L'improvisation, si elle nuisit à la pureté littéraire des discours de
Danton, eut encore d'autres désavantages pour lui. Elle nous les
laissa incomplets, souvent dénaturés et altérés. Rares sont ceux-là
qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs
comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'écrire leurs discours
et d'en corriger les épreuves au Moniteur, Danton dédaignait de s'en
préoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consécration de
l'avenir, et il avait à leur égard la manière de mépris et de dédain
dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces
discours sont à jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrivés
par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent
entre elles des variantes que M. Aulard avait déjà signalées. Entre
les deux nous avions à choisir. C'est à celle du Moniteur que nous
nous sommes arrêté. Outre son caractère officiel,--dénaturé, nous le
savons bien, mais officiel quand même,--elle offre au lecteur,
désireux de restituer le discours donné à son ensemble, la facilité de
se retrouver plus aisément.
Tel discours publié ici, nous ne le dissimulons pas, prend un
caractère singulièrement plus significatif lu dans le compte rendu
d'une séance. Mais cette qualité devenait un défaut pour quelques
autres qu'elle privait de leur cohésion, de l'enchaînement logique des
périodes. C'est pourquoi nous nous sommes décidé à supprimer, à moins
d'une nécessité impérieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la
lecture, telles les interruptions sans importance, tels les
applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune manière modifié la
suite du discours.
Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecté tout ce qui avait
décidé l'orateur à répondre sur-le-champ aux observations présentées.
C'est le cas où nous nous sommes trouvé pour la séance où Danton
s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres
encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du
conventionnel. Ce n'est pas à l'ensemble de son oeuvre oratoire que
nous avons prétendu ici, et d'ailleurs, il serait à coup sûr
impossible de le reconstituer rigoureusement.
Ce choix, la matière même des discours nous le facilita
singulièrement. Tous les sujets de quelque importance furent discutés
et traités par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de
reproduire les discours où il exposa ses vues politiques, le plus
complètement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs
la méthode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour réunir quelques
discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il
avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et
de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour réunir les
discours du ministre du 10 août; mais, outre les erreurs de dates
assez sérieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de résumer ou de
donner la brève physionomie des séances où les discours publiés furent
prononcés. Nous avons essayé de combler cette lacune, d'éclairer ainsi
certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru
utile de joindre à ce volume le mémoire justificatif rédigé par les
fils Danton contre les accusations de vénalité portées contre leur
père. Cette pièce curieuse publiée par le Dr. Robinet dans son mémoire
sur la vie privée du conventionnel méritait d'être reproduite, tant à
cause de la haute mémoire qu'elle défend, qu'à cause de la
personnalité de ses signataires. C'est une réponse précise, modérée et
de noble ton, qui a le mérite de prouver, par des pièces écrites, et
authentiques, la probité de celui qui mourut, suivant le mot de M.
Aulard, pur de sang, pur d'argent.
Restitués ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton
apparaîtront comme de belles leçons de civisme et de pur patriotisme.
Jamais amour pour la terre natale ne brûla d'un feu plus égal, plus
haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de persévérance et
plus de foi en le pays; jamais homme ne légua à l'histoire une plus
vaste espérance dans les glorieuses destinées de la Révolution.