Beaucoup ont parlé du zouave, peu le connaissent.
Tout le monde l’a vu paresseusement accroupi aux guichets des Tuileries,
comme un sphinx de granit au seuil des palais assyriens. Il montait sa
garde. D’un air profondément mélancolique il faisait sa faction, mâchait
sa chique avec une fiévreuse impatience, ou bien, tout en fumant sa
_chiffarde_, il guettait avec anxiété quelque rayon de notre soleil
parisien, clair de lune de ce soleil d’Afrique qui _tombe sur la boule_
comme du plomb fondu.
Une pièce de calicot blanc ou vert, roulée autour d’un fez rouge, une
veste bleue à passe-poils rouges ou jaunes laissant le col entièrement
nu, un large pantalon garance taillé à l’orientale, des guêtres blanches
montant un peu au-dessus de la cheville, voilà pour le costume.
Faut-il dépeindre l’homme?
Petit, trapu, musculeux, nerveux, les épaules larges, les poings carrés,
la tête rasée, la barbe touffue, l’œil hardi, le sourire narquois, la
démarche décidée et aventureuse, tel est le zouave, le premier soldat du
monde pour les coups de main, les escarmouches d’avant-postes, les
embuscades impossibles, les marches rapides et imprévues.
Habitué à poursuivre l’Arabe, son éternel ennemi, le zouave est au fait
de toutes les ruses de guerre du désert; il les a apprises à ses dépens;
aussi surprendra-t-il toujours les armées de l’Europe.
«L’Arabe est bien rusé, mais le zouave est plus rusé encore.»
Il sait se déguiser en touffe d’herbe et s’avancer imperceptiblement
jusqu’à la sentinelle qu’il veut surprendre; il peut marcher sans bruit,
rester immobile des heures entières, s’effacer dans les moindres replis
de terrain, ramper, sauter, bondir, se confondre dans les taillis qui
l’environnent, suivre une piste et éventer toutes les ruses.
Comme éclaireur il n’a pas son pareil.
Faut-il enlever une position, il se précipite en avant, tête baissée,
renversant tout sur son passage, «ce n’est plus un homme, c’est un
boulet. Une fois lancé, il faut qu’il arrive ou qu’il tombe.»
Le zouzou déteste cordialement les grandes villes, il a les garnisons en
horreur.
En garnison, la discipline devient minutieuse, il faut _astiquer la
clarinette_, blanchir les buffleteries, polir la giberne, _brûler les
cuivres_, _laver le calicot_, monter des gardes régulières, défiler la
parade, toutes choses ennuyeuses pour le troupier en général, mais
insupportables au zouave.
Peut-être ensuite aime-t-il un peu trop les plaisirs bruyants, du moins
si l’on prend à la lettre ce couplet d’une chanson de haute fantaisie:
Quand l’zouzou, coiffé de son _fez_,
A par hasard queuqu’ goutt’ sous l’nez,
L’tremblement s’met dans la cambuse.
Mais s’il faut se flanquer des coups
Il sait rendre atouts pour atouts,
Et gare dessous,
C’est l’zouzou qui s’amuse!
Des coups, des coups, des coups,
C’est l’zouzou qui s’amuse!
Ce qu’il faut au zouave, c’est le sans-gêne du camp, les _razzia_ en
pays ennemi, le _fritchtic_ improvisé sous la tente. Pour peu que le
bidon soit encore aux trois quarts plein, que la provision de café ne
soit pas trop près de sa fin, et que l’on ait un morceau de n’importe
quoi, pour graisser la marmite, il chante, il est gai, il est heureux,
il est lui-même.
Il est vrai que lorsqu’il n’est pas heureux il est tout de même gai et
n’en chante que plus fort.
Le zouave doit aux guerres d’Afrique ses goûts aventureux, ses habitudes
presque nomades. A poursuivre sans cesse les Arabes de marais en
taillis, de déserts en montagnes, il a pris quelque chose de la façon de
vivre de ces tribus errantes.
Comme elles, il a fini par considérer une tente--six pieds de toile pour
plusieurs--comme une très-agréable habitation;--il est vrai qu’il n’y a
pas de portier--et il s’est accoutumé à borner ses besoins et ses désirs
à ce que peut contenir son sac.
A l’exemple du philosophe Bias, le zouave porte avec lui tout ce qu’il
possède, ce qui prouve qu’il est peut-être bien près de la sagesse.
Mais aussi il faut voir le sac d’un zouave partant en expédition! C’est
monstrueux; on se demande avec effroi s’il ne succombera pas sous le
faix, et s’il ne le jettera pas à la première étape. Plutôt mourir!
D’ailleurs il est _convenu_ qu’il ne doit pas en sentir le poids.
D’ordinaire, au moment d’entrer en campagne, les fantassins allégent
autant que possible leur _as de carreau_; les chefs non-seulement
l’autorisent, mais encore le prescrivent.
Ainsi ne fait pas le zouave. C’est à ce moment surtout que son _armoire
à poils_ lui paraît exiguë. Il réduit ses effets au plus mince volume,
les serre, les presse, et alors il entasse, il entasse, jusqu’à ce que
les courroies deviennent trop courtes et que le sac, gonflé outre
mesure, menace d’éclater.
Il y a de tout, dans cette diable d’_armoire à poils_, sac à malice du
zouave. Une énumération ressemblerait à un inventaire de trois boutiques
réunies de quincaillerie, de mercerie et d’épicerie.
Il y a du fil, des aiguilles, des boutons, un dé, de la cire, du savon,
du suif, du blanc, une fourchette, une ou deux cuillers, plusieurs
couteaux, sans compter les condiments indispensables à la confection
d’un _fritchtic_ de haut goût.
Car le zouave est un gourmet. C’est pour satisfaire sa _bouche_ que, ne
pouvant avoir de valet à ses ordres, il a pris le parti de devenir le
premier cuisinier de l’armée.
Ses ragoûts ne feraient peut-être pas fortune chez Véfour, mais en
Afrique, dans le désert, que de généraux s’en sont léché les doigts!
Faire un civet avec un lièvre, la belle malice! tout le monde en est
capable; mais faire un civet sans lièvre, voilà qui est fort, et
vraiment digne du zouave.
Jamais sa fertile imagination ne brille autant que _lorsqu’il n’y a pas
gras_; alors il déploie tous ses moyens, il cherche, il invente, il
trouve. Ces jours-là il dîne admirablement. Mais aussi que d’animaux
détournés de leur destination pour prendre le chemin de la marmite!
«Je ne demande pas de fraises à mes zouaves, disait un jour au milieu du
désert, par une chaleur effroyable, le maréchal Canrobert, alors
colonel; mais si j’en avais bien envie, ils seraient capables de m’en
déterrer dans le sable.»
Aujourd’hui le zouave est le plus populaire de tous les soldats; sa
_chachia_ menace de passer à l’état de légende comme le bonnet à poil
des grenadiers du premier Empire. En France, on l’appelle le zouzou;
dans l’armée, on l’a surnommé le _chacal_.
C’est au zouave que l’on doit les paroles de la marche célèbre sous le
nom de _la Casquette_; en voici l’origine:
Une nuit, le camp français est surpris par les Arabes. Un feu terrible
étonne d’abord nos soldats, ils hésitent presque. Mais le maréchal
Bugeaud s’est précipité hors de sa tente; sa présence seule rend à nos
troupes toute leur ardeur: l’ennemi est repoussé.
La lutte finie, le maréchal s’aperçoit que tout le monde sourit en le
regardant. Il porte les mains à sa tête... Dans sa précipitation, il
était sorti coiffé du casque peu héroïque du roi d’Yvetot, du bonnet de
coton, pour tout dire.
Le lendemain, lorsque les clairons sonnèrent la marche, les zouaves, en
mémoire de cette originale coiffure, entonnèrent en chœur:
As-tu vu
La casquette,
La casquette,
As-tu vu
La casquette
Du père Bugeaud?
Deux ou trois jours après, le maréchal, au moment de donner l’ordre du
départ, disait en s’adressant aux clairons:
«Clairons, sonnez _la Casquette_.»
Ce nom est resté à la marche. A combien de victoires a-t-elle conduit et
conduira-t-elle les zouaves?
La Casquette du père Bugeaud, en faisant le succès du _Duc Job_, a
rapporté quatre cent mille francs au Théâtre-Français et soixante mille
francs à M. Léon Laya.
C’est une vaillante et riche casquette.