Un abus contre lequel il eût été difficile de s’élever sans faire
montre de tyrannie à l’égard de Mademoiselle, c’était celui que
prétend refréner, dans les hôtels de voyageurs, la recommandation qui
s’exprime ainsi: «On est prié de ne pas monter les journaux dans les
chambres.»--De la non-application de ce précepte résultait cependant
pour notre petite colonie, on vient de le voir, un véritable danger,
près duquel ne comptait que peu la dépense de lumière nécessitée par
une lecture tardive. Ce danger, c’était le thème nombreux fourni
à Miss Winter, pour sa conversation du lendemain, par l’épluchure
d’une foule d’alinéas gros de discussions et riches d’hérésies. Cela
donnait aux monologues de l’Étrangère quelque chose de kaléidoscopique
et de fatigant comme le jeu de cet appareil. A peine avait-elle fini
de parler du cadre en diamants que Madame Moore projetait d’offrir à
la Joconde, pour dégoter Madame de Béarn, dont la bordure soupçonnée
allait être offerte au Musée des Aveugles, que, tout aussitôt, elle
en venait aux arrestations opérées à la suite du Scandale Financier
Suisse. Sans transition, les visiteurs de Madame Ganderax étaient
pris à parti. La Gouvernante qui ne savait rien de cette Dame,
descendait armée de ce texte: «_Madame Ganderax recevra à quatre
heures, le premier jeudi de chaque mois, et tous les vendredis,
sauf le premier._» Une fois en possession d’un semblable filet,
l’Institutrice en tirait autant de variations que le célèbre duo des
_Voitures versées_ en fournit à son multiplicateur musical. Elle se
demandait de quel assemblage de prestiges la Dame inconnue pouvait
extraire et justifier l’espérance de voir des Parisiens, affairés et
distraits, garder présents à l’esprit, entre les vicissitudes du bridge
et du polo, du flirt et de l’art, de la religion et de la danse, les
quantièmes et les heures qu’une hôtesse, évidemment autoritaire, leur
signifiait par l’intermédiaire de la Presse, avec un raffinement de
difficultés, du genre de celles dont les pédagogues hargneux hérissent
des dictées ayant pour but de faire trébucher l’orthographe des
écoliers et s’effondrer leur syntaxe.
Munie d’un pareil thème, la lectrice lui faisait rendre des effets
qui, pour être singuliers, n’en étaient pas moins fastidieux. Elle
invitait à se représenter les clients du Ritz, leur _engagement book_,
à la main, en proie à toutes les combinaisons de la mnémotechnie, pour
se rappeler avec exactitude lequel, du jeudi ou du vendredi, était
celui qui, pris en défaut, n’aurait offert, aux arrivants déçus, que la
triste surprise de rencontrer _visage de bois_, chez Madame Ganderax,
sur le coup de quatre heures.
Cette note, péremptoire dans sa brièveté, excitait aussi la chercheuse:
_Madame Bulteau, grippée, ne recevra pas aujourd’hui._ Une telle image
évoquait d’abord les jujubes et le gargarisme, Géraudel et le Rigollot.
Évidemment le cas était foudroyant pour charger un avertissement, à
ce point tardif et, en somme, hasardeux (il y a des personnes qui
ne lisent pas de journaux, et qui font des visites) d’épargner les
trajets inutiles. Là encore, que de becs dans l’eau et de nez cassés!
Évidemment aussi l’influenzée s’en remettait à la Renommée aux cent
bouches de trompetter incontinent, aux quatre coins de Paris et de la
banlieue, sa décommande altière et mondiale.
Un tel jeu était assommant; Miss n’en avait cure. Et quand elle
consentait à changer de sujet, c’était pour demander l’intérêt que
pouvait trouver un quotidien à carillonner (comme des lecteurs à en
recevoir l’annonce) que le Comte Arthur de Gabriac, par exemple, venait
de «quitter Paris, pour retourner à Nice, en passant par l’Italie»; ou
que Mademoiselle Vacaresco, laquelle «met la dernière main à un roman
de mœurs paysannes roumaines, commencé depuis deux ans, vient de
visiter la Transylvanie en automobile».--Vraiment, _qu’est-ce que ça
faisait_?..
L’Irlandaise en conclut que la «prière d’insérer» avait, suivant elle,
porté un coup dangereux à la Presse Française, qui témoignait d’une
faiblesse, en prouvant une complaisance à l’innombrable et journalier
envoi de tant de vanités, occupées à donner aux nouvelles cosmiques
l’aspect de leur petit trantran et le son de leurs borborygmes.
Trop lancé pour s’arrêter en si beau chemin, notre Jonas féminin se
mit à prédire la ruine de Ninive. Comment désormais supporter des
attaches avec une civilisation dont l’état maladif se trahissait
par des soubresauts et des convulsions, que Mademoiselle qualifia
d’éclamptiques? Elle en cita quelques exemples et conclut: «On
laisse Villiers périr de misère et Verlaine crever de faim; mais
Monsieur Carnegie dépense cinq millions pour la création d’un héros
pacifique; et Monsieur Chauchard, deux cent mille francs, pour avoir un
enterrement Louis XV!»
Elle proclama que deux des maux dont notre temps mourait, c’était
l’_anticipation_ des réussites et l’_hydropisie_ des prodromes.
Elle basa son affirmation sur de nouvelles preuves. Au-dessous d’un
portrait de Bourget, publié plusieurs jours avant sa _Barricade_, il y
avait écrit: «l’Auteur du nouveau grand succès du Vaudeville.»--Qu’en
savait-on? à moins de se baser sur le succès des _Mauvais Bergers_ de
Mirbeau, ou de la _Nietzschéenne_ de Madame Lesueur?--Supposez que
la même rubrique ait été inscrite au-dessous du portrait de Monsieur
Prévost, à la veille des représentations de _Pierre et Thérèse_, qui
dut quitter silencieusement l’affiche, après avoir fait le minimum, que
serait-il advenu? Rien, il est vrai.--Monsieur Arnaud de Becquières
mijote un humble laïus qui, s’il réalise tout ce que lui laissent
de chances les moyens d’un orateur de cotillon, unis à ceux d’un
conducteur de _speechs_, ira peut-être jusqu’à mériter l’épithète de
«gentil». Avant que ce petit souffle ait eu le temps de s’enfler,
un grossissement, à la fois nasillard et phonographique, l’a déjà
transformé en orage sublime; ce ne sera rien moins qu’un «événement
triomphal». Tout juste le substantif et l’adjectif qu’il aurait convenu
d’appliquer à l’apparition du premier volume de la _Légende des
Siècles_!
Ici l’avocate respira, prit un temps, pour s’irriter bientôt après, en
lisant que la Duchesse de Rohan écrivait «dans la langue des dieux».
Mais comme le compte rendu ajoutait qu’au dernier «Gibou» poétique
de cette Dame, on avait entendu Monsieur Crottinet, l’Insulaire
en conclut que c’était un des dieux sus-nommés et, tout de suite,
cette constatation lui parut remettre les choses au point. Cependant
Cassandre, qui succédait à Jonas, s’irrita contre la coupable
complicité de la copie gratuite et de la demande d’insertion, qui se
mettaient de mèche pour qualifier de «régal littéraire» ce qui n’était
que rogatons sans littérature; parlant «du talent que l’on sait» quand
il aurait fallu dire: que l’on sait... ne pas être; et de «louanges
méritées», quand le langage d’une clef bien pensante aurait suffi à
s’exprimer là-dessus. Et l’insertion concluait: «Il faut, une fois de
plus, féliciter la Duchesse de Rohan, poète délicat elle-même, _des
encouragements donnés aux poètes_, qui n’ont pas toujours la faculté de
se faire entendre...»
La frondeuse rectifia: «Il faut, une fois de plus, blâmer la Duchesse
de Rohan des encouragements donnés aux poètes qui n’ont pas de talent,
à commencer par elle-même, etc., etc...»
Non, non, cent fois non, poursuivait le _discursus_ de l’énergumène, ce
n’est pas mériter des Lettres que d’agir, en ceci, comme le fait cette
Dame, c’est mériter des nasardes.
Les poètes, dignes de ce titre, trouvent toujours bien, une heure,
le moyen d’élever la voix, quand leur chant vaut d’être entendu. Et
cela, heureusement, tôt ou tard, rien ne saurait l’empêcher. Tel n’est
pas, à de rares exceptions près, le cas de ceux que fait entendre la
Duchesse; ceux-là ne relèvent que du silence et n’ont qu’à y gagner;
lui, de même, tant de fois supérieur à l’ébranlement de l’air par des
sonorités sans contrôle! Si, au contraire, l’auteur de tant de vers
de terre-à-terre (chez qui, je crois, il fréquente, les jours où le
thé a l’esprit de ne pas être poétique), obtenait de Monsieur Abel
Bonnard qu’il récitât ses belles strophes sur l’Amour de la Maison,
par exemple, ce serait «une autre paire de manches», comme dirait
Henriette. Mais ce n’est pas tous les jours fête, et surtout pas ceux
où les bons poètes qui, c’est plaisant à noter, se rendent volontiers
Boulevard des Invalides, en temps ordinaire, se feraient plutôt pendre
que de mêler leurs nobles accents à la confusion des langues.
Il y a les fillettes qui jouent à la Madame, les garçonnets qui jouent
au soldat ou au cheval et, généralement, tous les enfants, qui jouent
à la dînette. Tous ces diminutifs d’actes, sinon plus grands, du moins
plus tardifs, ce sont les imitations, les simagrées, pour ne pas dire
les singeries de l’âge, de l’armée, de l’équitation et de la cuisine.
C’est de la sorte que, chez la Duchesse de Rohan, l’on joue à la poésie.
Le Professeur Dieulafoy, dont l’érudition aurait parfaitement suffi,
en la circonstance, fit, un jour, à Monsieur Bourget, la grâce de lui
demander un nom pour un simulateur de maladies. L’Académicien répondit:
«Pathomime.» Que dirait l’auteur de _Cruelle Énigme_, si on lui
proposait pour le jeu (fort inférieur au _bridge_ et au _puzzle_) qui
se joue, chez la Duchesse de Rohan, le titre de Poétamime?
Mais tout cela n’était que joyeux et, au fond, assez inoffensif,
si ce n’est pour celle qui en portait la peine dans le jugement de
ses _vrais amis_, à jamais affligés de la voir sacrifier quelques
pouvoirs et d’aimables dons, à ces vaniteuses turlutaines; ce qui
était plus douloureux, c’était de lire, plus qu’avec fréquence, avec
continuité, le nom de Madame Alphonse Daudet, parmi les assistants
de ces «galéjades» que sa présence paraissait justifier, pour les
personnes qui ne connaissent pas son goût sévère, sa fine raillerie,
et son jugement sans mollesse. Que Mademoiselle Vacaresco applaudisse
Monsieur Crottinet, ce n’est qu’assortiment; mais quelle proportion
entre le grand nom de Lettres de l’auteur du _Petit Chose_, et ces
petites choses? La méchante se voilait la face. Il n’aurait plus manqué
que l’on vît là Madame Judith Gautier!..
Mais, après tout, elle n’eût que suivi, en cela, Monsieur Haraucourt,
lequel, s’il admet de voir présider des banquets, soi-disant
littéraires, par la Duchesse de Rohan, _considérée comme Poète_, prouve
du même coup, et indubitablement, que ces banquets-là n’ont rien à voir
avec les Lettres, même Hottentotes. Et nul n’est mieux à même d’en
juger que Monsieur Haraucourt, probe écrivain français.
Car, _on ne saurait assez le redire_, si la Bonne Dame (qui ne vient,
hélas! que pour ça!) n’exigeait pas de gâter le dessert, en s’y faisant
servir et resservir ses petits fours poétiques, _nulle ne serait mieux
qualifiée_, pour ce titre de Présidente. On n’en saurait trouver de
plus affable. Mais, comme poète, on n’en saurait trouver qui remplisse
moins les conditions.
Le tournant était périlleux. La Dame, comme Dame, éveillait de
respectueuses sympathies, éminemment justifiées, mais qu’elle brûlait
de transplanter incontinent sur le terrain de l’esthétique. Alors,
quand elle n’avait pas affaire aux snobs et aux complaisants, ça ne
marchait plus. Le fait est qu’elle n’avait pas encore obtenu d’un
écrivain, un peu digne de ce nom, l’article apologétique. Monsieur
Prévost lui-même, pourtant accessible aux musettes bleutées, faisait
la sourde oreille, et le bon Coppée, probablement pressenti, était
descendu dans la tombe, sans avoir critiqué _Lande Fleurie_, ce dont
le Bon Dieu lui avait su gré. Il fallait se contenter d’une conférence
de Montoya et d’un article de Monsieur Wiener. En revanche, des
personnes bien informées affirment que d’importants fragments d’un gros
travail sur les _Lucioles_ ont été trouvés dans les papiers légués à
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par Miss Lottie Collins,
la créatrice de Tara-ra-boum-de-Hay.
Quoi qu’il en soit, la Scudéry des Balkans (je ne parle pas de la
Reine) s’était prononcée dans le sens du déchaînement lyrique.
Une femme, entre toutes respectable par l’autorité de son talent et
la dignité de son caractère, se serait, paraît-il, efforcée de faire
entendre doucement à la chanteuse des _Ajoncs_, qu’un peu plus de
mesure apparaît désirable dans l’émission de l’alexandrin. Celle-ci
aurait répondu: «Vacaresco m’a pourtant recommandé de me _laisser
aller_.»--On la reconnaît bien là cette terrible _Fuite en Valachie_;
elle prêche d’exemple.
Cassandre n’avait plus de salive. Demelly crut devoir venir à son
secours, et à la rescousse; il sortit de sa poche un numéro du _Matin_
et se tailla un succès facile en lisant l’article intitulé: _La
Duchesse de Rohan fait inviter les poètes par son valet de chambre.
Cette manière offre des inconvénients._ On connaît l’anecdote, la
châtelaine distraite, si fort occupée à fêter Monsieur Crottinet,
qu’elle se trouve avoir, par mégarde, invité l’Ombre de Verlaine.
Contrairement à ce qu’on attendait, cette forme de gaffe d’outre-tombe
trouva l’auditrice indulgente, presque favorable. Elle dit simplement
que, si la bonne Dame en était à prendre les morts pour les vivants,
et Bussy-Rabutin, pour Mademoiselle Rabuteau, on devait trouver plus
naturel, désormais, de la voir confondre Victor Hugo avec Victor du
Bled, et les _Quatre Vents de l’Esprit_ avec les pets de nonne.
Pour atténuer le fâcheux effet produit par ce rapprochement, le
voisin entama quelques variations sur l’éternel _o tempora, o mores_!
Il conta qu’un de ses amis qui avait introduit, présenté, recommandé
chaleureusement un garçon, dans un intérieur jadis à la mode, s’en
était vu remercier par son protégé d’une façon inattendue: celui-ci
négligeait de le saluer quand il le rencontrait dans le salon dont
il lui devait l’accès. Ce récit eut le don de hausser Cassandre
jusqu’à l’invective héroïque. Elle cria: «S’il existe des maîtresses
de maison pour autoriser, pour favoriser de telles façons de faire,
ces amphytrionnes-là ont leur place d’honneur toute marquée dans la
République de Va-t’faire fiche et dans l’État de Va-comm’j’te-pousse,
où l’on mange avec ses doigts, après les avoir préalablement fourrés
dans son nez, sans compter celui des autres!...»
Voilà ce que valait, aux habitants du castel, la lecture, mal digérée
par Mademoiselle, des journaux du matin, potassés dans la nuit!