C'est contre cet outrageant éloge de la clémence de Danton qu'il faut
défendre sa mémoire. La réaction honore en lui la victime de la pitié
et de Robespierre. C'est pour avoir tenté d'arrêter la marche de la
Terreur qu'il succomba, répète le thème habituel des apologistes
malgré eux.
Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que
Danton lui-même, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle
fut aussi son devoir.
La Gironde abattue, Danton se trouva en présence de deux partis réunis
cependant par les mêmes intérêts: les Hébertistes à la Commune, les
Montagnards à la Convention. Entre eux point de place pour les
modérés, ce modéré fût-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme
d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos
demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir
fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-être aussi que la
Révolution était au terme de son évolution, qu'elle était désormais
établie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions
c'étaient là en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour
du repos, par lassitude.
Il s'arrêta alors qu'il eût fallu continuer la rude marche, il
s'arrêta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son
influence était puissante encore; vers cette grande tête ravagée et
illuminée se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la
Montagne. De cette bouche éloquente, pleine d'éclats éteints, de
foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de
Danton pouvait être prise par les Dantonistes comme une réprobation;
un mot de fatigue pouvait être interprété comme un ordre de recul.
Reculer, c'était condamner la Terreur, la paralyser au moment de son
dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il
lui fallut choisir de la Révolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce
devoir qu'on lui impute comme un crime.
Et pourtant! pourtant, oui, c'était un crime, cet austère, atroce et
formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progrès
révolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait
réveillé l'énergie guerrière de la France, cet homme avait, pour
appeler à la défense du sol, trouvé des mots qui avaient emporté et
déchiré le coeur du peuple, il avait été son incarnation, son écho, sa
bouche d'airain. Cet homme avait proposé tout ce qui avait sauvé la
Patrie et c'était au nom de ces mêmes mesures qu'il importait de le
frapper. Et il fut frappé.
Robespierre ne se résigna point à l'atroce tâche avec la joie sauvage,
la cruauté froide et la facilité dont on charge sa mémoire. Un de ceux
qui se décidèrent à abattre Danton sans discuter, Vadier, ce même
Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier
reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre
l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait à
se décider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en
avait pas compris la nécessité, nous venons de montrer que pour
l'inflexibilité de Robespierre la chose était un devoir, mais parce
qu'il lui répugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que
Danton avait porté à la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigné par
Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, où, rapportant les
détails de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que
cela fut un assassinat médité, préparé de longue main, lorsque deux
jours après cette séance où présidait le crime, le représentant
Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet événement, finit
par me dire: que Saint-Just, par son entêtement, avait failli
occasionner la chute des membres des deux comités, car il voulait,
ajouta-t-il, que les accusés fussent présents lorsqu'il aurait lu le
rapport à la Convention nationale; et telle était son opiniâtreté que,
voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le
feu, et nous planta là. Robespierre était aussi de son avis; il
craignait qu'en faisant arrêter préalablement ces députés, celle
démarche ne fût tôt ou tard répréhensible; mais, comme la peur était
un argument irrésistible auprès de lui, je me servis de cette arme
pour le combattre: Tu peux courir la chance d'être guillotiné, si tel
est ton plaisir; pour moi, je veux éviter ce danger, en les faisant
arrêter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le
parti que nous devons prendre; tout se réduit à ces mots: Si nous ne
les faisons point guillotiner, nous le serons nous-mêmes." [Note:
P.-A. Taschereau.--Fargues à Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris,
an III, p. 16.--Cité dans les Annales révolutionnaires, n° 1,
janvier-mars 1908, p. 101.]
L'hésitation de Robespierre vaincue, Danton était perdu.
L'accusation contre Danton compléta le crime. C'était le compléter,
l'aggraver, en effet, que d'élever contre lui le reproche de la
vénalité. De source girondine, le grief fut repris par les
Montagnards; et il a fallu attendre près d'un siècle pour en laver la
mémoire outragée et blasphémée de Danton. Mais le premier pas fait,
les autres ne coûtèrent guère et on sait jusqu'où Saint-Just alla. Ici
point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout à coup,
s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera,
dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relèvera pas.
Fouquier-Tinville, dans son dernier mémoire justificatif, a éclairé
les dessous de cette terrible machination, il a dit d'où était venu le
coup, on a reconnu la main... Hélas! la main qui, à Strasbourg et sur
le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammées des
proclamations jacobines!
Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, déchu, Saint-Just se tient
debout devant la tribune où Robespierre lance son dernier appel à la
raison française, dans le tumulte hurlant de la Convention déchaînée,
peut-être, devinant l'expiation, Saint-Just se remémora-t-il les
suprêmes paroles de Danton au Tribunal révolutionnaire: "Et toi,
Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée
contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur!"
[Note: Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 4e partie, n° 21.]
Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande
et un peu moins pure.