Il ne marche pas, il court, c’est véritablement le soldat de son siècle:
un soldat à vapeur. Il vient de Vincennes à Paris en trente-cinq
minutes, il faut juste le double à un fiacre supérieur.
Le chasseur à pied, connu, lors de sa création, sous le nom de
tirailleur de Vincennes, est tout aussi populaire que le zouave: à
Paris, on l’appelle _dératé_ ou _vitrier_.
Le premier de ces surnoms s’explique tout seul. _La rate ne fait pas
partie du petit équipement_, disent les chasseurs.
Quant au second, les étymologistes ne sont pas d’accord: les uns
prétendent que _vitrier_ est une corruption du nom _vitier_--qui va
vite--donné aux chasseurs lors de leur formation au camp de Saint-Omer.
Les autres assurent que ce sobriquet vient tout simplement des
épaulettes vertes; de _vert_ à _vitrier_ il n’y a que l’épaisseur d’une
_vitre_, et les loustics du _faubourg Antoine_ sont bien capables de cet
horrible jeu de mots.
* * * * *
Les chasseurs à pied n’en sont pas à faire leurs preuves; c’est en
Afrique, en 1842, qu’ils ont reçu le baptême du feu, un glorieux
baptême.
Tout d’abord ils inspirèrent aux Arabes une crainte irrésistible. Il est
vrai que tout concourt à leur donner, dans les batailles, un terrible
aspect; leur costume sombre, leur allure presque fantastique, le timbre
strident de leurs clairons, les font ressembler, au milieu de la fumée,
à une légion de diables déchaînés.
Si bien qu’en les voyant accourir, les Arabes lâchaient pied au plus
vite. Voilà criaient-ils, les _lascars négros_, autre surnom.
Quelque engagé volontaire a célébré ces exploits dans une chanson en
trente ou quarante couplets: quelle verve! en voici un échantillon:
Les _Arbicos_ sont venus,
Sont venus par douzaines;
Mais les chasseurs les ont si bien reçus,
Qu’ils fuyaient par centaines,
Devant les cha,
Les cha, les cha, les cha, les cha,
Les chasseurs de Vincennes.
Les chasseurs ont une arme terrible: leur carabine à tige, qui se charge
avec des balles oblongues, perce une planche de cinquante millimètres
d’épaisseur à treize cents mètres, plus d’un quart de lieue.
Or, comme presque tous les chasseurs sont des tireurs excellents--ils
ont, disent-ils, le compas dans l’œil--ils font dans les rangs
ennemis d’épouvantables ravages.
Il fallait voir, dans le principe, la stupeur profonde des Arabes
atteints à cette distance: ils croyaient à quelque diablerie.
A Sébastopol, les _éclaireurs volontaires_, les _enfants perdus_ se
recrutaient dans les rangs des chasseurs. Cachés dans les moindres plis
de terrain, ils réussissaient à arriver à portée des batteries, et
alors, malheur aux servants! les canons étaient bientôt réduits au
silence.
Qui n’a pas vu la manœuvre des chasseurs à pied, ne peut se faire une
idée des prodiges qu’enfantent la discipline et un exercice quotidien.
Leur pas ordinaire est un pas accéléré, leur pas accéléré est un pas de
course. A un signal du clairon, ils se dispersent de tous côtés,
disparaissent, s’agenouillent, se couchent à plat ventre ou sur le dos,
chargent leurs armes, ajustent, tirent dans toutes les positions
possibles. Un autre signal se fait entendre, les voilà tous à leurs
rangs, serrés, massés, la baïonnette croisée, prêts à charger.
Une charge des chasseurs de Vincennes, lancés à fond de train, est
irrésistible; si épaisse que soit la masse contre laquelle ils se
précipitent, ils l’éventrent avec leurs larges sabres-baïonnettes, et la
traversent laissant derrière eux un sanglant sillon.
Ce sont des démons, disait à Sébastopol le prince Mentchikoff. Les
chasseurs sont très-fiers de leur renom de vitesse: une fois on leur
lisait un ordre du jour qui commençait ainsi: «Soldats, nous allons
marcher à l’ennemi.»--«Oh! oh! s’écrièrent-ils, ce n’est point pour
nous; on aurait mis courir.»
En dehors du service, le chasseur à pied conserve malgré lui ses allures
rapides. Il a d’ailleurs l’air crâne, peut-être même un peu tapageur; il
aime à incliner son shako en casseur; son ceinturon est toujours serré
outre mesure, le _vitrier doit avoir un ventre de fourmi_.
Leste et bien découplé, il adore la danse, c’est son fort, il y obtient
des succès que le pompier de Paris pourrait seul lui disputer. Tout
naturellement les _belles_ adorent ce brillant danseur, mais qu’elles ne
s’y fient pas, le _vitrier_ est plus inconstant que le voltigeur
lui-même, ce papillon du cœur.
A Paris, il affectionne les ombrages de Vincennes et de Saint-Mandé; le
lundi, le jeudi et le dimanche il accourt danser au son des pistons de
la barrière du Trône, heureux si une permission de minuit lui permet de
rester jusqu’à la fin; il trouve toujours un _pays_ qui a fait un
_congé_ et qui partage fraternellement avec lui quelques bouteilles de
vin suret.
* * * * *
Mais il serait injuste de ne pas dire un mot du clairon des chasseurs à
pied.
Que le chasseur, chargé de son sac, de ses vivres, de ses armes, de ses
munitions puisse courir sans s’essouffler, on le comprend difficilement.
Mais comment fait le clairon qui, tout en courant comme les autres,
trouve par-dessus le marché le moyen de souffler dans sa trompette?
C’est ce que l’on ne comprend pas.