Après avoir vu M. de Marigny, mon premier soin, en arrivant à
Versailles, fut d'aller remercier Mme de Pompadour. Elle me témoigna du
plaisir à me voir tranquille, et, d'un air de bonté, elle ajouta: «Les
gens de lettres ont dans la tête un système d'égalité qui les fait
quelquefois manquer aux convenances. J'espère, Marmontel, qu'à l'égard
de mon frère vous ne les oublierez jamais.» Je l'assurai que mes
sentimens étoient d'accord avec mes devoirs.
J'avois déjà fait connoissance avec M. de Marigny dans la société des
intendans des Menus-Plaisirs, et par eux j'avois su quel étoit l'homme à
qui sa soeur m'avoit recommandé de ne manquer jamais. Quant à
l'intention, j'étois bien sûr de moi; la reconnoissance elle seule m'eût
inspiré pour lui tous les égards que ma position et sa place exigeoient
de la mienne; mais à l'intention il falloit ajouter l'attention la plus
exacte à ménager en lui un amour-propre inquiet, ombrageux, susceptible
à l'excès de méfiance et de soupçons: La foiblesse de craindre qu'on ne
l'estimât pas assez, et qu'on ne dît de lui, malignement et par envie,
ce qu'il y avoit à dire sur sa naissance et sa fortune; cette
inquiétude, dis-je, étoit au point que, si en sa présence on se disoit
quelques mots à l'oreille, il en étoit effarouché. Attentif à guetter
l'opinion qu'on avoit de lui, il lui arrivoit souvent de parler de
lui-même avec une humilité feinte pour éprouver si l'on se plairoit à
l'entendre se dépriser; et alors, pour peu qu'un sourire ou un mot
équivoque eût échappé, la blessure en étoit profonde et sans remède.
Avec les qualités essentielles de l'honnête homme, et quelques-unes même
des qualités de l'homme aimable, de l'esprit, assez de culture, un goût
éclairé dans les arts, dont il avoit fait une étude (car tel avoit été
l'objet de son voyage en Italie), et, dans les moeurs, une droiture, une
franchise, une probité rare, il pouvoit être intéressant autant qu'il
étoit aimable. Mais en lui l'humeur gâtoit tout; et cette humeur étoit
quelquefois hérissée de rudesse et de brusquerie.
Vous sentez, mes enfans, combien j'avois à m'observer pour être toujours
bien avec un homme de ce caractère; mais il m'étoit connu, et cette
connoissance étoit la règle de ma conduite. D'ailleurs, soit à dessein,
soit sans intention, il m'avertit, par son exemple, de la manière dont
il vouloit que je fusse avec lui. Étions-nous seuls, il avoit avec moi
l'air amical, libre, enjoué, l'air enfin de la société où nous avions
vécu ensemble. Avions-nous des témoins, et singulièrement pour témoins
des artistes, il me parloit avec estime et d'un air d'affabilité; mais,
dans sa politesse, le sérieux de l'homme en place et du supérieur se
faisoit ressentir. Ce rôle me dicta le mien. Je distinguai en moi le
secrétaire des bâtimens de l'homme de lettres et de l'homme du monde; et
en public, je donnai aux deux académies dont il étoit le chef, et à tous
les artistes employés sous ses ordres, l'exemple du respect que nous
devions tous à sa place. Personne, à ses audiences, n'avoit le maintien,
le langage plus décemment composé que moi. Tête à tête avec lui ou dans
la société de nos amis communs; je reprenois l'air simple qui m'étoit
naturel, jamais pourtant ni l'air ni le ton familier. Comme le badinage
ne pouvoit jamais être égal entre nous, je m'y refusois doucement. Il
avoit dans l'esprit certain tour de plaisanterie qui n'étoit pas
toujours assez fin ni d'assez bon goût, et dont il aimoit à s'égayer;
mais il ne falloit pas s'y jouer avec lui. Jamais railleur n'a moins
souffert la raillerie. Un trait plaisant qui l'auroit effleuré
légèrement l'auroit blessé. Je vis donc qu'avec lui il falloit m'en
tenir à une gaieté modérée, et je n'allai point au delà. De son côté,
lui, qui dans ma réserve apercevoit quelque délicatesse, voulut bien me
tenir toujours un langage analogue au mien. Seulement quelquefois, sur
ce qui le touchoit, il sembloit vouloir essayer mon sentiment et ma
pensée. Par exemple, lorsqu'il obtint, dans l'ordre du Saint-Esprit, la
charge qui le décoroit, et que j'allai lui en faire compliment:
«Monsieur Marmontel, me dit-il, _le roi me décrasse_.» Je répondis,
comme je le pensois, que «sa noblesse, à lui, étoit dans l'âme, et
valoit bien celle du sang». Une autre fois, revenant du spectacle, il me
raconta qu'il y avoit passé un mauvais moment; qu'étant assis au balcon
du théâtre, et ne songeant qu'à rire de la petite pièce que l'on
représentoit, il avoit tout à coup entendu l'un des personnages, un
soldat ivre, qui disoit: «Quoi! j'aurois une jolie soeur, et cela ne me
vaudra rien, lorsque tant d'autres font fortune par leurs
arrière-petites-cousines!» «Figurez-vous, ajouta-t-il, mon embarras et
ma confusion. Heureusement le parterre n'a pas fait attention à
moi.--Monsieur, lui répondis-je, vous n'aviez rien à craindre; vous
justifiez si bien ce que l'on fait pour vous que personne ne pense à le
trouver mauvais.» Et, en effet, je lui voyois remplir si dignement sa
place qu'à son égard la faveur me sembloit n'être que la simple équité.
Ce fut ainsi que je fus cinq ans sous ses ordres sans le plus léger
mécontentement ni de son côté ni du mien, et qu'en quittant la place
qu'il m'avoit accordée je le conservai pour ami. J'eus même le bonheur
de lui être utile plus d'une fois à son insu auprès de madame sa soeur,
qui lui reprochoit de la dureté dans les réponses négatives qu'il
faisoit aux demandes qui lui étoient adressées. «C'est moi, Madame, lui
disois-je, qui ai minuté ces réponses»; et je les lui communiquois.
«Mais avec ce monde, ajoutois-je, de quelque politesse qu'un refus soit
assaisonné, il leur semblé toujours amer.--Et pourquoi tant de refus?
disoit-elle; n'ai-je pas assez d'ennemis sans qu'on m'en fasse de
nouveaux?--Madame, lui répliquai-je enfin, c'est l'inconvénient de sa
place, mais c'en est aussi le devoir; il n'y a pas de milieu: ou il faut
qu'il s'en rende indigne en trahissant les intérêts du roi pour
complaire aux gens de la cour ou qu'il se refuse aux dépenses folles
qu'on lui demande de tous côtés.--Comment faisoient les autres?
insistoit cette femme foible.--Les autres faisoient mal, s'ils ne
faisoient pas comme lui; mais observez, Madame, qu'on exigeoit moins
d'eux: car les abus vont toujours en croissant, et peut-être attend-on
de lui des complaisances plus timides. Mais moi, qui connois ses
principes, j'ose vous assurer qu'il quitteroit sa place plutôt que de
mollir sur l'article de son devoir.--Vous êtes un brave homme, me
dit-elle, et je vous sais bon gré de l'avoir si bien défendu.»
Je n'ai eu guère de meilleur temps en ma vie que les cinq années que je
passai à Versailles; c'est que Versailles étoit pour moi divisé en deux
régions: l'une étoit celle de l'intrigue, de l'ambition, de l'envie, et
de toutes les passions qu'engendrent l'intérêt servile et le luxe
nécessiteux: je n'allois presque jamais là; l'autre étoit le séjour du
travail, du silence, du repos après le travail, de la joie au sein du
repos, et c'étoit là que je passois ma vie. Libre d'inquiétude, presque
tout à moi-même, et n'ayant guère que deux jours de la semaine à donner
au léger travail de ma place, je m'étois fait une occupation aussi douce
qu'intéressante: c'étoit un cours d'études où, méthodiquement et la
plume à la main, je parcourois les principales branches de la
littérature ancienne et moderne, les comparant l'une avec l'autre, sans
partialité, sans égards, en homme indépendant, et qui n'auroit été
d'aucun pays ni d'aucun siècle. Ce fut dans cet esprit que, recueillant
de mes lectures les traits qui me frappoient et les réflexions que me
suggéroient les exemples, je formai cet amas de matériaux que j'employai
d'abord dans mon travail pour l'_Encyclopédie_, d'où je tirai ensuite ma
_Poétique françoise_, et que j'ai depuis rassemblés dans mes _Élémens de
littérature_. Nulle gêne dans ce travail, nul souci de l'opinion et des
jugemens du vulgaire. J'étudiois pour moi, je déposois en homme libre
mes sentimens et mes pensées; et ce cours de lectures et de méditations
avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'à chaque pas je croyois
découvrir entre les intentions de l'art et ses moyens, entre ses
procédés et ceux de la nature, des rapports qui pouvoient servir à fixer
les règles du goût. J'avois peu de livres à moi; mais la Bibliothèque
royale m'en fournissoit en abondance. J'en faisois bonne provision pour
les voyages de la cour, où je suivois M. de Marigny; et les bois de
Marly, les forêts de Compiègne et de Fontainebleau, étoient mes cabinets
d'étude. Je n'avois pas le même agrément, à Versailles, et la seule
incommodité que j'y éprouvois étoit le manque de promenades. Le
croira-t-on? ces jardins magnifiques étoient impraticables dans la belle
saison; surtout quand venoient les chaleurs, ces pièces d'eau, ce beau
canal, ces bassins de marbre entourés de statues où sembloit respirer le
bronze, exhaloient au loin des vapeurs pestilentielles; et les eaux de
Marly ne venoient, à grands frais, croupir dans ce vallon que pour
empoisonner l'air qu'on y respiroit. J'étois obligé d'aller chercher un
air pur et une ombre saine dans les bois de Verrières ou de Satory.
Cependant, pour moi, les voyages ne se ressembloient pas: à Marly, à
Compiègne, je vivois solitaire et sombre. Il m'arriva une fois à
Compiègne d'être six semaines au lait pour mon plaisir et en pleine
santé. Jamais mon âme n'a été plus calme, plus paisible, que durant ce
régime. Mes jours s'écouloient dans l'étude avec une égalité
inaltérable; mes nuits n'étoient qu'un doux sommeil; et, après m'être
éveillé le matin pour avaler une ample jatte du lait écumant de ma vache
noire, je refermois les yeux pour sommeiller encore une heure. La
discorde auroit bouleversé le monde, je ne m'en serois point ému. À
Marly, je n'avois qu'un seul amusement: c'étoit le curieux spectacle du
jeu du roi dans le salon. Là j'allois voir, autour d'une table de
lansquenet, le tourment des passions concentrées par le respect, l'avide
soif de l'or, l'espérance, la crainte, la douleur de la perte, l'ardeur
du gain, la joie après une main pleine, le désespoir après un
coupe-gorge, se succéder rapidement dans l'âme des joueurs, sous le
masque immobile d'une froide tranquillité.
Ma vie étoit moins solitaire et moins sage à Fontainebleau. Les soupers
des Menus-Plaisirs, les courses aux chasses du roi, les spectacles,
étoient pour moi de fréquentes dissipations; et je n'avois pas, je
l'avoue, le courage de m'en défendre.
À Versailles j'avois aussi mes amusemens, mais réglés sur mon plan
d'étude et de travail, de façon à ne jamais être que des délassemens
pour moi. Ma société journalière étoit celle des premiers commis,
presque tous gens aimables, et faisant à l'envi la meilleure chère du
monde. Dans l'intervalle de leurs travaux, ils se donnoient le plaisir
de la table: ils étoient gourmands à peu près pour la même raison que le
sont les dévots. L'abbé de La Ville[1], par exemple, étoit l'homme du
monde le plus soigneux de se procurer de bons vins. Tous les ans, son
maître d'hôtel alloit recueillir la mère goutte des meilleurs celliers
de Bourgogne, et suivoit de l'oeil ses tonneaux. J'étois de ses dîners,
et j'y figurais assez bien.
Le premier commis de la guerre, Dubois[2], étoit celui qui avoit pour
moi l'amitié la plus franche; nous étions familiers ensemble au point de
nous tutoyer. Il n'étoit point de service qu'il ne m'eût rendu dans sa
place, si je lui en avois offert l'occasion; mais, pour moi
personnellement, je ne songeois qu'à me réjouir; et, si je retirai
quelque avantage de la société des premiers commis, ce fut sans y avoir
pensé, et de leur propre mouvement. Vous allez en voir un exemple.
De ces laborieux sybarites, le plus vif, le plus séduisant, le plus
voluptueux, avec la santé la plus frêle, étoit ce Cromot[3], qu'on a vu
depuis si brillant sous tant de ministres. La facilité, l'agrément, la
prestesse de son travail, et surtout sa dextérité, les captivoient en
dépit d'eux-mêmes.
Il étoit, quand je le connus, le secrétaire intime et favori de M. de
Machault. C'étoit une liaison que bien des gens m'auroient enviée, mais
dont l'agrément faisoit seul le prix dont elle étoit pour moi. Dans le
même temps, la fortune, qui se mêloit de mes affaires à mon insu, me fit
rencontrer à Versailles la bonne amie de Bouret, fermier général, qui
tenoit le portefeuille des emplois, connoissance non moins utile. Cette
femme, qui fut bientôt mon amie, et qui l'a été jusqu'à son dernier
soupir, étoit la spirituelle, l'aimable Mme Filleul[4]. Elle étoit
retenue à souper à Versailles, et j'étois invité à souper avec elle: je
m'en excusai en disant que j'étois obligé de me rendre à Paris. Elle,
aussitôt, m'offrit de m'y mener, et j'acceptai une place dans sa
voiture. La connoissance faite, elle parla de moi à son ami Bouret, et
lui donna vraisemblablement quelque envie de me connoître. Ainsi se
disposoient pour moi les circonstances les plus favorables au plus cher
objet de mes voeux.
Ma soeur aînée étoit en âge d'être mariée; et, quoique je n'eusse qu'une
bien petite dot à lui donner, il se présentoit pour elle dans mon pays
nombre de partis convenables. Je préférai celui qui, du côté des moeurs
et des talens, m'étoit connu pour le meilleur, et mon choix se trouva le
même que ma soeur auroit fait en suivant son inclination. Odde, mon
condisciple, avoit été dès le collège un modèle de piété, de sagesse,
d'application. Son caractère étoit doux et gai, plein de candeur, et
d'une égalité parfaite; incorruptible dans ses moeurs, et toujours
semblable à lui-même. Il vit encore; il est à peu près de mon âge; et je
ne crois pas qu'il y ait au monde une âme plus pure. Il n'y a eu pour
lui de changement et de passage que de l'âge de l'innocence à l'âge de
la vertu. Son père, en mourant, lui avoit laissé peu de bien, mais pour
héritage un ami rare et précieux. Cet ami, dont M. Turgot m'a fait
souvent l'éloge, étoit un M. de Maleseigne[5], vrai philosophe, qui,
dans notre ville isolée, presque solitaire, passoit sa vie à lire
Tacite, Plutarque, Montaigne, à prendre soin de ses domaines et à
cultiver ses jardins. «Qui croiroit, me disoit M. Turgot, que, dans une
petite ville du Limosin, un tel homme seroit caché? En matière de
gouvernement, je n'en ai jamais vu de plus instruits ni de plus sages.»
Ce fut ce digne ami de M. Odde qui me fit pour lui la demande de la main
de ma soeur; j'en fus flatté; mais dans sa lettre je crus entrevoir
l'espérance qu'Odde, par mon crédit, obtiendroit un emploi. Je répondis
que je ferois pour lui tout ce qui me seroit possible; mais que, mon
crédit n'étant pas tel qu'on le croyoit dans ma province, je n'étois sûr
de rien moi-même, et que je ne promettois rien. M. de Maleseigne me
répliqua que ma bonne foi valoit mieux que des assurances légères, et le
mariage fut conclu.
Ce fut un mois après que, Bouret venant travailler avec le ministre des
finances pour remplir les emplois vacans, je dînai avec lui chez son ami
Cromot. Difficilement auroit-on réuni deux hommes d'un esprit naturel
plus vif, plus preste, plus fertile en traits ingénieux que ces deux
hommes-là. Dans Cromot, cependant, l'on voyoit plus d'aisance, de grâce
habituelle et de facilité; dans Bouret, plus d'ardeur dans le désir de
plaire et de bonheur dans l'à-propos. Tous les deux furent, à ce dîner,
d'une gaieté qui l'anima, et au ton de laquelle je fus bientôt moi-même;
mais, au sortir de table, Bouret déploya une longue liste d'aspirans aux
emplois vacans et de solliciteurs pour eux. Ces solliciteurs étoient
tous gens considérables. C'étoient le duc un tel, la marquise une telle,
les princes du sang, la famille royale; en un mot, la ville et la cour.
«Où en suis-je donc, moi, m'écriai-je, qui, en mariant ma soeur à un
jeune homme instruit, versé dans les affaires, plein d'esprit et de
sens, et, de plus, honnête homme, lui ai donné pour dot l'espérance
d'obtenir un emploi par mon foible crédit? Je vais lui écrire de ne pas
s'en flatter.--Pourquoi, me dit Bouret, pourquoi jouer à votre soeur le
mauvais tour d'affliger son mari? l'amour triste est bien froid;
laissez-leur l'espérance: c'est un bien, en attendant mieux.»
Ils me quittèrent pour aller travailler avec le ministre; et, quand je
fus retiré chez moi, un garçon de bureau vint, de leur part, me demander
les noms de mon beau-frère. Le soir même il eut un emploi. Je n'ai pas
besoin de vous dire quel fut le lendemain l'élan de ma reconnoissance.
Ce fut l'époque d'une longue amitié entre Bouret et moi. J'en parlerai
plus à loisir.
L'emploi donné à M. Odde me parut cependant et trop oiseux et trop
obscur pour un homme de son talent. Je l'échangeai contre un emploi plus
difficile et de moindre valeur, afin qu'en se faisant connoître il pût
contribuer à son avancement. Le lieu de sa destination étoit Saumur. En
s'y rendant, sa femme et lui, ils vinrent me voir à Paris; et je ne puis
exprimer la joie dont ma soeur fut pénétrée en m'embrassant. Je les
possédai quelques jours. Mes amis eurent la bonté de leur faire un
accueil auquel je fus sensible. Dans les dîners qu'on nous donnoit,
c'étoit un spectacle touchant que de voir les yeux de ma soeur
continuellement attachés sur moi sans pouvoir se rassasier du plaisir de
ma vue. Ce n'étoit pas en elle un amour fraternel, c'étoit un amour
filial.
À peine arrivée à Saumur, elle se lia d'amitié avec une parente de Mme
de Pompadour, dont le mari avoit, dans cette ville, un emploi de deux
mille écus. C'étoit l'emploi du grenier à sel. Ce jeune homme, appelé M.
de Blois, se trouvoit attaqué de la maladie dont mon père, ma mère et
mon frère étoient morts. Nous savions trop qu'elle étoit incurable; et
Mme de Blois ne dissimula point à ma soeur que son mari n'avoit que peu
de temps à vivre. «Ce seroit pour moi, lui dit-elle, ma bonne amie, au
moins quelque consolation si son emploi passoit à M. Odde. Mme de
Pompadour en disposera; engagez votre frère à le lui demander pour
vous.» Ma soeur me donna cet avis; j'en profitai; l'emploi me fut promis.
Mais, à la mort de M. de Blois, l'intendant de Mme de Pompadour
m'annonça qu'elle venoit d'accorder ce même emploi, pour dot, à l'une de
ses protégées. Frappé comme d'un coup de massue, je me rendis chez elle;
et, comme elle passoit pour aller à la messe, je lui demandai avec une
respectueuse assurance l'emploi qu'elle m'avoit promis pour le mari de
ma soeur. «Je vous ai oublié, me dit-elle en courant, et je l'ai donné à
un autre, mais je vous en dédommagerai.» Je l'attendis à son retour, et
je lui demandai un moment d'audience. Elle me permit de la suivre.
«Madame, lui dis-je, ce n'est plus un emploi ni de l'argent que je vous
demande, c'est mon honneur que je vous conjure de me laisser, car, en me
l'ôtant, vous me donneriez le coup de la mort.» Ce début l'étonna, et je
continuai: «Aussi sûr de l'emploi que vous m'aviez promis que si je
l'avois obtenu, je l'ai annoncé à mon beau-frère. Il a dit dans Saumur
que j'en avois votre parole; il l'a écrit à sa famille et à la mienne;
deux provinces en sont instruites; je m'en suis moi-même vanté et à
Versailles et à Paris, en y parlant de vos bienfaits. Or, Madame,
personne ne se persuadera que vous eussiez accordé à un autre l'emploi
que vous m'auriez formellement promis. On sait que vous avez mille
moyens de faire du bien à qui vous voulez. Ce sera donc moi qu'on
accusera de jactance, de mauvaise foi, de mensonge, et me voilà
déshonoré. Madame, j'ai su vaincre l'adversité, j'ai su vivre dans
l'indigence; mais je ne sais pas vivre dans la honte et le mépris des
gens de bien. Vous avez la bonté de vouloir dédommager mon beau-frère;
mais moi, après avoir passé pour un menteur impudent, me rendrez-vous,
Madame, la réputation d'honnête homme, la seule dont je sois jaloux? Vos
bienfaits effaceront-ils la tache qu'elle aura reçue? Dédommagez,
Madame, ces autres protégés de l'emploi qu'un moment d'oubli vous a fait
leur promettre. Il vous est très facile de leur en procurer un plus
avantageux; mais ne me faites pas, à moi, un tort irréparable, et qui me
réduiroit au dernier désespoir.» Elle voulut me persuader d'attendre, et
que ma soeur n'y perdroit rien; mais je persistai à lui dire que «c'étoit
l'emploi de Saumur que je m'étois vanté d'avoir, et que je n'en voulois
point d'autre, dût-il être cent fois meilleur». À ces mots, je me
retirai, et l'emploi me fut accordé.
J'avois, comme on le voit, et comme on va le voir encore, pour faire ma
propre fortune, des facilités qui auroient pu exciter mon ambition;
mais, ayant pourvu au bien-être de ma famille, j'étois si content, si
tranquille, que je ne désirois plus rien.
Ma société la plus intime, la plus habituelle à Versailles, étoit celle
de Mme de Chalut[7], femme excellente, de peu d'esprit, mais de beaucoup
de sens, et d'une douceur, d'une égalité, d'une vérité de caractère
inestimable. Après avoir été femme de chambre favorite de la première
Dauphine[8], elle avoit passé à la seconde[9], et elle en étoit plus
chérie encore. Cette princesse n'avoit point d'amie plus fidèle, plus
tendre, plus sincère, ou, pour mieux dire, c'étoit la seule amie
véritable qu'elle eût en France. Aussi son coeur lui étoit-il ouvert
jusqu'au fond de ses plus secrètes pensées; et, dans les circonstances
les plus délicates et les plus difficiles, elle n'eut qu'elle pour
conseil, pour consolation, pour appui. Ces sentimens d'estime, de
confiance et d'amitié, s'étoient communiqués de l'âme de la Dauphine à
celle du Dauphin. L'un et l'autre, pour marier Mlle de Varanchan
(c'étoit son nom de fille), et pour la doter richement, étoient
déterminés à vendre leurs bijoux les plus précieux, si le contrôleur
général ne les en eût pas empêchés en obtenant du roi un bon de fermier
général pour celui qu'elle épouseroit. C'est dire assez quel étoit son
crédit auprès de ses maîtres, et je puis ajouter qu'il n'y avoit rien
qu'elle n'eût fait pour moi; j'ai été son ami vingt ans, et je ne lui ai
rien demandé. Je m'étois fait de l'amitié une idée si noble et si pure,
j'en avois moi-même dans l'âme un sentiment si généreux, que j'aurois
cru la profaner et l'avilir que d'y mêler aucune vue d'ambition; et,
autant Mme de Chalut auroit été pour moi prodigue de ses bons offices,
autant je croyois digne de moi d'être avec elle discret et désintéressé.
Je ne laissois pas de saisir les occasions de faire ma cour à ses
maîtres, mais seulement pour lui complaire; et, si quelquefois je
faisois des vers pour eux, ce n'étoit jamais qu'elle qui me les
inspiroit. À ce propos, je me souviens d'une scène assez singulière.
Mme de Chalut, après son mariage, n'avoit pas laissé d'être encore au
service de la Dauphine; elle n'en étoit même que plus assidue auprès
d'elle. Cette princesse l'aimoit tant que ses absences l'affligeoient.
Elle tenoit donc habituellement sa maison à Versailles; et, toutes les
fois que j'y allois, avant que d'y être établi, cette maison étoit la
mienne. La convalescence du Dauphin, après sa petite vérole, y fut
célébrée par une fête, et j'y fus invité. Je trouvai Mme de Chalut
rayonnante de joie et ravie d'admiration pour la conduite de sa
maîtresse, qui, nuit et jour, sous les rideaux du lit de son époux, lui
avoit rendu les soins les plus tendres durant sa maladie. Le récit animé
qu'elle m'en fit me pénétra. Je fis des vers sur ce sujet touchant[10];
l'intérêt du tableau fit le succès du peintre, et ces vers eurent à la
cour au moins la faveur du moment, le mérite de l'à-propos. En les
lisant, le prince et la princesse en furent touchés jusqu'aux larmes.
Mme de Chalut fut chargée de me dire combien cette lecture les avoit
attendris, et qu'ils seroient bien aises de me voir pour me le témoigner
eux-mêmes. «Trouvez-vous, me dit-elle, demain à leur dîner; vous serez
content de l'accueil qu'ils se proposent de vous faire.» Je ne manquai
pas de m'y rendre. Il y avoit peu de monde. J'étois placé vis-à-vis
d'eux, à deux pas de la table, bien isolé et bien en évidence. En me
voyant, ils se parlèrent à l'oreille, puis levèrent les yeux sur moi, et
puis, se parlèrent encore. Je les voyois occupés de moi; mais l'un et
l'autre alternativement sembloient laisser expirer sur leurs lèvres ce
qu'ils avoient envie de me dire. Ainsi le temps du dîner se passa
jusqu'au moment où il fallut m'en aller, comme tout le monde. Mme de
Chalut avoit servi à table, et vous jugez combien cette longue scène
muette lui avoit causé d'impatience. J'allois dîner chez elle, et nous
devions nous réjouir ensemble de l'accueil que l'on m'auroit fait.
J'allai l'attendre, et lorsqu'elle arriva: «Eh bien! Madame, lui
demandai-je, ne dois-je pas être bien flatté de tout ce qu'on m'a dit
d'obligeant et d'aimable?--Savez-vous, me répondit-elle, à quoi leur
dîner s'est passé? À s'inviter l'un et l'autre à vous parler, sans que
ni l'un ni l'autre en ait eu le courage.--Je ne me croyois pas, lui
dis-je, un personnage aussi imposant que je le suis; et, certes, je dois
être fier du respect que j'imprime à M. le Dauphin et à Mme la
Dauphine.» Ce contraste d'idées nous parut si plaisant que nous en rîmes
de bon coeur, et je me tins pour dit tout ce qu'on avoit eu l'intention
de me dire.
L'espèce de bienveillance que l'on avoit pour moi dans cette cour me
servit cependant à me faire écouter et croire dans une affaire
intéressante. L'acte de baptême d'Aurore, fille de Mlle Verrière,
attestoit qu'elle étoit fille du maréchal de Saxe; et, après la mort de
son père, Mme la Dauphine étoit dans l'intention de la faire élever.
C'étoit l'ambition de la mère; mais il vint dans la fantaisie de M. le
Dauphin de dire qu'elle étoit ma fille, et ce mot fit son impression.
Mme de Chalut me le dit en riant; mais je pris la plaisanterie de M. le
Dauphin sur le ton le plus sérieux: je l'accusai de légèreté; et, en
offrant de faire preuve que je n'avois connu Mlle Verrière que pendant
le voyage du maréchal en Prusse, et plus d'un an après la naissance de
cette enfant, je dis que ce seroit inhumainement lui ôter son véritable
père que de me faire passer pour l'être. Mme de Chalut se chargea de
plaider cette cause devant Mme la Dauphine, et M. le Dauphin céda. Ainsi
Aurore fut élevée à leurs frais au couvent des religieuses de
Saint-Cloud; et Mme de Chalut, qui avoit à Saint-Cloud sa maison de
campagne, voulut bien se charger, pour l'amour de moi et à ma prière,
des soins et des détails de cette éducation.
Il me reste à parler de deux liaisons particulières que j'avois encore à
Versailles: l'une, de simple convenance, avec Quesnay, médecin de Mme de
Pompadour; l'autre avec Mme de Marchais, et son ami intime le comte
d'Angiviller, jeune homme d'un grand caractère. Pour celle-ci, elle fut
bientôt une liaison de sentiment; et, depuis quarante ans qu'elle dure,
je puis la citer pour exemple d'une amitié que ni les années ni les
événemens n'ont fait varier ni fléchir. Commençons par Quesnay, car
c'est le moins intéressant. Quesnay, logé bien à l'étroit dans
l'entresol de Mme de Pompadour, ne s'occupoit, du matin au soir, que
d'économie politique et rurale. Il croyoit en avoir réduit le système en
calculs et en axiomes d'une évidence irrésistible; et, comme il formoit
une école, il vouloit bien se donner la peine de m'expliquer sa nouvelle
doctrine, pour se faire de moi un disciple et un prosélyte. Moi qui
songeois à me faire de lui un médiateur auprès de Mme de Pompadour,
j'appliquois tout mon entendement à concevoir ces vérités qu'il me
donnoit pour évidentes, et je n'y voyois que du vague et de l'obscurité.
Lui faire croire que j'entendois ce qu'en effet je n'entendois pas étoit
au-dessus de mes forces; mais je l'écoutois avec une patiente docilité,
et je lui laissois l'espérance de m'éclaircir enfin et de m'inculquer sa
doctrine. C'en eût été assez pour me gagner sa bienveillance. Je faisois
plus, j'applaudissois à un travail que je trouvois en effet estimable,
car il tendoit à rendre l'agriculture recommandable dans un pays où elle
étoit trop dédaignée, et à tourner vers cette étude une foule de bons
esprits. J'eus même une occasion de le flatter par cet endroit sensible,
et ce fut lui qui me l'offrit.
Un Irlandois, appelé Pattulo, ayant fait un livre[11] où il développoit
les avantages de l'agriculture angloise sur la nôtre, avoit obtenu, par
Quesnay, de Mme de Pompadour, que ce livre lui fût dédié; mais il avoit
mal fait son épître dédicatoire. Mme de Pompadour, après l'avoir lue,
lui dit de s'adresser à moi et de me prier de sa part de la retoucher
avec soin. Je trouvai plus facile de lui en faire une autre; et, en y
parlant des cultivateurs, j'attachai à leur condition un intérêt assez
sensible pour que Mme de Pompadour, à la lecture de cette épître, eût
les larmes aux yeux. Quesnay s'en aperçut, et je ne puis vous dire
combien il fut content de moi. Sa manière de me servir auprès de la
marquise étoit de dire çà et là des mots qui sembloient lui échapper, et
qui cependant laissoient des traces.
À l'égard de son caractère, je n'en rappellerai qu'un trait, qui va le
faire assez connoître. Il avoit été placé là par le vieux duc de
Villeroy et par une comtesse d'Estrades[12], amie et complaisante de Mme
d'Étioles, qui, ne croyant pas réchauffer un serpent dans son sein,
l'avoit tirée de la misère et amenée à la cour. Quesnay étoit donc
attaché à Mme d'Estrades par la reconnoissance, lorsque cette intrigante
abandonna sa bienfaitrice pour se livrer au comte d'Argenson, et
conspirer avec lui contre elle.
Il est difficile de concevoir qu'une aussi vilaine femme, dans tous les
sens, eût, malgré la laideur de son âme et de sa figure, séduit un homme
du caractère, de l'esprit et de l'âge de M. d'Argenson; mais elle avoit
à ses yeux le mérite de lui sacrifier une personne à qui elle devoit
tout, et d'être, pour l'amour de lui, la plus ingrate des créatures.
Cependant, Quesnay, sans s'émouvoir de ces passions ennemies, étoit,
d'un côté, l'incorruptible serviteur de Mme de Pompadour, et, de
l'autre, le fidèle obligé de Mme d'Estrades, laquelle répondoit de lui à
M. d'Argenson; et quoique, sans mystère, il allât les voir quelquefois,
Mme de Pompadour n'en avoit aucune inquiétude. De leur côté, ils avoient
en lui autant de confiance que s'il n'avoit tenu par aucun lien à Mme de
Pompadour.
Or, voici ce qu'après l'exil de M. d'Argenson me raconta Dubois, qui
avoit été son secrétaire. C'est lui-même qui va parler; son récit m'est
présent, et vous pouvez croire l'entendre.
«Pour supplanter Mme de Pompadour, me dit-il, M. d'Argenson et Mme
d'Estrades avoient fait inspirer au roi le désir d'avoir les faveurs de
la jeune et belle Mme de Choiseul, femme du menin[13]. L'intrigue avoit
fait des progrès; elle en étoit au dénouement. Le rendez-vous étoit
donné; la jeune dame y étoit allée; elle y étoit dans le moment même où
M. d'Argenson, Mme d'Estrades, Quesnay et moi, nous étions ensemble dans
le cabinet du ministre; nous deux témoins muets, mais M. d'Argenson et
Mme d'Estrades très occupés, très inquiets de ce qui se seroit passé.
Après une assez longue attente, arrive Mme de Choiseul, échevelée et
dans le désordre, qui étoit la marque de son triomphe. Mme d'Estrades
court au-devant d'elle, les bras ouverts, et lui demande si c'en est
fait. «Oui, c'en est fait, répondit-elle, je suis aimée; il est heureux;
elle va être renvoyée; il m'en a donné sa parole.» À ces mots, ce fut un
grand éclat de joie dans le cabinet. Quesnay lui seul ne fut point ému.
«Docteur, lui dit M. d'Argenson, rien ne change pour vous, et nous
espérons bien que vous nous resterez.--Moi! Monsieur le comte, répondit
froidement Quesnay en se levant; j'ai été attaché à Mme de Pompadour
dans sa prospérité, je le serai dans sa disgrâce»; et il s'en alla
sur-le-champ. Nous restâmes pétrifiés; mais on ne prit de lui aucune
méfiance. «Je le connois, dit Mme d'Estrades; il n'est pas homme à nous
trahir.» Et en effet ce ne fut point par lui que le secret fut
découvert, et que la marquise de Pompadour fut délivrée de sa rivale.»
Voilà le récit de Dubois.
Tandis que les orages se formoient et se dissipoient au-dessus de
l'entresol de Quesnay, il griffonnoit ses axiomes et ses calculs
d'économie rustique, aussi tranquille, aussi indifférent à ces mouvemens
de la cour que s'il en eût été à cent lieues de distance. Là-bas on
délibéroit de la paix, de la guerre, du choix des généraux, du renvoi
des ministres; et nous, dans l'entresol, nous raisonnions d'agriculture,
nous calculions, le produit net, ou quelquefois nous dînions gaiement
avec Diderot, d'Alembert, Duclos, Helvétius, Turgot, Buffon; et Mme de
Pompadour, ne pouvant pas engager cette troupe de philosophes à
descendre dans son salon, venoit elle-même les voir à table et causer
avec eux.
L'autre liaison dont j'ai parlé m'étoit infiniment plus chère. Mme de
Marchais n'étoit pas seulement, à mon gré, la plus spirituelle et la
plus aimable des femmes, mais la meilleure et la plus essentielle des
amies, la plus active, la plus constante, la plus vivement occupée de
tout ce qui m'intéressoit. Imaginez-vous tous les charmes du caractère,
de l'esprit, du langage, réunis au plus haut degré, et même ceux de la
figure, quoiqu'elle ne fût pas jolie; surtout, dans ses manières, une
grâce pleine d'attraits: telle étoit cette jeune fée. Son âme, active au
delà de toute expression, donnoit aux traits de sa physionomie une
mobilité éblouissante et ravissante. Aucun de ses traits n'étoit celui
que le pinceau auroit choisi; mais tous ensemble avoient un agrément que
le pinceau n'auroit pu rendre. Sa taille, dans sa petitesse, étoit,
comme on dit, faite au tour, et son maintien communiquoit à toute sa
personne un caractère de noblesse imposant. Ajoutez à cela une culture
exquise, variée, étendue, depuis la plus légère et brillante littérature
jusqu'aux plus hautes conceptions du génie; une netteté dans les idées,
une finesse, une justesse, une rapidité, dont on étoit surpris; une
facilité, un choix d'expressions toujours heureuses, coulant de source
et aussi vite que la pensée; ajoutez une âme excellente, d'une bonté
intarissable, d'une obligeance qui, la même à toute heure, ne se lassoit
jamais d'agir, et toujours d'un air si facile, si prévenant et si
flatteur, qu'on eût été tenté d'y soupçonner de l'art, si l'art jamais
avoit pu se donner cette égalité continue et inaltérable qui fut
toujours la marque distinctive du naturel, et le seul de ses caractères
que l'art ne sauroit imiter.
Sa société étoit composée de tout ce que la cour avoit de plus aimable,
et de ce qu'il y avoit parmi les gens de lettres de plus estimable du
côté des moeurs, de plus distingué du côté des talens. Avec les gens de
cour, elle étoit un modèle de la politesse la plus délicate et la plus
noble; les jeunes femmes venoient chez elle en étudier l'air et le ton.
Avec les gens de lettres, elle étoit au pair des plus ingénieux et au
niveau des plus instruits. Personne ne causoit avec plus d'aisance, de
précision et de méthode. Son silence étoit animé par le feu d'un regard
spirituellement attentif; elle devinoit la pensée, et ses répliques
étoient des flèches qui jamais ne manquoient le but. Mais la variété de
sa conversation en étoit surtout le prodige; le goût des convenances,
l'à-propos, la mesure; le mot propre à la chose, au moment et à la
personne; les différences, les nuances les plus fines dans l'expression,
et à tous, et distinctement à chacun, ce qu'il y avoit de mieux à dire:
telle étoit la manière dont cette femme unique savoit animer, embellir
et comme enchanter sa maison.
Grande musicienne, avec le goût du chant et une jolie voix, elle avoit
été du petit spectacle de Mme de Pompadour; et, lorsque cet amusement
avoit cessé, elle étoit restée son amie. Elle avoit soin, plus que
moi-même, de cultiver ses bontés pour moi, et ne manquoit aucune
occasion de me bien servir auprès d'elle.
Son jeune ami, M. d'Angiviller, étoit d'autant plus intéressant qu'avec
tout ce qui rend aimable et tout ce qui peut rendre heureux, une belle
figure, un esprit cultivé, le goût des lettres et des arts, une âme
élevée, un coeur pur, l'estime du roi, la confiance et la faveur intime
de M. le Dauphin, et, à la cour, une renommée et une considération
rarement acquises à son âge, il ne laissoit pas d'être ou de paroître,
au moins intérieurement, malheureux. Inséparable de Mme de Marchais,
mais triste, interdit devant elle, d'autant plus sérieux qu'elle étoit
plus riante, timide et tremblant à sa voix, lui dont le caractère avoit
de la fierté, de la force et de l'énergie, troublé lorsqu'elle lui
parloit, la regardant d'un air souffrant, lui répondant d'une voix
foible, mal assurée et presque éteinte, et, au contraire, en son
absence, déployant sa belle physionomie, causant bien et avec chaleur,
et se livrant, avec toute la liberté de son esprit et de son âme, à
l'enjouement de la société, rien ne ressembloit plus à la situation d'un
amant traité avec rigueur et dominé avec empire. Cependant ils passoient
leur vie ensemble dans l'union la plus intime, et, bien évidemment, il
étoit l'homme auquel nul autre n'étoit préféré. Si ce personnage d'amant
malheureux n'eût duré que peu de temps, on l'auroit cru joué; mais plus
de quinze ans de suite il a été le même; il l'a été depuis la mort de M.
de Marchais comme de son vivant, et jusqu'au moment où sa veuve a épousé
M. d'Angiviller. Alors la scène a changé de face; toute l'autorité a
passé à l'époux; et ce n'a plus été, du côté de l'épouse, que déférence
et complaisance, avec l'air soumis du respect. Je n'ai rien observé en
ma vie de si singulier dans les moeurs que cette mutation volontaire et
subite, qui fut depuis pour l'un et l'autre un sort également heureux.
Leurs sentimens pour moi furent toujours parfaitement d'accord; ils sont
encore les mêmes. Les miens pour eux ne varieront jamais.
Parmi mes délassemens, je n'ai pas compté le spectacle, dont j'avois
cependant toute facilité de jouir au théâtre de la cour; mais j'y allois
rarement, et je n'en parle ici que pour marquer l'époque d'une
révolution intéressante dans l'art de la déclamation.
Il y avoit longtemps que, sur la manière de déclamer les vers tragiques,
j'étois en dispute réglée avec Mlle Clairon. Je trouvois dans son jeu
trop d'éclat, trop de fougue, pas assez de souplesse et de variété, et
surtout une force qui, n'étant pas modérée, tenoit plus de l'emportement
que de la sensibilité. C'est ce qu'avec ménagement je tâchois de lui
faire entendre. «Vous avez, lui disois-je, tous les moyens d'exceller
dans votre art; et, toute grande actrice que vous êtes, il vous seroit
facile encore de vous élever au-dessus de vous-même en les ménageant
davantage, ces moyens que vous prodiguez. Vous m'opposez vos succès
éclatans et ceux que vous m'avez valus; vous m'opposez l'opinion et les
suffrages de vos amis; vous m'opposez l'autorité de M. de Voltaire, qui
lui-même récite ses vers avec emphase, et qui prétend que les vers
tragiques veulent, dans la déclamation, la même pompe que dans le style;
et moi, je n'ai à vous opposer qu'un sentiment irrésistible, qui me dit
que la déclamation, comme le style, peut être noble, majestueuse,
tragique avec simplicité; que l'expression, pour être vive et
profondément pénétrante, veut des gradations, des nuances, des traits
imprévus et soudains, qu'elle ne peut avoir lorsqu'elle est tendue et
forcée.» Elle me disoit quelquefois, avec impatience, que je ne la
laisserois pas tranquille qu'elle n'eût pris le ton familier et comique
dans la tragédie, «Eh! non, Mademoiselle, lui disois-je, vous ne l'aurez
jamais, la nature vous l'a défendu; vous ne l'avez pas même au moment où
vous me parlez; le son de votre voix, l'air de votre visage, votre
prononciation, votre geste, vos attitudes, sont naturellement nobles.
Osez seulement vous fier à ce beau naturel; j'ose vous garantir que vous
en serez plus tragique.»
D'autres conseils que les miens prévalurent; et, las de me rendre
inutilement importun, j'avois cédé, lorsque je vis l'actrice revenir
tout à coup d'elle-même à mon sentiment. Elle venoit jouer Roxane au
petit théâtre de Versailles. J'allai la voir à sa toilette, et, pour la
première fois, je la trouvai habillée en sultane, sans panier, les bras
demi-nus, et dans la vérité du costume oriental; je lui en fis mon
compliment, «Vous allez, me dit-elle, être content de moi. Je viens de
faire un voyage à Bordeaux; je n'y ai trouvé qu'une très petite salle;
il a fallu m'en accommoder. Il m'est venu dans la pensée d'y réduire mon
jeu, et d'y faire l'essai de cette déclamation simple que vous m'avez
tant demandée. Elle y a eu le plus grand succès. Je vais en essayer
encore ici sur ce petit théâtre. Allez m'entendre. Si elle y réussit de
même, adieu l'ancienne déclamation.»
L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne fut plus l'actrice, ce
fut Roxane elle-même que l'on crut voir et entendre. L'étonnement,
l'illusion, le ravissement fut extrême. On se demandoit: «Où
sommes-nous?» On n'avoit rien entendu de pareil. Je la revis après le
spectacle, je voulus lui parler du succès qu'elle venoit d'avoir. «Et ne
voyez-vous pas, me dit-elle, qu'il me ruine? Il faut dans tous mes rôles
que le costume soit observé: la vérité de la déclamation tient à celle
du vêtement; toute ma riche garde-robe de théâtre est dès ce moment
réformée; j'y perds pour dix mille écus d'habits; mais le sacrifice en
est fait: vous me verrez ici dans huit jours jouer Électre au naturel,
comme je viens de jouer Roxane.»
C'étoit l'_Électre_ de Crébillon. Au lieu du panier ridicule et de
l'ample robe de deuil qu'on lui avoit vus dans ce rôle, elle y parut en
simple habit d'esclave, échevelée, et les bras chargés de longues
chaînes. Elle y fut admirable; et, quelque temps après, elle fut plus
sublime encore dans l'_Électre_ de Voltaire. Ce rôle, que Voltaire lui
avoit fait déclamer avec une lamentation continuelle et monotone, parlé
plus naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même, puisqu'en le
lui entendant jouer sur son théâtre de Ferney, où elle l'alla voir, il
s'écria, baigné de larmes et transporté d'admiration: «Ce n'est pas moi
qui ai fait cela, c'est elle; elle a créé son rôle.» Et, en effet, par
les nuances infinies qu'elle y avoit mises, par l'expression qu'elle
donnoit aux passions dont ce rôle est rempli, c'étoit peut-être celui de
tous où elle étoit le plus étonnante.
Paris, comme Versailles, reconnut dans ces changemens le véritable
accent tragique et le nouveau degré de vraisemblance que donnoit à
l'action théâtrale le costume bien observé. Ainsi, dès lors, tous les
acteurs furent forcés d'abandonner ces tonnelets, ces gants à franges,
ces perruques volumineuses, ces chapeaux à plumets, et tout cet attirail
fantasque qui, depuis si longtemps, choquoit la vue des gens de goût. Le
Kain lui-même suivit l'exemple de Mlle Clairon, et dès ce moment-là
leurs talens perfectionnés furent en émulation et dignes rivaux l'un de
l'autre.
L'on conçoit aisément qu'un mélange d'occupations paisibles et
d'amusemens variés m'auroit plus que dédommagé des plaisirs de Paris;
mais, pour surcroît d'agrément, j'avois encore la liberté d'y aller,
quand je voulois, passer le temps que me laissoit le devoir de ma place.
M. de Marigny lui-même, à la sollicitation de mes anciennes
connoissances, m'invitoit à les aller voir.
Je ne laissai pas de remarquer dans sa conduite à mon égard une
particularité dont peut-être la fierté d'un autre ne se fût point
accommodée, mais dont un peu de philosophie me faisoit sentir la raison.
Hors de chez lui, c'étoit l'homme du monde qui se plaisoit le plus à
vivre en société avec moi. À dîner, à souper, chez nos amis communs, il
jouissoit plus que moi-même de l'estime et de l'amitié que l'on me
témoignoit; il en étoit flatté, il en étoit reconnoissant. Ce fut par
lui que je fus mené chez Mme Geoffrin; et, pour l'amour de lui, je fus
admis chez elle au dîner des artistes comme à celui des gens de lettres;
enfin, dès que je cessai d'être secrétaire des bâtimens, comme on le
verra dans la suite, personne ne me témoigna plus d'empressement à
m'avoir et pour convive et pour ami. Eh bien! tant que j'occupai sous
ses ordres cette place de secrétaire, il ne se permit pas une seule fois
de m'inviter à dîner chez lui. Les ministres ne mangeoient point avec
leurs commis; il avoit pris leur étiquette; et, s'il eût fait une
exception en ma faveur, tous ses bureaux en auroient été jaloux et
mécontens. Il ne s'en expliqua jamais avec moi; mais on vient de voir
qu'il avoit la bonté de me le faire assez entendre.
Les années que je passois à Versailles étoient celles où l'esprit
philosophique avoit le plus d'activité. D'Alembert et Diderot en avoient
arboré l'enseigne dans l'immense atelier de l'_Encyclopédie_, et tout ce
qu'il y avoit de plus distingué parmi les gens de lettres s'y étoit
rallié autour d'eux. Voltaire, de retour de Berlin, d'où il avoit fait
chasser le malheureux d'Arnaud, et où il n'avoit pu tenir lui-même,
s'étoit retiré à Genève, et de là il souffloit cet esprit de liberté,
d'innovation, d'indépendance, qui a fait depuis tant de progrès. Dans
son dépit contre le roi, il avoit fait des imprudences; mais on en fit
une bien plus grande, lorsqu'il voulut rentrer dans sa patrie, de
l'obliger à se tenir dans un pays de liberté. La réponse du roi: «Qu'il
reste où il est», ne fut pas assez réfléchie. Ses attaques n'étoient pas
de celles qu'on arrête aux frontières. Versailles, où il auroit été
moins hardi qu'en Suisse et qu'à Genève, étoit l'exil qu'il falloit lui
donner. Les prêtres auroient dû lui faire ouvrir cette magnifique
prison, la même que le cardinal de Richelieu avoit donnée à la haute
noblesse.
En réclamant son titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, il
tendoit lui-même le bout de chaîne avec lequel on l'auroit attaché si on
avoit voulu. Je dois ce témoignage à Mme de Pompadour que c'étoit malgré
elle qu'il étoit exilé. Elle s'intéressoit à lui, elle m'en demandoit
quelquefois des nouvelles; et, lorsque je lui répondois qu'il ne tenoit
qu'à elle d'en savoir de plus près: «Eh! non, il ne tient pas à moi»,
disoit-elle avec un soupir.
C'étoit donc de Genève que Voltaire animoit les coopérateurs de
l'_Encyclopédie_. J'étois du nombre; et mon plus grand plaisir, toutes
les fois que j'allois à Paris, étoit de me trouver réuni avec eux.
D'Alembert et Diderot étoient contens de mon travail, et nos relations
serroient de plus en plus les noeuds d'une amitié qui a duré autant que
leur vie; plus intime, plus tendre, plus assidûment cultivée avec
d'Alembert, mais non moins vraie, non moins inaltérable avec ce bon
Diderot, que j'étois toujours si content de voir et si charmé
d'entendre.
Je sentis enfin, je l'avoue, que la distance de Paris à Versailles
mettoit de trop longs intervalles aux momens de bonheur que me faisoit
goûter la société des gens de lettres. Ceux d'entre eux que j'aimois,
que j'honorois le plus, avoient la bonté de me dire que nous étions
faits pour vivre ensemble, et ils me présentoient l'Académie françoise
comme une perspective qui devoit attirer et fixer mes regards. Je
sentois donc de temps en temps se réveiller en moi le désir de rentrer
dans la carrière littéraire; mais, avant tout, je voulois me donner une
existence libre et sûre, et Mme de Pompadour et son frère auroient été
bien aises de me la procurer. En voici la preuve sensible.
En 1757, après l'attentat commis sur la personne du roi, et ce grand
mouvement du ministère où M. d'Argenson et M. de Machault furent
renvoyés le même jour, M. Rouillé ayant obtenu la surintendance des
postes, dont le secrétariat étoit un bénéfice simple de deux mille écus
d'appointemens, possédé par le vieux Moncrif, il me vint dans la tête
d'en demander la survivance, persuadé que M. Rouillé, dans sa nouvelle
place, ne refuseroit pas à Mme de Pompadour la première chose qu'elle
lui auroit demandée. Je la fis donc prier par le docteur Quesnay de
m'accorder une audience. Je fus remis au lendemain au soir, et toute la
nuit je rêvai à ce que j'avois à lui dire. Ma tête s'alluma, et, perdant
mon objet de vue, me voilà occupé des malheurs de l'État, et résolu à
profiter de l'audience qu'on me donnoit pour faire entendre des vérités
utiles. Les heures de mon sommeil furent employées à méditer ma
harangue, et ma matinée à l'écrire, afin de l'avoir plus présente à
l'esprit. Le soir, je me rendis chez Quesnay, à l'heure marquée, et je
fis dire que j'étois là. Quesnay, occupé à tracer le _zigzag_ du
_produit net_, ne me demanda pas même ce que j'allois faire chez Mme de
Pompadour. Elle me fait appeler; je descends, et, introduit dans son
cabinet: «Madame, lui dis-je, M. Rouillé vient d'obtenir la
surintendance des postes; la place de secrétaire de la poste aux lettres
dépend de lui. Moncrif, qui l'occupe, est bien vieux! Seroit-ce abuser
de vos bontés que de vous supplier d'en obtenir pour moi la survivance?
Rien ne me convient mieux que cette place, et pour la vie j'y borne mon
ambition.» Elle me répondit qu'elle l'avoit promise à d'Arboulin (l'un
de ses familiers[15]), mais qu'elle l'y feroit renoncer si elle pouvoit
l'obtenir pour moi.
Après lui avoir rendu grâce: «Je vais, Madame, vous étonner, lui dis-je;
le bienfait que je vous demande n'est pas ce qui m'occupe et ce qui
m'intéresse le plus dans ce moment: c'est la situation du royaume; c'est
le trouble où le plonge cette querelle interminable des parlemens et du
clergé, dans laquelle je vois l'autorité royale comme un vaisseau battu
par la tempête entre deux écueils, et, dans le conseil, pas un homme
capable de le gouverner.» À ce tableau amplifié j'ajoutai celui d'une
guerre qui appeloit au dehors, et sur terre et sur mer, toutes les
forces de l'État, et qui rendroit si nécessaires au dedans le calme, la
concorde, l'union des esprits et le concours des volontés. Après quoi je
repris: «Tant que MM. d'Argenson et de Machault ont été en place, on a
pu attribuer à leur division et à leur mésintelligence les dissensions
intestines dont le royaume est tourmenté, et tous les actes de rigueur
qui, loin de les calmer, les ont envenimées; mais à présent que les
ministres sont renvoyés, et que les hommes qui les remplacent n'ont
aucun ascendant ni aucune influence, songez, Madame, que c'est sur vous
qu'on a les yeux, et que c'est à vous désormais que s'adresseront les
reproches, les plaintes, si le mal continue, ou les bénédictions
publiques, si vous y apportez remède et si vous le faites cesser. Au nom
de votre gloire et de votre repos, Madame, hâtez-vous de produire cet
heureux changement. N'attendez pas que la nécessité le commande, ou
qu'un autre que vous l'opère; vous en perdriez le mérite, et l'on vous
accuseroit seule du mal que vous n'auriez pas fait. Toutes les personnes
qui vous sont attachées ont les mêmes inquiétudes, et forment les mêmes
voeux que moi.»
Elle me répondit qu'elle avoit du courage, et qu'elle vouloit que ses
amis en eussent pour elle et comme elle; qu'au reste elle me savoit gré
du zèle que je lui témoignois; mais que je fusse plus tranquille, et
qu'on travailloit dans ce moment à tout pacifier. Elle ajouta qu'elle
parleroit ce jour-là même à M. Rouillé, et me dit de venir la voir le
lendemain matin.
«Je n'ai rien de bon à vous apprendre, me dit-elle en me revoyant; la
survivance de Moncrif est donnée. C'est la première chose que le nouveau
surintendant des postes a demandée au roi, et il l'a obtenue en faveur
de Gaudin, son ancien secrétaire. Voyez s'il y a quelque autre chose que
je puisse faire pour vous.»
Il n'étoit pas facile de trouver une place qui me convînt autant que
celle-là. Je crus pourtant, peu de temps après, être sûr d'en obtenir
une qui me plaisoit davantage, parce que j'en serois créateur, et que
j'y laisserois des traces honorables de mes travaux. Ceci m'engage à
faire connoître un personnage qui a brillé comme un météore, et dont
l'éclat, quoique bien affoibli, n'est pas encore éteint. Si je ne
parlois que de moi, tout seroit bientôt dit; mais, comme l'histoire de
ma vie est une promenade que je fais faire à mes enfans, il faut bien
qu'ils remarquent les passans avec qui j'ai eu des rapports dans le
monde.
L'abbé de Bernis, échappé du séminaire de Saint-Sulpice, où il avoit mal
réussi, étoit un poète galant, bien joufflu, bien frais, bien poupin, et
qui, avec le gentil Bernard, amusoit de ses jolis vers les joyeux
soupers de Paris. Voltaire l'appeloit la bouquetière du Parnasse, et
dans le monde, plus familièrement, on l'appeloit _Babet_, du nom d'une
jolie bouquetière de ce temps-là. C'est de là, sans autre mérite, qu'il
est parti pour être cardinal et ambassadeur de France à la cour de Rome.
Il avoit inutilement sollicité, auprès de l'ancien évêque de Mirepoix
(Boyer), une pension sur quelque abbaye. Cet évêque, qui faisoit peu de
cas des poésies galantes, et qui savoit la vie que menoit cet abbé, lui
avoit durement déclaré que, tant que lui (Boyer) seroit en place, il
n'avoit rien à espérer; à quoi l'abbé avoit répondu: _Monseigneur,
j'attendrai_, mot qui courut dans le monde et fit fortune[16]. La sienne
consistoit alors en un canonicat de Brioude[17], qui ne lui valoit rien,
attendu son absence, et en un petit bénéfice simple à Boulogne-sur-Mer,
qu'il avoit eu je ne sais comment.
Il en étoit là lorsqu'on apprit qu'aux rendez-vous de chasse de la forêt
de Senart la belle Mme d'Étioles avoit été l'objet des attentions du
roi. Aussitôt l'abbé sollicite la permission d'aller faire sa cour à la
jeune dame, et la comtesse d'Estrade, dont il étoit connu, obtient pour
lui cette faveur. Il arrive à Étioles par le coche d'eau, son petit
paquet sous le bras. On lui fait réciter ses vers; il amuse, il met tous
ses soins à se rendre agréable; et, avec cette superficie d'esprit et ce
vernis de poésie qui étoit son unique talent, il réussit au point qu'en
l'absence du roi il est admis dans le secret des lettres que s'écrivent
les deux amans. Rien n'alloit mieux à la tournure de son esprit et de
son style que cette espèce de ministère. Aussi, dès que la nouvelle
maîtresse fut installée à la cour, l'un des premiers effets de sa faveur
fut-il de lui obtenir une pension de cent louis sur la cassette et un
logement aux Tuileries qu'elle fit meubler à ses frais[18]. Je le vis
dans ce logement, sous le toit du palais, le plus content des hommes,
avec sa pension et son meuble de brocatelle. Comme il étoit bon
gentilhomme, sa protectrice lui conseilla de passer du chapitre de
Brioude à celui de Lyon[19]; et, pour celui-ci, elle obtint, en faveur
du nouveau chanoine, une décoration nouvelle[20]. En même temps il fut
l'amant en titre et déclaré de la belle princesse de Rohan[21], ce qui
le mit dans le grand monde sur le ton d'homme de qualité, et tout à coup
il fut nommé à l'ambassade de Venise[22]. Là, il reçut honorablement les
neveux du pape Ganganelli, et par là il se procura la faveur de la cour
de Rome. Rappelé de Venise pour être des conseils du roi, il conclut
avec le comte de Starhemberg[23] le traité de Versailles; en récompense,
il obtint la place de ministre des affaires étrangères que lui céda M.
Rouillé[24], et peu de temps après le chapeau de cardinal à la
nomination de la cour de Vienne[25].
Au retour de son ambassade je le vis, et il me traita comme avant ses
prospérités, cependant avec une teinte de dignité qui sentoit un peu
l'Excellence, et rien n'étoit plus naturel. Après qu'il eut signé le
traité de Versailles, je lui en fis compliment, et il me témoigna que je
l'obligerois si, dans une épître adressée au roi, je célébrois les
avantages de cette grande et heureuse alliance. Je répondis qu'il me
seroit plus facile et plus doux de lui adresser la parole à lui-même. Il
ne me dissimula point qu'il en seroit flatté. Je fis donc cette épître;
il en fut content, et son amie Mme de Pompadour en fut ravie; elle
voulut que cette pièce fût imprimée et présentée au roi[26], ce qui ne
déplut point à l'abbé négociateur (je passe sous silence les ambassades
d'Espagne et de Vienne, auxquelles il fut nommé, et où il n'alla point,
ayant mieux à faire à Versailles). Bientôt après il eut besoin, dans une
occasion pressante, d'un homme sûr, discret et diligent, qui écrivît
d'un bon style, et il me fit l'honneur d'avoir recours à moi: voici dans
quelles circonstances.
Le roi de Prusse, en entrant dans la Saxe avec une armée de soixante
mille hommes, avoit publié un manifeste[27] auquel la cour de Vienne
avoit répondu. Cette réponse, traduite en un françois tudesque, avoit
été envoyée à Fontainebleau, où étoit la cour. Elle y devoit être
présentée au roi le dimanche suivant, et le comte de Starhemberg en
avoit cinq cents exemplaires à distribuer ce jour-là. Ce fut le mercredi
au soir que le comte abbé de Bernis me fit prier de l'aller voir. Il
étoit enfermé avec le comte de Starhemberg. Ils me marquèrent tous les
deux combien ils étoient affligés d'avoir à publier un manifeste si mal
écrit dans notre langue, et me dirent que je ferois une chose très
agréable pour les deux cours de Versailles et de Vienne si je voulois le
corriger et le faire imprimer à la hâte, pour être présenté et publié
dans quatre jours. Nous le lûmes ensemble, et, indépendamment des
germanismes dont il étoit rempli, je pris la liberté de leur faire
observer nombre de raisons mal déduites ou obscurément présentées. Ils
me donnèrent carte blanche pour toutes ces corrections, et, après avoir
pris rendez-vous pour le lendemain à la même heure, j'allai me mettre à
l'ouvrage. En même temps, l'abbé de Bernis écrivit à M. de Marigny pour
le prier de me céder à lui tout le reste de la semaine, ayant besoin de
moi pour un travail pressant dont je voulois bien me charger.
J'employai presque la nuit entière et le jour suivant à retoucher et à
faire transcrire cet ample manifeste, et, à l'heure du rendez-vous, je
le leur rapportai, sinon élégamment, au moins plus décemment écrit. Ils
louèrent avec excès mon travail et ma diligence. «Mais ce n'est pas
tout, me dit l'abbé, il faut que dimanche matin ce mémoire imprimé soit
ici dans nos mains à l'heure du lever du roi, et c'est par là, mon cher
Marmontel, qu'il faut que vous couronniez l'oeuvre.--Monsieur le comte,
lui répondis-je, dans demi-heure je vais être prêt à partir. Ordonnez
qu'une chaise de poste vienne me prendre, et, de votre main, écrivez
deux mots au lieutenant de police, afin que la censure ne retarde pas
l'impression; je vous promets d'être ici dimanche à votre réveil.» Je
lui tins parole; mais j'arrivai excédé de fatigues et de veilles.
Quelques jours après il me demanda la note des frais de mon voyage et
ceux de l'impression. Je la lui donnai très exacte, article par article,
et il m'en remboursa le montant au plus juste. Depuis, il n'en fut plus
parlé[28].
Cependant il ne cessoit de me répéter que, pour lui, l'un des avantages
de la faveur dont il jouissoit seroit de pouvoir m'être utile. Lors donc
qu'il fut secrétaire d'État des affaires étrangères, je crus que, si,
dans son département, il y avoit moyen de m'employer utilement pour la
chose publique, pour lui-même et pour moi, je l'y trouverois disposé. Ce
fut sur ces trois bases que j'établis mon projet et mon espérance.
Je savois que, dans ce temps-là, le dépôt des affaires étrangères étoit
un chaos que les plus anciens commis avoient bien de la peine à
débrouiller. Ainsi, pour un nouveau ministre, quel qu'il fût, sa place
étoit une longue école. En parlant de Bernis lui-même, j'avois entendu
dire à Bussy, l'un de ces vieux commis: «Voilà le onzième écolier qu'on
nous donne à l'abbé de La Ville et à moi»; et cet écolier étoit le
maître que M. le Dauphin avoit pris pour lui enseigner la politique;
choix bien étrange dans un prince qui sembloit vouloir être solidement
instruit!
J'aurois donc bien servi et le ministre, et le Dauphin, et le roi, et
l'État lui-même, si dans ce chaos du passé j'avois établi l'ordre et
jeté la lumière. Ce fut ce que je proposai dans un mémoire précis et
clair que je présentai à l'abbé de Bernis.
Mon projet consistoit d'abord à démêler et à ranger les objets de
négociation suivant leurs relations diverses, à leur place à l'égard des
lieux, à leur date à l'égard des temps. Ensuite, d'époque en époque, à
commencer d'un temps plus ou moins reculé, je me chargeois d'extraire de
tous ces portefeuilles de dépêches et de mémoires ce qu'il y auroit
d'intéressant, d'en former successivement un tableau historique assez
développé pour y suivre le cours des négociations et y observer l'esprit
des différentes cours, le système des cabinets, la politique des
conseils, le caractère des ministres, celui des rois et de leurs règnes;
en un mot, les ressorts qui, dans tel ou tel temps, avoient remué les
puissances. Tous les ans, trois volumes de ce cours de diplomatique
auroient été remis dans les mains du ministre; et peut-être, écrits avec
soin, auroient-ils été pour le Dauphin lui-même une lecture
satisfaisante. Enfin, pour rendre les objets plus présens, un livre de
tables figurées auroit fait voir, d'un coup d'oeil et sous leur rapport,
les négociations respectives et leurs effets simultanés dans les cours
et les cabinets de l'Europe. Pour ce travail immense, je ne demandois
que deux commis, un logement au dépôt même, et de quoi vivre frugalement
chez moi. L'abbé de Bernis parut charmé de mon projet. «Donnez-moi ce
mémoire, me dit-il après en avoir entendu la lecture; j'en sens
l'utilité et la bonté plus que vous-même. Je veux le présenter au roi.»
Je ne doutai pas du succès; je l'attendis; je l'attendis en vain; et
lorsque, impatient d'en savoir l'effet, je lui en demandai des
nouvelles: «Ah! me dit-il d'un air distrait, en entrant dans sa chaise
pour aller au conseil, cela tient à un arrangement général sur lequel il
n'y a rien de décidé encore.» Cet arrangement a eu lieu depuis. Le roi a
fait construire deux hôtels, l'un pour le dépôt de la guerre, l'autre
pour le dépôt de la politique. Mon projet a été exécuté, du moins en
partie, et un autre que moi en a recueilli le fruit. _Sic vos non
vobis_[29]. Après cette réponse de l'abbé de Bernis, je le vis encore
une fois; ce fut le jour où, en habit de cardinal, en calotte rouge, en
bas rouges, et avec un rochet garni du plus riche point d'Angleterre, il
alloit se présenter au roi. Je traversai ses antichambres, entre deux
longues haies de gens vêtus à neuf d'écarlate et galonnés d'or. En
entrant dans son cabinet, je le trouvai glorieux comme un paon, plus
joufflu que jamais, s'admirant dans sa gloire, surtout ne pouvant se
lasser de regarder son rochet et ses bas ponceau. «Ne suis-je pas bien
mis? me demanda-t-il.--Fort bien, lui dis-je; l'Éminence vous sied à
merveille, et je viens, Monseigneur, vous en faire mon compliment.--Et
ma livrée, comment la trouvez-vous?--Je l'ai prise, lui dis-je, pour la
troupe dorée qui venoit vous complimenter.» Ce sont les derniers mots
que nous nous soyons dits.
Je me consolai aisément de ne lui rien devoir, non seulement parce que
je n'avois vu en lui qu'un fat sous la pourpre, mais parce que bientôt
je le vis malhonnête et méconnoissant envers sa créatrice: car rien ne
pèse tant que la reconnoissance, lorsqu'on la doit à des ingrats.
Plus heureux que lui, je trouvai dans l'étude et dans le travail la
consolation des petites rigueurs que j'essuyois de la fortune; mais,
comme je n'ai jamais eu le caractère bien stoïque, je payois moins
patiemment à la nature le tribut de douleur qu'elle m'imposoit tous les
ans. Avec une santé habituellement bonne et pleine, j'étois sujet à un
mal de tête d'une espèce très singulière. Ce mal s'appelle le _clavus_;
le siège en est sous le sourcil. C'est le battement d'une artère dont
chaque pulsation est un coup de stylet qui semble percer jusqu'à l'âme.
Je ne puis exprimer quelle en est la douleur; et, toute vive et profonde
qu'elle est, un seul point en est affecté. Ce point est, au-dessus de
l'oeil, l'endroit auquel répond le pouls d'une artère intérieure.
J'explique tout ceci pour mieux vous faire entendre un phénomène
intéressant.
Depuis sept ans, ce mal de tête me revenoit au moins une fois par année,
et duroit douze à quinze jours, non pas continuellement, mais par accès,
comme une fièvre, et tous les jours à la même heure, avec peu de
variation; il duroit environ six heures, s'annonçant par une tension
dans les veines et les fibres voisines, et par des battemens non pas
plus pressés, mais plus forts, de l'artère où étoit la douleur. En
commençant, le mal étoit presque insensible; il alloit en croissant, et
diminuoit de même jusqu'à la fin de l'accès; mais, durant quatre heures
au moins, il étoit dans toute sa force. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est
que, l'accès fini, il ne restoit pas trace de douleur dans cette partie,
et que ni le reste du jour, ni la nuit suivante, jusqu'au lendemain à
l'heure du nouvel accès, je n'en avois aucun ressentiment. Les médecins
que j'avois consultés s'étoient inutilement appliqués à me guérir. Le
quinquina, les saignées du pied, les liqueurs émollientes, les
fumigations, ni les sternutatoires, rien n'avoit réussi. Quelques-uns
même de ces remèdes, comme le quinquina et le muguet, ne faisoient
qu'irriter mon mal.
Un médecin de la reine, appelé Malouin, homme assez habile, mais plus
Purgon que Purgon lui-même, avoit imaginé de me faire prendre en
lavemens des infusions de vulnéraire. Cela ne me fit rien; mais, au bout
de son période accoutumé, le mal avoit cessé. Et voilà Malouin tout
glorieux d'une si belle cure. Je ne troublai point son triomphe; mais
lui, saisissant l'occasion de me faire une mercuriale: «Eh bien! mon
ami, me dit-il, croirez-vous désormais à la médecine et au savoir des
médecins?» Je l'assurai que j'y croyois très fort. «Non, reprit-il, vous
vous permettez quelquefois d'en parler un peu légèrement; cela vous fait
tort dans le monde. Voyez parmi les gens de lettres et les savans, les
plus illustres ont toujours respecté notre art»; et il me cita de grands
hommes. «Voltaire lui-même, ajouta-t-il, lui qui respecte si peu de
choses, a toujours parlé avec respect de la médecine et des
médecins.--Oui, lui dis-je, docteur, mais un certain Molière!--Aussi, me
dit-il en me regardant d'un oeil fixe, et en me serrant le poignet, aussi
comment est-il mort[30]?»
Pour la septième année enfin, mon mal m'avoit repris, lorsqu'un jour, au
fort de l'accès, je vis entrer chez moi Genson, le maréchal des écuries
de la Dauphine. Genson, sur les objets relatifs à son art, donnoit à
l'_Encyclopédie_ des articles très distingués. Il avoit fait une étude
particulière de l'anatomie comparée de l'homme et du cheval; et non
seulement pour les maladies, mais pour la nourriture et l'éducation des
chevaux, personne n'étoit plus instruit; mais, peu exercé dans l'art
d'écrire, c'étoit à moi qu'il avoit recours pour retoucher un peu son
style. Il vint donc avec ses papiers dans un moment où, depuis trois
heures, j'éprouvois mon supplice. «Monsieur Genson, lui dis-je, il m'est
impossible de travailler avec vous aujourd'hui; je souffre trop
cruellement.» Il vit mon oeil droit enflammé, et toutes les fibres de la
tempe et de la paupière palpitantes et frémissantes. Il me demanda la
cause de mon mal, je lui dis ce que j'en savois; et, après quelques
détails sur ma complexion, sur ma façon de vivre, sur ma santé
habituelle: «Est-il possible, me dit-il, qu'on vous ait laissé si
longtemps souffrir un mal dont il étoit si facile de vous guérir?--Eh
quoi! lui dis-je avec étonnement, en sauriez-vous le remède?--Oui, je le
sais, et rien n'est plus simple; dans trois jours vous serez guéri, et
dès demain vous serez soulagé.--Comment? lui demandai-je avec une
espérance foible et timide encore.--Quand votre encre est trop épaisse
et ne coule pas, me dit-il, que faites-vous?--J'y mets de l'eau.--Eh
bien! mettez de l'eau dans votre lymphe; elle coulera, et n'engorgera
plus les glandes de la membrane pituitaire, qui gêne actuellement
l'artère dont les pulsations froissent le nerf voisin et vous causent
tant de douleur.--Est-ce bien là, lui demandai-je, la cause de mon mal?
en est-ce bien là le remède?--Assurément, dit-il. Vous avez là dans l'os
une petite cavité qu'on nomme le _sinus frontal_; il est doublé d'une
membrane qui est un tissu de petites glandes; cette membrane, dans son
état naturel, est aussi mince qu'une feuille de chêne. Dans ce moment,
elle est épaisse et engorgée; il s'agit de la dégager; et le moyen en
est facile et sûr. Dînez sagement aujourd'hui, points de ragoûts, point
de vin pur, ni café, ni liqueurs; et, au lieu de souper ce soir, buvez
autant d'eau claire et fraîche que votre estomac en pourra soutenir sans
fatigue; demain matin buvez-en de même; observez quelques jours ce
régime, et je vous prédis que demain l'accès sera foible,
qu'après-demain il sera presque insensible, et que le jour suivant ce ne
sera plus rien.--Ah! Monsieur Genson, vous serez un dieu pour moi, lui
dis-je, si votre prédiction s'accomplit.» Elle s'accomplit en effet.
Genson vint me revoir; et comme, en l'embrassant, je lui annonçois ma
guérison: «Ce n'est pas tout de vous avoir guéri, me dit-il; à présent
il faut vous préserver. Cette partie sera foible encore quelques années;
et, jusqu'à ce que la membrane ait repris son ressort, ce seroit là que
la lymphe épaissie déposeroit encore. Il faut prévenir ces dépôts. Vous
m'avez dit que le premier symptôme de votre mal est une tension dans les
veines et dans les fibres à la tempe et sous le sourcil. Dès que vous
sentirez cet embarras, buvez de l'eau et reprenez au moins pour quelques
jours votre régime. Le remède de votre mal en sera le préservatif. Au
reste, cette précaution ne sera nécessaire que pour quelques années.
L'organe une fois raffermi, je ne vous demande plus rien.» Son
ordonnance fut exactement observée, et j'en obtins pleinement le succès
tel qu'il me l'avoit annoncé.
Cette année où, par la vertu de quelques verres d'eau, je m'étois
délivré d'un si grand mal, fut encore magique pour moi, en ce qu'avec
quelques paroles je fis, par aventure, un grand bien à un honnête homme,
avec qui je n'avois aucune liaison.
La cour étoit à Fontainebleau, et là j'allois assez souvent passer une
heure de la soirée avec Quesnay. Un soir que j'étois avec lui, Mme de
Pompadour me fit appeler et me dit: «Savez-vous que La Bruère est mort à
Rome[31]? Il étoit titulaire du privilège du _Mercure_: ce privilège lui
valoit vingt-cinq mille livres de rente; il y a de quoi faire plus d'un
heureux; et nous avons dessein d'attacher au nouveau brevet du _Mercure_
des pensions pour les gens de lettres. Vous qui les connoissez,
nommez-moi ceux qui en auroient besoin, et qui en seroient
susceptibles.» Je nommai Crébillon, d'Alembert, Boissy, et encore
quelques autres. Pour Crébillon, je savois bien qu'il étoit inutile de
le recommander[32]; pour d'Alembert, voyant qu'elle faisoit un petit
signe d'improbation: «C'est, lui dis-je, Madame, un géomètre du premier
ordre, un écrivain très distingué, et un très parfait honnête
homme.--Oui, me répliqua-t-elle, mais une tête chaude.» Je répondis bien
doucement que, sans un peu de chaleur dans la tête, il n'y avoit point
de grand talent. «Il s'est passionné, dit-elle, pour la musique
italienne, et s'est mis à la tête du parti des bouffons.--Il n'en a pas
moins fait la préface de l'_Encyclopédie_», répondis-je encore avec
modestie. Elle n'en parla plus; mais il n'eut point de pension. Je crois
qu'un sujet d'exclusion plus grave, ce fut son zèle pour le roi de
Prusse, dont il étoit partisan déclaré, et que Mme de Pompadour haïssoit
personnellement. Quand ce vint à Boissy, elle me demanda: «Est-ce que
Boissy n'est pas riche? Je le crois au moins à son aise; je l'ai vu au
spectacle, et toujours si bien mis!--Non, Madame, il est pauvre, mais il
cache sa pauvreté.--Il a fait tant de pièces de théâtre! insista-t-elle
encore.--Oui, mais toutes ces pièces n'ont pas eu le même succès; et
cependant il a fallu vivre. Enfin, Madame, vous le dirai-je? Boissy est
si peu fortuné que, sans un ami qui a découvert sa situation, il
périssoit de misère l'hiver dernier. Manquant de pain, trop fier pour en
demander à personne, il s'étoit enfermé avec sa femme et son fils,
résolus à mourir ensemble, et allant se tuer l'un dans les bras de
l'autre, lorsque cet ami secourable força la porte et les sauva.--Ah!
Dieu, s'écria Mme de Pompadour, vous me faites frémir. Je vais le
recommander au roi.»
Le lendemain matin, je vois entrer chez moi Boissy, pâle, égaré, hors de
lui-même, avec une émotion qui ressembloit à de la joie sur le visage de
la douleur. Son premier mouvement fut de tomber à mes pieds. Moi qui
crus qu'il se trouvoit mal, je m'empressai de le secourir, et, en le
relevant, je lui demandai ce qui pouvoit le mettre dans l'état où je le
voyois. «Ah! Monsieur, me dit-il, ne le savez-vous pas? Vous mon
généreux bienfaiteur, vous qui m'avez sauvé la vie, vous qui d'un abîme
de malheurs me faites passer dans une situation d'aisance et de fortune
inespérée! J'étois venu solliciter une pension modique sur le _Mercure_,
et M. de Saint-Florentin m'annonce que c'est le privilège, le brevet
même du _Mercure_ que le roi vient de m'accorder[33]. Il m'apprend que
c'est à Mme de Pompadour que je le dois; je vais lui en rendre grâce;
et, chez elle, M. Quesnay me dit que c'est vous qui, en parlant de moi,
avez touché Mme de Pompadour, au point qu'elle en avoit les yeux en
larmes.»
Ici je voulus l'interrompre en l'embrassant; mais il continua: «Qu'ai-je
donc fait, Monsieur, pour mériter de vous un intérêt si tendre? Je ne
vous ai vu qu'en passant; à peine me connoissez-vous; et vous avez, en
parlant de moi, l'éloquence du sentiment, l'éloquence de l'amitié!» À
ces mots, il vouloit baiser mes mains. «C'en est trop, lui dis-je,
Monsieur, il est temps que je modère cet excès de reconnoissance; et,
après vous avoir laissé soulager votre coeur, je veux m'expliquer à mon
tour. Assurément j'ai voulu vous servir; mais en cela je n'ai été que
juste, et sans cela j'aurois manqué à la confiance dont Mme de Pompadour
m'honoroit en me consultant. Sa sensibilité et sa bonté ont fait le
reste. Laissez-moi donc me réjouir avec vous de votre fortune, et
rendons-en grâce tous deux à celle à qui vous la devez.»
Dès que Boissy eut pris congé de moi, j'allai chez le ministre; et,
voyant qu'il me recevoit comme n'ayant rien à me dire, je lui demandai
si je n'avois pas un remerciement à lui faire: il me dit que non; si les
pensions sur le _Mercure_ étoient données: il me dit que oui; si Mme de
Pompadour ne lui avoit point parlé de moi: il m'assura qu'elle ne lui en
avoit pas dit un mot, et que, si elle m'avoit nommé, il m'auroit mis
volontiers sur la liste qu'il avoit présentée au roi. Je fus confondu,
je l'avoue: car, sans m'être nommé moi-même, lorsqu'elle m'avoit
consulté, je m'étois cru bien sûr d'être au nombre de ceux qu'elle
proposeroit. Je me rendis chez elle; et bien heureusement je trouvai
dans son salon Mme de Marchais à qui de point en point je contai ma
mésaventure. «Bon! me dit-elle, cela vous étonne? cela ne m'étonne pas,
moi; je la reconnois là. Elle vous aura oublié.» À l'instant même elle
entre dans le cabinet de toilette où étoit Mme de Pompadour; et aussitôt
après j'entends des éclats de rire. J'en tirai un heureux présage; en
effet, Mme de Pompadour, en allant à la messe, ne put me voir sans rire
encore de m'avoir laissé dans l'oubli. «J'ai deviné tout juste, me dit
Mme de Marchais en me revoyant, mais cela sera réparé.» J'eus donc une
pension de douze cents livres sur le _Mercure_, et je fus content.
Si M. de Boissy le rédigeoit lui-même, il restoit à son aise; mais il
falloit qu'il le soutînt; et il n'avoit pour cela ni les relations, ni
les ressources, ni l'activité de l'abbé Raynal, qui, en l'absence de La
Bruère, le faisoit, et le faisoit bien.
Dénué de secours, et ne trouvant rien de passable dans les papiers qu'on
lui laissoit, Boissy m'écrivit une lettre qui étoit un vrai signal de
détresse. «Inutilement, me disoit-il, vous m'aurez fait donner le
_Mercure_; ce bienfait est perdu pour moi, si vous n'y ajoutez pas celui
de venir à mon aide. Prose ou vers, ce qu'il vous plaira, tout me sera
bon de votre main. Mais hâtez-vous de me tirer de la peine où je suis,
je vous en conjure au nom de l'amitié que je vous ai vouée pour tout le
reste de ma vie.»
Cette lettre m'ôta le sommeil; je vis ce malheureux livré au ridicule,
et le _Mercure_ décrié dans ses mains, s'il laissoit voir sa pénurie.
J'en eus la fièvre toute la nuit; et ce fut dans cet état de crise et
d'agitation que me vint la première idée de faire un conte. Après avoir
passé la nuit sans fermer l'oeil à rouler dans ma tête le sujet de celui
que j'ai intitulé _Alcibiade_, je me levai, je l'écrivis tout d'une
haleine, au courant de la plume, et je l'envoyai. Ce conte eut un succès
inespéré. J'avois exigé l'anonyme. On ne savoit à qui l'attribuer; et,
au dîner d'Helvétius, où étoient les plus fins connoisseurs, on me fit
l'honneur de le croire de Voltaire ou de Montesquieu.
Boissy, comblé de joie de l'accroissement que cette nouveauté avoit
donné au débit du _Mercure_, redoubla de prières pour obtenir de moi
encore quelques morceaux du même genre. Je fis pour lui le conte de
_Soliman II_, ensuite celui du _Scrupule_, et quelques autres encore.
Telle fut l'origine de ces _Contes moraux_ qui ont eu depuis tant de
vogue en Europe. Boissy me fit par là plus de bien à moi-même que je ne
lui en avois fait; mais il ne jouit pas longtemps de sa fortune; et, à
sa mort, lorsqu'il fallut le remplacer: «Sire, dit Mme de Pompadour au
roi, ne donnerez-vous pas le _Mercure_ à celui qui l'a soutenu?» Le
brevet m'en fut accordé[34]. Alors il fallut me résoudre à quitter
Versailles. Cependant il s'offrit pour moi une fortune qui, dans ce
moment-là, sembloit meilleure et plus solide. Je ne sais quel instinct,
qui m'a toujours assez bien conduit, m'empêcha de la préférer.
Le maréchal de Belle-Isle étoit ministre de la guerre; son fils unique,
le comte de Gisors, le jeune homme du siècle le mieux élevé et le plus
accompli, venoit d'obtenir la lieutenance et le commandement des
carabiniers, dont le comte de Provence étoit colonel. Le régiment des
carabiniers avoit un secrétaire attaché à la personne du commandant,
avec un traitement de douze mille livres, et cette place étoit vacante.
Un jeune homme de Versailles, appelé Dorlif, se présenta pour la
remplir, et il se dit connu de moi. «Eh bien! lui dit le comte de
Gisors, engagez M. Marmontel à venir me voir; je serai bien aise de
causer avec lui.» Dorlif faisoit de petits vers, et venoit quelquefois
me les communiquer; c'étoit là notre connoissance. Du reste, je le
croyois honnête et bon garçon. Ce fut le témoignage que je rendis de
lui. «Je vais, me dit le comte de Gisors, que je voyois pour la première
fois, vous parler avec confiance. Ce jeune homme n'est pas ce qui
convient à cette place; j'ai besoin d'un homme qui, dès demain, soit mon
ami, et sur qui je puisse compter comme sur un autre moi-même. M. le duc
de Nivernois, mon beau-père, m'en propose un; mais je me méfie de la
facilité des grands dans leurs recommandations; et, si vous avez à me
donner un homme dont vous soyez sûr, et qu'il soit tel que je le
demande, n'osant pas, ajouta-t-il, prétendre à vous avoir vous-même, je
le prendrai de votre main.
--Un mois plus tôt, Monsieur le comte, c'eût été pour moi-même, lui
dis-je, que j'aurois demandé l'honneur de vous être attaché. Le brevet
du _Mercure de France_, que le roi vient de m'accorder, est pour moi un
engagement que sans légèreté je ne puis sitôt rompre; mais je m'en vais,
parmi mes connoissances, voir si je puis trouver l'homme qui vous
convient.»
Parmi mes connoissances, il y avoit à Paris un jeune homme appelé Suard,
d'un esprit fin, délié, juste et sage, d'un caractère aimable, d'un
commerce doux et liant, assez imbu de belles-lettres, parlant bien,
écrivant d'un style pur, aisé, naturel et du meilleur goût, discret
surtout, et réservé avec des sentimens honnêtes. Ce fut sur lui que je
jetai les yeux. Je le priai de venir me voir à Paris, où je m'étois
rendu pour lui épargner le voyage. D'un côté, cette place lui parut très
avantageuse; de l'autre, il la trouvoit assujettissante et pénible. On
étoit en guerre; il falloit suivre le comte de Gisors dans ses
campagnes; et Suard, naturellement indolent, auroit bien voulu de la
fortune, mais sans qu'il lui en coûtât sa liberté ni son repos. Il me
demanda vingt-quatre heures pour faire ses réflexions. Le lendemain
matin il vint me dire qu'il lui étoit impossible d'accepter cette place;
que M. Deleyre, son ami, la sollicitoit, et qu'il étoit recommandé par
M. le duc de Nivernois. Deleyre étoit connu de moi pour un homme
d'esprit, pour un très honnête homme, d'un caractère solide et sûr,
d'une grande sévérité de moeurs. «Amenez-moi votre ami, dis-je à Suard;
ce sera lui que je proposerai, et la place lui est assurée.» Nous
convînmes avec Deleyre de dire simplement que, dans mon choix, je
m'étois rencontré avec le duc de Nivernois. M. de Gisors fut charmé de
cette rencontre, et Deleyre fut agréé. «Je pars, lui dit le vaillant
jeune homme: il peut y avoir incessamment à l'armée une affaire, je veux
m'y trouver. Vous viendrez me joindre le plus tôt possible.» En effet,
peu de jours après son arrivée se donna le combat de Crevelt, où, à la
tête des carabiniers, il fut blessé mortellement. Deleyre n'arriva que
pour l'ensevelir.
Je demandai à M. de Marigny s'il croyoit compatible ma place de
secrétaire des bâtimens avec le privilège et le travail du _Mercure_. Il
me répondit qu'il croyoit impossible de vaquer à l'un et à l'autre.
«Donnez-moi donc mon congé, lui dis-je, car je n'ai pas la force de vous
le demander.» Il me le donna, et Mme Geoffrin m'offrit un logement chez
elle. Je l'acceptai avec reconnoissance, en la priant de vouloir bien me
permettre de lui en payer le loyer; condition à laquelle je la fis
consentir.
Me voilà repoussé par ma destinée dans ce Paris, d'où j'avois eu tant de
plaisir à m'éloigner; me voilà plus dépendant que jamais de ce public
d'avec lequel je me croyois dégagé pour la vie. Qu'étoient donc devenues
mes résolutions? Deux soeurs dans un couvent, en âge d'être mariées; la
facilité de mes vieilles tantes à faire crédit à tout venant, et à
ruiner leur commerce en contractant des dettes que j'étois obligé de
payer tous les ans; mon avenir, auquel il falloit bien penser, n'ayant
mis encore en réserve que dix mille francs que j'avois employés dans le
cautionnement de M. Odde; l'Académie françoise où je n'arriverois que
par la carrière des lettres; enfin l'attrait de cette société littéraire
et philosophique qui me rappeloit dans son sein, furent les causes et
seront les excuses de l'inconstance qui me fit renoncer au repos le plus
doux, le plus délicieux, pour venir à Paris rédiger un journal,
c'est-à-dire me condamner au travail de Sisyphe ou à celui des Danaïdes.