Le glacis de la défense française paraissait s’étendre de Belfort à
Longwy; Belfort, Epinal, Toul, Nancy, semblaient les points les plus
exposés qui devaient supporter dès le premier jour l’attaque de
l’adversaire. Or il est paradoxal, mais vrai, de dire que les camps
retranchés de Belfort, d’Epinal et de Toul n’ont pas encore reçu un
seul coup de canon, et que Nancy n’a été bombardé que pendant quelques
heures. Comment ces villes ont-elles été préservées de toute attaque
et quelle est la situation de ces départements, c’est ce qu’une
mission dans l’Est vient de me permettre d’observer.
.*.
Au mois d’août, l’offensive française se prononça vers Colmar en
Alsace et vers Sarrebourg en Lorraine, dans le même temps où elle
s’engageait en Belgique. Notre offensive fut arrêtée par le nombre et
par diverses circonstances à Mulhouse et à Morhange, en même temps
qu’à Charleroi. Mais, tandis que notre retraite au Nord laissa
pénétrer les Allemands jusqu’à la Marne, à l’Est ceux-ci furent
arrêtés devant Dannemarie et Thann en Alsace, devant la Moselle en
Lorraine. En Alsace nous n’avons jamais cessé de tenir le Sud du pays,
et ces tranchées au delà de Dannemarie et de Thann sont la meilleure
protection de Belfort dont elles constituent comme une défense mobile.
En Lorraine, l’attaque allemande fut des plus vives. Après la
malheureuse affaire de Sarrebourg, le 20 août, les Allemands se
croyaient tout permis; ils se promettaient de percer nos lignes par la
fameuse trouée de Neufchâteau, entre Epinal et Toul. Pour parvenir de
Lorraine à Neufchâteau, on doit franchir le Madon vers Mirecourt et la
Moselle vers Charmes.
Maîtres de Lunéville et de toute la région, les régiments allemands
s’avancent le 24 août, pleins de confiance, en rangs serrés, fifres en
tête; ils ont traversé la Meurthe grossie de la Mortagne et se
dirigent vers la Moselle. Mais, dans la nuit, les généraux de
Castelnau et Dubail ont réuni et transporté tout ce qu’ils ont pu
trouver d’artillerie sur les hauteurs de Bayon et de la côte d’Essey.
L’armée allemande, massacrée à bonne distance, est arrêtée net et
c’est ce que l’on appelle dans le pays la «Victoire de Bayon»; elle
est d’une importance capitale dans l’histoire de cette guerre, car,
si, après Sarrebourg, les Allemands étaient passés par la trouée de
Charmes-Mirecourt-Neufchâteau, c’était notre aile droite tournée et
les derrières de la grande armée du Nord-Est menacés.
Depuis le 24 août, une lutte sans trêve ne laisse pas avancer les
Allemands d’un pas et après le 6 septembre la victoire de la Marne
fait sentir son contrecoup en Lorraine: les Allemands évacuent les
territoires de Saint-Dié-Lunéville pour ne plus tenir au Sud de Nancy
que des parcelles infimes du sol français. La solidité de nos lignes
d’Alsace, la victoire de Bayon et l’admirable résistance du Grand
Couronné de Nancy ont protégé de toute atteinte nos cités de l’Est
sauvées par l’armée de Castelnau et de Dubail.
Après la victoire de la Marne, le combat est devenu quotidien sur
cette ligne Nancy-Dannemarie et aucun spectacle n’est plus grandiose
que celui de ces troupes qui depuis deux mois se battent chaque jour,
veillent chaque nuit auprès de leurs canons ou dans leurs tranchées et
restent pleines de bonne humeur et d’espérance, sans avoir le soutien
moral d’une offensive interdite. J’ai vu le calme de ceux qui se
battaient, calme aussi grand quand ils faisaient un mouvement au
combat de Seppois que quand ils se reposaient en arrière des
tranchées, à Nayemont-les-Fosses, et j’ai vu l’impatience de ceux qui
restaient, loin du combat, dans le tranquille séjour d’un Belfort ou
d’un Epinal.
Cette lutte tenace et héroïque a donc assuré la sécurité de notre sol
et celle de l’aile droite de notre grande armée; elle n’a pas été sans
de douloureux sacrifices.
La plaine d’Alsace et le plateau lorrain ont été à nouveau le témoin
de la lutte traditionnelle des deux civilisations et à leur surface on
suit les fastes de cette histoire d’hier: des tertres modestes ou
immenses jalonnent son sol; une baïonnette ou un képi, un drapeau ou
une grossière croix de bois arrêtent le regard du passant et la
charrue du paysan; les branches des arbres sont déchiquetées, les obus
ont creusé leurs «marmites» et, le long de la route, les tombes
portent des fleurs.
Entre deux combats, des cérémonies à la mémoire des morts sont
célébrées en plein champ. J’ai assisté à celle du dimanche 11 octobre,
entre Gerbeviller et Moyen, sur les hauteurs du plateau lorrain. La
veille, à Gerbeviller, au milieu des ruines de la petite ville, dans
sa maison seule épargnée, la sœur Julie, portée à l’ordre du jour de
l’armée pour son dévouement pendant les jours tragiques de la fin
d’août, avait invité M. Maurice Barrès, avec qui je voyageais, à venir
apporter un dernier adieu aux morts de Lorraine.
Les nuages pleins de pluie, la brume épaisse au milieu de laquelle
nous venions de faire le pèlerinage des villages brûlés se sont
dissipés; une atmosphère limpide et calme nous apporte les sonneries
funèbres des clochers qui se devinent vers l’Ouest; à l’Est, le son
sourd du canon retentit à intervalles réguliers; un soleil d’octobre
auréole l’autel improvisé, les drapeaux et la grande croix de bois au
pied de laquelle trois cents morts sont couchés sous le tertre allongé.
[Illustration:
Sœur Julie. M. G. Louis-Jaray. M. Maurice Barrès.
Pendant la messe des morts, dite en plein champ par un prêtre-soldat,
près de Gerbeviller.
Au premier plan, la sœur Julie, qui protégea vaillamment nos blessés,
et qui a été citée à l’ordre du jour de l’armée.]
[Illustration: La cérémonie à la mémoire des morts célébrée le 11
octobre, près de Gerbeviller, dans un champ où reposent, sous un
tertre, trois cents de nos soldats.――_Phot. de M. G. Louis-Jaray._]
Sœurs de Gerbeviller, soldats du cantonnement voisin, paysans restés
vivants des villages incendiés, tous sont là autour du prêtre-soldat
qui dit la messe pour les morts, autour du missionnaire inconnu et de
M. Maurice Barrès qui disent les paroles d’espérance dont ces morts
sont le gage. Et, derrière l’autel, dans un pli du terrain,
Gerbeviller laisse voir la silhouette tragique de ses deux cents
maisons brûlées à la torche et de son clocher, à moitié abattu par les
boulets, qui ont dessiné, dans la tour de l’église, une sorte de
gigantesque croissant de pierre en place de la croix disparue.
.*.
On a dit jadis la grande pitié du royaume de France lors des guerres
de religion, puis les horreurs de la guerre de Trente Ans; mais rien
ne saurait dépasser les ruines de ces villages lorrains et c’est en
quelques jours qu’elles ont été accumulées par une horde barbare.
Partez de Saint-Dié, non loin des lignes ennemies; voici en arrivant
une belle villa qui domine la vallée, il n’en reste qu’une façade
branlante; les gens du pays affirment qu’elle a été brûlée à la main;
à Saint-Dié même deux quartiers ne sont plus qu’un amas de décombres.
Suivez la vallée de la Meurthe, tous les villages sont des victimes du
feu; Raon-l’Etape raconte les assassinats allemands, et les dix sœurs
de l’ambulance, qui soignent encore aujourd’hui les blessés ennemis,
nous disent les brutalités des occupants et leur fusillade dans la
brume; le maire nous conduit à l’église où tout a été systématiquement
pillé, détruit et enfin passé au feu. Le même spectacle de maisons
éventrées et brûlées se présente aux yeux à Saint-Michel, à
Nompatelize, à Baccarat et dans toute la vallée.
Traversez ensuite au milieu des tranchées allemandes le col de la
Chipotte ou Domptail et allez dans la vallée de la Mortagne, c’est la
même vision à Rambervillers, à Saint-Pierremont, à Gerbeviller,
partout.
Mais le triomphe de la Mort a été accompli à Nomény, au Nord de Nancy,
et à Gerbeviller.
[Illustration: En Alsace reconquise: la mairie de Dannemarie, sur
laquelle flotte maintenant le drapeau français.]
Devant ce gros village une section d’admirables alpins tiennent toute
la journée contre des forces énormes; le soir venant, ils ont accompli
leur mission et s’évanouissent dans la nuit vers les lignes
françaises; derrière eux, furieux de la résistance, entrent des brutes
déchaînées; pas une maison ne reste debout, sauf celle de la sœur
Julie; l’ordre est donné de mettre le feu à la torche et les torches
sont là comme témoignage; dans les maisons on jette des capsules
fusantes pour que l’incendie fasse bien son œuvre et on montre celles
que les Allemands ont laissées inemployées; avant le feu, officiers et
soldats organisent la rapine systématiquement; et, le soir, quand tout
est fini, ils reviennent pour vider les caves; entre temps, ils
assaillent la population et il faudrait un Mirbeau pour décrire le
«Jardin des Supplices» infligés aux hommes et aux femmes de ce
malheureux village. A l’ambulance, la sœur Julie s’interpose
courageusement entre les blessés qui agonisent et les officiers
pénétrant comme à l’assaut, tenant d’une main, me raconte la sœur, un
poignard et de l’autre un revolver. Ils découvrent ou déshabillent les
malheureux blessés, mais leurs poignards n’osent les achever devant
les sœurs.
[Illustration: M. Maurice Barrès au sommet du ballon d’Alsace: dans le
fond, une tranchée-abri française.]
[Illustration: Un document éloquent: sur une feuille de papier
officiel allemand de la justice de paix de Dannemarie, le dessinateur
alsacien Zislin, maintenant soldat français comme Hansi, a établi et
signé le reçu d’un lot d’effets de laine apporté à ses camarades par
MM. Maurice Barrès et Gabriel Louis-Jaray.]
Chaque village raconte une histoire tragique; certaines dépassent
l’imagination par le raffinement de cruauté qu’elles révèlent. A
Voivre, par exemple, les Allemands saisissent le curé, accusé
d’espionnage pour avoir chez lui une carte plantée de petits drapeaux
qui marquaient les lignes ennemies. Ils l’emmènent et lui annoncent
qu’ils vont le fusiller. Chemin faisant, une femme les voit et
intercède auprès du chef; on la saisit pour lui faire partager le sort
du curé; plus loin un vieil homme aperçoit le cortège et supplie qu’on
leur fasse grâce; on le prend à son tour et on les entraîne tous trois
hors du village en leur annonçant leur exécution. Le prêtre est placé
debout au milieu des deux vieillards à genoux et sur eux trois il
chante le _Libéra nos, Domine_; le peloton tire, mais a ordre de ne
viser que le prêtre; les deux autres sont épargnés; on a voulu
seulement leur donner une leçon d’humanité.
Il est à peine besoin d’insister sur la misère de ces populations
envahies. Il faut les empêcher de mourir de faim, de froid et leur
assurer un abri. De leurs maisons, de leurs vêtements, de leurs
récoltes, il ne reste rien. Plus tard, le gouvernement s’occupera de
les indemniser; aujourd’hui, il s’agit seulement de les faire vivre;
et il faut faire vivre aussi ceux qui ont quitté leur village pour les
parties non envahies du département et tous ceux qui, sur la
frontière, sont sans ressources parce que l’usine où ils travaillaient
a dû fermer ou parce que la terre dont ils se nourrissaient a été
razziée; même dans la vallée de la Moselle, qui de Nancy à sa source
est restée inviolée, l’approche de l’ennemi a causé des désastres; ce
ne sont pas seulement les arbres abattus pour permettre le feu de
notre artillerie; au gué de la Moselle, Charmes, si exposé, est
intact, et M. Barrès, plus heureux que M. Poincaré à Sampigny, que M.
Hanotaux à Pargnan, que M. Lavisse à Nouvion, plus heureux aussi que
son voisin le général Lyautey, a retrouvé sa maison debout: ses
boiseries du dix-huitième siècle, son fauteuil de sorcier et son bahut
lorrain, ses naïves peintures paysannes sur verre et ses vieilles
gravures, tout est à sa place, comme le cadran solaire qui marque
l’heure sur la façade de sa maison. Mais déjà dans le malheureux
jardin des arbres gisent à terre; toutefois les fleurs n’ont pas
souffert et le propriétaire peut en prendre une gerbe pour les porter
à l’un de ceux qui ont défendu les approches de Charmes, au colonel
Marchand, blessé à la tête de la brigade coloniale qu’il commandait.
[Illustration: La maison de M. Maurice Barrès, à Charmes, restée
intacte.]
Les arbres jetés bas sont le moindre malheur. Mais, en plusieurs
endroits, la récolte n’a pu être levée, faute de bras, la population
mâle de 16 ans à 60 ans étant occupée aux travaux de terrassements
militaires; bientôt, faute d’hommes et de chevaux, le labourage et
l’ensemencement ne pourront peut-être se faire et ce sera une nouvelle
ère de misère.
Dans la partie de l’Alsace occupée par nos troupes, le flux et le
reflux des armées ont causé un universel malheur et la souffrance
qu’endurent ces paysans d’Alsace est inexprimable. Sachons leur
montrer que le premier geste de la «Douce France» qui vient à eux est
un geste de secours et de compassion. Apportons-leur la vie et non la
mort.
Aussi tous ceux qui n’ont pas subi l’invasion doivent-ils, dans un
élan fraternel, venir à l’aide de ces malheureux qui ont souffert pour
chacun de nous; c’est pour tous les Français un devoir de charité
nationale, c’est pour tous les amis de la France la plus belle des
œuvres que le secours aux victimes innocentes des barbares[1].