Mademoiselle n’en admirait pas moins les manifestations de la
Terpsichore étrangère et tout spécialement son projet d’une École de
Danse, en plein air, dans un paysage sacré, parmi les murmures de
la forêt et le gazouillement des sources. On verra que Miss Winter
caressait, elle aussi, un rêve similaire, dans l’ordre de la Pédagogie.
Mais là ne se bornaient point ses philanthropiques désirs. Une autre
création qui la hantait, c’était la fondation de ce qu’elle appelait
le _Musée des Aveugles_. Peu sensible aux plaisanteries que lui avait
values cette désignation, curieusement humanitaire, elle n’était
pas davantage accessible au blâme d’une fausse interprétation, qui
l’aurait accusée de manquer de respect, à l’égard de celle des
infirmités qui, entre toutes, mérite la déférence émue et l’attention
apitoyée. Sa bonne foi lui suffisait; aussi poursuivait-elle son but
avec ardeur, avec confiance, et de nombreuses adhésions l’assuraient
déjà que son appel avait été entendu, non moins que son aspiration
comprise. L’instigatrice avait reçu, mieux que des promesses, des dons,
pour cette association audacieuse: un dessin, d’après le Marquis de
Clermont-Tonnerre, par un imitateur de Burne-Jones; le portrait de Miss
Berthe Capel, par Jacques Blanche; un autre portrait, celui de Monsieur
Reynaldo Hahn, au piano, et bouche bée, par Madame Lucie Lambert,
pastel qui avait eu les honneurs du Salon et présentait un remarquable
exemple de ce que Baudelaire appelle «fureur stationnaire»; encore de
gracieuses œuvres par Flameng, et _tutti quanti_, sans omettre une
charmante composition du Duc de Guiche. Enfin, on avait tout lieu de
croire que la générosité, bien connue, de la Comtesse René de Béarn se
laisserait fléchir en faveur de l’Institut qu’une touchante devise:
_Art et Tâtonnement_ rendait, entre tous, sympathique. La noble Dame,
qui partage avec Madame Moore le titre envié de _Mécène féminin_,
abandonnerait, on voulait le croire, à cette intention, la célèbre Cène
de Dagnan-Bouveret, qui occupe le fond de la Byzance du Septième.
L’utilité de tels dons, demanderez-vous peut-être? Sans oublier
l’hommage rendu à ceux qu’il ne sied pas exclure du droit de posséder
les œuvres d’art, ne peut-on admettre que le toucher d’une toile de
Monticelli, par exemple, puisse offrir, avec ses reliefs, au subtil
doigté des protégés de Valentin Hauÿ, une volupté d’esthétique?
Mais il y a plus; les miracles de Lourdes en font foi, l’extrémité,
l’excès du désir jouent un rôle effectif dans les guérisons. Pourquoi
la juste soif de voir, d’admirer une peinture de Jacques Blanche ou de
Dagnan-Bouveret, ne parviendrait-elle pas à rendre, ne fût-ce qu’un
peu de la clarté du jour, à ce qui (toujours en trop grand nombre,
hélas!...) survit, parmi nous, de Bélisaire?
«Je vois!» s’écriait naguère une aveugle en écoutant la Duse clamer son
_Io vede!_ dans LA VILLE MORTE.
Celui qui devrait la vue à un tableau de Blanche commencerait-il par
regretter son nouvel état?