LXVIII

L’an qui suivit, le séjour en Touraine fut écourté. On se reposait de

cette longue période de pieux exercices. Puis les habitudes reprirent

et, sauf quelques visites de châteaux, ou des bains de mer prescrits,

le temps se distribua entre Paris et le Vert-Marais.

Après une saison citadine, on goûta la fraîcheur du domaine tourangeau;

puis l’automne préluda, les jours décrurent. Une sorte de bout-de-l’an

involontaire se célébra dans les esprits. Nul n’y faisait allusion,

mais pas un ne laissait de penser aux épisodes peu communs qui, deux

années en arrière, avaient marqué la même époque et ricoché sur les

mornes eaux de la saison des feuilles mortes.

Un matin d’octobre, Henriette revêtit un air inaccoutumé. On la sentait

lourde d’une de ces nouvelles dont la ville ne ferait qu’une bouchée,

mais que la campagne détaille parcimonieusement, pour prolonger peine

ou plaisir.

Quand la prosaïque personne, devenue soudain presque mystérieuse, eut

éloigné les enfants, sous un prétexte tiré de loin, elle délia sa

langue:

«N’allez pas vous affecter outre mesure de ce que je vais vous

apprendre--dit-elle à sa belle-mère, d’un ton à la fois autoritaire et

pénétré--je m’empresse d’ajouter qu’_il ne s’agit pas là d’un malheur_.»

La Marquise interrompit son ouvrage, d’un geste de saisissement, dans

lequel il y avait de la terreur de savoir et de l’avidité d’apprendre.

«Encore une fois, ma mère, ce n’est _rien de sérieux_... C’est

seulement Adèle qui m’écrit que... _Mademoiselle n’est plus_.»

La Marquise poussa un léger cri et, du coup, laissa tomber son tricot

presque dans l’âtre. Une odeur de laine brûlée se répandit par la

chambre, et le bouton en cire à cacheter qui remplaçait la boule

absente de l’aiguille d’écaille, fondit à la chaleur.

Satisfaite de ce premier effet, Henriette reprit, non sans une

condescendante solennité: «La malheureuse fille devait périr victime

de ses insanités; Dieu lui pardonne! n’en faisons pas moins. Vous vous

souvenez de cette grotesque invention dont elle nous avait entretenus,

son projet d’une École où les leçons se donneraient dans l’obscurité?

Elle a trouvé la mort parmi les fondations de cet établissement

insensé. Il y a une masse de détails.»

Monsieur le Curé et le ménage Demelly entraient à ce moment. Cette

augmentation de son public enchanta Henriette, qui recommença le récit

et en arriva aux fioritures.

Miss Winterbottom, en possession d’une petite fortune qui lui venait

d’héritage et se grossissait de gains assez importants réalisés avec

l’_Intermédiaire du Chercheur_, avait résolu de mener à bien la haute

ambition de sa vie. Il s’agissait de l’établissement d’un pensionnat,

dans des conditions toutes spéciales, basées sur de transcendantes

observations et des raisonnements irréductibles.

L’Irlandaise prétendait que l’inattention des écoliers, imputable

à la distraction par les regards, non moins qu’à la promiscuité,

il est facile de la vaincre, avec le concours de la solitude et la

collaboration des ténèbres. Il suffirait donc de pratiquer dans le

rocher (pour éviter trop de constructions) autant de niches qu’on

voulait instruire d’élèves; toutes ces cellules étant reliées entre

elles par des cornets acoustiques, transformés en véhicules de savoir.

Ainsi lancée sans entraves dans le cerveau de l’enfant, chaque idée y

devait fructifier avec une abondance et une intensité dont Mademoiselle

avait évalué les proportions, non sans une précision mathématique.

L’exaltation avec laquelle la Novatrice exposait ses plans avait

rallié certains adeptes, malheureusement moins entre ceux, méfiants,

qui pouvaient l’aider de leurs ressources, que parmi d’autres, moins

réservés, qui devaient l’entraîner à sa perte.

Madame de Gersaint qui l’avait vue, à cette occasion, était demeurée

tremblante d’une description, laquelle s’avérait plus voisine du

Docteur Goudron, et de sa maison de soins, que proche de Fénelon et de

«l’Éducation des Filles».

En ce qui concerne la construction de son collège obscur (lequel

devait porter le nom de _Black-School_), l’Insulaire s’était résolue

à consulter un architecte dont les travaux lui avaient paru dignes

d’attention, au cours d’une visite à l’Exposition de Peinture. Ce

novateur s’appelait Garas et s’était fait remarquer par des épures

impressionnantes, mais en apparence inexécutables, qu’il intitulait:

«Mes Temples» et qui semblaient moins inspirées par Vitruve que dictées

par une table tournante. Il y avait le Temple à l’_Industrie_, à

la _Musique_, à l’_Art Dramatique_, à la _Vie_, à la _Mort_, à la

_Pensée_ (ce dernier dédié à Beethoven).

L’Irlandaise avait jugé qu’un tel homme réaliserait au mieux son projet

profond; mais elle ne put rencontrer l’architecte et dut se contenter

de l’étude qu’elle fit elle-même des documents exposés. Elle y ajouta

un sérieux examen des demeures spirituelles décrites par le médium

Sardou: la maison de Mozart et celle de Hahnemann.

Enflammée par ces spectacles, plutôt que munie de ces pièces, elle

partit pour la Cordillère des Andes, où des avantages de climat et des

facilités de paiement lui rendaient sa tâche moins ardue. Elle comptait

sur les éblouissants résultats de sa méthode, en même temps que sur

une infinité de prospectus, pour lui rallier l’opinion mondiale, et

lui mériter la confiance des familles. Les travaux commencèrent.

Mademoiselle les surveillait avec une vaillante allégresse. Les

fourmilières et les ruches lui servaient aussi de modèles, et elle

avait tout spécialement étudié ces sortes de fortifications que les

abeilles inventèrent, dans le but de parer à l’accident nouveau que

représentait, pour elles, la venue, d’Amérique, du sphinx de la pomme

de terre «extrêmement avide de miel», au dire de Michelet.

«J’abrège,--conclut Henriette, secrètement flattée de l’attention

ébahie que lui accordait son auditoire,--au cours d’une de ses

visites dans les alvéoles de son futur prytanée, l’infortunée Miss

Winterbottom (la Comtesse prononçait maintenant ce nom avec une nuance

de considération), l’infortunée Miss Winterbottom fit un faux pas et

trouva la mort. Ses restes ne purent être retrouvés; elle avait disparu

dans une crevasse, au bord de laquelle on dut se contenter de jeter un

peu d’eau bénite et de lancer quelques prières.

«Plusieurs membres officieux de la Société en actions qu’elle voulait

fonder se sont procuré son livre d’adresses et nous demandent si

nous voulons participer à la continuation des travaux qui restent en

suspens.»

«Vous ne comptez pas répondre, je suppose, Henriette...» dit la

Marquise.

«C’est le parti le plus simple, en même temps que le plus sage et le

plus économique--répondit la Comtesse--quoique parfois ces soi-disant

recherches du délire se voient reprises par des esprits pratiques et

transformées en découvertes de génie.»

Une subite clémence lui était venue, à la suite du succès qu’elle

sortait de remporter et qui la dédommageait amplement de n’avoir pu

briller devant l’Évêque.

«Pour le moment,--continua-t-elle,--le plus pressé, à ce qu’il me

semble, serait de dire une messe pour le repos de cette âme, plus

évaporée que coupable. N’est-ce pas votre avis, Monsieur le Curé?»--Il

acquiesça.

Restait à s’entendre sur le jour. Tous étaient pris par des cérémonies,

des mariages, des obits, ou des intentions déjà fixées. Une seule

matinée put être reconquise. Quand tout fut arrêté, Monsieur le Doyen

fit observer que le quantième choisi, étant désigné par l’_Ordo_

pour le propre d’un Confesseur Pontife, ni le noir ni même le violet

ne seraient tolérés par la liturgie; quel que dût être le regret de

l’officiant de ne pouvoir assortir sa parure aux sombres exigences d’un

pareil sacrifice, l’Église avait de ces sévérités, l’ornement rouge

s’imposait.

On le regretta. Outre qu’il y a toujours quelque chose d’un peu

choquant à voir célébrer en couleurs vives un service en l’honneur

des défunts, la chasuble de deuil, alourdie de raisins d’argent,

becquetés par des colombes de maillechort, venait de chez Poussielgue

et constituait un des trésors de la petite basilique rurale. Au

contraire, l’ornement rouge était quelque peu cousin de celui, azuré,

que Mademoiselle avait rêvé d’acquérir. Fantaisiste, à sa manière, il

faisait mieux que de tirer sur le rose; on ne pouvait se le dissimuler,

il était «cuisse de nymphe émue».

Le rappeler eût été de mauvais goût; on se sépara, non sans avoir

évoqué plusieurs souvenirs du passage de l’Étrangère, triés parmi

ceux qui la mettaient en scène avec dignité, car la Comtesse, dont

elle était devenue la protégée d’outre-tombe, ne permit pas qu’on fît

allusion à quoi que ce fût de badin, sur le chapitre de la trépassée.

Ce renouveau de sympathie donna du regret de ne point posséder l’image

de celle qui en était le prétexte. N’était-ce pas, en effet, moins que

rien, l’essai photographique dû à un amateur... malheureux qui, dans

une minute de distraction, commit une erreur, et fit usage d’une plaque

ayant déjà servi à prendre une cascade? La combinaison de la chute

d’eau et du personnage produisit un résultat désastreux, que l’on jugea

décent de soustraire aux plaisanteries douteuses, en anéantissant le

double cliché.

La petite mademoiselle · 第 109 / 129 题