LIVRE VI

Si le _Mercure_ n'avoit été qu'un simple journal littéraire, je n'aurois

eu en le composant qu'une seule tâche à remplir, et qu'une seule route à

suivre; mais, formé d'élémens divers et fait pour embrasser un grand

nombre d'objets, il falloit que, dans tous ses rapports, il remplît sa

destination; que, selon les goûts des abonnés, il tînt lieu des gazettes

aux nouvellistes; qu'il rendît compte des spectacles aux gens curieux de

spectacles; qu'il donnât une juste idée des productions littéraires à

ceux qui, en lisant avec choix, veulent s'instruire ou s'amuser; qu'à la

saine et sage partie du public qui s'intéresse aux découvertes des arts

utiles, au progrès des arts salutaires, il fît part de leurs tentatives

et des heureux succès de leurs inventions; qu'aux amateurs des arts

agréables il annonçât les ouvrages nouveaux, et quelquefois les écrits

des artistes. La partie des sciences qui tomboit sous les sens, et qui

pour le public pouvoit être un objet de curiosité, étoit aussi de son

domaine; mais il falloit surtout qu'il eût un intérêt local et de

société pour ses abonnés de province, et que le bel esprit de telle ou

de telle ville du royaume y trouvât de temps en temps son énigme, son

madrigal, son épître insérée: cette partie du _Mercure_, la plus frivole

en apparence, en étoit la plus lucrative.

Il eût été difficile d'imaginer un journal plus varié, plus attrayant,

et plus abondant en ressources. Telle fut l'idée que j'en donnai dans

l'avant-propos de mon premier volume, au mois d'août 1758. «Sa forme,

dis-je, le rend susceptible de tous les genres d'agrément et d'utilité;

et les talens n'ont ni fleurs ni fruits dont le _Mercure_ ne se

couronne. Littéraire, civil et politique, il extrait, il recueille, il

annonce, il embrasse toutes les productions du génie et du goût; il est

comme le rendez-vous des sciences et des arts, et le canal de leur

commerce... C'est un champ qui peut devenir de plus en plus fertile, et

par les soins de la culture, et par les richesses qu'on y répandra... Il

peut être considéré comme extrait ou comme recueil: comme extrait, c'est

moi qu'il regarde; comme recueil, son succès dépend des secours que je

recevrai. Dans la partie critique, l'homme estimable à qui je succède,

sans oser prétendre à le remplacer, me laisse un exemple d'exactitude et

de sagesse, de candeur et d'honnêteté, que je me fais une loi de

suivre... Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la

vérité, de la décence et de l'estime; et mon attention à relever les

beautés de leurs ouvrages justifiera la liberté avec laquelle j'en

observerai les défauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas

de l'avouer, combien un jeune auteur est à plaindre, lorsque, abandonné

à l'insulte, il a assez de pudeur pour s'interdire une défense

personnelle. Cet auteur, quel qu'il soit, trouvera en moi, non pas un

vengeur passionné, mais, selon mes lumières, un appréciateur équitable.

Une ironie, une parodie, une raillerie ne prouve rien et n'éclaire

personne; ces traits amusent quelquefois; ils sont même plus intéressans

pour le bas peuple des lecteurs qu'une critique honnête et sensée; le

ton modéré de la raison n'a rien de consolant pour l'envie, rien de

flatteur pour la malignité; mais mon dessein n'est pas de prostituer ma

plume aux envieux et aux méchans... À l'égard de la partie collective de

cet ouvrage, quoique je me propose d'y contribuer autant qu'il est en

moi, ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que

je puis; tout mon espoir est dans la bienveillance et les secours des

gens de lettres, et j'ose croire qu'il est fondé. Si quelques-uns des

plus estimables n'ont pas dédaigné de confier au _Mercure_ les amusemens

de leur loisir, souvent même les fruits d'une étude sérieuse, dans le

temps que le succès de ce journal n'étoit qu'à l'avantage d'un seul

homme, quels secours ne dois-je pas attendre du concours des talens

intéressés à le soutenir? Le _Mercure_ n'est plus un fonds particulier:

c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et

l'économe.»

Ainsi s'annonça mon travail: aussi fut-il bien secondé. Le moment étoit

favorable; une volée de jeunes poètes commençoient à essayer leurs

ailes. J'encourageai ce premier essor, en publiant les brillans essais

de Malfilâtre; je fis concevoir de lui des espérances qu'il auroit

remplies, si une mort prématurée ne nous l'avoit pas enlevé. Les justes

louanges que je donnai au poème de _Jumonville_ ranimèrent, dans le

sensible et vertueux Thomas, ce grand talent que des critiques

inhumaines avoient glacé. Je présentai au public les heureuses prémices

de la traduction des _Géorgiques_, de Virgile, et j'osai dire que, si ce

divin poème pouvoit être traduit en vers françois élégans et harmonieux,

il le seroit par l'abbé Delille. En insérant dans le _Mercure_ une

héroïde de Colardeau, je fis sentir combien le style de ce jeune poète

approchoit, par sa mélodie, sa pureté, sa grâce et sa noblesse, de la

perfection des modèles de l'art. Je parlai avantageusement des

_Héroïdes_ de La Harpe. Enfin, à propos du succès de l'_Hypermnestre_,

de Lemierre: «Voilà donc, dis-je, trois nouveaux poètes tragiques qui

donnent de belles espérances: l'auteur d'_Iphigénie en Tauride_, par sa

manière sage et simple de graduer l'intérêt de l'action et par des

morceaux de véhémence dignes des plus grands maîtres; l'auteur

d'_Astarbé_, par une poésie animée, par une versification pleine et

harmonieuse, et par le dessein fier et hardi d'un caractère auquel il

n'a manqué, pour le mettre en action, que des contrastes dignes de lui;

et l'auteur d'_Hypermnestre_, par des tableaux de la plus grande force.

C'est au public, ajoutois-je, à les protéger, à les encourager, à les

consoler des fureurs de l'envie. Les arts ont besoin du flambeau de la

critique et de l'aiguillon de la gloire. Ce n'est point au _Cid_

persécuté, c'est au _Cid_ triomphant de la persécution que _Cinna_ dut

la naissance. Les encouragemens n'inspirent la négligence et la

présomption qu'aux petits esprits; pour les âmes élevées, pour les

imaginations vives, pour les grands talens en un mot, l'ivresse du

succès devient l'ivresse du génie. Il n'y a pour eux qu'un poison à

craindre, c'est celui qui les refroidit.»

En plaidant la cause des gens de lettres, je ne laissois pas de mêler à

des louanges modérées une critique assez sévère, mais innocente, et du

même ton qu'un ami auroit pris avec son ami. C'étoit avec cet esprit de

bienveillance et d'équité que, me conciliant la faveur des jeunes gens

de lettres, je les avois presque tous pour coopérateurs.

Le tribut des provinces étoit encore plus abondant. Tout n'en étoit pas

précieux; mais, si dans les pièces de vers ou les morceaux de prose qui

m'étoient envoyés il n'y avoit que des négligences, des incorrections,

des fautes de détails, j'avois soin de les retoucher. Si même

quelquefois il me venoit au bout de la plume quelques bons vers ou

quelques lignes intéressantes, je les y glissois sans mot dire; et

jamais les auteurs ne se sont plaints à moi de ces petites infidélités.

Dans la partie des sciences et des arts j'avois encore bien des

ressources. En médecine, dans ce temps-là, s'agitoit le problème de

l'inoculation. La comète prédite par Halley, et annoncée par Clairaut,

fixoit les yeux de l'astronomie. La physique me donnoit à publier des

observations curieuses: par exemple, on me sut bon gré d'avoir mis au

jour les moyens de refroidir en été les liqueurs. La chimie me

communiquoit un nouveau remède à la morsure des vipères, et

l'inestimable secret de rappeler les noyés à la vie. La chirurgie me

faisoit part de ses heureuses hardiesses et de ses succès merveilleux.

L'histoire naturelle, sous le pinceau de Buffon, me présentoit une foule

de tableaux dont j'avois le choix. Vaucanson me donnoit à décrire aux

yeux du public ses machines ingénieuses. L'architecte Le Roy[35] et le

graveur Cochin, après avoir parcouru en artistes, l'un les ruines de la

Grèce et l'autre les merveilles de l'Italie, venoient m'enrichir à

l'envi de brillantes descriptions ou d'observations savantes, et mes

extraits de leurs voyages étoient pour mes lecteurs un voyage amusant.

Cochin, homme d'esprit, et dont la plume n'étoit guère moins pure et

correcte que le burin, faisoit aussi pour moi d'excellens écrits sur les

arts qui étoient l'objet de ses études. Je m'en rappelle deux que les

peintres et les sculpteurs n'ont sans doute pas oubliés: l'un _Sur la

lumière dans l'ombre_, l'autre _Sur les difficultés de la peinture et de

la sculpture, comparées l'une avec l'autre_[36]. Ce fut sous sa dictée

que je rendis compte au public de l'exposition des tableaux en 1759,

l'une des plus belles que l'on eût vues et qu'on ait vues depuis dans le

salon des arts. Cet examen étoit le modèle d'une critique saine et

douce; les défauts s'y faisoient sentir et remarquer; les beautés y

étoient exaltées. Le public ne fut point trompé, et les artistes furent

contens[37].

Dans ce temps-là s'ouvrit pour l'éloquence une nouvelle carrière.

C'étoit à louer de grands hommes que l'Académie françoise invitoit les

jeunes orateurs; et quelle fut ma joie d'avoir à publier que le premier

qui, dans cette lice, et par un digne éloge de Maurice de Saxe[38],

venoit de remporter le prix, étoit l'intéressant jeune homme dont tant

de fois j'avois ranimé le courage, l'auteur du poème de _Jumonville_, à

qui la sincérité de mes conseils plaisoit au moins autant que l'équité

de mes louanges, et qui, dans le secret de l'amitié la plus intime,

avoit fait de moi le confident de ses pensées et le censeur de ses

écrits!

Je m'étois mis en relation avec toutes les académies du royaume, tant

pour les arts que pour les lettres; et, sans compter leurs productions,

qu'elles vouloient bien m'envoyer, les seuls programmes de leurs prix

étoient intéressans à lire, par les vues saines et profondes

qu'annonçoient les questions qu'ils donnoient à résoudre, soit en

morale, soit en économie politique, soit dans les arts utiles,

secourables et salutaires. Je m'étonnois quelquefois moi-même de la

lumineuse étendue de ces questions, qui de tous côtés nous venoient du

fond des provinces; rien, selon moi, ne marquoit mieux la direction, la

tendance, les progrès de l'esprit public.

Ainsi, sans cesser d'être amusant et frivole dans sa partie légère, le

_Mercure_ ne laissoit pas d'acquérir en utilité de la consistance et du

poids. De mon côté, contribuant de mon mieux à le rendre à la fois utile

et agréable, j'y glissois souvent de ces contes où j'ai toujours tâché

de mêler quelque grain d'une morale intéressante. L'apologie du théâtre,

que je fis en examinant la Lettre de Rousseau à d'Alembert sur les

spectacles, eut tous les succès que peut avoir la vérité qui combat des

sophismes, et la raison qui saisit corps à corps et serre de près

l'éloquence.

Mais, comme il ne faut jamais être fier ni oublieux au point d'être

méconnoissant, je ne veux pas vous laisser ignorer quelle étoit au

besoin l'une de mes ressources. À Paris, la république des lettres étoit

divisée en plusieurs classes qui communiquoient peu ensemble. Moi, je

n'en négligeois aucune; et des petits vers qui se faisoient dans les

sociétés bourgeoises, tout ce qui avoit de la gentillesse et du naturel

m'étoit bon. Chez un joaillier de la place Dauphine j'avois dîné souvent

avec deux poètes de l'ancien Opéra-Comique, dont le génie étoit la

gaieté, et qui n'étoient jamais si bien en verve que sous la treille de

la guinguette. Pour eux, l'état le plus heureux étoit l'ivresse; mais,

avant que d'être ivres, ils avoient des momens d'inspiration qui

faisoient croire à ce qu'Horace a dit du vin. L'un, dont le nom étoit

Gallet, passoit pour un vaurien; je ne le vis jamais qu'à table, et je

n'en parle qu'à propos de son ami Panard, qui étoit bonhomme, et que

j'aimois.

Ce vaurien, cependant, étoit un original assez curieux à connoître.

C'étoit un marchand épicier de la rue des Lombards, qui, plus assidu au

théâtre de la Foire qu'à sa boutique, s'étoit déjà ruiné lorsque je le

connus. Il étoit hydropique, et n'en buvoit pas moins, et n'en étoit pas

moins joyeux: aussi peu soucieux de la mort que soigneux de la vie, et

tel qu'enfin dans la captivité, dans la misère, sur un lit de douleur,

et presqu'à l'agonie, il ne cessa de faire un jeu de tout cela.

Après sa banqueroute, réfugié au Temple, lieu de franchise alors pour

les débiteurs insolvables, comme il recevoit tous les jours des mémoires

de créanciers: «Me voilà, disoit-il, logé au temple des mémoires.» Quand

son hydropisie fut sur le point de l'étouffer, le vicaire du Temple

étant venu lui administrer l'extrême-onction: «Ah! Monsieur l'abbé, lui

dit-il, vous venez me graisser les bottes; cela est inutile, car je m'en

vais par eau.» Le même jour il écrivit à son ami Collé, et, en lui

souhaitant la bonne année par des couplets sur l'air

_Accompagné de plusieurs autres,_

il terminoit ainsi sa dernière gaieté:

De ces couplets soyez content;

Je vous en ferois bien autant

Et plus qu'on ne compte d'apôtres;

Mais, cher Collé, voici l'instant

Où certain fossoyeur m'attend,

Accompagné de plusieurs autres.

Le bonhomme Panard, aussi insouciant que son ami, aussi oublieux du

passé et négligent de l'avenir, avoit plutôt dans son infortune la

tranquillité d'un enfant que l'indifférence d'un philosophe. Le soin de

se nourrir, de se loger, de se vêtir, ne le regardoit point: c'étoit

l'affaire de ses amis, et il en avoit d'assez bons pour mériter cette

confiance. Dans les moeurs, comme dans l'esprit, il tenoit beaucoup du

naturel simple et naïf de La Fontaine. Jamais l'extérieur n'annonça

moins de délicatesse; il en avoit pourtant dans la pensée et dans

l'expression. Plus d'une fois, à table, et, comme on dit, entre deux

vins, j'avois vu sortir de cette masse lourde et de cette épaisse

enveloppe des couplets impromptu pleins de facilité, de finesse et de

grâce. Lors donc qu'en rédigeant le _Mercure_ du mois j'avois besoin de

quelques jolis vers, j'allois voir mon ami Panard. «Fouillez, me

disoit-il, dans la boîte à perruque.» Cette boîte étoit en effet un vrai

fouillis où étoient entassés pêle-mêle, et griffonnés sur des chiffons,

les vers de ce poète aimable.

En voyant presque tous ses manuscrits tachés de vin, je lui en faisois

le reproche. «Prenez, prenez, me disoit-il, c'est là le cachet du

génie.» Il avoit pour le vin une affection si tendre qu'il en parloit

toujours comme de l'ami de son coeur; et, le verre à la main, en

regardant l'objet de son culte et de ses délices, il s'en laissoit

émouvoir au point que les larmes lui en venoient aux yeux. Je lui en ai

vu répandre pour une cause bien singulière; et ne prenez pas pour un

conte ce trait qui achèvera de vous peindre un buveur.

Après la mort de son ami Gallet, l'ayant trouvé sur mon chemin, je

voulus lui marquer la part que je prenois à son affliction: «Ah!

Monsieur, me dit-il, elle est bien vive et bien profonde! Un ami de

trente ans, avec qui je passois ma vie! À la promenade, au spectacle, au

cabaret, toujours ensemble! Je l'ai perdu! je ne chanterai plus, je ne

boirai plus avec lui. Il est mort! je suis seul au monde. Je ne sais

plus que devenir.» En se plaignant ainsi, le bonhomme fondoit en larmes,

et jusque-là rien de plus naturel; mais voici ce qu'il ajouta: «Vous

savez qu'il est mort au Temple? J'y suis allé pleurer et gémir sur sa

tombe. Quelle tombe! Ah! Monsieur, ils me l'ont mis sous une gouttière,

lui qui, depuis l'âge de raison, n'avoit pas bu un verre d'eau!»

Vous allez à présent me voir vivre à Paris avec des gens de moeurs bien

différentes, et j'aurois une belle galerie de portraits à vous peindre,

si j'avois pour cela d'assez vives couleurs; mais je vais du moins

essayer de vous en crayonner les traits.

J'ai dit que, du vivant de Mme de Tencin, Mme Geoffrin l'alloit voir, et

la vieille rusée pénétroit si bien le motif de ces visites qu'elle

disoit à ses convives: «Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici?

elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire.» En

effet, à sa mort, une partie de sa société, et ce qu'il en restoit de

mieux (car Fontenelle et Montesquieu ne vivoient plus), avoit passé dans

la société nouvelle; mais celle-ci ne se bornoit pas à cette petite

colonie. Assez riche pour faire de sa maison le rendez-vous des lettres

et des arts, et voyant que c'étoit pour elle un moyen de se donner dans

sa vieillesse une amusante société et une existence honorable, Mme

Geoffrin avoit fondé chez elle deux dîners: l'un (le lundi) pour les

artistes, l'autre (le mercredi) pour les gens de lettres; et une chose

assez remarquable, c'est que, sans aucune teinture ni des arts ni des

lettres, cette femme qui de sa vie n'avoit rien lu ni rien appris qu'à

la volée, se trouvant au milieu de l'une ou de l'autre société, ne leur

étoit point étrangère; elle y étoit même à son aise; mais elle avoit le

bon esprit de ne parler jamais que de ce qu'elle savoit très bien, et de

céder sur tout le reste la parole à des gens instruits, toujours

poliment attentive, sans même paroître ennuyée de ce qu'elle n'entendoit

pas; mais plus adroite encore à présider, à surveiller, à tenir sous sa

main ces deux sociétés naturellement libres; à marquer des limites à

cette liberté, à l'y ramener par un mot, par un geste, comme un fil

invisible, lorsqu'elle vouloit s'échapper. «Allons, voilà qui est bien»,

étoit communément le signal de sagesse qu'elle donnoit à ses convives;

et, quelle que fût la vivacité d'une conversation qui passoit la mesure,

chez elle on pouvoit dire ce que Virgile a dit des abeilles:

_Hi motus animorum atque hæc certamina tanta

Pulveris exigui jactu compressa quiescent._

C'étoit un caractère singulier que le sien, et difficile à saisir et à

peindre, parce qu'il étoit tout en demi-teintes et en nuances; bien

décidé pourtant, mais sans aucun de ces traits marquans par où le

naturel se distingue et se définit. Elle étoit bonne, mais peu sensible;

bienfaisante, mais sans aucun des charmes de la bienveillance;

impatiente de secourir les malheureux, mais sans les voir, de peur d'en

être émue; sûre d'être fidèle amie et même officieuse, mais timide,

inquiète en servant ses amis, dans la crainte de compromettre ou son

crédit ou son repos. Elle étoit simple dans ses goûts, dans ses

vêtemens, dans ses meubles, mais recherchée dans sa simplicité, ayant

jusqu'au raffinement les délicatesses du luxe, mais rien de son éclat ni

de ses vanités. Modeste dans son air, dans son maintien, dans ses

manières, mais avec un fonds de fierté et même un peu de vaine gloire.

Rien ne la flattoit plus que son commerce avec les grands. Chez eux,

elle les voyoit peu; elle y étoit mal à son aise; mais elle savoit les

attirer chez elle avec une coquetterie imperceptiblement flatteuse; et

dans l'air aisé, naturel, demi-respectueux et demi-familier dont ils y

étoient reçus, je croyois voir une adresse extrême. Toujours libre avec

eux, toujours sur la limite des bienséances, elle ne la passoit jamais.

Pour être bien avec le Ciel, sans être mal avec son monde, elle s'étoit

fait une espèce de dévotion clandestine: elle alloit à la messe comme on

va en bonne fortune; elle avoit un appartement dans un couvent de

religieuses et une tribune à l'église des Capucins, mais avec autant de

mystère que les femmes galantes de ce temps-là avoient des petites

maisons. Toute sorte de faste lui répugnoit. Son plus grand soin étoit

de ne faire aucun bruit. Elle désiroit vivement d'avoir de la célébrité

et de s'acquérir une grande considération dans le monde, mais elle la

vouloit tranquille. Un peu semblable à cet Anglois vaporeux qui croyoit

être de verre, elle évitoit comme autant d'écueils tout ce qui l'auroit

exposée au choc des passions humaines; et de là sa mollesse et sa

timidité, sitôt qu'un bon office demandoit du courage. Tel homme pour

qui de bon coeur elle auroit délié sa bourse n'étoit pas sûr de même que

sa langue se déliât; et, sur ce point, elle se donnoit des excuses

ingénieuses. Par exemple, elle avoit pour maxime que, lorsque dans le

monde on entendoit dire du mal de ses amis, il ne falloit jamais prendre

vivement leur défense et tenir tête au médisant, car c'étoit le moyen

d'irriter la vipère et d'en exalter le venin. Elle vouloit qu'on ne

louât ses amis que très sobrement et par leurs qualités, non par leurs

actions, car, en entendant dire de quelqu'un qu'il est sincère et

bienfaisant, chacun peut se dire à soi-même: Et moi aussi, je suis

bienfaisant et sincère. «Mais, disoit-elle, si vous citez de lui un

procédé louable, une action vertueuse, comme chacun ne peut pas dire en

avoir fait autant, il prend cette louange pour un reproche, et il

cherche à la déprimer.» Ce qu'elle estimoit le plus dans un ami, c'étoit

une prudence attentive à ne jamais le compromettre; et, pour exemple,

elle citoit Bernard, l'homme en effet le plus froidement compassé dans

ses actions et dans ses paroles. «Avec celui-là, disoit-elle, on peut

être tranquille, personne ne se plaint de lui; on n'a jamais à le

défendre.» C'étoit un avis pour des têtes un peu vives comme la mienne,

car il y en avoit plus d'une dans la société; et, si quelqu'un de ceux

qu'elle aimoit se trouvoit en péril ou dans la peine, quelle qu'en fût

la cause, et qu'il eût tort ou non, son premier mouvement étoit de

l'accuser lui-même: sur quoi, trop vivement peut-être, je pris un jour

la liberté de lui dire qu'il lui falloit des amis infaillibles et qui

fussent toujours heureux.

L'un de ses foibles étoit l'envie de se mêler des affaires de ses amis,

d'être leur confidente, leur conseil et leur guide. En l'initiant dans

ses secrets, et en se laissant diriger et quelquefois gronder par elle,

on étoit sûr de la toucher par son endroit le plus sensible; mais

l'indocilité, même respectueuse, la refroidissoit sur-le-champ, et, par

un petit dépit sec, elle faisoit sentir combien elle en étoit piquée. Il

est vrai que, pour se conduire selon les règles de la prudence, on ne

pouvoit mieux faire que de la consulter. Le savoir-vivre étoit sa

suprême science: sur tout le reste, elle n'avoit que des notions légères

et communes; mais, dans l'étude des moeurs et des usages, dans la

connoissance des hommes et surtout des femmes, elle étoit profonde et

capable d'en donner de bonnes leçons. Si donc il se mêloit un peu

d'amour-propre dans cette envie de conseiller et de conduire, il y

entroit aussi de la bonté, du désir d'être utile, et de la sincère

amitié.

À l'égard de son esprit, quoique uniquement cultivé par le commerce du

monde, il étoit fin, juste et perçant. Un goût naturel, un sens droit,

lui donnoient en parlant le tour et le mot convenables. Elle écrivoit

purement, simplement et d'un style concis et clair, mais en femme qui

avoit été mal élevée, et qui s'en vantoit. Dans un charmant éloge qu'a

fait d'elle votre oncle[39], vous lirez qu'un abbé italien étant venu

lui offrir la dédicace d'une grammaire italienne et françoise: «À moi,

Monsieur, lui dit-elle, la dédicace d'une grammaire! à moi qui ne sais

pas seulement l'orthographe!» C'étoit la pure vérité. Son vrai talent

étoit celui de bien conter; elle y excelloit, et volontiers elle en

faisoit usage pour égayer la table; mais sans apprêt, sans art et sans

prétention, seulement pour donner l'exemple: car des moyens qu'elle

avoit de rendre sa société agréable, elle n'en négligeoit aucun.

De cette société l'homme le plus gai, le plus animé, le plus amusant

dans sa gaieté, c'étoit d'Alembert. Après avoir passé sa matinée à

chiffrer de l'algèbre et à résoudre des problèmes de dynamique ou

d'astronomie, il sortoit de chez sa vitrière comme un écolier échappé du

collège, ne demandant qu'à se réjouir; et, par le tour vif et plaisant

que prenoit alors cet esprit si lumineux, si profond, si solide, il

faisoit oublier en lui le philosophe et le savant, pour n'y plus voir

que l'homme aimable. La source de cet enjouement si naturel étoit une

âme pure, libre de passions, contente d'elle-même, et tous les jours en

jouissance de quelque vérité nouvelle qui venoit de récompenser et de

couronner son travail; privilège exclusif des sciences exactes, et que

nul autre genre d'études ne peut obtenir pleinement.

La sérénité de Mairan et son humeur douce et riante avoient les mêmes

causes et le même principe. L'âge avoit fait pour lui ce que la nature

avoit fait pour d'Alembert. Il avoit tempéré tous les mouvemens de son

âme; et ce qu'il lui avoit laissé de chaleur n'étoit plus qu'en vivacité

dans un esprit gascon, mais rassis, juste et sage, d'un tour original,

et d'un sel doux et fin. Il est vrai que le philosophe de Béziers étoit

quelquefois soucieux de ce qui se passoit à la Chine; mais, lorsqu'il en

avoit reçu des nouvelles par quelques lettres de son ami le P.

Parrenin[40], il en étoit rayonnant de joie.

Ô mes enfans! quelles âmes que celles qui ne sont inquiètes que des

mouvemens de l'écliptique, ou que des moeurs et des arts des Chinois! Pas

un vice qui les dégrade, pas un regret qui les flétrisse, pas une

passion qui les attriste et les tourmente; elles sont libres, de cette

liberté qui est la compagne de la joie, et sans laquelle il n'y eut

jamais de pure et durable gaieté.

Marivaux auroit bien voulu avoir aussi cette humeur enjouée; mais il

avoit dans la tête une affaire qui le préoccupoit sans cesse et lui

donnoit l'air soucieux. Comme il avoit acquis par ses ouvrages la

réputation d'esprit subtil et raffiné, il se croyoit obligé d'avoir

toujours de cet esprit-là, et il étoit continuellement à l'affût des

idées susceptibles d'opposition ou d'analyse, pour les faire jouer

ensemble ou pour les mettre à l'alambic. Il convenoit que telle chose

étoit vraie jusqu'à un certain point ou sous un certain rapport; mais il

y avoit toujours quelque restriction, quelque distinction à faire, dont

lui seul s'étoit aperçu. Ce travail d'attention étoit laborieux pour

lui, souvent pénible pour les autres; mais il en résultoit quelquefois

d'heureux aperçus et de brillans traits de lumière. Cependant, à

l'inquiétude de ses regards, on voyoit qu'il étoit en peine du succès

qu'il avoit ou qu'il alloit avoir. Il n'y eut jamais, je crois,

d'amour-propre plus délicat, plus chatouilleux et plus craintif; mais,

comme il ménageoit soigneusement celui des autres, on respectoit le

sien, et seulement on le plaignoit de ne pouvoir pas se résoudre à être

simple et naturel.

Chastellux, dont l'esprit ne s'éclaircissoit jamais assez, mais qui en

avoit beaucoup, et en qui des lueurs très vives perçoient de temps en

temps la légère vapeur répandue sur ses pensées, Chastellux apportoit

dans cette société le caractère le plus liant et la candeur la plus

aimable. Soit que, se défiant de la justesse de ses idées, il cherchât à

s'en assurer, soit qu'il voulût les nettoyer au creuset de la

discussion, il aimoit la dispute et s'y engageoit volontiers, mais avec

grâce et bonne foi; et, sitôt que la vérité reluisoit à ses yeux, que ce

fût de lui-même ou de vous qu'elle vînt, il étoit content. Jamais homme

n'a mieux employé son esprit à jouir de l'esprit des autres. Un bon mot

qu'il entendoit dire, un trait ingénieux, un bon conte fait à propos, le

ravissoit; on l'en voyoit tressaillir d'aise, et, à mesure que la

conversation devenoit plus brillante, les yeux de Chastellux et son

visage s'animoient: tout succès le flattoit comme s'il eût été le sien.

L'abbé Morellet, avec plus d'ordre et de clarté, dans un très riche

magasin de connoissances de toute espèce, étoit, pour la conversation,

une source d'idées saines, pures, profondes, qui, sans jamais tarir, ne

débordoit jamais. Il se montroit à nos dîners avec une âme ouverte, un

esprit juste et ferme, et dans le coeur autant de droiture que dans

l'esprit. L'un de ses talens, et le plus distinctif, étoit un tour de

plaisanterie finement ironique, dont Swift avoit eu seul le secret avant

lui. Avec cette facilité d'être mordant, s'il avoit voulu l'être, jamais

homme ne le fut moins; et, s'il se permit quelquefois la raillerie

personnelle, ce ne fut qu'un fouet dans sa main pour châtier l'insolence

ou pour punir la malignité.

Saint-Lambert, avec une politesse délicate, quoiqu'un peu froide, avoit

dans la conversation le tour d'esprit élégant et fin qu'on remarque dans

ses ouvrages. Sans être naturellement gai, il s'animoit de la gaieté des

autres; et, dans un entretien philosophique ou littéraire, personne ne

causoit avec une raison plus saine, ni avec un goût plus, exquis. Ce

goût étoit celui de la petite cour de Lunéville, où il avoit vécu, et

dont il conservoit le ton.

Helvétius, préoccupé de son ambition de célébrité littéraire, nous

arrivoit la tête encore fumante de son travail de la matinée. Pour faire

un livre distingué dans son siècle, son premier soin avoit été de

chercher ou quelque vérité nouvelle à mettre au jour, ou quelque pensée

hardie et neuve à produire et à soutenir. Or, comme depuis deux mille

ans les vérités nouvelles et fécondes sont infiniment rares, il avoit

pris pour thèse le paradoxe qu'il a développé dans son livre _De

l'Esprit_. Soit donc qu'à force de contention il se fût persuadé à

lui-même ce qu'il vouloit persuader aux autres, soit qu'il en fût encore

à se débattre contre ses propres doutes, et qu'il s'exerçât à les

vaincre, nous nous amusions à lui voir jeter successivement sur le tapis

les questions qui l'occupoient, ou les difficultés dont il étoit en

peine; et, après lui avoir donné quelque temps le plaisir de les

entendre discuter, nous l'engagions lui-même à se laisser aller au

courant de nos entretiens. Alors il s'y livroit pleinement et avec

chaleur, aussi simple, aussi naturel, aussi naïvement sincère dans ce

commerce familier, que vous le voyez systématique et sophistique dans

ses ouvrages. Rien ne ressemble moins à l'ingénuité de son caractère et

de sa vie habituelle que la singularité préméditée et factice de ses

écrits; et cette dissemblance se trouvera toujours entre les moeurs et

les opinions de ceux qui se fatiguent à penser des choses étranges.

Helvétius avoit dans l'âme tout le contraire de ce qu'il a dit. Il n'y

avoit pas un meilleur homme: libéral, généreux sans faste, et

bienfaisant parce qu'il étoit bon, il imagina de calomnier tous les gens

de bien et lui-même, pour ne donner aux actions morales d'autre mobile

que l'intérêt; mais, en faisant abstraction de ses livres, on l'aimoit

lui tel qu'il étoit; et l'on verra bientôt de quel agrément fut sa

maison pour les gens de lettres.

Un homme encore plus passionné que lui pour la gloire, c'étoit Thomas;

mais, plus d'accord avec lui-même, celui-ci n'attendoit ses succès que

du rare talent qu'il avoit d'exprimer ses sentimens et ses idées, sûr de

donner à des sujets communs l'originalité d'une haute éloquence, et à

des vérités connues des développemens nouveaux, et beaucoup d'ampleur et

d'éclat. Il est vrai qu'absorbé dans ses méditations, et sans cesse

préoccupé de ce qui pouvoit lui acquérir une renommée étendue, il

négligeoit les petits soins et le léger mérite d'être aimable en

société. La gravité de son caractère étoit douce, mais recueillie,

silencieuse, et souriant à peine à l'enjouement de la conversation, sans

y contribuer jamais. Rarement même se livroit-il sur les sujets qui lui

étoient analogues, à moins que ce ne fût dans une société intime et peu

nombreuse; c'étoit là seulement qu'il étoit brillant de lumière,

étonnant de fécondité. Pour nos dîners, il y faisoit nombre, et ce

n'étoit que par réflexion sur son mérite littéraire et sur ses qualités

morales qu'il y étoit considéré. Thomas sacrifia toujours à la vertu, à

la vérité, à la gloire, jamais aux grâces; et il a vécu dans un siècle

où, sans l'influence et la faveur des grâces, il n'y avoit point en

littérature de brillante réputation.

À propos des grâces, parlons d'une personne qui en avoit tous les dons

dans l'esprit et dans le langage, et qui étoit la seule femme que Mme

Geoffrin eût admise à son dîner des gens de lettres; c'étoit l'amie de

d'Alembert, Mlle de Lespinasse: étonnant composé de bienséance, de

raison, de sagesse, avec la tête la plus vive, l'âme la plus ardente,

l'imagination la plus inflammable qui ait existé depuis Sapho. Ce feu

qui circuloit dans ses veines et dans ses nerfs, et qui donnoit à son

esprit tant d'activité, de brillant et de charme, l'a consumée avant le

temps. Je dirai dans la suite quels regrets elle nous laissa. Je ne

marque ici que la place qu'elle occupoit à nos dîners, où sa présence

étoit d'un intérêt inexprimable. Continuel objet d'attention, soit

qu'elle écoutât, soit qu'elle parlât elle-même (et personne ne parloit

mieux), sans coquetterie, elle nous inspiroit l'innocent désir de lui

plaire; sans pruderie, elle faisoit sentir à la liberté des propos

jusqu'où elle pouvoit aller sans inquiéter la pudeur et sans effleurer

la décence.

Mon dessein n'est pas de décrire tout le cercle de nos convives. Il y en

avoit d'oiseux et qui ne faisoient guère que jouir: gens instruits

cependant, mais avares de leurs richesses, et qui, sans se donner la

peine de semer, venoient recueillir. De ce nombre n'étoit assurément pas

l'abbé Raynal; et, dans l'usage qu'il faisoit de l'instruction dont il

étoit plein, s'il donnoit quelquefois dans un excès, ce n'étoit pas dans

un excès d'économie. La robuste vigueur de sa philosophie ne s'étoit pas

montrée; le vaste amas de ses connoissances n'étoit pas pleinement

formé; la sagacité, la justesse, la précision, étoient encore les

qualités les plus marquées de son esprit, et il y ajoutoit une bonté

d'âme et une aménité de moeurs qui nous le rendoient cher à tous. On

trouvoit cependant que la facilité de son élocution et l'abondance de sa

mémoire ne se tempéroient pas assez. Son débit étoit rarement

susceptible de dialogue; ce n'a été que dans sa vieillesse que, moins

vif et moins abondant, il a connu le plaisir de causer.

Soit qu'il fût entré dans le plan de Mme Geoffrin d'attirer chez elle

les plus considérables des étrangers qui venoient à Paris, et de rendre

par là sa maison célèbre dans toute l'Europe; soit que ce fût la suite

et l'effet naturel de l'agrément et de l'éclat que donnoit à cette

maison la société des gens de lettres, il n'arrivoit d'aucun pays ni

prince, ni ministre, ni hommes ou femmes de nom qui, en allant voir Mme

Geoffrin, n'eussent l'ambition d'être invités à l'un de nos dîners, et

ne se fissent un grand plaisir de nous voir réunis à table. C'étoit

singulièrement ces jours-là que Mme Geoffrin déployoit tous les charmes

de son esprit, et nous disoit: «Soyons aimables.» Rarement, en effet,

ces dîners manquoient d'être animés par de bons propos.

Parmi ceux de ces étrangers qui venoient faire à Paris leur résidence,

ou quelque long séjour, elle faisoit un choix des plus instruits, des

plus aimables, et ils étoient admis dans le nombre de ses convives. J'en

distinguerai trois, qui, pour les agrémens de l'esprit et l'abondance

des lumières, ne le cédoient à aucun des François les plus cultivés:

c'étoient l'abbé Galiani, le marquis de Caraccioli, depuis ambassadeur

de Naples, et le comte de Creutz, ministre de Suède.

L'abbé Galiani étoit, de sa personne, le plus joli petit arlequin qu'eût

produit l'Italie; mais sur les épaules de cet arlequin étoit la tête de

Machiavel. Épicurien dans sa philosophie, et, avec une âme mélancolique,

ayant tout vu du côté ridicule, il n'y avoit rien ni en politique, ni en

morale, à propos de quoi il n'eût quelque bon conte à faire; et ces

contes avoient toujours la justesse de l'à-propos, et le sel d'une

allusion imprévue et ingénieuse. Figurez-vous avec cela, dans sa manière

de conter et dans sa gesticulation, la gentillesse la plus naïve, et

voyez quel plaisir devoit nous faire le contraste du sens profond que

présentoit le conte avec l'air badin du conteur. Je n'exagère point en

disant qu'on oublioit tout pour l'entendre, quelquefois des heures

entières. Mais, son rôle joué, il n'étoit plus de rien dans la société;

et, triste et muet, dans un coin, il avoit l'air d'attendre impatiemment

le mot du guet pour rentrer sur la scène. Il en étoit de ses

raisonnemens comme de ses contes: il falloit l'écouter. Si quelquefois

on l'interrompoit: «Laissez-moi donc achever, disoit-il, vous aurez

bientôt tout le loisir de me répondre.» Et lorsque, après avoir décrit

un long cercle d'inductions (car c'étoit sa manière), il concluoit

enfin, si l'on vouloit lui répliquer, on le voyoit se glisser dans la

foule, et tout doucement s'échapper.

Caraccioli, au premier coup d'oeil, avoit, dans la physionomie, l'air

épais et massif avec lequel on peindroit la bêtise. Pour animer ses yeux

et débrouiller ses traits, il falloit qu'il parlât; mais alors, et à

mesure que cette intelligence vive, perçante et lumineuse, dont il étoit

doué, se réveilloit, on en voyoit jaillir comme des étincelles; et la

finesse, la gaieté, l'originalité de la pensée, le naturel de

l'expression, la grâce du sourire, la sensibilité du regard, se

réunissoient pour donner un caractère aimable, ingénieux, intéressant à

la laideur. Il parloit mal et péniblement notre langue; mais il étoit

éloquent dans la sienne, et, lorsque le terme françois lui manquoit, il

empruntoit de l'italien le mot, le tour, l'image dont il avoit besoin.

Ainsi, à tout moment, il enrichissoit son langage de mille expressions

hardies et pittoresques qui nous faisoient envie. Il les accompagnoit

aussi de ce geste napolitain qui, dans l'abbé Galiani, animoit si bien

l'expression; et l'on disoit de l'un comme de l'autre qu'ils avoient de

l'esprit jusqu'au bout des doigts. L'un comme l'autre avoit aussi

d'excellens contes, et presque tous d'un sens fin, moral et profond.

Caraccioli avoit fait des hommes une étude philosophique, mais il les

avoit observés plus en politique et en homme d'État qu'en moraliste

satirique. Il y avoit vu en grand les moeurs des nations, leurs usages et

leurs polices; et, s'il en citoit quelques traits particuliers, ce

n'étoit qu'en exemple, et à l'appui des résultats qui formoient son

opinion.

Avec des richesses inépuisables du côté du savoir, et un naturel très

aimable dans la manière de les répandre, il avoit de plus à nos yeux le

mérite d'être un excellent homme. Aucun de nous n'auroit pensé à faire

son ami de l'abbé Galiani; chacun de nous ambitionnoit l'amitié de

Caraccioli; et moi, qui en ai joui longtemps, je ne puis dire assez

combien elle étoit désirable.

Mais l'un des hommes qui m'a le plus chéri, et que j'ai le plus

tendrement aimé, a été le comte de Creutz. Il étoit aussi de la société

littéraire et des dîners de Mme Geoffrin; moins empressé à plaire, moins

occupé du soin d'attirer l'attention, souvent pensif, plus souvent

distrait, mais le plus charmant des convives lorsque, sans distraction,

il se livroit à nous. C'étoit à lui que la nature avoit donné, par

excellence, la sensibilité, la chaleur, la délicatesse du sens moral et

de celui du goût, l'amour du beau dans tous les genres, et la passion du

génie comme celle de la vertu; c'étoit à lui qu'elle avoit accordé le

don d'exprimer et de peindre en traits de feu tout ce qui avoit frappé

son imagination ou vivement saisi son âme; jamais homme n'est né poète

si celui-là ne l'étoit pas. Jeune encore, et l'esprit orné d'une

instruction prodigieuse, parlant le françois comme nous, et presque

toutes les langues de l'Europe comme la sienne, sans compter les langues

savantes, versé dans tous les genres de littérature ancienne et moderne,

parlant de chimie en chimiste, d'histoire naturelle en disciple de

Linnæus, et singulièrement de la Suède et de l'Espagne en curieux

observateur des propriétés de ces climats et de leurs productions

diverses, il étoit pour nous une source d'instruction embellie par la

plus brillante élocution.

Je vous en dis assez pour vous faire sentir combien ce rendez-vous des

gens de lettres devoit avoir d'intérêt et de charmes. Quant à moi, j'y

tenois mon coin, ni trop hardi, ni trop timide, gai, naturel, même un

peu libre, bien voulu dans la société, chéri de ceux que j'estimois le

plus et que j'aimois le plus moi-même. Pour Mme Geoffrin, quoique logé

chez elle, je n'étois pas l'un des premiers dans sa faveur; non qu'elle

ne me sût bon gré d'égayer à mon tour, et même assez souvent, nos dîners

et nos entretiens, ou par de petits contes, ou par des traits de

plaisanterie que j'accommodois à son goût; mais, quant à ma conduite

personnelle, je n'avois pas assez la complaisance de la consulter et de

suivre les avis qu'elle me donnoit; et, de son côté, elle n'étoit pas

assez sûre de ma sagesse pour n'avoir pas à craindre de ma part

quelqu'un de ces chagrins que lui donnoit parfois l'imprudence de ses

amis. Ainsi elle étoit avec moi sur un ton de bonté soucieuse et mal

assurée; et moi, en réserve avec elle, je tâchois de lui être agréable;

mais je ne voulois pas me laisser dominer.

Cependant elle me voyoit réussir avec tout son monde; et, à son dîner du

lundi, je n'étois pas moins bien accueilli qu'à son dîner des gens de

lettres. Les artistes m'aimoient, parce qu'en même temps curieux et

docile, je leur parlois sans cesse de ce qu'ils savoient mieux que moi.

J'ai oublié de dire qu'à Versailles, au-dessous de mon logement, étoit

la salle des tableaux qui successivement alloient décorer le palais, et

qui étoient presque tous de la main des grands maîtres. C'étoit, dans

mes délassemens, ma promenade du matin; j'y passois des heures entières

avec le bonhomme Portail[41], digne gardien de ce trésor, à causer avec

lui sur le génie et la manière des différentes écoles d'Italie, et sur

le caractère distinctif des grands peintres. Dans les jardins, j'avois

pris aussi quelques idées comparatives de la sculpture antique et de la

moderne. Ces études préliminaires m'avoient mis en état de raisonner

avec nos convives; et, en leur laissant l'avantage et l'amusement de

m'instruire, j'avois à leurs yeux le mérite de me plaire à les écouter

et à recueillir leurs leçons. Avec eux, je me gardois bien d'étaler en

littérature d'autres connoissances que celles qui intéressoient les

beaux-arts. Je n'avois pas eu de peine à m'apercevoir qu'avec de

l'esprit naturel ils manquoient presque tous d'instruction et de

culture. Le bon Carle Van Loo possédoit à un haut degré tout le talent

qu'un peintre peut avoir sans génie; mais l'inspiration lui manquoit, et

pour y suppléer il avoit peu fait de ces études qui élèvent l'âme, et

qui remplissent l'imagination de grands objets et de grandes pensées.

Vernet, admirable dans l'art de peindre l'eau, l'air, la lumière et le

jeu de ces élémens, avoit tous les modèles de ces compositions très

vivement présens à la pensée; mais, hors de là, quoique assez gai,

c'étoit un homme du commun. Soufflot étoit un homme de sens, très avisé

dans sa conduite, habile et savant architecte; mais sa pensée étoit

inscrite dans le cercle de son compas. Boucher avoit du feu dans

l'imagination, mais peu de vérité, encore moins de noblesse; il n'avoit

pas vu les grâces en bon lieu; il peignoit Vénus et la Vierge d'après

les nymphes des coulisses; et son langage se ressentoit, ainsi que ses

tableaux, des moeurs de ses modèles et du ton de son atelier. Lemoyne, le

sculpteur, étoit attendrissant par la modeste simplicité qui

accompagnoit son génie; mais sur son art même, qu'il possédoit si bien,

il parloit peu, et, aux louanges qu'on lui donnoit, il répondoit à

peine: timidité touchante dans un homme dont le regard étoit tout esprit

et tout âme! La Tour avoit de l'enthousiasme, et il l'employoit à

peindre les philosophes de ce temps-là; mais, le cerveau déjà brouillé

de politique et de morale, dont il croyoit raisonner savamment, il se

trouvoit humilié lorsqu'on lui parloit de peinture. Vous avez de lui,

mes enfans, une esquisse[42] de mon portrait: ce fut le prix de la

complaisance avec laquelle je l'écoutois réglant les destins de

l'Europe. Avec les autres je m'instruisois de ce qui concernoit leur

art; et, par là, ces dîners d'artistes avoient pour moi leur intérêt

d'agrément et d'utilité.

Parmi les amateurs qui étoient de ces dîners, il y en avoit d'imbus

d'assez bonnes études. Avec ceux-ci je n'étois pas en peine de varier la

conversation, ni de la ranimer lorsqu'elle languissoit; et ils me

sembloient assez contens de ma façon de causer avec eux. Un seul ne me

marquoit aucune bienveillance, et dans sa froide politesse je voyois de

l'éloignement: c'étoit le comte de Caylus.

Je ne saurois dire lequel de nous deux avoit prévenu l'autre; mais à

peine avois-je connu le caractère du personnage que j'avois eu pour lui

autant d'aversion qu'il en avoit pour moi. Je ne me suis jamais donné le

soin d'examiner en quoi j'avois pu lui déplaire; mais je savois bien,

moi, ce qui me déplaisoit en lui: c'étoit l'importance qu'il se donnoit

pour le mérite le plus futile et le plus mince des talens; c'étoit la

valeur qu'il attachoit à ses recherches minutieuses et à ses babioles

antiques; c'étoit l'espèce de domination qu'il avoit usurpée sur les

artistes, et dont il abusoit en favorisant les talens médiocres qui lui

faisoient la cour, et en déprimant ceux qui, plus fiers de leur force,

n'alloient pas briguer son appui; c'étoit enfin une vanité très adroite

et très raffinée, et un orgueil très âpre et très impérieux, sous les

formes brutes et simples dont il savoit l'envelopper. Souple et soyeux

avec les gens en place de qui dépendoient les artistes, il se donnoit

près de ceux-là un crédit dont ceux-ci redoutoient l'influence. Il

accostoit les gens instruits, se faisoit composer par eux des mémoires

sur les breloques que les brocanteurs lui vendoient; faisoit un

magnifique recueil de ces fadaises, qu'il donnoit pour antiques;

proposoit des prix sur Isis et Osiris pour avoir l'air d'être lui-même

initié dans leurs mystères; et, avec cette charlatanerie d'érudition, il

se fourroit dans les académies sans savoir ni grec ni latin. Il avoit

tant dit, tant fait dire par ses prôneurs qu'en architecture il étoit le

restaurateur _du style simple, des formes simples, du beau simple_, que

les ignorans le croyoient; et, par ses relations avec les _dilettanti_,

il se faisoit passer en Italie et dans toute l'Europe pour l'inspirateur

des beaux-arts. J'avois donc pour lui cette espèce d'antipathie

naturelle que les hommes simples et vrais ont toujours pour les

charlatans.

Après avoir dîné chez Mme Geoffrin avec les gens de lettres ou avec les

artistes, j'étois chez elle encore, le soir, d'une société plus intime,

car elle m'avoit fait aussi la faveur de m'admettre à ses petits

soupers. La bonne chère en étoit succincte: c'étoit communément un

poulet, des épinards, une omelette. La compagnie en étoit peu nombreuse:

c'étoient tout au plus cinq ou six de ses amis particuliers, ou un

quadrille d'hommes et de femmes du plus grand monde, assortis à leur

gré, et réciproquement bien aises d'être ensemble. Mais, quel que fût ce

petit cercle de convives, Bernard et moi nous en étions. Un seul avoit

exclu Bernard et n'avoit agréé que moi. Le groupe en étoit composé de

trois femmes et d'un seul homme. Les trois femmes, assez semblables aux

trois déesses du mont Ida, étoient la belle comtesse de Brionne[43], la

belle marquise de Duras[44] et la jolie comtesse d'Egmont[45]. Leur

Pâris étoit le prince Louis de Rohan[46]; mais je soupçonne que dans ce

temps-là il donnoit la pomme à Minerve: car, à mon gré, la Vénus du

souper étoit la séduisante et piquante comtesse d'Egmont. Fille du

maréchal de Richelieu, elle avoit la vivacité, l'esprit, les grâces de

son père; elle en avoit aussi, disoit-on, l'humeur volage et libertine;

mais c'étoit là ce que ni Mme Geoffrin ni moi ne faisions semblant de

savoir. La jeune marquise de Duras, avec autant de modestie que Mme

d'Egmont avoit de gentillesse, donnoit assez l'idée de Junon par sa

noble sévérité, et par un caractère de beauté qui n'avoit rien d'élégant

ni de svelte. Pour la comtesse de Brionne, si elle n'étoit pas Vénus

même, ce n'étoit pas que, dans la régularité parfaite de sa taille et de

tous ses traits, elle ne réunît tout ce qu'on peut imaginer pour définir

ou peindre la beauté idéale. De tous les charmes, un seul lui manquoit,

sans lequel il n'y a point de Vénus au monde, et qui étoit le prestige

de Mme d'Egmont: c'étoit l'air de la volupté. Pour le prince de Rohan,

il étoit jeune, leste, étourdi, bon enfant, haut par boutades en

concurrence avec des dignités rivales de la sienne, mais gaiement

familier avec des gens de lettres libres et simples comme moi.

Vous croyez bien qu'à ces petits soupers mon amour-propre étoit en jeu

avec tous les moyens que je pouvois avoir d'être amusant et d'être

aimable. Les nouveaux contes que je faisois alors, et dont ces dames

avoient la primeur, étoient, avant ou après le souper, une lecture

amusante pour elles. On se donnoit rendez-vous pour l'entendre; et,

lorsque le petit souper manquoit par quelque événement, c'étoit à dîner

chez Mme de Brionne que l'on se rassembloit. J'avoue que jamais succès

ne m'a plus sensiblement flatté que celui qu'avoient mes lectures dans

ce petit cercle, où l'esprit, le goût, la beauté, toutes les grâces,

étoient mes juges ou plutôt mes applaudisseurs. Il n'y avoit, ni dans

mes peintures, ni dans mon dialogue, pas un trait tant soit peu délicat

ou fin qui ne fût vivement senti, et le plaisir que je causois avoit

l'air du ravissement. Ce qui me ravissoit moi-même, c'étoit de voir de

près les plus beaux yeux du monde donner des larmes aux petites scènes

touchantes où je faisois gémir la nature ou l'amour. Mais, malgré les

ménagemens d'une politesse excessive, je m'apercevois bien aussi des

endroits froids ou foibles qu'on passoit sous silence, et de ceux où

j'avois manqué le mot, le ton de la nature, la juste nuance du vrai; et

c'étoit là ce que je notois pour le corriger à loisir.

D'après l'idée que je vous donne de la société de Mme Geoffrin, vous

jugerez sans doute qu'elle auroit dû me tenir lieu de toute autre

société; mais j'avois à Paris d'anciens et bons amis qui étoient bien

aises de me revoir, et avec qui j'étois moi-même bien aise de me

retrouver. Mme Harenc, Mme Desfourniels, Mlle Clairon, et singulièrement

Mme d'Hérouville, avoient droit au partage de mes plus doux momens. Je

m'étois fait aussi quelques amis nouveaux d'une société charmante. Les

intendans des Menus-Plaisirs n'étoient pas non plus négligés.

J'avois d'ailleurs bien observé que, pour valoir aux yeux de Mme

Geoffrin ce qu'on valoit réellement, il falloit avec elle savoir tenir

un certain milieu entre la négligence et l'assiduité; ne la laisser ni

se plaindre de l'une, ni se lasser de l'autre, et, dans les soins qu'on

lui rendoit, ne manquer à rien, mais ne rien prodiguer. Les empressemens

la suffoquoient. De la société même la plus aimable elle ne vouloit

prendre que ce qu'il lui falloit, à ses heures et à son aise. Je me

ménageois donc imperceptiblement l'avantage d'avoir des sacrifices à lui

faire; et, en lui parlant de la vie que je menois dans le monde, je lui

faisois entendre, sans affectation, que le temps où j'étois chez elle

j'aurois pu le passer fort doucement ailleurs. C'est ainsi que, durant

dix ans que j'ai été son locataire, sans lui inspirer une amitié bien

tendre, je n'ai jamais perdu son estime ni ses bontés; et, jusqu'à

l'accident de sa paralysie, je ne cessai jamais d'être du nombre des

gens de lettres ses convives et ses amis.

Il faut tout dire cependant: il manquoit à la société de Mme Geoffrin

l'un des agrémens dont je faisois le plus de cas, la liberté de la

pensée. Avec son doux _voilà qui est bien_, elle ne laissoit pas de

tenir nos esprits comme à la lisière; et j'avois ailleurs des dîners où

l'on étoit plus à son aise.

Le plus libre, ou plutôt le plus licencieux de tous, avoit été celui que

donnoit toutes les semaines un fermier général nommé Pelletier, à huit

ou dix garçons, tous amis de la joie. À ce dîner, les têtes les plus

folles étoient Collé et Crébillon le fils. C'étoit entre eux un assaut

continuel d'excellentes plaisanteries, et se mêloit du combat qui

vouloit. Le personnel n'y étoit jamais atteint; l'amour-propre du

bel-esprit y étoit seul attaqué, mais il l'étoit sans ménagement, et il

falloit s'en détacher et le sacrifier en entrant dans la lice. Collé y

étoit brillant au delà de toute expression; et Crébillon, son

adversaire, avoit surtout l'adresse de l'animer en l'agaçant. Ennuyé

d'être spectateur oisif, je me lançois quelquefois dans l'arène à mes

périls et risques, et j'y recevois des leçons de modestie un peu

sévères. Quelquefois aussi s'engageoit dans la querelle un certain

Monticourt, railleur adroit et fin, et ce qu'on appeloit alors un

persifleur de la première force; mais la vanité littéraire, qu'il

attaquoit en se jouant, ne nous donnoit sur lui aucune prise: en

s'avouant lui-même dénué de talens, il se rendoit invulnérable à la

critique. Je le comparois à un chat, qui, couché sur le dos, et les

pattes en l'air, ne nous présentoit que les griffes. Le reste des

convives rioit de nos attaques, et ce plaisir leur étoit permis; mais,

lorsque la gaieté, cessant d'être railleuse, quittoit l'arme de la

critique, chacun s'y livroit à l'envi. Bernard lui seul (car il étoit

aussi de ces dîners) se tenoit toujours en réserve.

C'est une chose singulière que le contraste du caractère de Bernard avec

sa réputation. Le genre de ses poésies avoit bien pu dans sa jeunesse

lui mériter le surnom de _Gentil_, mais il n'étoit rien moins que

_gentil_ quand je l'ai connu. Il n'avoit plus avec les femmes qu'une

galanterie usée; et, quand il avoit dit à l'une qu'elle étoit fraîche

comme Hébé, ou qu'elle avoit le teint de Flore, à l'autre qu'elle avoit

le sourire des Grâces, ou la taille des nymphes, il leur avoit tout dit.

Je l'ai vu à Choisy, à la fête des roses, qu'il y célébroit tous les ans

dans une espèce de petit temple qu'il avoit décoré de toiles d'opéra, et

qui, ce jour-là, étoit orné de tant de guirlandes de roses que nous en

étions entêtés. Cette fête étoit un souper où les femmes se croyoient

toutes les divinités du printemps. Bernard en étoit le grand prêtre.

Assurément c'étoit pour lui le moment de l'inspiration, pour peu qu'il

en fût susceptible: eh bien! là même, jamais une saillie, ni

d'enjouement, ni de galanterie un peu vive, ne lui échappoit; il y étoit

froidement poli. Avec les gens de lettres, dans leur gaieté même la plus

brillante, il n'étoit que poli encore; et, dans nos entretiens sérieux

et philosophiques, rien de plus stérile que lui. Il n'avoit, en

littérature, qu'une légère superficie; il ne savoit que son Ovide.

Ainsi, réduit presque au silence sur tout ce qui sortoit de la sphère de

ses idées, il n'avoit jamais un avis, et, sur aucun objet de quelque

conséquence, jamais personne n'a pu dire ce que Bernard avoit pensé. Il

vivoit, comme on dit, sur la réputation de ses poésies galantes, qu'il

avoit la prudence de ne pas publier. Nous en avions prévu le sort

lorsqu'elles seroient imprimées: nous savions qu'elles étoient froides,

vice impardonnable, surtout dans un poème de l'_Art d'aimer_; mais telle

étoit la bienveillance que sa réserve, sa modestie, sa politesse, nous

inspiroient, qu'aucun de nous, du vivant de Bernard, ne divulgua ce

fatal secret. J'en reviens au dîner où Collé déployoit un caractère si

différent de celui de Bernard.

Jamais la verve de la gaieté ne fut d'une chaleur si continue et si

féconde. Je ne saurois plus dire de quoi nous riions tant, mais je sais

bien qu'à tous propos il nous faisoit tous rire aux larmes. Tout

devenoit comique ou plaisant dans sa tête, sitôt qu'elle étoit exaltée.

Il est vrai qu'il manquoit assez souvent à la décence; mais, à ce dîner,

on n'étoit pas excessivement sévère sur ce point.

Un incident assez singulier rompit cette joyeuse société. Pelletier

devint amoureux d'une aventurière, qui lui fit accroire qu'elle étoit

fille de Louis XV. Tous les dimanches elle alloit à Versailles voir,

disoit-elle, Mesdames, ses soeurs; et toujours elle revenoit avec quelque

petit présent: c'étoit une bague, un étui, une montre, une boîte avec le

portrait d'une de ces dames. Pelletier, qui avoit de l'esprit, mais une

tête foible et légère, crut tout cela, et en grand mystère il épousa

cette bohémienne. Dès lors vous pensez bien que sa maison ne nous

convint plus; et lui, bientôt après, ayant reconnu son erreur, et la

honteuse sottise qu'il avoit faite, en devint fou, et alla mourir à

Charenton.

Une liberté plus décente et plus aimable, une gaieté moins folle et

assez vive encore, régnoient dans les soupers de Mme Filleul, où la

jeune comtesse de Séran brilloit dans tout l'éclat de sa beauté

naissante et de son naïf enjouement. À ces soupers, personne ne songeoit

à avoir de l'esprit: c'étoit le moindre des soucis et de l'hôtesse et

des convives; et cependant il y en avoit infiniment et du plus naturel

et du plus délicat. Mais, avant que de m'occuper des agrémens de cette

société, il en est une dont l'attrait va bientôt me coûter assez cher

pour ne pas échapper à mon souvenir. Écoutez, mes enfans, par quel

enchaînement de circonstances, fortuitement rassemblées, fut amené l'un

des événemens les plus notables de ma vie.

Dans la société de Mme Filleul, je revoyois Cury; il étoit malheureux,

et je l'en aimois davantage. J'ai déjà dit que dans le temps de sa

prospérité il m'avoit témoigné beaucoup de bienveillance. Tout récemment

encore il m'avoit invité à passer, avec lui et ses amis intimes,

quelques beaux jours à Chennevières[47], sa maison de campagne, voisine

d'Andrésy, où il avoit un canton de chasse. C'étoit là qu'à la vue d'une

chaumière pittoresque j'avois imaginé le conte de la _Bergère des

Alpes_. Heureux moment de calme et de sérénité, que devoit bientôt

suivre un violent orage! Là, tout le monde étoit chasseur, excepté moi;

mais je suivois la chasse, et, dans une île de la Seine où elle se

passoit, assis au pied d'un saule, le crayon à la main, rêvant que

j'étois sur les Alpes, je méditois mon conte, et je gardois le dîner des

chasseurs. À leur retour, l'air vif et pur de la rivière m'avoit tenu

lieu d'exercice, et me donnoit un appétit aussi dévorant que le leur.

Le soir, une table couverte du gibier de leur chasse, et couronnée de

bouteilles d'excellent vin, offroit comme un champ libre à la joie et à

la licence. Ce furent là pour Cury les dernières caresses et les adieux

trompeurs de l'infidèle prospérité:

_Hinc apicem rapax

Fortuna cum stridore acuto

Sustulit._

Une petite gaieté qu'il s'étoit permise au théâtre de Fontainebleau, en

y tournant en ridicule, dans un prologue de sa façon, les gentilshommes

de la chambre, les lui avoit aliénés; et, après avoir fait semblant de

rire eux-mêmes de sa plaisanterie, ils s'en vengèrent en le forçant de

quitter sa charge d'intendant des Menus-Plaisirs. Le plus sot de ces

gentilshommes, le plus vain, le plus colérique, étoit le duc d'Aumont.

Il s'étoit obstiné à la ruine de Cury; il en étoit la principale cause,

et il en tiroit vanité. Cela seul m'eût fait prendre ce petit duc en

aversion; mais j'avois personnellement à m'en plaindre, et voici

pourquoi.

Mme de Pompadour ayant désiré que le _Venceslas_ de Rotrou fût purgé des

grossièretés de moeurs et de langage qui déparoient cette tragédie,

j'avois bien voulu, pour lui complaire, me charger de ce travail ingrat;

et, les comédiens ayant eux-mêmes, à la lecture, approuvé mes

corrections, la tragédie avoit été apprise et répétée avec ces

changemens pour être jouée à Versailles; mais Le Kain, qui me détestoit

(j'en ai dit ailleurs la raison[48]), ayant fait semblant d'adopter les

corrections de son rôle, m'avoit joué le tour perfide de rétablir, à mon

insu, l'ancien rôle tel qu'il étoit, ce qui avoit étourdi tous les

autres acteurs, et fait manquer à tous momens les répliques du dialogue

et tous les effets de la scène. Je m'en étois plaint hautement comme

d'une noirceur et d'une insolence inouïe; et, dans les débats qu'elle

avoit excités parmi les comédiens, me trouvant compromis, j'allois, dans

le _Mercure_, instruire le public de la conduite de Le Kain, et démentir

les bruits que faisoit courir sa cabale, lorsque le duc d'Aumont, qui la

favorisoit, m'avoit fait imposer silence. J'avois donc bien aussi

quelque raison de ne pas l'aimer.

Cury, dans son malheur, avoit conservé pour amis ses anciens camarades

dans les Menus-Plaisirs. L'un d'eux, avec lequel j'étois

particulièrement lié, Gagny[49], amateur de peinture et de musique

françoise, et l'un des plus fidèles habitués de l'Opéra, avoit pris pour

maîtresse une aspirante à ce théâtre, et il vouloit qu'elle débutât dans

les grands rôles de Lully, à commencer par celui d'Oriane[50]. Il nous

invita, Cury et moi, et quelques autres amateurs, à aller passer les

fêtes de Noël à sa maison de campagne de Garges[51], pour y entendre la

nouvelle Oriane et lui donner quelques leçons. Il faut noter que, de

cette partie de plaisir, étoit La Ferté, intendant des Menus, et la

belle Rosetti, sa maîtresse. La bonne chère, le bon vin, la bonne mine

de l'hôte, nous faisoient trouver admirable la voix de Mlle

Saint-Hilaire. Gagny croyoit entendre la Le Maure; et, en pointe de vin,

nous étions tous de son avis.

Tout se passoit le mieux du monde, lorsqu'un matin j'appris que Cury

étoit attaqué d'un cruel accès de sa goutte. Je descendis chez lui bien

vite. Je le trouvai au coin de son feu, les deux jambes emmaillotées,

mais griffonnant sur son genou, et riant de l'air d'un satyre, car il en

avoit tous les traits. Je voulus lui parler de son accès de goutte; il

me fit signe de ne pas l'interrompre, et, d'une main crochue, il acheva

d'écrire. «Vous avez bien souffert, lui dis-je alors, mais je vois que

le mal s'est adouci.--Je souffre encore, me dit-il, mais je n'en ris pas

moins. Vous allez rire aussi. Vous savez avec quelle rage le duc

d'Aumont m'a poursuivi? Ce n'est pas trop, je crois, de m'en venger par

une petite malice; et voici celle qu'en dépit de la goutte j'ai ruminée

cette nuit.»

Il avoit déjà fait une trentaine de vers de la fameuse parodie de

_Cinna_; il me les lut, et je confesse que, les ayant trouvés très

plaisans, je l'invitai à continuer. «Laissez-moi donc travailler, me

dit-il, car je suis en verve.» Je le laissai, et, lorsqu'au son de la

cloche pour le dîner je descendis, je le trouvai qui, clopin-clopant,

étoit lui-même descendu affublé de fourrure, et qui, avant qu'on fût

assemblé, lisoit à La Ferté et à Rosetti ce qu'il m'avoit lu le matin,

et quelques vers encore qu'il y avoit ajoutés. À cette seconde lecture,

je retins aisément ces malins vers d'un bout à l'autre, aidé par les

vers de Corneille, dont ils étoient la parodie, et que je savois tous

par coeur. Le lendemain, Cury avança son ouvrage, et j'en fus toujours

confident; si bien qu'à mon retour à Paris j'en rapportai une

cinquantaine de vers bien recueillis dans ma mémoire.

Je sais qu'en roulant dans le monde la pelote s'en est grossie; mais

voilà tout ce que je crois avoir été de la main de Cury. Je dois ajouter

que dans ces vers il n'y avoit pas une seule injure, et j'en ai vu des

plus grossières dans les copies infidèles qui s'en étoient multipliées.

Dans ces copies on avoit pris en gros l'idée de la parodie; mais les

détails en étoient presque tous altérés et défigurés. Il y avoit même

des morceaux qui, n'étant pas calqués sur les vers de Corneille, avoient

absolument échappé aux copistes. Par exemple, en contrefaisant cette

manière d'opiner qui avoit valu à d'Argental le nom de Gobe-Mouche, ils

avoient bien enfilé des mots vides de sens; mais, dans ces mots

entrecoupés, il n'y avoit aucune finesse, et pas un trait de

ressemblance avec l'endroit de la parodie où d'Argental opinoit ainsi:

Oui, je serois d'avis... cependant il me semble

Que l'on peut... car enfin vous devez... mais je tremble.

Ce n'est pas qu'après tout, comme vous sentez bien,

Je ne fusse tenté de ne ménager rien;

Mon froid enthousiasme est fait pour les extrêmes.

Mais les comédiens, les poètes eux-mêmes...

Je ne sais que vous dire, et crois, en attendant,

Que le plus sûr parti seroit le plus prudent.

C'est la seule raison qui fait que je balance,

Seigneur, et vous savez combien mon excellence

Délibère et consulte avant de décider.

Sans doute mieux que moi Le Kain peut vous guider;

À sa subtilité je sais que rien n'échappe:

Il a pu vous convaincre, et moi-même il me frappe.

Toutefois je prétends qu'il est de certains cas

Où souvent... on croit voir ce que l'on ne voit pas.

Tel est mon sentiment, Seigneur, je le hasarde.

Jugez-nous; c'est vous seul que l'affaire regarde.

C'étoit là le style et le ton de la plaisanterie de Cury. Tous ceux qui

l'ont connu le savent comme moi; et lorsque le duc d'Aumont disoit à ses

confidens:

Et, par vos seuls avis, je serai cet hiver

Ou directeur de troupe, ou simple duc et pair;

lorsqu'il répondoit à d'Argental, en admirant son éloquence:

Vous ne savez que dire! ah! c'est en dire assez:

Vous en dites toujours plus que vous ne pensez;

je ne conçois pas comment ceux qui, tous les jours, entendoient Cury

plaisanter ne reconnurent pas sa finesse ironique. Dès sa jeunesse, ce

tour d'esprit s'étoit signalé par un trait remarquable et qui étoit

connu.

Sa mère étoit en liaison intime avec M. Poultier, intendant de Lyon. Un

jour qu'elle dînoit chez lui en grand gala, et son fils avec elle,

celui-ci à côté de madame l'intendante, et sa mère à côté de monsieur

l'intendant, M. Poultier, ayant attiré les yeux des convives sur une

tabatière qu'on ne lui avoit pas vue encore, dit qu'elle lui venoit

d'une main qui lui étoit bien chère.

Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?

demanda le jeune Cury en s'adressant à l'intendante. L'un des convives,

voulant faire preuve d'érudition, observa que ce vers étoit de

_Rodogune_. «Non, répliqua M. Poultier, il est de _l'Étourdi_.» C'étoit

rabattre avec bien de l'esprit une sottise et une impertinence.

Ce trait et beaucoup d'autres avoient rendu célèbre le talent de Cury

pour de fines allusions. Heureusement on l'oublia.

La tête pleine de la parodie qu'il venoit de me confier, j'arrivai à

Paris chez Mme Geoffrin, et, dès le jour suivant, j'y entendis parler de

cette pièce curieuse. On n'en citoit que les deux premiers vers:

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.

Vous, Le Kain, demeurez; vous, d'Argental, aussi.

Mais c'en fut assez pour me faire croire qu'elle couroit le monde, et il

m'échappa de dire en souriant: «Quoi! n'en savez-vous que cela?»

Aussitôt on me presse de dire ce que j'en savois; il n'y avoit là, me

disoit-on, que d'honnêtes gens, des gens sûrs, et Mme Geoffrin répondoit

elle-même de la discrétion de ce petit cercle d'amis. Je cédai, je leur

récitai ce que je savois de la parodie; et, le lendemain, je fus dénoncé

au duc d'Aumont, et par lui au roi, comme auteur de cette satire.

J'étois tranquillement à l'Opéra, à la répétition d'_Amadis_, pour

entendre notre Oriane, lorsqu'on vint me dire que tout Versailles étoit

en feu contre moi, qu'on m'accusoit d'être l'auteur d'une satire contre

le duc d'Aumont, que la haute noblesse en crioit vengeance, et que le

duc de Choiseul étoit à la tête de mes ennemis.

Je revins chez moi sur-le-champ, et j'écrivis au duc d'Aumont pour

l'assurer que les vers qu'on m'attribuoit n'étoient pas de moi, et que,

n'ayant jamais fait de satire contre personne, je n'aurois pas commencé

par lui. Il eût fallu m'en tenir là; mais, tout en écrivant, je me

souvins qu'à propos de _Venceslas_ et des mensonges publiés contre moi

le duc d'Aumont m'avoit écrit lui-même qu'il falloit mépriser ces

choses-là, et qu'elles tomboient d'elles-mêmes lorsqu'on ne les relevoit

point. Je trouvai naturel et juste de lui renvoyer sa maxime, en quoi je

fis une sottise. Aussi ma lettre fut-elle prise pour une nouvelle

insulte, et le duc d'Aumont la produisit au roi comme la preuve du

ressentiment qui m'avoit dicté la satire. Me moquer de lui en la

désavouant, n'étoit-ce pas m'en accuser? Ma lettre ne fit donc

qu'attiser sa colère et celle de toute la cour. Je ne laissai pas de me

rendre à Versailles, et, en y arrivant, j'écrivis au duc de Choiseul:

_Monseigneur,

On me dit que vous prêtez l'oreille à la voix qui m'accuse et qui

sollicite ma perte. Vous êtes puissant, mais vous êtes juste; je

suis malheureux, mais je suis innocent. Je vous prie de m'entendre

et de me juger.

Mémoires de Marmontel (Volume 2 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 34 / 43 题