Le fantassin par excellence, c’est le soldat de l’infanterie de ligne;
d’aucuns disent: _le pioupiou_, ou même _le lignard_. Les cavaliers
prétendent que l’infanterie porte les éperons au coude, pour _piquer
azor_, mais les cavaliers ne font que répéter là une vieille
plaisanterie, inventée alors qu’on ne connaissait pas encore l’escrime à
la baïonnette, un jeu très-dangereux pour les cavaliers.
L’infanterie de ligne, c’est véritablement l’armée française; elle a
versé son sang sur tous les champs de bataille, mais elle a su fixer la
victoire. C’est elle qui a promené les étendards de la France au travers
de l’Europe vaincue. C’est l’infanterie de ligne qui, sans souliers,
sans vivres, sans artillerie, s’élançait, du haut des Alpes, à la
conquête de l’Italie; c’est elle qui combattait aux Pyramides, et à
Eylau, et à la Moskowa. L’infanterie, c’est la reine de batailles: avec
elle on passe partout et on se maintient toujours.
L’uniforme de l’infanterie de ligne n’a rien de brillant, et cependant
c’est celui qui, en masse, produit le meilleur effet; c’est aussi le
plus commode et le mieux approprié à tous les besoins du soldat en
campagne.
Aux revues, à la parade, sur les boulevards, il est peut-être des
régiments qui attirent les yeux davantage, mais ce n’est pas là qu’il
faut voir la ligne. Il faut la voir, manœuvrant sous le feu de
l’ennemi, avec autant de précision qu’au champ de Mars. Chaque régiment
est devenu un corps, dont les officiers sont la tête. Un boulet arrive
qui emporte une file entière:--_Serrez les rangs!_--Les rangs se
serrent, le vide est comblé, sans précipitation, sans trouble, sans
confusion.
Rien n’est beau, rien n’est magnifique, comme un régiment de ligne
marchant au pas de charge pour aborder l’ennemi à la baïonnette.
Cherchez dans les rangs, examinez, l’un après l’autre, ces soldats noirs
de poudre, essayez de reconnaître le _pioupiou_ que vous avez vu,
s’épatant devant les boutiques des grandes villes, le shako en arrière
et le ventre en avant. Le _pioupiou_ d’hier est le héros d’aujourd’hui.
Le danger, à cette heure, illumine toutes ces têtes; le courage, comme
une auréole, resplendit sur tous ces fronts. Place à la ligne! sur ses
drapeaux est écrite notre glorieuse histoire.
Le fantassin, en garnison, ne ressemble aucunement au héros du champ de
bataille. Il ne se souvient plus de ses exploits d’hier; il ne se doute
pas des grandes actions qu’il accomplira demain, si une fois de plus la
France a besoin de son dévouement et de son courage.
Le fantassin en garnison redevient le _pioupiou_, c’est-à-dire le
meilleur et le plus inoffensif des hommes, cherchant toujours à se
rendre utile, toujours prêt à rendre un service. Simples sont ses goûts
et modestes ses désirs: les joies turbulentes sont sans attrait pour
lui, et rarement la dive bouteille, qu’il aime à fêter, cependant,
parvient à lui faire oublier l’heure de la retraite.
Comme tous les soldats de la terre, le fantassin est généralement pané.
Car en France comme en Autriche,
Le militaire n’est pas riche,
Chacun sait ça.
Il est de fait qu’avec cinq centimes par jour il est difficile de faire
des folies. Heureusement il est des moyens d’augmenter ce mince revenu.
Dans beaucoup de régiments, les soldats ont l’autorisation de s’occuper
en ville--pourvu, toutefois, que la discipline n’en souffre pas.--Ceux
qui ont un métier y consacrent tout le temps qu’ils ont de disponible;
ceux, et c’est le plus grand nombre, qui n’ont que leurs deux bras et
leur bonne volonté, trouvent cependant un moyen de se rendre utiles;
dans quelques maisons bourgeoises, ils prennent soin du jardin ou
entretiennent les parquets.
Enfin, il est une autre source de revenu, qui, si elle n’est pas la plus
avouable, est certainement la plus employée, c’est la _carotte à la
famille_.
La carotte est généralement ourdie par quelque vieux grognard qui sait
plus d’un bon tour. Un engagé volontaire, mauvaise tête, mais possédant
une superbe main, se charge d’écrire la lettre. Une maladie, tel est le
prétexte le plus ordinaire. C’est le plus simple, et rarement il manque
son effet. Comment voulez-vous que des parents refusent quelques
francs, lorsqu’il reçoivent de leur enfant une lettre qui commence
ainsi:
«Chère mère,
«L’intention de la présente est pour vous faire savoir que je me
trouve insensiblement à l’hôpital!...»
La famille envoie de l’argent. Une lettre du pays arrive, qui renferme
un beau bon sur la poste. Le vaguemestre l’a vite échangé contre de
belles pièces de cent sous. Mais, hélas! il dure, cet argent, ce que
dure un beau rêve. Et comment peut-il en être autrement? Tant d’amis
doivent avoir leur part de cette bonne aubaine: Il y a, d’abord, le
_camarade de lit_--ensuite l’inventeur de la carotte, puis l’écrivain,
puis deux ou trois pays, puis un caporal qui a été obligeant, et bien
d’autres encore. D’ailleurs il est convenu qu’un troupier ne doit pas
dépenser son argent seul.
Un soldat qui _sort seul_, qui _boit seul_, est déshonoré aux yeux de
ses camarades, on dit qu’il _fait suisse_... Dire à un soldat: _Tu fais
suisse_, est une mortelle injure.
Lorsqu’il a terminé sa besogne journalière de la caserne, astiqué ses
armes, répondu à l’appel, s’il n’est ni de garde, ni de service, ni de
corvée, ni puni, alors le fantassin est libre, il peut sortir. Presque
toujours il s’empresse d’en profiter. Il faut, pour le retenir à la
chambre, quelque motif d’une haute gravité; une lettre à écrire, quelque
petit ouvrage à faire, une pipe d’une remarquable longueur à culotter
pour un officier qui en fait collection. Mais ces cas sont fort rares.
Le fantassin aime les longues promenades. Est-il dans une petite ville,
on le rencontre le long des sentiers, dans les bois; il cueille de
petites baguettes pour battre ses habits.
S’il est dans une grande ville, le fantassin varie ses distractions: il
aime à visiter les étalages des grands magasins; il affectionne les
promenades et les jardins publics; les saltimbanques ont en lui un
public toujours patient, toujours bienveillant, toujours prêt à rire des
plaisanteries du pitre. Le saltimbanque et le fantassin se sont compris
depuis longtemps: «Entrez, entrez, messieurs et mesdames, c’est dix
centimes, deux sous: _Messieurs les militaires ne payeront que
demi-place_.»
Mais Paris est, pour le fantassin, une ville bénie. Le vin y est bien un
peu cher, mais que de distractions! Voilà une ville! on y peut flâner
cinq heures de suite sans risquer d’y voir les mêmes objets. D’ailleurs
Paris a le Jardin des Plantes; et le Jardin des Plantes est, chacun le
sait, le paradis terrestre du fantassin.
Là il passe sans ennui ses heures de liberté. Il visite successivement
tous les _cabinets d’histoire naturelle_, il se tient les côtes de rire
devant le palais des singes, s’extasie le long des loges des animaux
féroces, et frémit en contemplant les reptiles. Mais ses bêtes de
prédilection sont les ours et l’éléphant. Jamais il ne sortira du Jardin
des Plantes sans avoir fait grimper Martin à l’arbre, sans avoir été
porter à l’éléphant une croûte de pain mise en réserve--faute de poches
à son pantalon--dans le fond de son képi.
Mais le fantassin serait un corps sans âme s’il n’avait pas une _payse_.
La _payse_ a été créée pour le _tourlourou_,--autre nom du
fantassin--tout comme le _tourlourou_ a été créé pour la _payse_. Ils
s’aiment et ils se comprennent. Le tourlourou accompagne la _payse_, qui
est bonne d’enfants, il l’aide à surveiller les mioches quand il ne
l’empêche pas de les surveiller; sur la promenade, le tourlourou
s’assied près de la payse et lui conte des douceurs pendant que les
moutards jouent sur le sable. «Honni soit qui mal y pense!»
Malgré la fatigue qui en résulte, le fantassin aime les changements de
garnison; il va gaiement d’un bout à l’autre de la France, en chantant
des chansons, en quatre-vingt-quinze couplets, qui enlèvent le pas.
Chaque jour, avant deux heures, il _a son étape dans les jambes_, ce qui
ne l’empêche pas, aussitôt arrivé à la ville où l’on doit coucher, de se
donner bien vite un coup de brosse et de courir visiter les curiosités
du pays.
Le billet de logement inquiète peu le soldat. Le billet de logement est
cependant un billet de loterie: il en est de très-bons, il en est qui
sont mauvais. Rarement le soldat est mal reçu; cela se voit cependant
quelquefois par-ci par-là. De son côté, le fantassin n’abuse presque
jamais de l’hospitalité. Le billet de logement est très-bon lorsque les
hôtes invitent le soldat à partager leur dîner. C’est une économie de
temps et d’argent; inutile de faire la _tamponne_. Le fantassin est tout
joyeux, et pour remercier ses hôtes, il leur raconte son histoire au
dessert.
Rentré dans ses foyers, son congé fini, le fantassin n’abuse pas de sa
supériorité. Il raconte volontiers ses campagnes et ses voyages, mais il
le fait sans forfanterie. Il trouve toujours des auditeurs attentifs;
nous aimons les anciens soldats en France.
On a accusé le fantassin d’être naïf: il est des cas où une naïveté vaut
un poëme.
--Que faisiez-vous à Solferino? demandait-on à un soldat du _centre_.
--Moi, répondit-il avec modestie, je faisais comme les autres; je tuais
et _on me tuait_.
Naïveté sublime, qui résume à elle seule toute la logique et toute la
philosophie de la guerre!