La conversation des jours qui suivirent s’en reprit à des motifs
antérieurs et, notamment, à cette récente mésaventure ducale. Le
sujet se présentait avec tant de netteté qu’il fit rendre des oracles
judicieux par des personnes sans jugement. L’Étrangère, suivant sa
coutume, s’accusa transcendante et catégorique. Comme entrée de jeu,
elle établit d’abord que l’événement mettait en fâcheuse posture les
deux Académiciens qui avaient, dit-on, présenté la Duchesse à la
Société des Gens de Lettres, Messieurs Jean Richepin et Paul Hervieu.
Mais ce n’était qu’un détail de la question, qui reposait tout entière
sur une erreur, aussi bien dans l’esprit de la dame que dans celui des
familiers qui entretenaient son illusion, bonnement quelques-uns, mais
les plus nombreux, par intérêt et par ruse. Cette illusion, c’était
croire--ou le feindre--que toutes ces blagues avaient _du rapport
avec la littérature_. Les soi-disant défenseurs de cette nouvelle et
regrettable attitude d’une femme qui longtemps, très longtemps, en
avait eu d’autres plus appréciables, enfourchaient ce dada de bois, et
le chevauchaient avec une apparente inconscience. Or, si le mensonge
construit savamment, et, mis en œuvre astucieusement, doit sembler
odieux (il ne s’agissait en rien de cela), l’erreur naïve, accréditée
avec une complicité niaise, peut du moins donner sur les nerfs. C’était
le cas. Une vierge buveuse, non de poésie, mais de thé poétique, ce
qui est l’opposé, s’attelait à ce plaidoyer, avec de soi-disant preuves
qui prouvaient toutes, précisément, le contraire de ce que recherchait
l’avocate, laquelle pataugeait en une parfaite pétition de principe, à
savoir: raisonnement sur un point de départ faux. Quoi de mieux assorti
à cette définition que de comparer aux «grandes dames qui témoignèrent
une sollicitude passionnée aux Lettres Françaises», une femme qui fait
réciter chez soi des vers sans vigueur, par des poètes sans veine?
Cela, en effet, c’était aimer les Lettres, comme Monsieur Pierre
Lafitte, que Monsieur Roujon, dans un toast à jamais célèbre, proclame,
lui aussi, «l’ami des Lettres», sans que cela soit bien démontré par
la publication des feuilles dont le principal attrait consiste à faire
deviner laquelle, de deux bottines, appartient à tel ou tel artiste,
et de deux mentons, quel est celui de telle ou telle comédienne.
C’était encore aimer la langue française, comme la Marquise de Ganay
chérit les pastels, pour les anéantir ou y attenter. Enfin, et en un
mot, représentez-vous une personne qui, sous prétexte d’amour pour les
roses, remplirait les vases de son appartement avec des chardons, des
ronces et des chandelles.
Non, ce que ne disait point la vierge avocate, ce que ne disait
personne, peut-être parce que personne ne s’en apercevait, pas même
l’héroïne de ce petit conflit, c’est que celle-ci poursuivait, avant
tout, pour ne pas dire sans souci du reste, le placement par elle-même,
ou quelqu’un de ses invités, d’un de ses ours, d’une de ses bêtes à
Bon-Dieu, d’un de ses papillons empaillés, ou du cormoran de Monsieur
Sarlovèze, ou du caniche Petto, d’hilarante mémoire, enfin de toute
cette arche de Noé, à rendre jaloux Monsieur Rostand, et qui, loin de
grouiller dans l’œuvre chère à Monsieur Chéramy, ne fait qu’immobiliser
l’animalité de bois des ménageries enfantines.
Lisez plutôt: «L’élégante assistance a beaucoup applaudi Madame
Marguerite Jules Martin (excusez du peu! Serait-ce, par hasard, un
pseudonyme de Mademoiselle Bartet? Ça changerait joliment les choses!)
et Monsieur Paul Rameau, qui ont dit avec grand talent plusieurs poèmes
et, entre autres, de la Duchesse de Rohan...»
«Ah! que cet _entre autres_ est, pour moi, plein de charmes!...»
s’écriait l’Irlandaise, faisant allusion au _quoi qu’on die_ de
Molière. «Croyez-moi, c’est à lui que la France reconnaissante et la
Littérature obligée doivent le Chambard poétique. Sans lui, on ne nous
donnerait à entendre ni Halst, ni Ott, ni Bédarieux, ni Riberolles,
ni Nastorg, ni Alibert, ni Boutilleau, ni Boutello, dont les œuvres,
jusqu’à ce jour, victimes de la conspiration du silence, jouent, au
cours de ces réunions, le rôle du pain à chanter qui fait avaler la
pilule. Et cette pilule-là, c’est l’inévitable fragment de _Lande
Fleurie_!»
Peut-être bien tout de même entrait-il, dans ce dessein, quelque
chose de _fraternel_; mais alors, seulement par raccroc. L’auteuresse
connaissait par expérience la démangeaison de faire entendre ce qui
ne mérite pas d’être entendu; et, du même coup, elle se l’évitait à
soi-même, cependant qu’elle l’épargnait à ses coadjuteurs en incapacité
littéraire et en infélicité poétique.
Les vrais poètes se passent très bien de dégoiser leurs œuvres;
celles-ci contiennent une vertu qui suffit à ceux-là, leur permet
d’attendre le légitime succès et la finale réussite. Mais les œuvres
qui ne contiennent rien, il faut bien en combler le vide par des bravos
fallacieux, pour donner le change sur ce néant.
Certaine incidente du plaidoyer qu’elle avait cité ne trouva pas
davantage grâce devant Miss Winter. Il parlait avec un mépris évident
des «Duchesses d’Amérique et de Judée, des Comtesses du Pont et du
Rant...» Or, ces Duchesses-là, et des deux sortes, nul ne l’ignore et
ne songe à l’en blâmer, sont des meilleures amies de la maîtresse de la
maison; cependant que, pour la circonstance, Madame de _Pont_ de Gault
s’unit à elles, et, peut-être bien, Madame de _Rantz_ de Saint-Brisson.
La vierge avocate en fut donc pour ses frais et pouvait même se vanter
d’avoir gaffé, comme font les amis plus empressés qu’adroits, qui
manœuvrent un pavé pour débarrasser d’une mouche.
Miss conclut l’entretien en condamnant la défenderesse aux dépens et
en décernant à l’accusée le titre, d’ailleurs non sans charme, ni sans
agrément, de l’«Aubernon couronnée».
La nuit porta conseil. Un retour sur le leitmotiv des _invitations
après décès_ trouva, le jour suivant, Mademoiselle de meilleure humeur.
Elle convint que le groupe, parmi lequel la Duchesse invitait le défunt
à prendre place, rendait, seul, l’engagement indigne d’un tel hôte,
littérairement s’entend, cela va de soi. Si, au contraire, la Dame
s’était contentée de donner une réception en l’honneur de l’Ombre de
Verlaine, qu’elle y eût ajouté quelques Ombres fameuses, son attitude
aurait paru digne de se voir assimiler à celle de Louis de Bavière qui,
les soirs qu’il faisait organiser, pour soi, une audition Wagnérienne,
prétendait que les grands spectres du passé envahissaient le reste de
la salle. Un des poètes chers à la Gouvernante avait noté cela, dans
une pièce qui méritait au moins le titre de mystérieuse.
C’est égal, si l’on avait invité l’Ombre de Mademoiselle Vacaresco,
elle aurait eu du corps, même de la rondeur; et si l’on y avait joint
l’Ombre de Monsieur Crottinet, qu’est-ce qui serait resté?...
On en était à ce point d’interrogation, quand le facteur remit
une lettre à la bavarde. Ce pli contenait des potins de Paris et,
notamment, cette nouvelle qu’un poème de la Duchesse de Rohan,
intitulé _Le Radeau_, allait être récité dans une matinée à
bénéfice; mais, à cause du bruit qui se faisait, par anticipation,
autour de _Chantecler_ et de son bestiaire, le Comité souhaitait
obtenir de l’Auteuresse la permission de modifier légèrement, pour la
circonstance, le titre de la poésie et de l’orthographier: _Le Rat
d’eau_.
Tout faisait espérer que la bonne grâce, bien connue, de la grande Dame
se plierait, sans difficulté, à cette modification sans importance.
La lettre renfermait encore un _instantané_ qui semblait avoir été
rédigé par le Diable Boiteux ou l’Ange du Bizarre, le Roi Midas ou le
Roi Freiligrath, la Reine Baba ou le Pape des Papous. Il comparait
la Duchesse de Rohan à... VIRGILE, et ajoutait qu’elle s’était fait
«une âme à la Pierre Loti». Vraiment, il y avait ça... qui se
compliquait encore. L’Aïeule se trouvait avoir certain petit-fils
(«cet âge est sans pitié») évidemment le plus terrible des enfants
terribles, puisqu’il couronnait de roses sa bonne-maman, fleurs sans
doute empoisonnées, car à peine en était-elle ceinte que grand’mère se
mettait à dégoiser du Musset, dans le parc, pour donner la réplique à
son gendre, qui se trouvait être le «parrain de Max Dearly». Il y avait
encore ça. Qu’est-ce que Jérôme Bosch aurait pu inventer de plus, le
peintre des cauchemars?...
Visions terrifiantes, que couronnait, à son tour, un regret à l’adresse
de Mam’zelle Vacaresco, seule jugée capable de supporter sans broncher
un pareil spectacle. On s’en doutait un peu.
Mademoiselle fondit en larmes.
Tout de même, le lendemain, elle écrivit pour avoir le volume
qui avait inspiré l’_instantané_, alléchée soudain, à l’espoir
d’y retrouver du Jérôme Bosch. Elle fut déçue par d’assommantes
compilations sur le passé comme sur l’avenir de la Mingrélie, qui
sentaient, d’une lieue, la collaboration de famille et prétendaient
donner du poids à... ce qui n’en avait pas.
Là-dessus, la pauvre dame, bien persuadée de faire concurrence au
délicieux livre de la Princesse Bibesco, saupoudrait de vieux ana
Bonapartistes, et de quelques blagues, des compliments à l’adresse des
buffets.
Ça ne valait pas le voyage. Décidément, seuls, les vers de la Duchesse
de Rohan méritaient d’être lus. Mademoiselle se le tint pour dit.