement, grand murmure de la part de ceux qui les avoient
données; et, les yeux fixés sur les quatre auxquels s'attachoit le
soupçon, les fourbes disoient hautement qu'il étoit bien étrange qu'un
homme aussi irrépréhensible et aussi estimable que M. l'abbé de
Radonvilliers essuyât l'affront de quatre boules noires. L'abbé d'Olivet
s'indignoit d'un scandale aussi honteux, aussi criant; les quatre
philosophes avoient l'air confondu. Mais la chance tourna bien vite à
leur avantage, et à la honte de leurs ennemis. Voici par quel coup de
baguette. L'usage de l'Académie, en allant au scrutin des boules, étoit
de distribuer à chacun des électeurs deux boules, une blanche et une
noire. La boîte dans laquelle on les faisoit tomber avoit aussi deux
capsules, et au-dessus deux gobelets, l'un noir et l'autre blanc.
Lorsqu'on vouloit être favorable au candidat, on mettoit la boule
blanche dans le gobelet blanc, la noire dans le noir; et, lorsqu'on lui
étoit contraire, on mettoit la boule blanche dans le gobelet noir, la
noire dans le blanc. Ainsi, lorsqu'on vérifioit le scrutin, il falloit
retrouver le nombre des boules, et en trouver autant de blanches dans la
capsule noire qu'il y en avoit de noires dans la capsule blanche.
Or, par une espèce de divination, l'un des philosophes, Duclos, ayant
prévu le tour qu'on vouloit leur jouer, avoit dit à ses camarades:
«Gardons dans nos mains nos boules noires, afin que, si ces coquins-là
ont la malice d'en donner, nous ayons à produire la preuve que ces
boules ne viennent pas de nous.» Après avoir donc bien laissé d'Olivet
et les autres fourbes éclater en murmures contre les malveillans: «Ce
n'est pas moi, dit Duclos en ouvrant la main, qui ai donné une boule
noire, car j'ai heureusement gardé la mienne, et la voilà.--Ce n'est pas
moi non plus, dit d'Alembert, voici la mienne.» Watelet et Saurin dirent
la même chose en montrant les leurs. À ce coup de théâtre, la confusion
retomba sur les auteurs de l'artifice. D'Olivet eut la naïveté de
trouver mauvais qu'on eût paré le coup en retenant ses boules noires,
alléguant les lois de l'Académie sur le secret inviolable du scrutin.
«Monsieur l'abbé, lui dit d'Alembert, la première des lois est celle de
la défense personnelle, et nous n'avions que ce moyen d'éloigner de nous
le soupçon dont on a voulu nous charger.»
Ce trait de prévoyance de la part de Duclos fut connu dans le monde, et
les d'Olivet, pris à leur piège, furent la fable de la cour.
Enfin, l'impression de ma _Poétique_ étant achevée, je priai Mme de
Pompadour d'obtenir du roi qu'un ouvrage qui manquoit à notre
littérature lui fût présenté. «C'est, lui dis-je, une grâce qui ne
coûtera rien au roi ni à l'État, et qui prouvera que je suis bien voulu
et bien reçu du roi.» Je dois ce témoignage à la mémoire de cette femme
bienfaisante, qu'à ce moyen facile et simple de décider publiquement le
roi en ma faveur, son beau visage fut rayonnant de joie. «Volontiers, me
dit-elle, je demanderai pour vous au roi cette grâce, et je
l'obtiendrai.» Elle l'obtint sans peine, et, en me l'annonçant: «Il
faut, me dit-elle, donner à cette présentation toute la solennité
possible, et que le même jour toute la famille royale et tous les
ministres reçoivent votre ouvrage de votre main.»
Je ne confiai mon secret qu'à mes amis intimes; et, mes exemplaires
étant bien magnifiquement reliés (car je n'y épargnai rien), je me
rendis un samedi au soir à Versailles avec mes paquets. En arrivant, je
fis prier, par Quesnay, Mme de Pompadour de disposer le roi à me bien
recevoir.
Le lendemain je fus introduit par le duc de Duras. Le roi étoit à son
lever. Jamais je ne l'ai vu si beau. Il reçut mon hommage avec un regard
enchanteur. J'aurois été au comble de la joie s'il m'eût dit trois
paroles, mais ses yeux parlèrent pour lui. Le Dauphin, que l'abbé de
Radonvilliers avoit favorablement prévenu, voulut bien me parler. «J'ai
ouï dire beaucoup de bien de cet ouvrage, me dit-il; j'en pense beaucoup
de l'auteur.» En me disant ces mots, il me navra le coeur de tristesse,
car je lui vis la mort sur le visage et dans les yeux.
Dans toute cette cérémonie le bon duc de Duras fut mon conducteur, et je
ne puis dire avec quel intérêt il s'empressa à me faire bien accueillir.
Lorsque je descendis chez Mme de Pompadour, à qui j'avois déjà présenté
mon ouvrage: «Allez-vous-en, me dit-elle, chez M. de Choiseul lui offrir
son exemplaire, il vous recevra bien, et laissez-moi celui de M. de
Praslin, je le lui offrirai moi-même.»
Après mon expédition, j'allai bien vite annoncer à d'Alembert et à
Duclos le succès que je venois d'avoir, et le lendemain je fis présent
de mon livre à l'Académie. J'en distribuai des exemplaires à ceux des
académiciens que je savois bien disposés pour moi. Mairan disoit que cet
ouvrage étoit un pétard que j'avois mis sous la porte de l'Académie pour
la faire sauter, si on me la fermoit; mais toutes les difficultés
n'étoient pas encore aplanies.
Duclos et d'Alembert avoient eu je ne sais quelle altercation, en pleine
Académie, au sujet du roi de Prusse et du cardinal de Bernis; ils
étoient brouillés tellement qu'ils ne se parloient point; et, au moment
où j'allois avoir besoin de leur accord et de leur bonne intelligence,
je les trouvois ennemis l'un de l'autre. Duclos, le plus brusque des
deux, mais le moins vif, étoit aussi le moins piqué. L'inimitié d'un
homme tel que d'Alembert lui étoit pénible; il ne demandoit qu'à se
réconcilier avec lui; mais il vouloit obtenir par moi que d'Alembert fît
les avances.
«Je suis indigné, me dit-il, de l'oppression sous laquelle vous avez
gémi, et de la persécution sourde et lâche que vous éprouvez encore. Il
est temps que cela finisse. Bougainville est mourant; il faut que vous
ayez sa place. Dites à d'Alembert que je ne demande pas mieux que de
vous l'assurer; qu'il m'en parle à l'Académie, nous arrangerons votre
affaire pour la prochaine élection.»
D'Alembert bondit de colère quand je lui proposai de parler à Duclos.
«Qu'il aille au diable, me dit-il, avec son abbé de Bernis: je ne veux
pas plus avoir affaire à l'un qu'à l'autre.--En ce cas-là, je renonce à
l'Académie; mon seul regret, lui dis-je, est d'y avoir pensé.--Pourquoi
donc? reprit-il avec chaleur; est-ce que pour en être vous avez besoin
de Duclos?--Et de qui n'aurois-je pas besoin, lorsque mes amis
m'abandonnent, et que mes ennemis sont plus ardens à me nuire et plus
agissans que jamais? Ah! ceux-là parleroient au diable pour m'ôter une
seule voix; mais ce que j'ai dit autrefois en vers, je l'éprouve
moi-même:
L'amitié se rebute, et le malheur la glace;
La haine est implacable, et jamais ne se lasse.
--Vous serez de l'Académie malgré vos ennemis, reprit-il.--Non,
Monsieur, non, je n'en serai point, et je ne veux point en être. Je
serois ballotté, supplanté, insulté par un parti déjà trop nombreux et
trop fort. J'aime mieux vivre obscur; pour cela, grâce au Ciel, je
n'aurai besoin de personne.--Mais, Marmontel, vous vous fâchez, je ne
sais pas pourquoi...--Ah! je le sais bien, moi: l'ami de mon coeur,
l'homme sur qui je comptois le plus au monde, n'a que deux mots à dire
pour me tirer de l'oppression...--Eh bien! morbleu! je les dirai; mais
rien ne m'a tant coûté en ma vie.--Duclos a donc des torts bien graves
envers vous?--Comment! vous ne savez donc pas avec quelle insolence, en
pleine Académie, il a parlé du roi de Prusse?--Du roi de Prusse! et que
fait à ce roi une insolence de Duclos? Ah! d'Alembert, ayez besoin de
mon ennemi le plus cruel, et que, pour vous servir, il ne s'agisse que
de lui pardonner, je vais l'embrasser tout à l'heure.--Allons, dit-il,
ce soir je me réconcilie avec Duclos; mais qu'il vous serve bien, car ce
n'est qu'à ce prix et pour l'amour de vous...--Il me servira bien», lui
dis-je. Et, en effet, Duclos, ravi de voir d'Alembert revenir à lui,
agit en ma faveur aussi vivement que lui-même.
Mais à la mort de Bougainville, et au moment où je me flattois de lui
succéder sans obstacle, d'Alembert m'envoya chercher. «Savez-vous, me
dit-il, ce qui se trame contre vous? On vous oppose un concurrent en
faveur duquel Praslin, d'Argental et sa femme, briguent les voix à la
ville, à la cour. Ils se vantent d'en réunir un très grand nombre, et je
le crains, car ce concurrent, c'est Thomas.--Je ne crois pas, lui
dis-je, que Thomas se prête à cette manoeuvre.--Mais, me dit-il, Thomas y
est fort embarrassé. Vous savez qu'ils l'ont empêtré de bienfaits, de
reconnoissance; ensuite ils l'ont engagé de loin à penser à l'Académie;
et, sur ce qu'il leur a fait observer que sa qualité de secrétaire
personnel du ministre feroit obstacle à son élection, Praslin lui a
obtenu du roi un brevet qui ennoblit sa place. À présent que l'obstacle
est levé, on exige qu'il se présente et on lui répond de la grande
pluralité des voix. Il est à Fontainebleau en présence de son ministre,
et obsédé par d'Argental; je vous conseille de l'aller voir.»
Je partis, et, en arrivant, j'écrivis à Thomas pour lui demander un
rendez-vous. Il répondit qu'il se trouveroit sur les cinq heures au bord
du grand bassin. Je l'y attendis; et, en l'abordant: «Vous vous doutez
bien, mon ami, lui dis-je, du sujet qui m'amène. Je viens savoir de vous
si ce que l'on m'assure est vrai.» Et je lui répétai ce que m'avoit dit
d'Alembert.
«Tout cela est vrai, me répondit Thomas; et il est vrai encore que M.
d'Argental m'a signifié ce matin que M. de Praslin veut que je me
présente; qu'il exige de moi cette marque d'attachement; que telle a été
la condition du brevet qu'il m'a fait avoir; qu'en l'acceptant j'ai dû
entendre pourquoi il m'étoit accordé, et que, si je manque à mon
bienfaiteur par égard pour un homme qui l'a offensé, je perds ma place
et ma fortune. Voilà ma position. À présent, dites-moi ce que vous
feriez à ma place.--Est-ce bien sérieusement, lui dis-je, que vous me
consultez?--Oui, me dit-il en souriant, et de l'air d'un homme qui avoit
pris son parti.--Eh bien! lui dis-je, à votre place, je ferois ce que
vous ferez.--Non, sans détour, que feriez-vous?--Je ne sais pas, lui
dis-je, me donner pour exemple; mais ne suis-je pas votre ami?
n'êtes-vous pas le mien?--Oui, me dit-il, je ne m'en cache pas.
Je l'ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même.
--Eh bien! repris-je, si j'avois un fils, et s'il avoit le malheur de
servir contre son ami la haine d'un Gusman, je lui...--N'achevez pas, me
dit Thomas, en me serrant la main; ma réponse est faite, et bien
faite.--Eh! mon ami, lui dis-je, croyez-vous que j'en aie douté?--Vous
êtes cependant venu vous en assurer, me dit-il avec un doux
reproche.--Non, certes, répondis-je, ce n'est pas pour moi que j'en ai
voulu l'assurance, mais pour des gens qui ne connoissent pas votre âme
aussi bien que je la connois.--Dites-leur, reprit-il, que, si jamais
j'entre à l'Académie, ce sera par la belle porte. Et, à l'égard de la
fortune, j'en ai si peu joui, et m'en suis passé si longtemps, que
j'espère bien n'avoir pas désappris à m'en passer encore. «À ces mots,
je fus si ému que je lui aurois cédé la place, s'il avoit voulu
l'accepter, et s'il l'avoit pu décemment; mais la haine de son ministre
contre moi étoit si déclarée que nous aurions passé, lui pour l'avoir
servie, moi pour y avoir succombé. Nous nous en tînmes donc à la
conduite libre et franche qui nous convenoit à tous deux. Il ne se mit
point sur les rangs, et il perdit sa place de secrétaire du ministre. On
n'eut pourtant pas l'impudence de lui ôter celle de
secrétaire-interprète des Suisses. Il fut reçu de l'Académie
immédiatement après moi; il le fut par acclamation, mais à une longue
distance: car, de 1763 jusqu'en 1766, il n'y eut point de place vacante,
quoique, année commune, le nombre des morts, à l'Académie, fût de trois
en deux ans.
Je dois dire, à la honte du comte de Praslin et à la gloire de Thomas,
que celui-ci, après s'être refusé à un acte de servitude et de bassesse,
crut devoir ne se retirer de chez un homme qui lui avoit fait du bien
que lorsqu'il seroit renvoyé. Il resta près de lui un mois encore, se
trouvant, comme de coutume, tous les matins à son lever, sans que cet
homme dur et vain lui dît une parole, ni qu'il daignât le regarder. Dans
une âme naturellement noble et fière comme étoit celle de Thomas, jugez
combien cette humble épreuve devoit être pénible! Enfin, après avoir
donné à la reconnoissance au delà de ce qu'il devoit, voyant combien le
vil orgueil de ce ministre étoit irréconciliable avec l'honnêteté
modeste et patiente, il lui fit dire qu'il se voyoit forcé de prendre
son silence pour un congé, et il se retira. Cette conduite acheva de
faire connoître son caractère; et, du côté même de la fortune, il ne
perdit rien à s'être conduit en honnête homme. Le roi lui en sut gré, et
non seulement il obtint dans la suite une pension de deux mille livres
sur le trésor royal, mais un beau logement au Louvre, que lui fit donner
le comte d'Angiviller, son ami et le mien.
Vous venez de voir, mes enfans, à travers combien de difficultés j'étois
arrivé à l'Académie; mais je ne vous ai pas dit quelles épines la vanité
du bel esprit avoit semées sur mon chemin.
Durant les contrariétés que j'éprouvois, Mme Geoffrin étoit mal à son
aise; elle m'en parloit quelquefois du bout de ses lèvres pincées; et, à
chaque nouvelle élection qui reculoit la mienne, je voyois qu'elle en
avoit du dépit. «Eh bien! me disoit-elle, il est donc décidé que vous
n'en serez point?» Moi qui ne voulois pas qu'elle en fût tracassée, je
répondois négligemment que «c'étoit le moindre de mes soucis; que
l'auteur de _la Henriade_, de _Zaïre_, de _Mérope_, n'avoit été de
l'Académie qu'à cinquante ans passés; que je n'en avois pas quarante;
que j'en serois peut-être quelque jour; mais qu'au surplus, d'honnêtes
gens, et d'un mérite bien distingué, se consoloient de n'en pas être, et
que je m'en passerois comme eux». Je la suppliois de ne pas s'en
inquiéter plus que moi. Elle ne s'en inquiétoit pas moins, et de temps
en temps, à sa manière, et par de petits mots, elle tâtoit les
dispositions des académiciens.
Un jour elle me demanda: «Que vous a fait M. de Marivaux, pour vous
moquer de lui et le tourner en ridicule?--Moi, Madame?--Oui, vous-même,
qui lui riez au nez et faites rire à ses dépens...--En vérité, Madame,
je ne sais ce que vous voulez me dire.--Je veux vous dire ce qu'il m'a
dit; Marivaux est un honnête homme qui ne m'en a pas imposé.--Il
m'expliquera donc lui-même ce que je n'entends pas, car de ma vie il n'a
été, ni présent, ni absent, l'objet de mes plaisanteries.--Eh bien!
voyez-le donc, et tâchez, me dit-elle, de le dissuader: car, même dans
ses plaintes, il ne dit que du bien de vous.» En traversant le jardin du
Palais-Royal, sur lequel il logeoit, je le vis, et je l'abordai.
Il eut d'abord quelque répugnance à s'expliquer, et il me répétoit qu'il
n'en seroit pas moins juste à mon égard lorsqu'il s'agiroit de
l'Académie. «Monsieur, lui dis-je enfin avec un peu d'impatience,
laissons l'Académie, elle n'est pour rien dans la démarche que je fais
auprès de vous; ce n'est point votre voix que je sollicite, c'est votre
estime que je réclame, et dont je suis jaloux.--Vous l'avez entière, me
dit-il.--Si je l'ai, veuillez donc me dire en quoi j'ai donné lieu aux
plaintes que vous faites de moi.--Quoi! me dit-il, avez-vous oublié que
chez Mme Du Bocage, un soir, étant assis auprès de Mme de Villaumont,
vous ne cessâtes l'un et l'autre de me regarder et de rire en vous
parlant à l'oreille? Assurément c'étoit de moi que vous riiez, et je ne
sais pourquoi, car ce jour-là je n'étois pas plus ridicule que de
coutume.
--Heureusement, lui dis-je, ce que vous rappelez m'est très présent,
voici le fait: Mme de Villaumont vous voyoit pour la première fois, et,
comme on faisoit cercle autour de vous, elle me demanda qui vous étiez.
Je vous nommai. Elle, qui connoissoit dans les gardes-françoises un
officier de votre nom, me soutint que vous n'étiez pas M. de Marivaux.
Son obstination me divertit; la mienne lui parut plaisante; et, en me
décrivant la figure du Marivaux qu'elle connoissoit, elle vous
regardoit: voilà tout le mystère.--Oui, me dit-il ironiquement, la
méprise étoit fort risible! cependant vous aviez tous deux un certain
air malin et moqueur que je connois bien, et qui n'est pas celui d'un
badinage simple.--Très simple étoit pourtant le nôtre, et très innocent,
je vous le jure. Au surplus, ajoutai-je, c'est la vérité toute nue. J'ai
cru vous la devoir, m'en voilà quitte; et, si vous ne m'en croyez pas,
ce sera moi, Monsieur, qui aurai à me plaindre de vous.» Il m'assura
qu'il m'en croyoit; et il ne laissa pas de dire à Mme Geoffrin qu'il
n'avoit pris cette explication que pour une manière adroite de m'excuser
auprès de lui. La mort m'enleva son suffrage; mais, s'il me l'avoit
accordé, il se seroit cru généreux.
La dame de Villaumont, dont je vous ai parlé, étoit fille de Mme
Gaulard, et la rivale de Mme de Brionne en beauté; plus vive même et
plus piquante.
Mme Du Bocage, chez qui nous soupions quelquefois, étoit une femme de
lettres d'un caractère estimable, mais sans relief et sans couleur. Elle
avoit, comme Mme Geoffrin, une société littéraire, mais infiniment moins
agréable, et analogue à son humeur douce, froide, polie et triste. J'en
avois été quelque temps; mais le sérieux m'en étouffoit, et j'en fus
chassé par l'ennui. Dans cette femme, un moment célèbre, ce qui étoit
vraiment admirable, c'étoit sa modestie. Elle voyoit gravé au bas de son
portrait: _Forma Venus, arte Minerva_; et jamais on ne surprit en elle
un mouvement de vanité. Revenons aux plaintes que faisoient de moi des
gens d'un autre caractère.
Parmi les académiciens dont les voix ne m'étoient point assurées, nous
comptions le président Hénault et Moncrif. Mme Geoffrin leur parla et
revint à moi courroucée. «Est-il possible, me dit-elle, que vous passiez
votre vie à vous faire des ennemis! voilà Moncrif qui est furieux contre
vous, et le président Hénault qui n'est guère moins irrité.--De quoi,
Madame? et que leur ai-je fait?--Ce que vous avez fait! votre livre de
la _Poétique_, car vous avez toujours la rage de faire des livres.--Et
dans ce livre, qu'est-ce qui les irrite?--Pour Moncrif, je le sais,
dit-elle, il ne s'en cache point, il le dit hautement. Vous citez de lui
une chanson, et vous l'estropiez; elle avoit cinq couplets, vous n'en
citez que trois.--Hélas! Madame, j'ai cité les meilleurs, et je n'ai
retranché que ceux qui répétoient la même idée.
--Vraiment! c'est de quoi il se plaint, que vous ayez voulu corriger son
ouvrage. Il ne vous le pardonnera ni à la vie ni à la mort.--Qu'il vive
donc, Madame, et qu'il meure mon ennemi pour ses deux couplets de
chanson; je supporterai ma disgrâce. Et le bon président, quelle est
envers lui mon offense?--Il ne me l'a point dit; mais c'est encore, je
crois, de votre livre qu'il se plaint. Je le saurai.» Elle le sut. Mais,
quand il fallut me le dire et que je l'en pressai, ce fut une scène
comique dont l'abbé Raynal fut témoin.
«Eh bien! Madame, vous avez vu le président Hénault; vous a-t-il dit
enfin quel est mon tort?
--Oui, je le sais; mais il vous le pardonne, il veut bien l'oublier;
n'en parlons plus.--Au moins, Madame, dois-je savoir quel est ce crime
involontaire qu'il a la bonté d'oublier.--Le savoir, à quoi bon? cela
est inutile. Vous aurez sa voix, c'est assez.--Non, ce n'est pas assez,
et je ne suis pas fait pour essuyer des plaintes sans savoir quel en est
l'objet.--Madame, dit l'abbé Raynal, je trouve que M. Marmontel a
raison.
--Ne voyez-vous pas, reprit-elle, qu'il ne veut le savoir que pour en
plaisanter et pour en faire un conte?--Non, Madame, je vous promets d'en
garder le silence dès que j'aurai su ce que c'est.--Ce que c'est!
toujours votre livre et votre fureur de citer. Ne l'ai-je point là,
votre livre?--Oui, Madame, il est là.--Voyons cette chanson du président
que vous avez citée à propos des chansons à boire. La voici:
Venge-moi d'une ingrate maîtresse, etc.
De qui la tenez-vous, cette chanson?--De Jélyotte.--Eh bien! Jélyotte ne
vous l'a pas donnée telle qu'elle est, puisqu'il faut vous le dire. Il y
a un _Ô_ que vous avez retranché.--Un _Ô_, Madame!--Eh! oui, un _Ô_. N'y
a-t-il pas un vers qui dit: _Que d'attraits_?--Oui, Madame.
Que d'attraits! dieux! qu'elle étoit belle!
--Justement, c'est là qu'est la faute. Il falloit dire: _Ô dieux!
qu'elle étoit belle!_--Eh! Madame, le sens est le même.--Oui, Monsieur;
mais, lorsque l'on cite, il faut citer fidèlement. Chacun est jaloux de
ce qu'il a fait; cela est naturel. Le président ne vous a pas prié de
citer sa chanson.--Je l'ai citée avec éloge.--Il n'y falloit donc rien
changer. Puisqu'il y avoit mis _Ô dieux!_ cela lui plaisoit davantage.
Que vous avoit-il fait, pour lui ôter son _Ô_? Du reste, il m'a bien
assuré que cela n'empêcheroit point qu'il ne rendît justice à vos
talens.»
L'abbé Raynal mouroit d'envie de rire et moi aussi. Mais nous nous
retînmes, car Mme Geoffrin étoit déjà assez confuse, et, lorsqu'elle
avoit tort, il n'y avoit point à badiner.
En nous en allant, je contai à l'abbé mon aventure avec Marivaux et ma
querelle avec Moncrif. «Ah! me dit-il, cela nous prouve que, lorsqu'on
dit d'un homme qu'il a des ennemis, il faut, avant de le juger, bien
regarder s'il a mérité d'en avoir.»
Lorsque ce détroit fut passé, ma vie reprit son cours libre et
tranquille. D'abord elle se partagea entre la ville et la campagne, et
l'une et l'autre me rendoient heureux. De mes sociétés à la ville, la
seule dont je n'étois plus étoit celle des Menus-Plaisirs. Cury, qui en
avoit été l'âme, étoit infirme et ruiné. Il mourut peu de temps après.
Lorsque son secret a été connu (et il ne l'a été qu'après sa mort), j'ai
quelquefois entendu dire dans le monde qu'il auroit dû se déclarer pour
auteur de la parodie. J'ai toujours soutenu qu'il ne le devoit pas; et
malheur à moi s'il l'eût fait! car c'auroit été lui qu'on auroit
opprimé, et j'en serois mort de chagrin. Ma faute étoit à moi, et il eût
été souverainement injuste qu'un autre en eût porté la peine. Au reste,
la parodie, telle qu'on l'avoit vue, pleine de grossières injures,
n'étoit pas celle qu'il avoit faite. Il auroit donc fallu qu'en
s'accusant de l'une il eût été reçu à désavouer l'autre; et, quand il
auroit fait cette distinction, auroit-on voulu l'écouter? Il eût été
perdu, et j'en aurois été la cause. Il fit, en gardant le silence, ce
qu'il y avoit de plus juste et de meilleur à faire pour moi comme pour
lui, et je lui devois les douceurs de la vie que je menois depuis que ma
bienheureuse disgrâce m'avoit rendu à moi-même et à mes amis.
Je ne mets pas au nombre de mes sociétés particulières l'assemblée qui
se tenoit les soirs chez Mlle de Lespinasse: car, à l'exception de
quelques amis de d'Alembert, comme le chevalier de Chastellux, l'abbé
Morellet, Saint-Lambert et moi, ce cercle étoit formé de gens qui
n'étoient point liés ensemble. Elle les avoit pris çà et là dans le
monde, mais si bien assortis que, lorsqu'ils étoient là, ils s'y
trouvoient en harmonie comme les cordes d'un instrument monté par une
habile main. En suivant la comparaison, je pourrois dire qu'elle jouoit
de cet instrument avec un art qui tenoit du génie; elle sembloit savoir
quel son rendroit la corde qu'elle alloit toucher; je veux dire que nos
esprits et nos caractères lui étoient si bien connus, que, pour les
mettre en jeu, elle n'avoit qu'un mot à dire. Nulle part la conversation
n'étoit plus vive, ni plus brillante, ni mieux réglée que chez elle.
C'étoit un rare phénomène que ce degré de chaleur tempérée et toujours
égale où elle savoit l'entretenir, soit en la modérant, soit en
l'animant tour à tour. La continuelle activité de son âme se
communiquoit à nos esprits, mais avec mesure; son imagination en étoit
le mobile, sa raison le régulateur. Et remarquez bien que les têtes
qu'elle remuoit à son gré n'étoient ni foibles ni légères; les Condillac
et les Turgot étoient du nombre; d'Alembert étoit auprès d'elle comme un
simple et docile enfant. Son talent de jeter en avant la pensée et de la
donner à débattre à des hommes de cette classe; son talent de la
discuter elle-même, et, comme eux, avec précision, quelquefois avec
éloquence; son talent d'amener de nouvelles idées et de varier
l'entretien, toujours avec l'aisance et la facilité d'une fée qui, d'un
coup de baguette, change à son gré la scène de ses enchantemens; ce
talent, dis-je, n'étoit pas celui d'une femme vulgaire. Ce n'étoit pas
avec les niaiseries de la mode et de la vanité que, tous les jours,
durant quatre heures de conversation, sans langueur et sans vide, elle
savoit se rendre intéressante pour un cercle de bons esprits. Il est
vrai que l'un de ses charmes étoit ce naturel brûlant qui passionnoit
son langage, et qui communiquoit à ses opinions la chaleur, l'intérêt,
l'éloquence du sentiment. Souvent aussi chez elle, et très souvent, la
raison s'égayoit; une douce philosophie s'y permettoit un léger
badinage; d'Alembert en donnoit le ton; et qui jamais sut mieux que lui
Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère?
L'histoire d'une personne aussi singulièrement douée que l'étoit Mlle de
Lespinasse doit être pour vous, mes enfans, assez curieuse à savoir. Le
récit n'en sera pas long.
Il y avoit à Paris une marquise du Deffand, femme pleine d'esprit,
d'humeur et de malice. Galante et assez belle dans sa jeunesse, mais
vieille dans le temps dont je vais parler, presque aveugle et rongée de
vapeurs et d'ennui, retirée dans un couvent avec une étroite fortune,
elle ne laissoit pas de voir encore le grand monde où elle avoit vécu.
Elle avoit connu d'Alembert chez son ancien amant, le président Hénault,
qu'elle tyrannisoit encore, et qui, naturellement très timide, étoit
resté esclave de la crainte longtemps après avoir cessé de l'être de
l'amour. Mme du Deffand, charmée de l'esprit et de la gaieté de
d'Alembert, l'avoit attiré chez elle, et si bien captivé qu'il en étoit
inséparable. Il logeoit loin d'elle, et il ne passoit pas un jour sans
l'aller voir.
Cependant, pour remplir les vides de sa solitude, Mme du Deffand
cherchoit une jeune personne bien élevée et sans fortune qui voulût être
sa compagne et à titre d'amie, c'est-à-dire de complaisante, vivre avec
elle dans son couvent; elle rencontra celle-ci; elle en fut enchantée,
comme vous croyez bien. D'Alembert ne fut pas moins charmé de trouver
chez sa vieille amie un tiers aussi intéressant.
Entre cette jeune personne et lui, l'infortune avoit mis un rapport qui
devoit rapprocher leurs âmes. Ils étoient tous les deux ce qu'on appelle
enfans de l'amour. Je vis leur amitié naissante, lorsque Mme du Deffand
les menoit avec elle souper chez mon amie Mme Harenc; et c'est de ce
temps-là que datoit notre connoissance. Il ne falloit pas moins qu'un
ami tel que d'Alembert pour adoucir et rendre supportables à Mlle de
Lespinasse la tristesse et la dureté de sa condition, car c'étoit peu
d'être assujettie à une assiduité perpétuelle auprès d'une femme aveugle
et vaporeuse; il falloit, pour vivre avec elle, faire comme elle du jour
la nuit et de la nuit le jour, veiller à côté de son lit, et l'endormir
en faisant la lecture; travail qui fut mortel à cette jeune fille,
naturellement délicate, et dont jamais depuis sa poitrine épuisée n'a pu
se rétablir. Elle y résistoit cependant, lorsque arriva l'incident qui
rompit sa chaîne.
Mme du Deffand, après avoir veillé toute la nuit chez elle-même ou chez
Mme de Luxembourg, qui veilloit comme elle, donnoit tout le jour au
sommeil, et n'étoit visible que vers les six heures du soir. Mlle de
Lespinasse, retirée dans sa petite chambre sur la cour du même couvent,
ne se levoit guère qu'une heure avant sa dame; mais cette heure si
précieuse, dérobée à son esclavage, étoit employée à recevoir chez elle
ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, Turgot, et moi de temps en
temps. Or, ces messieurs étoient aussi la compagnie habituelle de Mme du
Deffand; mais ils s'oublioient quelquefois chez Mlle de Lespinasse, et
c'étoient des momens qui lui étoient dérobés; aussi ce rendez-vous
particulier étoit-il pour elle un mystère, car on prévoyoit bien qu'elle
en seroit jalouse. Elle le découvrit: ce ne fut, à l'entendre, rien de
moins qu'une trahison. Elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre
fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne vouloit plus
nourrir ce serpent dans son sein.
Leur séparation fut brusque; mais Mlle de Lespinasse ne resta point
abandonnée. Tous les amis de Mme du Deffand étoient devenus les siens.
Il lui fut facile de leur persuader que la colère de cette femme étoit
injuste. Le président Hénault lui-même se déclara pour elle. La duchesse
de Luxembourg donna le tort à sa vieille amie, et fit présent d'un
meuble complet à Mlle de Lespinasse, dans le logement qu'elle prit.
Enfin, par le duc de Choiseul, on obtint pour elle, du roi, une
gratification annuelle qui la mettoit au-dessus du besoin, et les
sociétés de Paris les plus distinguées se disputèrent le bonheur de la
posséder.
D'Alembert, à qui Mme du Deffand proposa impérieusement l'alternative de
rompre avec Mlle de Lespinasse ou avec elle, n'hésita point, et se livra
tout entier à sa jeune amie. Ils demeuroient loin l'un de l'autre; et,
quoique dans le mauvais temps il fût pénible pour d'Alembert de
retourner le soir de la rue de Bellechasse à la rue Michel-le-Comte, où
logeoit sa nourrice, il ne pensoit point à quitter celle-ci. Mais chez
elle il tomba malade, et assez dangereusement pour inquiéter Bouvart,
son médecin. Sa maladie étoit une de ces fièvres putrides dont le
premier remède est un air libre et pur. Or, son logement chez sa
vitrière étoit une petite chambre mal éclairée, mal aérée, avec un lit à
tombeau très étroit. Bouvart nous déclara que l'incommodité de ce
logement pouvoit lui être très funeste. Watelet lui en offrit un dans
son hôtel, voisin du boulevard du Temple: il y fut transporté; Mlle de
Lespinasse, quoi qu'on en pût penser et dire, s'établit sa garde-malade.
Personne n'en pensa et n'en dit que du bien.
D'Alembert revint à la vie, et dès lors, consacrant ses jours à celle
qui en avoit pris soin, il désira de loger auprès d'elle. Rien de plus
innocent que leur intimité; aussi fut-elle respectée; la malignité même
ne l'attaqua jamais; et la considération dont jouissoit Mlle de
Lespinasse, loin d'en souffrir aucune atteinte, n'en fut que plus
honorablement et plus hautement établie. Mais cette liaison si pure, et
du côté de d'Alembert toujours tendre et inaltérable, ne fut pas pour
lui aussi douce, aussi heureuse qu'elle auroit dû l'être.
L'âme ardente et l'imagination romantique de Mlle de Lespinasse lui
firent concevoir le projet de sortir de l'étroite médiocrité où elle
craignoit de vieillir. Avec tous les moyens qu'elle avoit de séduire et
de plaire, même sans être belle, il lui parut possible que, dans le
nombre de ses amis, et même des plus distingués, quelqu'un fût assez
épris d'elle pour vouloir l'épouser. Cette ambitieuse espérance, plus
d'une fois trompée, ne se rebutoit point; elle changeoit d'objet,
toujours plus exaltée et si vive qu'on l'auroit prise pour l'enivrement
de l'amour. Par exemple, elle fut un temps si éperdument éprise de ce
qu'elle appeloit l'héroïsme et le génie de Guibert que, dans l'art
militaire et le talent d'écrire, elle ne voyoit rien de comparable à
lui. Celui-là cependant lui échappa comme les autres. Alors ce fut à la
conquête du marquis de Mora, jeune Espagnol d'une haute naissance,
qu'elle crut pouvoir aspirer; et en effet, soit amour, soit
enthousiasme, ce jeune homme avoit pris pour elle un sentiment
passionné. Nous le vîmes plus d'une fois en adoration devant elle, et
l'impression qu'elle avoit faite sur cette âme espagnole prenoit un
caractère si sérieux que la famille du marquis se hâta de le rappeler.
Mlle de Lespinasse, contrariée dans ses désirs, n'étoit plus la même
avec d'Alembert; et non seulement il en essuyoit des froideurs, mais
souvent des humeurs chagrines pleines d'aigreur et d'amertume. Il
dévoroit ses peines et n'en gémissoit qu'avec moi. Le malheureux! tels
étoient pour elle son dévouement et son obéissance qu'en l'absence de M.
de Mora c'étoit lui qui, dès le matin, alloit quérir ses lettres à la
poste et les lui apportoit à son réveil. Enfin, le jeune Espagnol étant
tombé malade dans sa patrie, et sa famille n'attendant que sa
convalescence pour le marier convenablement, Mlle de Lespinasse imagina
de faire prononcer par un médecin de Paris que le climat de l'Espagne
lui seroit mortel; que, si on vouloit lui sauver la vie, il falloit
qu'on le renvoyât respirer l'air de la France; et cette consultation,
dictée par Mlle de Lespinasse, ce fut d'Alembert qui l'obtint de Lorry,
son ami intime, et l'un des plus célèbres médecins de Paris. L'autorité
de Lorry, appuyée par le malade, eut en Espagne tout son effet. On
laissa partir le jeune homme; il mourut en chemin, et le chagrin profond
qu'en ressentit Mlle de Lespinasse, achevant de détruire cette frêle
machine que son âme avoit ruinée, la précipita dans le tombeau.
D'Alembert fut inconsolable de sa perte. Ce fut alors qu'il vint comme
s'ensevelir dans le logement qu'il avoit au Louvre. J'ai dit ailleurs
comme il y passa le reste de sa vie[74]. Il se plaignoit souvent à moi
de la funeste solitude où il croyoit être tombé. Inutilement je lui
rappelois ce qu'il m'avoit tant dit lui-même du changement de son amie.
«Oui, me répondoit-il, elle étoit changée, mais je ne l'étois pas; elle
ne vivoit plus pour moi, mais je vivois toujours pour elle. Depuis
qu'elle n'est plus, je ne sais plus pourquoi je vis. Ah! que n'ai-je à
souffrir encore ces momens d'amertume qu'elle savoit si bien adoucir et
faire oublier! Souvenez-vous des heureuses soirées que nous passions
ensemble. À présent, que me reste-t-il? Au lieu d'elle, en rentrant chez
moi, je ne vais plus retrouver que son ombre. Ce logement du Louvre est
lui-même un tombeau où je n'entre qu'avec effroi.»
Je résume ici en substance les conversations que nous avions ensemble en
nous promenant seuls le soir aux Tuileries; et je demande si c'est là le
langage d'un homme à qui la nature auroit refusé la sensibilité du coeur.
Bien plus heureux que lui, je vivois au milieu des femmes les plus
séduisantes, sans tenir à aucune par les liens de l'esclavage. Ni la
jolie et piquante Filleul, ni l'ingénue et belle Séran, ni
l'éblouissante Villaumont, ni aucune de celles avec qui je me plaisois
le plus, ne troubloit mon repos. Comme je savois bien qu'elles ne
pensoient pas à moi, je n'avois ni la simplicité ni la fatuité de penser
à elles. J'aurois pu dire comme Atys, et avec plus de sincérité:
J'aime les roses nouvelles,
J'aime à les voir s'embellir:
Sans leurs épines cruelles,
J'aimerois à les cueillir.
Ce qui me ravissoit en elles, c'étoient les grâces de leur esprit, la
mobilité de leur imagination, le tour facile et naturel de leurs idées
et de leur langage, et une certaine délicatesse de pensée et de
sentiment qui, comme celle de leur physionomie, semble réservée à leur
sexe. Leurs entretiens étoient une école pour moi non moins utile
qu'agréable; et, autant qu'il m'étoit possible, je profitois de leurs
leçons. Celui qui ne veut écrire qu'avec précision, énergie et vigueur,
peut ne vivre qu'avec des hommes; mais celui qui veut, dans son style,
avoir de la souplesse, de l'aménité, du liant, et ce je ne sais quoi
qu'on appelle du charme, fera très bien, je crois, de vivre avec des
femmes. Lorsque je lis que Périclès sacrifioit tous les matins aux
Grâces, ce que j'entends par là, c'est que tous les jours Périclès
déjeunoit avec Aspasie.
Cependant, quelque intéressante que fût pour moi, du côté de l'esprit,
la société de ces femmes aimables, elle ne me faisoit pas négliger
d'aller fortifier mon âme, élever, étendre, agrandir ma pensée, et la
féconder dans une société d'hommes dont l'esprit pénétroit le mien et de
chaleur et de lumière. La maison du baron d'Holbach, et, depuis quelque
temps, celle d'Helvétius, étoient le rendez-vous de cette société,
composée en partie de la fleur des convives de Mme Geoffrin, et en
partie de quelques têtes que Mme Geoffrin avoit trouvées trop hardies et
trop hasardeuses pour être admises à ses dîners. Elle estimoit le baron
d'Holbach, elle aimoit Diderot, mais à la sourdine, et sans se commettre
pour eux. Il est vrai qu'elle avoit admis et comme adopté Helvétius,
mais jeune encore, avant qu'il eût fait des folies.
Je n'ai jamais bien su pourquoi d'Alembert se tint éloigné de la société
dont je parle. Lui et Diderot, associés de travaux et de gloire dans
l'entreprise de l'_Encyclopédie_, avoient été d'abord cordialement unis,
mais ils ne l'étoient plus; ils parloient l'un de l'autre avec beaucoup
d'estime, mais ils ne vivoient point ensemble et ne se voyoient presque
plus. Je n'ai jamais osé leur en demander la raison.
Jean-Jacques Rousseau et Buffon furent d'abord quelque temps de cette
société philosophique; mais l'un rompit ouvertement; l'autre, avec plus
de ménagement et d'adresse, se retira et se tint à l'écart. Pour
ceux-ci, je crois bien savoir quel fut le système de leur conduite.
Buffon, avec le Cabinet du roi et son _Histoire naturelle_, se sentoit
assez fort pour se donner une existence considérable. Il voyoit que
l'école encyclopédique étoit en défaveur à la cour et dans l'esprit du
roi; il craignit d'être enveloppé dans le commun naufrage, et, pour
voguer à pleines voiles, ou du moins pour louvoyer seul prudemment parmi
les écueils, il aima mieux avoir à soi sa barque libre et détachée. On
ne lui en sut pas mauvais gré. Mais sa retraite avoit encore une autre
cause.
Buffon, environné chez lui de complaisans et de flatteurs, et accoutumé
à une déférence obséquieuse pour ses idées systématiques, étoit
quelquefois désagréablement surpris de trouver parmi nous moins de
révérence et de docilité. Je le voyois s'en aller mécontent des
contrariétés qu'il avoit essuyées. Avec un mérite incontestable, il
avoit un orgueil et une présomption égale au moins à son mérite. Gâté
par l'adulation, et placé par la multitude dans la classe de nos grands
hommes, il avoit le chagrin de voir que les mathématiciens, les
chimistes, les astronomes, ne lui accordoient qu'un rang très inférieur
parmi eux; que les naturalistes eux-mêmes étoient peu disposés à le
mettre à leur tête, et que, parmi les gens de lettres, il n'obtenoit que
le mince éloge d'écrivain élégant et de grand coloriste. Quelques-uns
même lui reprochoient d'avoir fastueusement écrit dans un genre qui ne
vouloit qu'un style simple et naturel. Je me souviens qu'une de ses
amies m'ayant demandé comment je parlerois de lui, s'il m'arrivoit
d'avoir à faire son éloge funèbre à l'Académie françoise, je répondis
que je lui donnerois une place distinguée parmi les poètes du genre
descriptif; façon de le louer dont elle ne fut pas contente.
Buffon, mal à son aise avec ses pairs, s'enferma donc chez lui avec des
commensaux ignorans et serviles, n'allant plus ni à l'une ni à l'autre
Académie, et travaillant à part sa fortune chez les ministres, et sa
réputation dans les cours étrangères, d'où, en échange de ses ouvrages,
il recevoit de beaux présens; mais du moins son paisible orgueil ne
faisoit du mal à personne. Il n'en fut pas de même de celui de Rousseau.
Après le succès qu'avoient eu dans de jeunes têtes ses deux ouvrages
couronnés à Dijon, Rousseau, prévoyant qu'avec des paradoxes colorés de
son style, animés de son éloquence, il lui seroit facile d'entraîner
après lui une foule d'enthousiastes, conçut l'ambition de faire secte;
et, au lieu d'être simple associé à l'école philosophique, il voulut
être chef et professeur unique d'une école qui fût à lui; mais, en se
retirant de notre société, comme Buffon, sans querelle et sans bruit, il
n'eût pas rempli son objet. Il avoit essayé, pour attirer la foule, de
se donner un air de philosophe antique: d'abord en vieille redingote,
puis en habit d'Arménien, il se montroit à l'Opéra, dans les cafés, aux
promenades; mais ni sa petite perruque sale et son bâton de Diogène, ni
son bonnet fourré, n'arrêtoient les passans. Il lui falloit un coup
d'éclat pour avertir les ennemis des gens de lettres, et singulièrement
de ceux qui étoient notés du nom de philosophes, que J.-J. Rousseau
avoit fait divorce avec eux. Cette rupture lui attireroit une foule de
partisans; et il avoit bien calculé que les prêtres seroient du nombre.
Ce fut donc peu pour lui de se séparer de Diderot et de ses amis: il
leur dit des injures, et, par un trait de calomnie lancé contre Diderot,
il donna le signal de la guerre qu'il leur déclaroit en partant.
Cependant leur société, consolée de cette perte, et peu sensible à
l'ingratitude dont Rousseau faisoit profession, trouvoit en elle-même
les plaisirs les plus doux que puissent procurer la liberté de la pensée
et le commerce des esprits. Nous n'étions plus menés et retenus à la
lisière, comme chez Mme Geoffrin; mais cette liberté n'étoit pas la
licence, et il est des objets révérés et inviolables qui jamais n'y
étoient soumis aux débats des opinions. Dieu, la vertu, les saintes lois
de la morale naturelle, n'y furent jamais mis en doute, du moins en ma
présence: c'est ce que je puis attester. La carrière ne laissoit pas
d'être encore assez vaste; et, à l'essor qu'y prenoient les esprits, je
croyois quelquefois entendre les disciples de Pythagore ou de Platon.
C'étoit là que Galiani étoit quelquefois étonnant par l'originalité de
ses idées, et par le tour adroit, singulier, imprévu, dont il en amenoit
le développement; c'étoit là que le chimiste Roux nous révéloit, en
homme de génie, les mystères de la nature; c'étoit là que le baron
d'Holbach, qui avoit tout lu et n'avoit jamais rien oublié
d'intéressant, versoit abondamment les richesses de sa mémoire; c'étoit
là surtout qu'avec sa douce et persuasive éloquence, et son visage
étincelant du feu de l'inspiration, Diderot répandoit sa lumière dans
tous les esprits, sa chaleur dans toutes les âmes. Qui n'a connu Diderot
que dans ses écrits ne l'a point connu. Ses systèmes sur l'art d'écrire
altéroient son beau naturel. Lorsqu'en parlant il s'animoit, et que,
laissant couler de source l'abondance de ses pensées, il oublioit ses
théories et se laissoit aller à l'impulsion du moment, c'étoit alors
qu'il étoit ravissant. Dans ses écrits, il ne sut jamais former un tout
ensemble: cette première opération, qui ordonne et met tout à sa place,
étoit pour lui trop lente et trop pénible. Il écrivoit de verve avant
d'avoir rien médité: aussi a-t-il écrit de belles pages, comme il disoit
lui-même, mais il n'a jamais fait un livre. Or, ce défaut d'ensemble
disparoissoit dans le cours libre et varié de la conversation.
L'un des beaux momens de Diderot, c'étoit lorsqu'un auteur le consultoit
sur son ouvrage. Si le sujet en valoit la peine, il falloit le voir s'en
saisir, le pénétrer, et, d'un coup d'oeil, découvrir de quelles richesses
et de quelles beautés il étoit susceptible. S'il s'apercevoit que
l'auteur remplît mal son objet, au lieu d'écouter la lecture, il faisoit
dans sa tête ce que l'auteur avoit manqué. Étoit-ce une pièce de
théâtre, il y jetoit des scènes, des incidens nouveaux, des traits de
caractère; et, croyant avoir entendu ce qu'il avoit rêvé, il nous
vantoit l'ouvrage qu'on venoit de lui lire, et dans lequel, lorsqu'il
voyoit le jour, nous ne retrouvions presque rien de ce qu'il en avoit
cité. En général, et dans toutes les branches des connoissances
humaines, tout lui étoit si familier et si présent qu'il sembloit
toujours préparé à ce qu'on avoit à lui dire, et ses aperçus les plus
soudains étoient comme les résultats d'une étude récente ou d'une longue
méditation.
Cet homme, l'un des plus éclairés du siècle, étoit encore l'un des plus
aimables; et, sur ce qui touchoit à la bonté morale, lorsqu'il en
parloit d'abondance, je ne puis exprimer quel charme avoit en lui
l'éloquence du sentiment. Toute son âme étoit dans ses yeux, sur ses
lèvres. Jamais physionomie n'a mieux peint la bonté du coeur.
Je ne vous parle point de ceux de nos amis que vous venez de voir sous
l'oeil de Mme Geoffrin, et soumis à sa discipline. Chez le baron
d'Holbach et chez Helvétius ils étoient à leur aise, et d'autant plus
aimables: car l'esprit, dans ses mouvemens, ne peut bien déployer et sa
force et sa grâce que lorsqu'il n'a rien qui le gêne; et là il
ressembloit au coursier de Virgile:
_Qualis ubi abruptis fugit præsepia vinclis
Tandem liber equus, campoque potitus aperto...
Emicat, arrectisque fremit cervicibus alte,
Luxurians._
Vous devez comprendre combien il étoit doux pour moi de faire, deux ou
trois fois la semaine, d'excellens dîners en aussi bonne compagnie: nous
nous en trouvions tous si bien que, lorsque venoient les beaux jours,
nous entremêlions ces dîners de promenades philosophiques en pique-nique
dans les environs de Paris, sur les bords de la Seine: car le régal de
ces jours-là étoit une ample matelote, et nous parcourions tour à tour
les endroits renommés pour être les mieux pourvus en beau poisson.
C'étoit le plus souvent Saint-Cloud: nous y descendions le matin en
bateau, respirant l'air de la rivière, et nous en revenions le soir à
travers le bois de Boulogne. Vous croyez bien que, dans ces promenades,
la conversation languissoit rarement.
Une fois, m'étant trouvé seul quelques minutes avec Diderot, à propos de
la _Lettre à d'Alembert sur les spectacles_, je lui témoignai mon
indignation de la note que Rousseau avoit mise à la préface de cette
lettre: c'étoit comme un coup de stylet dont il avoit frappé Diderot.
Voici le texte de la lettre:
_J'avois un Aristarque sévère et judicieux; je ne l'ai plus, je
n'en veux plus; et il manque bien plus encore à mon coeur qu'à mes
écrits._
Voici la note qu'il avoit attachée au texte:
_Si vous avez tiré l'épée contre votre ami, n'en désespérez pas,
car il y a moyen de revenir vers votre ami. Si vous l'avez attristé
par vos paroles, ne craignez rien. Il est possible encore de vous
réconcilier avec lui; mais, pour l'outrage, le reproche injurieux,
la révélation du secret et la plaie faite à son coeur en trahison,
point de grâce à ses yeux: il s'éloignera sans retour._ (Ecclés.,
XXII, 26, 27.)
Tout le monde savoit que c'étoit à Diderot que s'adressoit cette note
infamante, et bien des gens croyoient qu'il l'avoit méritée, puisqu'il
ne la réfutoit pas.
«Jamais, lui dis-je, entre vous et Rousseau mon opinion ne sera en
balance: je vous connois, et je crois le connoître; mais dites-moi par
quelle rage et sur quel prétexte il vous a si cruellement
outragé.--Retirons-nous, me dit-il, dans cette allée solitaire: là, je
vous confierai ce que je ne dépose que dans le sein de mes amis.»