AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE

par PIERRE LOTI

Où donc cela se passait-il?… Une des particularités de cette guerre,

c’est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l’excellence

détaillée de celles que j’emporte en route, je ne sais jamais où je

suis… Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr,

hélas! que cela se passait en France. Et j’aurais tant préféré que

cela se passât en Allemagne, puisque c’était tout près et sous le feu

des lignes ennemies!

Depuis le matin, j’avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien

de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un

village où j’avais fait halte, et qui n’avait certes jamais vu tant

d’autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une

cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien

vilains; je ne dirai pas qu’ils avaient l’air sauvage, ce serait les

flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande

brousse, ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l’air qu’ils

avaient, c’était l’air goujat, la laideur lourde, bête et incurable.

Une belle fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui

s’était postée pour les voir passer, les dévisageait avec une

déception mal dissimulée: «Alors, dit-elle, c’est ces cocos-là, que

leur sale kaiser nous propose, pour nous embellir la race?… Ah! ben

vrai!…» Et, pour donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle

cracha par terre.

Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands

bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n’en

finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres,

pénétrants, que l’on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, et

qui donnait l’impression des pays du Nord. De loin en loin, un

village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines

noircies par le feu; mais personne n’y habitait plus. Çà et là, au

bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou

groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage

jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont

personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y

achever leur agonie sans secours… Nous les apercevions à peine, dans

notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de

la nuit, déjà hâtive en cette fin d’octobre. A mesure que s’avançait

la journée, un brouillard presque hivernal s’épaississait comme un

voile mortuaire. Un silence plus morne qu’ailleurs tombait sur toute

cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se

souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de

feu.

Au milieu d’une forêt, près d’un hameau qui n’avait plus que des pans

de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près

desquelles je m’arrêtai; c’est qu’une petite fille d’une douzaine

d’années, là toute seule, y arrangeait d’humides bouquets, quelques

pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des

champs, scabieuses d’arrière-saison cueillies dans les funèbres

entours:

――Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?

――Oh! non, monsieur. Mais je sais que c’étaient des Français… J’ai vu

quand on les a enterrés… Monsieur, c’étaient des jeunes, ils n’avaient

pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.

Rien d’écrit, sur ces croix que l’hiver va coucher sur le sol et qui

seront bientôt émiettées dans l’herbe. Qui étaient-ils? Fils de

paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en

grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de paysanne?

En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de vivre sans

jamais savoir qu’ils se seront décomposés là, au bord d’une route

solitaire de l’extrême Nord,――ni que cette gentille petite, au logis

détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir d’automne,

pendant qu’un grand froid descendait, avec la nuit, sur la forêt

enveloppante…

Plus loin, dans certain village où s’est établi le commandant d’une

armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point

déterminé de l’immense front de bataille.

Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes.

Cependant nous dépassons un de ces longs convois d’autobus, jadis

parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à

roulettes. Aux places où s’asseyaient bourgeois et bourgeoises, des

moitiés de bœufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des crocs.

Si on ne savait qu’il y a des centaines de mille hommes à nourrir

là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer tout ça,

au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.

Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement

continu d’un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce

tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur

toute une ligne sinueuse qui va de l’Est à l’Ouest de la France, et où

chaque jour, hélas! s’amoncellent des morts.

Nous voici arrivés, dit l’officier qui me guide. Si je ne connaissais

déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés aux fronts de

bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu’il se trompe, car, à

première vue, on n’aperçoit ni armée, ni soldats; nous sommes dans un

lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre grisâtre est pelée,

déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou moins brisés comme par

quelque cataclysme de foudre et de grêlons; aucun vestige humain, pas

même les ruines d’un village; rien qui précise telle ou telle époque

de l’histoire, ni même de la géologie. Et, comme on aperçoit au loin

d’immenses horizons de forêts, qui vont de tous côtés se perdre dans

les brumes presque noires du crépuscule, on pourrait aussi bien se

croire ramené aux périodes primitives du monde.

«Nous voici arrivés»――cela veut dire qu’il est temps de cacher notre

auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d’obus et

risquer de faire tuer nos chauffeurs――car il y a, dans la forêt

embrumée d’en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de

merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle

des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre

devoir est de continuer à pied.

Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui

ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné,

piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de

débris de casques à pointe et d’autres saletés barbares. Mais cette

région qui semblait déserte, au contraire elle est très

peuplée!――Seulement c’est par des troglodytes sans doute, car les

habitations, disséminées sous bois et invisibles d’abord, sont des

espèces de cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et

de feuillages; jadis, à l’île de Pâques, j’avais vu de telles

architectures… Et, dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces demeures

humaines complètent l’impression, que l’on avait déjà, d’un recul au

fond des temps.

En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire

rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante,

où l’on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques,

la guerre, ils l’ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des

animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.

Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour

voir qui arrive. Et elles n’ont rien de préhistorique, non plus que les

képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l’air bien

portant et de belle humeur, l’air amusé de vivre là comme des lapins.

Un sergent s’avance, aussi terreux qu’une taupe qui n’aurait pas eu le

temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune et

gaie.――«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour

aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y

trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à

images, que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous

aider à passer le temps dans les tranchées.»――Quel dommage que je ne

puisse pas rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les

sourires de satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux!

Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne

de feu… Un vent glacé souffle des forêts d’en face, de plus en plus

noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce

semblant d’orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des

pauvres taupinières, et j’admire qu’ils puissent être si gais, nos

chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.

(_A suivre._) PIERRE LOTI.

L'Illustration, No. 3738, 24 Octobre 1914 · 第 5 / 25 题