La Patrie! Point de discours où le mot ne revienne. La Patrie, la
France, la République; point de plus haut idéal proposé à ses efforts,
à son courage, à son civisme. Il aime son pays, non point avec cette
fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole à exploiter, il
l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre
où fut le berceau de la liberté, il s'agenouille devant cette patrie
qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libération. C'est
bien ainsi qu'il se révèle comme imbu de l'esprit des encyclopédistes
[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le représentant
politique le plus accrédité de l'école de l'Encyclopédie. [Note:
ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris,
Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie
la sainte liberté est à ses yeux le premier peuple de l'univers. Il
est de ce peuple, lui. De là son orgueil, son amour, sa dévotion.
Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierté et de fougue; jamais
citoyen ne consentit tant de sacrifices à son idéal. En effet, Danton
n'avait pas comme un Fouché, un Lebon, un Tallien, à se tailler une
existence nouvelle dans le régime nouveau; au contraire. Pourvu d'une
charge fructueuse, au sommet de ce Tiers État qui était alors autre
chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la
Révolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence
laborieuse mais confortable, aisée, paisible. Elle vint, cette
Révolution attendue, espérée, souhaitée, elle vint et cet homme fut à
elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouvé,
démontré; il quitta ce foyer, et il fut à la chose publique. Nous
connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 août.
Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit
jours après sa mort, pour lui donner le baiser suprême de l'adieu; et
pourtant, il laissa là sa femme pour se donner à la neuve République.
Il quitta tout, sa vieille mère (et il l'adorait, on le sait), son
foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des
volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnégation sans
exemple. Il sacrifiait sa mémoire, sa gloire, son nom, son honneur à
la Patrie. "Que m'importe d'être appelé buveur de sang, pourvu que la
patrie soit sauvée!" Et il la sauvait. Il était féroce, oui, à la
tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux
mesures violentes, extrêmes, au nom de son amour pour la France. Il
était terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanité.
Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes âprement
révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre
les patriotes". Qui, aujourd'hui, après les savants travaux de feu A.
Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour
servir à l'histoire de la Révolution française; 1861, in-8°.] et du Dr
Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son
idéal, en effet, était l'ordre, la concorde entre les républicains.
Jusque dans son dernier discours à la Convention, alors que déjà à
l'horizon en déroute montait l'aube radieuse et terrible du 16
germinal, alors encore il faisait appel à la concorde, à la
fraternité, à l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naître, il ne
pouvait être un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il
aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur
les ruines de la monarchie la cité nouvelle promise au labeur et à
l'effort de la race libérée. Était-il propre à cette tâche? L'ouvrier
de la première heure aurait-il moins de mérite que celui de la
dernière? "C'était un homme bien extraordinaire, fait pour tout",
disait de lui l'empereur exilé, revenu au jacobinisme auquel il avait
dû de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal
inédit de Sainte-Hélène (1815-1818), avec préface et notes de MM. le
vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.]
La réorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but.
Qu'on lise ces discours, on y verra cette préoccupation constante:
satisfaire les besoins de la République, les devancer, l'organiser.
Cela, certes, est indéniable.
Ainsi que Carnot organisa la victoire, il médita d'organiser la
République. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et
les moyens lui firent défaut, et que, lassé du trop grand effort
donné, son courage fléchit. Le jour où il souhaita le repos fut la
veille de sa ruine.
Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a exposé avec une sobre
netteté dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser
l'invasion étrangère, écrit-il, briser les dernières résistances
rétrogrades et constituer un gouvernement républicain en le fondant
sur le concours de toutes les nuances du parti progressif,
indépendamment de toutes vues particulières, de tout système
quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son
libre développement intellectuel, moral et pratique entravé depuis si
longtemps par la coalition rétrograde; mettre au service de cette
oeuvre une énergie terrible, nécessaire pour conquérir notre
indépendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration
royaliste, et une opiniâtreté comme on n'en avait pas encore vu à
établir entre tous les républicains un accord étroit sans lequel la
fondation de la république était impossible, tel était le programme de
Danton à son entrée au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi
l'application jusqu'à son dernier jour, à travers des résistances
inouïes et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation
des moyens aux circonstances qui étonneront toujours des hommes doués
de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p.
56.]
Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils
étaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropriés aux
circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en
présence de telles circonstances. Terribles, elles durent être
combattues terriblement. À la Terreur prussienne répondit la Terreur
française. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est
là l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du
système. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la
seule qui puisse être donnée, c'est la seule qui ait été combattue.
En effet, enlevez à la Terreur la justification des circonstances, et
c'est là un régime de folie et de sauvagerie. Thème facile aux
déclarations réactionnaires, on ne s'arrête que là. C'est un argument
qui semble péremptoire et sans réplique; le lieu commun qui autorise
les pires arguties et fait condamner, pêle-mêle, Danton, Robespierre,
Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette réprobation,
Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit à charger sa mémoire
de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les
mesures qu'il proposait.
Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postérité.
Or, il n'échappe à quiconque étudie avec son âme, avec sa raison,
l'heure de cette crise, que c'est précisément là qu'il importe de
chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects,
le tribunal révolutionnaire, l'impôt sur les grosses fortunes, la
Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la
France. Si quelque bien-être et quelque liberté sont notre partage
aujourd'hui dans le domaine politique et matériel, c'est à la Terreur
que nous les devons. La responsabilité était terrible. Danton l'assuma
devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrière-pensée,
car, on l'a avoué, l'ombre de la trahison et de la lâcheté effrayait
cet homme. [Note: Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.]
Il se révéla l'incarnation vibrante et vivante de la défense nationale
à l'heure la plus tragique de la race française.
Cette défense, la Terreur l'assura à l'intérieur et à l'extérieur. À
l'instant même où elle triomphait de toutes résistances, Danton
faiblit. Pour la première fois il recula, il se sentit fléchir sous
l'énorme poids de cette responsabilité et il douta de lui-même et de
la justice de la postérité. Et celui que Garat appelait un grand
seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de là
Révolution française, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui
allait assurer une indéfectible gloire. Et c'est l'heure que la
réaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir
sa dédaigneuse indulgence; c'est l'heure où elle est tentée d'absoudre
Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clémence qui ne fut
chez lui que de la lassitude.