XXXIV

La conversation des jours qui suivirent s’en reprit à des motifs

antérieurs et, notamment, à cette récente mésaventure ducale. Le

sujet se présentait avec tant de netteté qu’il fit rendre des oracles

judicieux par des personnes sans jugement. L’Étrangère, suivant sa

coutume, s’accusa transcendante et catégorique. Comme entrée de jeu,

elle établit d’abord que l’événement mettait en fâcheuse posture les

deux Académiciens qui avaient, dit-on, présenté la Duchesse à la

Société des Gens de Lettres, Messieurs Jean Richepin et Paul Hervieu.

Mais ce n’était qu’un détail de la question, qui reposait tout entière

sur une erreur, aussi bien dans l’esprit de la dame que dans celui des

familiers qui entretenaient son illusion, bonnement quelques-uns, mais

les plus nombreux, par intérêt et par ruse. Cette illusion, c’était

croire--ou le feindre--que toutes ces blagues avaient _du rapport

avec la littérature_. Les soi-disant défenseurs de cette nouvelle et

regrettable attitude d’une femme qui longtemps, très longtemps, en

avait eu d’autres plus appréciables, enfourchaient ce dada de bois, et

le chevauchaient avec une apparente inconscience. Or, si le mensonge

construit savamment, et, mis en œuvre astucieusement, doit sembler

odieux (il ne s’agissait en rien de cela), l’erreur naïve, accréditée

avec une complicité niaise, peut du moins donner sur les nerfs. C’était

le cas. Une vierge buveuse, non de poésie, mais de thé poétique, ce

qui est l’opposé, s’attelait à ce plaidoyer, avec de soi-disant preuves

qui prouvaient toutes, précisément, le contraire de ce que recherchait

l’avocate, laquelle pataugeait en une parfaite pétition de principe, à

savoir: raisonnement sur un point de départ faux. Quoi de mieux assorti

à cette définition que de comparer aux «grandes dames qui témoignèrent

une sollicitude passionnée aux Lettres Françaises», une femme qui fait

réciter chez soi des vers sans vigueur, par des poètes sans veine?

Cela, en effet, c’était aimer les Lettres, comme Monsieur Pierre

Lafitte, que Monsieur Roujon, dans un toast à jamais célèbre, proclame,

lui aussi, «l’ami des Lettres», sans que cela soit bien démontré par

la publication des feuilles dont le principal attrait consiste à faire

deviner laquelle, de deux bottines, appartient à tel ou tel artiste,

et de deux mentons, quel est celui de telle ou telle comédienne.

C’était encore aimer la langue française, comme la Marquise de Ganay

chérit les pastels, pour les anéantir ou y attenter. Enfin, et en un

mot, représentez-vous une personne qui, sous prétexte d’amour pour les

roses, remplirait les vases de son appartement avec des chardons, des

ronces et des chandelles.

Non, ce que ne disait point la vierge avocate, ce que ne disait

personne, peut-être parce que personne ne s’en apercevait, pas même

l’héroïne de ce petit conflit, c’est que celle-ci poursuivait, avant

tout, pour ne pas dire sans souci du reste, le placement par elle-même,

ou quelqu’un de ses invités, d’un de ses ours, d’une de ses bêtes à

Bon-Dieu, d’un de ses papillons empaillés, ou du cormoran de Monsieur

Sarlovèze, ou du caniche Petto, d’hilarante mémoire, enfin de toute

cette arche de Noé, à rendre jaloux Monsieur Rostand, et qui, loin de

grouiller dans l’œuvre chère à Monsieur Chéramy, ne fait qu’immobiliser

l’animalité de bois des ménageries enfantines.

Lisez plutôt: «L’élégante assistance a beaucoup applaudi Madame

Marguerite Jules Martin (excusez du peu! Serait-ce, par hasard, un

pseudonyme de Mademoiselle Bartet? Ça changerait joliment les choses!)

et Monsieur Paul Rameau, qui ont dit avec grand talent plusieurs poèmes

et, entre autres, de la Duchesse de Rohan...»

«Ah! que cet _entre autres_ est, pour moi, plein de charmes!...»

s’écriait l’Irlandaise, faisant allusion au _quoi qu’on die_ de

Molière. «Croyez-moi, c’est à lui que la France reconnaissante et la

Littérature obligée doivent le Chambard poétique. Sans lui, on ne nous

donnerait à entendre ni Halst, ni Ott, ni Bédarieux, ni Riberolles,

ni Nastorg, ni Alibert, ni Boutilleau, ni Boutello, dont les œuvres,

jusqu’à ce jour, victimes de la conspiration du silence, jouent, au

cours de ces réunions, le rôle du pain à chanter qui fait avaler la

pilule. Et cette pilule-là, c’est l’inévitable fragment de _Lande

Fleurie_!»

Peut-être bien tout de même entrait-il, dans ce dessein, quelque

chose de _fraternel_; mais alors, seulement par raccroc. L’auteuresse

connaissait par expérience la démangeaison de faire entendre ce qui

ne mérite pas d’être entendu; et, du même coup, elle se l’évitait à

soi-même, cependant qu’elle l’épargnait à ses coadjuteurs en incapacité

littéraire et en infélicité poétique.

Les vrais poètes se passent très bien de dégoiser leurs œuvres;

celles-ci contiennent une vertu qui suffit à ceux-là, leur permet

d’attendre le légitime succès et la finale réussite. Mais les œuvres

qui ne contiennent rien, il faut bien en combler le vide par des bravos

fallacieux, pour donner le change sur ce néant.

Certaine incidente du plaidoyer qu’elle avait cité ne trouva pas

davantage grâce devant Miss Winter. Il parlait avec un mépris évident

des «Duchesses d’Amérique et de Judée, des Comtesses du Pont et du

Rant...» Or, ces Duchesses-là, et des deux sortes, nul ne l’ignore et

ne songe à l’en blâmer, sont des meilleures amies de la maîtresse de la

maison; cependant que, pour la circonstance, Madame de _Pont_ de Gault

s’unit à elles, et, peut-être bien, Madame de _Rantz_ de Saint-Brisson.

La vierge avocate en fut donc pour ses frais et pouvait même se vanter

d’avoir gaffé, comme font les amis plus empressés qu’adroits, qui

manœuvrent un pavé pour débarrasser d’une mouche.

Miss conclut l’entretien en condamnant la défenderesse aux dépens et

en décernant à l’accusée le titre, d’ailleurs non sans charme, ni sans

agrément, de l’«Aubernon couronnée».

La nuit porta conseil. Un retour sur le leitmotiv des _invitations

après décès_ trouva, le jour suivant, Mademoiselle de meilleure humeur.

Elle convint que le groupe, parmi lequel la Duchesse invitait le défunt

à prendre place, rendait, seul, l’engagement indigne d’un tel hôte,

littérairement s’entend, cela va de soi. Si, au contraire, la Dame

s’était contentée de donner une réception en l’honneur de l’Ombre de

Verlaine, qu’elle y eût ajouté quelques Ombres fameuses, son attitude

aurait paru digne de se voir assimiler à celle de Louis de Bavière qui,

les soirs qu’il faisait organiser, pour soi, une audition Wagnérienne,

prétendait que les grands spectres du passé envahissaient le reste de

la salle. Un des poètes chers à la Gouvernante avait noté cela, dans

une pièce qui méritait au moins le titre de mystérieuse.

C’est égal, si l’on avait invité l’Ombre de Mademoiselle Vacaresco,

elle aurait eu du corps, même de la rondeur; et si l’on y avait joint

l’Ombre de Monsieur Crottinet, qu’est-ce qui serait resté?...

On en était à ce point d’interrogation, quand le facteur remit

une lettre à la bavarde. Ce pli contenait des potins de Paris et,

notamment, cette nouvelle qu’un poème de la Duchesse de Rohan,

intitulé _Le Radeau_, allait être récité dans une matinée à

bénéfice; mais, à cause du bruit qui se faisait, par anticipation,

autour de _Chantecler_ et de son bestiaire, le Comité souhaitait

obtenir de l’Auteuresse la permission de modifier légèrement, pour la

circonstance, le titre de la poésie et de l’orthographier: _Le Rat

d’eau_.

Tout faisait espérer que la bonne grâce, bien connue, de la grande Dame

se plierait, sans difficulté, à cette modification sans importance.

La lettre renfermait encore un _instantané_ qui semblait avoir été

rédigé par le Diable Boiteux ou l’Ange du Bizarre, le Roi Midas ou le

Roi Freiligrath, la Reine Baba ou le Pape des Papous. Il comparait

la Duchesse de Rohan à... VIRGILE, et ajoutait qu’elle s’était fait

«une âme à la Pierre Loti». Vraiment, il y avait ça... qui se

compliquait encore. L’Aïeule se trouvait avoir certain petit-fils

(«cet âge est sans pitié») évidemment le plus terrible des enfants

terribles, puisqu’il couronnait de roses sa bonne-maman, fleurs sans

doute empoisonnées, car à peine en était-elle ceinte que grand’mère se

mettait à dégoiser du Musset, dans le parc, pour donner la réplique à

son gendre, qui se trouvait être le «parrain de Max Dearly». Il y avait

encore ça. Qu’est-ce que Jérôme Bosch aurait pu inventer de plus, le

peintre des cauchemars?...

Visions terrifiantes, que couronnait, à son tour, un regret à l’adresse

de Mam’zelle Vacaresco, seule jugée capable de supporter sans broncher

un pareil spectacle. On s’en doutait un peu.

Mademoiselle fondit en larmes.

Tout de même, le lendemain, elle écrivit pour avoir le volume

qui avait inspiré l’_instantané_, alléchée soudain, à l’espoir

d’y retrouver du Jérôme Bosch. Elle fut déçue par d’assommantes

compilations sur le passé comme sur l’avenir de la Mingrélie, qui

sentaient, d’une lieue, la collaboration de famille et prétendaient

donner du poids à... ce qui n’en avait pas.

Là-dessus, la pauvre dame, bien persuadée de faire concurrence au

délicieux livre de la Princesse Bibesco, saupoudrait de vieux ana

Bonapartistes, et de quelques blagues, des compliments à l’adresse des

buffets.

Ça ne valait pas le voyage. Décidément, seuls, les vers de la Duchesse

de Rohan méritaient d’être lus. Mademoiselle se le tint pour dit.

La petite mademoiselle · 第 74 / 129 题